Ego Trip

L’appendicite

De récents échanges sur Twitter ont fait remonter le souvenir du jour où mes parents ont compris que je préférais les garçons. J’ai eu envie d’en faire un billet.

Eté 1999.

Les vacances entre ma première et ma seconde année à l’IUT. J’avais 19 ans, la vingtaine approchait tout doucement.

Je fréquentais Alexandre depuis quelques mois. Nous étions dans le même groupe à l’IUT depuis le début de l’année mais il nous avait fallu quelques mois pour briser la glace et sympathiser. Il a fallu encore quelques semaines pour dépasser la sympathie, et l’amitié. C’était une relation un peu chaotique, nous ne savions pas trop ce que nous voulions – lui, surtout. Je n’ai pas baissé les bras, peut-être parce que je pressentais déjà que ce garçon allait occuper une place à part dans ma vie.

L’année avait pris fin, nous étions chacun retournés chez nos parents pour l’été. Après une année passée en cité universitaire, le retour « à la maison », même pour deux mois, était difficile. Alexandre et moi restions en contact par téléphone et par courrier. Oui, c’était à l’époque où les mails et Facebook n’avaient pas encore totalement remplacés les lettres. Je m’ennuyais un peu, j’attendais avec impatience les moments où nous pourrions nous appeler. Même si nos discussions tournaient souvent au débat sur l’avenir sur notre relation, c’était agréable de lui parler, cela m’éloignait de ce quotidien qui me pesait chez mes parents.

Une nuit, vers cinq heures du matin, je me suis réveillé en sursaut, avec la sensation d’avoir reçu un coup de poignard dans le ventre. Je ne sais plus si j’ai crié en me réveillant ou si je suis allé réveiller mes parents quand la douleur a persisté, mais je me souviens de mon père, à mon chevet, demandant à ma mère d’appeler le médecin de garde. Je me rappelle aussi de ce médecin – sans doute obsédé par l’hygiène – qui ne voulait pas serrer la main de mes parents. Ce détail m’a marqué, alors que j’aurais dû avoir bien d’autres choses en tête à ce moment-là. Il m’a examiné très rapidement et son verdict fut sans appel : je faisais une crise d’appendicite et je devais être conduit aux urgences.

Mes souvenirs de l’arrivée à la clinique sont assez flous. Je crois que je mélange d’autres souvenirs, le jour où je me suis coupé la langue en recevant une balançoire en plein visage à l’école primaire, celui où j’ai accompagné ma mère après que mon petit frère se soit coupé à travers la porte vitrée du salon. Bref, j’aurais du mal à faire un récit précis de ces minutes passées aux urgences. Je me souviens qu’il y avait peu de monde, que c’était calme. Je crois qu’il faisait un peu froid. Un médecin – un interne ? – m’a examiné et a confirmé le diagnostic du généraliste qui était venu à la maison.

J’allais être emmené au bloc opératoire. Pour la première fois depuis le début de l’adolescence, j’allais être anesthésié. Pour une fois, ce ne serait pas une opération pour mon bras. Ma dernière opération datait de l’été 1992, avant mon entrée en 4ème. Je n’étais pas impatient de retrouver l’aiguille de l’anesthésiste et les bips de la salle de réveil.

Avant d’y aller, je me suis tourné vers mes parents et sans hésiter, j’ai dit :

Il faudrait prévenir Alexandre.

C’est par ces mots que j’ai fait mon coming-out « officiel » à mes parents. Jusque là, c’était un non-dit. C’est par ces mots que mes parents ont définitivement compris. Pourtant, avec le recul, je me dis que ce n’était pas forcément plus clair que tous les indices que j’avais pu laisser pendant des années, consciemment ou non. Peut-être est-ce simplement le fait que je pense à lui, à ce moment-là, dans ces circonstances, qui a rendu la conclusion aussi évidente pour eux.

Je n’ai su la suite que quelques jours plus tard. Ma mère a appelé Alexandre pour le prévenir. Elle a par contre oublié de le prévenir ensuite que l’opération s’était bien passée, quand je m’étais bien réveillé et que tout allait bien. Cela me semblait tellement évident, je n’avais même pas imaginé qu’elle ne l’ait pas fait. Je crois que j’ai récupéré mon téléphone portable deux jours après. Quand je l’ai appelé, Alexandre était affolé. Il venait de passer deux jours sans nouvelles, à s’inquiéter et à imaginer le pire. Je l’ai rassuré. Tout allait bien.

Livres & Romans

Quand souffle le vent du nord

Quand souffle le vent du nord

Daniel Glattauer est un journaliste et écrivain autrichien, né à Vienne au tout début des années soixante. Quand souffle le vent du nord était en 2006 son septième roman publié en allemand, mais c’est seulement le premier traduit dans la langue de Molière, la traduction française venant tout juste d’être édité par Grasset. Au vu de ce que je viens de lire, c’est bien dommage car sa bibliographie recèle sans doute d’autres pépites qui mériteraient de toucher un lectorat plus large.

L’histoire de ce roman m’a tout de suite séduit lorsque j’ai lu la quatrième de couverture dans les rayons de mon agitateur culturel préféré :

Un message anodin peut-il bouleverser votre vie ?

Leo Leike reçoit par erreur un mail d’un inconnue, Emmo Rothner. Poliment, il le lui signale. Elle s’excuse et, peu à peu, un dialogue s’engage, une relation se noue. Au fil des mails, ils éprouvent l’un pour l’autre un intérêt grandissant.

Leo écrit : « Vous êtes comme une deuxième voix en moi qui m’accompagne au quotidien. »

Emmi admet : « Quand vous ne m’écrivez pas pendant trois jours, je ressens un manque. »

Emmi est mariée, Leo se remet à grand-peine d’un chagrin d’amour. De plus en plus attirés l’un par l’autre, Emmi et Leo repoussent néanmoins le moment fatidique de la rencontre …

C’est donc en quelque sorte une version moderne des romans épistolaires très prisés au XVIIIème siècle. Dans celui-ci, nous assistons à la « rencontre » de Leo et Emmi et nous suivons l’évolution de leur relation pendant plus ou moins un an. Dans le fond, c’est une relation qui traverse des étapes relativement habituelles : la découverte, la séduction, les tensions, les grandes déclarations, les pauses, les ruptures, définitives ou non. Là dessus, rien de bien original ni de passionnant. Ca ressemble à un roman d’amour comme tant d’autres. Cela ne s’arrête pas là, heureusement.

La relation de Leo et Emmi est tout de même une drôle de relation, basée sur une distance qui facilite les confidences et les fantasmes les plus fous – érotiques ou simplement sentimentaux. C’est là toute la force de ce re roman, qui pose une question simple : peut-on tomber amoureux d’un correspondant avec lequel on ne communique que par écrit, d’une voix entendue au téléphone ? J’ai ma propre réponse à cette question, mais chaque lecteur y répondre à sa façon, avec son vécu et ses convictions.

Cela fait du bien de lire une histoire d’amour qui sorte des sentiers battus, qui évite les clichés et aborde le sujet avec intelligence. J’ai dévoré le dialogue de Leo et Emmi, impatient de savoir ce qui allait leur arriver, comment cela allait se terminer. Je n’ai pas vraiment été surpris par le dénouement, même s j’ai ressenti un pincement au coeur en tournant la dernière page. J’espère que ceux d’entre vous qui tenteront l’aventure ressentiront la même chose.

Quand souffle le vent du nord, Daniel Glattauer

Grasset, ISBN 978-2-246-76501-1

Note : ★★★★/☆☆☆☆☆