Livres & Romans

Retour à Reims

Sur les conseils du mari d’un blogueur célèbre et influent, j’ai lu Retour à Reims, un essai du philosophe et sociologue Didier Eribon :

Après la mort de son père, Didier Eribon retourne à Reims, sa ville natale, et retrouve son milieu d’origine, avec lequel il avait plus ou moins rompu trente ans auparavant. Il décide alors de se plonger dans son passé et de retracer l’histoire de sa famille. Évoquant le monde ouvrier de son enfance, restituant son ascension sociale, il mêle à chaque étape de ce récit intime et bouleversant les éléments d’une réflexion sur les classes, le système scolaire, la fabrication des identités, la sexualité, la politique, le vote, la démocratie …

Réinscrivant ainsi les trajectoires individuelles dans les déterminismes collectifs, Didier Eribon s’interroge sur la multiplicité des formes de la domination et donc de la résistance.

Un grand livre de sociologie et de théorie critique.

Le thème de cet essai m’interpellait beaucoup, je me suis donc plongé dans sa lecture même si je ne suis pas habitué à ce genre d’oeuvre « académique ». Je craignais surtout de ne pas avoir les bases philosophiques ou sociologiques pour comprendre parfaitement l’approche de l’auteur. Finalement, le mélange entre le récit autobiographique et les réflexions sociologiques rend sa lecture tout à fait accessible pour un novice comme moi. Ce n’est pas non plus un livre de vulgarisation sur la sociologie, puisque l’auteur utilise à plusieurs reprises des concepts qui m’étaient inconnus mais sans que cela gêne – à mon sens – ma compréhension globale de sa réflexion.

Sans entrer dans le détail de la structure et du contenu de la réflexion de Didier Eribon dans cet essai, je retiens quelques idées fortes :

  • la place de la politique et en particulier du Parti Communiste pour la classe ouvrière jusqu’aux années 70 (« le Parti », comme s’il était le seul qui s’adressait alors aux ouvriers), comment la gauche, cédant aux sirènes du capitalisme et renonçant à parler de pénibilité et d’exploitation des « masses laborieuses », a progressivement perdu la confiance de ceux qu’elles prétendait défendre, et comment le Front National a récupéré leurs suffrages en remplaçant un sentiment d’appartenance (je suis ouvrier contre les bourgeois qui s’enrichissent en m’exploitant) par un autre (je suis français contre les immigrés qui prennent nos emplois et nos prestations sociales)
  • face au déterminisme social qui veut que les enfants d’ouvriers deviennent ouvriers (ou chômeurs …) et les enfants de cadres deviennent cadres, l’éducation et l’accès à la culture sont les seules solutions efficaces mais aussi des marqueurs forts de rupture avec le monde ouvrier ; Didier Eribon raconte bien comment il s’est éloigné de sa famille au fur et à mesure de ses études, comment il s’est senti différent de ses parents et de ses frères, se sentant rejeté comme il les rejetait. Il montre également comment le système éducatif, avec ses filières élitistes et ses voies de garage, tend à reproduire à chaque génération les mêmes ruptures de classes sociales.
  • Didier Eribon compare sa façon de vivre son homosexualité et ses origines sociales. Il a longtemps expliqué sa rupture avec sa famille par leur rejet – ou leur incompréhension – face à son homosexualité. Finalement, il note que c’est peut-être son rejet de son milieu d’origine qui l’a tenu éloigné de Reims et de sa famille. Il conclue sa réflexion en affirmant qu’il a finalement eu plus de difficultés à s’affirmer comme fils d’ouvrier que comme homosexuel, il va jusqu’à parler de honte pour évoquer ses origines. De ces deux différences, la plus difficile à assumer n’était pas celle que l’on croit, en particulier à Paris.

Ceci n’est évidemment qu’une synthèse très personnelle de cet essai ; ce sont les réflexions qui m’ont le plus marqué, avec toutes les incompréhensions et ré-interprétations possibles de la part d’un oeil non averti. Quoiqu’il en soit, j’ai été passionné par cette lecture, très différente des bouquins que j’ai l’habitude de lire. Cela donne aussi à réfléchir, car je me sens évidemment proche de ce fils d’ouvrier qui a quitté sa Champagne natale et sa famille pour commencer une nouvelle vie à Paris.

Retour à Reims, Didier Eribon

Flammarion, ISBN 978-2-0812-4483-2

Note : ★★/☆☆☆☆☆

Livres & Romans

Retour parmi les hommes

Retour parmi les hommes est le nouveau roman de Philippe Besson. Il est disponible depuis quelques jours à peine, mais j’ai sauté dessus dès son arrivée en librairie. Ce n’est pas peu dire que d’affirmer que j’attendais ce roman avec impatience. Depuis l’annonce de sa publication il y a quelques mois, en fait. Ou même, si on remonte plus loin : depuis dix ans, quand j’ai refermé En l’absence des hommes. Celui-ci est en effet la « suite » du premier roman de Philippe Besson, publié en 2001.

Je pense avoir souvent parlé ici – ou ailleurs – de l’effet que m’avait fait En l’absence des hommes lorsque je l’avais lu en 2001. Avec ce premier roman, Philippe Besson avait pour moi frappé un grand coup et j’ai lu depuis chacun de ses romans avec joie. J’ai rarement été déçu, même si j’ai rarement retrouvé l’émotion ressentie avec ce premier magistral coup d’essai, à part peut-être avec Un homme accidentel et son passage sublime sur la morsure du manque.

Dans En l’absence des hommes, nous suivions Vincent de l’Etoile, aristocrate parisien de seize ans, « né avec le siècle », dans sa découverte de l’amitié avec l’écrivain Marcel Proust, de l’amour auprès d’Arthur, jeune et beau soldat de vingt ans, et de la mort, quand la Première Guerre Mondiale arrache Arthur à son jeune amant. J’avais été bouleversé par cette histoire simple mais dans laquelle Philippe Besson décrivait avec beaucoup de justesse les émois de l’adolescence et la douleur de la perte de l’être aimé.

C’est donc avec beaucoup d’impatience et un peu d’appréhension que j’ai commencé hier matin à lire ce nouveau roman où j’allais retrouver Vincent de l’Etoile, dix ans après ma « rencontre » avec lui. Un peu d’appréhension car c’était un peu comme comme un rendez-vous avec un vieux copain de lycée qu’on n’a pas revu depuis dix ans : il a pu tellement changer que le courant ne passe plus vraiment.

Pourtant, très vite, j’ai été rassuré : le courant allait bien passer. Dès la cinquième page, je suis tombé sur ce paragraphe et j’ai su que j’allais prendre une claque :

Car à la fin, on est forcément égoïste dans le deuil, égoïste et seul ; nul n’est en mesure de nous y atteindre. Certains tentent de s’approcher, d’accomplir des pas dans notre direction, ils cherchent des paroles, des gestes, mais ça ne pèse rien, c’est du vent, du sable. On est là dans la solitude absolue, intouchable.

La suite est du même niveau : c’est juste, c’est fort, c’est du très bon Philippe Besson. Dans son style caractéristique, avec de courts chapitres de trois ou quatre pages, il nous mène sur le chemin suivi par Vincent depuis qu’il a fui Paris après la mort d’Arthur. Le récit est découpé en quatre grandes parties :

  • dans « Je parle à des morts … », nous retrouvons Vincent âgé de vingt-trois ans ; il s’adresse aux deux disparus qui ont marqué ses derniers mois à Paris : Marcel et Arthur, alors qu’il s’apprête à rentrer après sept années d’exil
  • cet exil, nous le suivons dans la deuxième partie, « Je suis parti vers des ailleurs … » : de l’Italie à l’Amérique en passant par l’Afrique, Vincent fuit, se perd, cherche son chemin, se cherche et finit par se poser à New-York avant d’être rattrapé par son passé
  • de retour à Paris auprès de sa mère, dans « Le temps a passé sans moi … », Vincent découvre ce qui s’est passé pendant ses sept années d’absence, il apprend le destin de son père, de Blanche (la mère d’Arthur) et tente de retrouver sa place dans la maison et la ville où il a grandi
  • enfin, dans « Je reviens parmi les hommes … », il découvre le Paris des Années Folles et fait la connaissance de Raymond Radiguet, l’écrivain prodige âgé de vingt ans, qui s’attache très vite au mystérieux et taciturne Vincent.

Chacune de ces quatre parties porte des émotions différentes. On commence par la douleur, l’incompréhension ; on poursuit par la fuite en avant, la perte des repères ; puis, la résignation mêlée d’aigreur ; enfin, c’est une renaissance teintée de mélancolie, la redécouverte de l’amour même si les illusions du premier amour sont oubliées. Chaque fois, Philippe Besson trouve les mots justes ; c’est d’ailleurs sa grande qualité en tant qu’auteur, cette capacité à parler au coeur, à mettre des mots sur des sentiments que nous avons tous connu et de permettre que nous y retrouvions si facilement une part de nous. Un écrivain des émotions, en quelque sorte.

Moi qui avais si peur d’être déçu, j’ai été bouleversé. Je n’ai pas encore trouvé d’écrivain qui parle mieux du deuil que Philippe Besson ne le fait. De même, comment ne pas être ému quand Vincent redécouvre l’amour, fut-il porté à un garçon qui préfère les filles ? C’est juste touchant, beau, avec toujours beaucoup de pudeur et de justesse.

Ce roman n’est pas seulement la digne suite de En l’absence des hommes, c’est son aboutissement. C’est aussi le fruit du cheminement de Philippe Besson sur le deuil et le manque depuis son premier roman, c’est le paroxysme de cette réflexion. Et finalement, même ému comme je l’ai été, je me dis que tout ceci est logique, que ce n’était que la pièce manquante du puzzle, celle qui permet de voir le paysage dans son ensemble et d’être ébloui.

PS : ce billet ayant été écrit « à chaud », quelques heures à peine après avoir tourné la dernière page de ce roman, il n’est peut-être pas totalement objectif. Qu’importe, il m’a au moins permis de décrire ce que j’ai ressenti en le lisant.

Retour parmi les hommes, Philippe Besson

Julliard, ISBN 978-2-260-01857-5

Note : ★★/☆☆☆☆☆

Ego Trip

Des choses à faire avant de mourir

Des choses à faire avant de mourir.

Ruben n’avait pas écrit une ligne.

Je savais que ça n’allait pas, je le voyais très peu

Mais je ne savais pas pourquoi.

Maintenant je peux imaginer.

Je peux imaginer qu’il n’avait pas grand chose à dire sur ce qu’il vivait

Ou bien il voulait en parler mas il n’osait pas.

Je ne le saurai jamais

Et ça me fait très mal.

C’est vrai, il faut sûrement être très spécial pour ne pas trouver une bonne raison de vivre.

C’est sûrement pour ça que nous étions amis tous les deux.

Et quand je pense à toutes ces choses que je veux faire avant de mourir

Là il faut avouer que je n’ai plus beaucoup d’idées

Parce que je ne les partagerai pas avec lui.

Je ne sais plus si j’ai envie.

Fer / Fred, en hommage à son meilleur ami, dans Physique ou Chimie.

Cette série aurait été pour moi une série pour adolescent(e)s comme les autres s’il n’y avait pas eu cette scène incroyable dès le début de la première saison. Chaque fois que je la revois les larmes coulent, irrémédiablement.

Ego Trip

Drôle d’année

Je disais récemment que j’étais impatient que l’année 2010 prenne fin, que cela avait été une drôle d’année. Je n’aime habituellement pas les bilans de fin d’année, sorte d’exercice imposé d’auto-congratulation et/ou auto-flagellation sur les douze mois passés et de promesses vite rompues pour l’année qui commence. 2010 a pourtant été suffisamment différente pour que je me permette de revenir brièvement dessus.

2010 a été une année contrastée, bien plus encore que les précédentes. L’année a très mal commencé, avec une longue et grosse période de déprime qui m’a posé pas mal de soucis dans le cadre professionnel – à moins que ce ne soit l’inverse. J’ai encore beaucoup de mal à en parler, sûrement parce que je me sens toujours honteux d’avoir connu cette faiblesse, d’avoir baissé les bras devant des obstacles qui m’ont fait trop peur. Ce n’est pas facile d’atteindre ses limites et de l’admettre. Après plusieurs années de réussite, j’ai connu un vrai coup d’arrêt. J’ai déjà expliqué ici pourquoi je me mets une telle pression pour réussir, pour faire aussi bien – ou mieux – que les autres. Cette année, la pression était trop forte : j’ai chuté , violemment, douloureusement.

Se relever n’a pas été facile. J’ai été soutenu : par mes proches, par les collègues auxquels j’ai pu en parler, par ma hiérarchie qui a su m’écouter et m’aider à repartir de l’avant. Le deuxième semestre s’est nettement mieux passé. La confiance revient, progressivement. Les résultats sont là, cela aide. Tout n’est pas rose bien sûr, j’ai de toute façon appris à connaitre mes limites, mais je suis plus serein. Cet épisode douloureux m’a au moins servi, j’ai appris à relativiser, à être moins exigent vis-à-vis de moi-même, à voir les réussites et les progrès pour ce qu’ils sont : un pas de plus dans la bonne direction, une étape de plus.

Tous ces progrès, je les ai également fait sur un plan plus personnel. J’ai su surmonter ma timidité pour faire des rencontres sympathiques ; je sors peu à peu de ma coquille, même si le chemin est encore long. Je ne citerai pas ici ceux avec qui j’ai passé d’agréables moments cette année, ils se reconnaitront facilement.

2010, c’est aussi, en vrac :

Des restaurants en amoureux ou entre amis,

Des brunchs,

Des cafés, des bars,

Des soirées (trop rares) au Tango.

Des concerts :

Depeche Mode à Bercy, Oldelaf & Monsieur D à l’Olympia,

Les Cowboys Fringants au Casino de Paris, l’inoubliable Dorothée à l’Olympia,

Beat Assailant, LCD Sound System et les Scissor Sisters au Bataclan,

Les Fatals Picards à l’Alhambra.

Des films vus au cinéma  ou (re-)découverts en DVD :

Nés en 68, Une petite zone de turbulences,

ComplicesLe Refuge,

Were the World Mine, J’ai tué ma mère,

A Single Man500 jours ensemble,

5×2Dragons, Toy Story 3,

Les amours imaginaires, Scott Pilgrim vs. the World,

et bien sûr la première partie d’Harry Potter et les reliques de la mort

Des livres lus ou relus :

Surveillant de David von Grafenberg, Deux sans barreur de Dirk Kurbjuweit,

Ma deuxième peau d’Erwin Mortier, Les jours fragiles de Philippe Besson,

La chambre d’ami d’Yves Dangerfield, L’empire de la morale de Christophe Donner,

Se résoudre aux adieux de Philippe Besson, Hero de Perry Moore,

Quand souffle le vent du nord de Daniel Glattauer, A mon coeur défendant de Thibaut de Saint Pol,

Le journal intime de Benjamin Lorca d’Arnaud Cathrine, Une voix dans la nuit d’Armistead Maupin,

Un ange est passé de Frank Ronan, Un jour cette douleur te servira de Peter Cameron,

Le bizarre incident du chien pendant la nuit de Mark Haddon,

L’origine de la violence de Fabrice Humbert.

L’année 2011 commence aujourd’hui. Je ne prends qu’une seule résolution : tout faire pour me libérer un peu plus.

Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une très heureux année ! A bientôt, ici ou ailleurs.