Tout le pouvoir aux soviets

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Tout le pouvoir aux soviets est le premier roman que je lis de Patrick Besson, un auteur dont j’avais déjà entendu parler mais que je n’avais pas encore eu l’occasion de lire. Il ne doit évidemment pas être confondu avec son semi-homonyme Philippe Besson, mon romancier préféré dont j’ai déjà très souvent parlé ici. J’ai eu l’occasion de découvrir cet auteur et ce roman grâce à la plate-forme NetGalley.fr, sur laquelle j’ai sollicité et reçu la version Kindle du livre en service de presse après avoir été attiré par le synopsis :

Marc Martouret, jeune banquier né d’une mère russe antisoviétique et d’un père communiste français, porte en lui ces deux personnes énigmatiques dont on découvrira les secrets tout au long du roman qui nous emmène du Paris de Lénine en 1908 au Moscou de Poutine en 2015, ainsi que dans l’URSS de Brejnev pour le cinquantième anniversaire d’octobre 17. L’épopée révolutionnaire, ses héros et ses martyrs, ses exploits et ses crimes, ses nombreuses ambiguïtés, sont ressuscités au fil des pages. Trois histoires d’amour se croiseront et seule la plus improbable d’entre elles réussira.

Tout le pouvoir aux soviets est aussi une réflexion, chère à l’auteur, sur les rapports entre le pouvoir politique quel qu’il soit et la littérature. Le titre est de Lénine et on doit la construction aux célèbres poupées russes.

Le roman est construit comme un récit à tiroirs avec trois lignes temporelles qui s’emboitent l’une dans l’autre à l’image de poupées russes, comme l’indique très justement l’éditeur dans son résumé.

A l’époque contemporaine, Marc, un banquier français, séjourne à Moscou pour affaires et y rencontre Tania, une restauratrice sibérienne. De retour à Paris, il parle de cette rencontre avec son père René, qui raconte à son tour son séjour en URSS en 1967 lorsqu’il faisait partie de la délégation du Parti Communiste Français invité pour les célébrations du cinquantenaire de la Révolution d’Octobre. Lors de cette visite au coeur du régime soviétique, René fait la connaissance d’un apparatchick russe, ancien écrivain désormais à la tête d’une institution politico-littéraire à la solde du pouvoir. Celui-ci lui relate alors, dans un troisième récit, ses années à Paris au début du siècle aux côtés de Lénine puis les grandes étapes de la vie du père de la Révolution bolchevik en Russie.

La narration n’est pas linéaire, puisqu’on alterne entre les trois récits à trois époques différentes : le séjour de Marc à Moscou en 2017, celui de son père René en 1967, et les années 1908 à 1924 de Lénine sous le regard d’un écrivain raté. J’ai bien aimé cette construction, qui transforme le roman en simili-enquête sur le passé des personnages et permet de dresser des parallèles intéressants entre les époques évoquées.

– Le monde communiste est petit.

– De plus en plus petit, soupire l’adhérent du PCF (depuis 1963).

Le roman aborde plusieurs thèmes à la fois, et le fait plutôt bien dans ce récit à plusieurs voix.

D’abord, il interroge sur la parentalité et l’héritage, à travers le personnage de Marc, banquier d’affaires, fils d’un Français militant communiste convaincu et d’une Russe farouchement anti-soviétique. Tout semble opposé le père et le fils ; l’un est toujours attaché à l’idéal communiste, alors que l’autre a totalement embrassé le capitalisme en choisissant de la finance son métier, poussant le trait jusqu’à travailler avec des oligarques dans la Russie de Poutine.

– Je ne lis par les romans.

– Pourquoi ?

– Je suis banquier.

Dans une moindre mesure, c’est un livre qui nous parle des relations franco-russes, avec cet exil de Lénine à Paris au début du siècle, l’emprunt russe non remboursé que la bourgeoisie française n’a jamais pardonné, l’accueil des Russes blancs après 1917, et bien sûr les liens entre le PCF et le parti-frère (ou plutôt père, ou maître) en URSS.

Être communiste en France, ce n’est pas comme être communiste en URSS.

C’est un argument de mon père, toujours accueilli par ma mère ex-soviétique avec le même grincement de mots : « C’est pire parce qu’en URSS, ils ont une excuse : ils n’ont pas le choix. »

Patrick Besson évoque également à plusieurs reprises les liens entre littérature et pouvoir, à travers plusieurs figures d’écrivains proches du Parti ou au contraire hostiles au régime et victimes de sa censure, ou pire. J’ai également noté quelques réflexions attribuées à Lénine ou Staline sur la littérature et l’art en général.

La révolution, c’est le livre. Voilà pourquoi, dans les pays dits libres, on décourage la lecture par diverses distractions obligatoires comme le sport, la télévision ou le spectacle. Les prolétaires n’y trouveront aucune méthode pour se débarrasser de leurs exploiteurs qui, par surcroît, s’enrichissent grâce au post, à la télévision ou au spectacle. Le révolutionnaire est un lecteur, ce qui le sépare de l’élection qui ne lit même pas le programme bidon proposé par son candidat bourgeois.

C’est aussi, bien sûr, une critique acerbe du communisme, et en particulier du régime soviétique et de la complaisance du PCF à son égard. Il y a beaucoup de cynisme de la part des personnages du roman, qui pour la plupart ne croient pas ou ne croient plus au grand idéal marxiste y compris ceux rencontrés en 1967 et qui sont pourtant des bureaucrates bien installés du régime.

A une révolution comme au tournage d’un film, personne ne comprend rien sauf le metteur en scène. Notre metteur en scène, c’était Lénine. Il était bon, c’est-à-dire mauvais. « Comment peut-on faire une révolution sans fusiller ? », c’est de lui. A quoi répond la phrase célèbre de Trotski : « Il est impossible de faire régner la discipline sans révolver. » Selon eux, la Commune a perdu de ne pas avoir assassiné assez de bourgeois.

Je dois dire que je m’attendais à un roman totalement à charge contre le communisme, mais j’ai été agréablement surpris. Bien sûr, l’auteur dénonce le régime totalitaire et liberticide de l’ex-URSS et la complicité du PCF et de ses dirigeants, mais ce n’est pas outrancier comme je le craignais. C’est un regard sans concession sur le communisme réel du XXème siècle, tel qu’il a été vécu en Russie et dans les anciens pays satellites de l’URSS. Ce n’est pas pour autant une ode au capitalisme, dont les travers (de porc ?) sont également dénoncés.

Même si les thèmes abordés sont sérieux, le ton du livre est parfois enjoué, avec un humour efficace, des formules qui tombent juste et un point d’ironie appréciable. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, à la fois plaisant et enrichissant. S’enrichir avec un livre sur le communisme, c’est suffisamment remarquable pour le signaler !


Tout le pouvoir aux soviets, Patrick Besson

Note : ★★★★☆


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  1. j’aime me promener sur votre blog. un bel univers. Très intéressant et bien construit. Vous pouvez visiter mon blog récent ( lien sur pseudo) à bientôt.

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    1. C’est le troisième fois en moins d’un mois que vous publiez le même genre de commentaires, je pense qu’on a compris votre désir d’attirer des visiteurs sur votre blog :-)

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  2. […] à Tout le pouvoir aux soviets que je venais de terminer, écrit par un auteur, Patrick Besson, dont j’avais déjà entendu […]

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