Livres & Romans

Reunion

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J’avais commencé ce roman de Fred Uhlman il y a plus de deux semaines mais mon déménagement m’a beaucoup occupé et j’ai très peu lu pendant ce laps de temps. Je viens de profiter d’une journée de repos pour terminer ce court roman de moins de cent-vingt pages.

Le résumé m’avait tout de suite séduit et en temps normal j’aurais certainement dévoré ce roman en moins de deux jours :

On a grey afternoon in 1932, a Stuttgart classroom is stirred by the arrival of a newcomer. Middle-class Hans is intrigued by the aristocratic new boy, Konradin, and before long they become best friends. It’s a friendship of the greatest kind, of shared interests and long conversations, of hikes in the German hills and growing up together. But the boys live in a changing Germany. Powerful, delicate and daring, Reunion is a story of the fragility, and strength, of the bonds between friends.

Reunion est d’abord le récit de l’amitié entre un adolescent juif de la bourgeoisie de Stuttgart et d’un hériter de l’aristocratie allemande. C’est aussi le récit de l’Histoire de l’Allemagne des années 1930 et de la montée du nazisme. Les deux récits sont intimement liés dans ce roman, puisque l’évolution de la situation politique en Allemagne va finir par séparer les deux amis.

I can’t remember exactly when I decided that Konradin had to be my friend, but that one day he would be my friend I didn’t doubt. Until his arrival I had been without a friend. There wasn’t one boy in my class who I believed could live up to my romantic ideal of friendship, not one whom I really admired, for whom I would have been willing to die and who could have understood my demand for complete trust, loyalty and self- sacrifice.

Je ne vais pas détailler ici l’intrigue du roman, il est suffisamment court pour que raconter le début suffise à en saisir le sens et les thématiques. J’ai en tout cas été emporté par ce texte qui parle à la fois d’amitié et d’Histoire. Plus précisément, le roman débute comme un récit sur l’amitié, avec toute l’insouciance qui peut accompagner ce genre de récit, avant que l’Histoire et la politique ne s’invitent progressivement dans le roman. Au début, la situation politique ne préoccupe pas vraiment les deux amis et leurs camarades, mais cela finit par changer au fil de l’année.

From outside our magic circle came rumours of political unrest, but the storm-centre was far away – in Berlin, whence clashes were reported between Nazis and Communists. Stuttgart seemed to be as quiet and reasonable as ever. It is true that there were occasional minor incidents – swastikas appeared on walls, a Jewish citizen was molested, a few Communists were beaten up – but life in general went on as usual.

There seemed to be nothing to worry about. Politics were the business of grown-up people; we had our own problems to solve. And of these we thought the most urgent was to learn how to make the best use of life, quite apart from discovering what purpose, if any, life had and what the human condition would be in this frightening and immeasurable cosmos. These were questions of real and eternal significance, far more important to us than the existence of such ephemeral and ridiculous figures as Hitler and Mussolini.

Le dénouement du roman est très réussi, avec une surprise finale qui ne fait que couronner la qualité du texte. Sans cette chute, c’est déjà un très bon roman ; avec la dernière phrase, on touche au sublime.

Reunion est véritablement un excellent roman, court, facile à lire, passionnant et qui traite frontalement mais avec délicatesse la montée du nazisme en Allemagne et ses conséquences.

J’ai lu que Fred Uhlman avait ensuite écrit une suite, voire deux, à ce roman. Je pense que je vais me renseigner pour me les procurer et les lire, en espérant qu’ils soient de la même veine que celui-ci.


Reunion, Fred Uhlman

Note : ★★★★★


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Livres & Romans

Je suis un dragon

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Martin Page est décidément un auteur à multiples facettes. Plus je découvre ses oeuvres, plus je découvre sa capacité à écrire dans des genres différents. Après l’oeuvre épistolaire sur le thème de l’écriture avec son Manuel d’écriture et de survie, après le roman humoristique avec Comment je suis devenu stupide, après la pseudo-leçon de vie de L’art de revenir à la vie, et après le roman de zombies avec La nuit a dévoré le monde, je découvre sa tentative s’attaquer au thème des super-héros avec Je suis un dragon.

Je me souviens que la lecture du résumé m’avait donné envie, car l’approche par un romancier français d’un genre dominé par les comics américains m’intéressait :

« On s’habitue à être surhumain, et très vite on comprend que ce n’est qu’une des multiples façons que la vie a trouvées pour nous dire qu’on est un inadapté. »

Margot est une jeune orpheline timide et solitaire. Un jour, elle découvre sa véritable nature : elle est douée de capacités extraordinaires. Ces pouvoirs la terrifient, elle les dissimule jusqu’à ce qu’un événement tragique la contraigne à se dévoiler. On lui demande alors de mettre ses dons au service de l’humanité. Sa vie se partage désormais entre son quotidien de jeune fille espiègle et des missions d’une grande violence. Adulée et crainte, elle devient une icône. Mais peut-on sauver le monde si l’on s’y sent étranger ?

En s’inspirant de l’univers des superhéros, Martin Page se réapproprie les codes habituels du genre. Captivant, bouleversant, Je suis un dragon est un roman sur la puissance de la fragilité et sur la possibilité de réinventer sans cesse nos vies.

Le début du roman m’a beaucoup plu, avec un récit qui commence très classiquement mais efficacement par l’enfance de Margot, la découverte de ses super-pouvoirs, et son initiation comme super-héroïne sous le costume et l’identité de Dragongirl. Il n’y a rien de vraiment novateur jusque là, mais ça fonctionne bien et ça change de lire cela sous la forme d’un roman, avec tout le style et la richesse qu’un écrivain peut apporter, par rapport à une bande-dessinée comme j’en ai lu des dizaines. On retrouve les autorités qui veulent utiliser les pouvoirs et l’image de Dragongirl pour leurs propres intérêts, qu’ils soient militaires ou politiques.

La seconde partie du roman, quand Margot se rebelle et décide de prendre son indépendance en abandonnant le costume de Dragongirl m’a un peu moins plu. Le récit devient alors plus fouillis, moins palpitant. Peut-être parce qu’on sort un peu des sentiers battus mais qu’il manque une ligne directrice pour comprendre où l’auteur veut nous amener. Cela reste bien écrit et globalement intéressant , mais j’y ai trouvé moins d’intérêt que dans la première partie.

Dans l’ensemble, Je suis un dragon est un bon roman, plaisant à lire. C’est une ré-appropriation réussie du genre du super-héros par un écrivain talentueux qui montre qu’il a plusieurs cordes à son arc. C’est décidément un auteur que je vais continuer à suivre à l’avenir.


Je suis un dragon, Martin Page

Note : ★★★☆☆


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Livres & Romans

La nuit a dévoré le monde

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Je poursuis ma découverte des oeuvres de Martin Page, après Manuel d’écriture et de survieComment je suis devenu stupide et L’art de revenir à la vie. Cette fois, il s’agit d’un roman publié à l’origine sous pseudonyme. Pit Agarmen est en fait un avatar de Martin Page, qu’il utilise comme nom de plume quand il s’essaye à la littérature de genre.

Le genre en question, c’est le roman de zombies, comme le laisse tout de suite comprendre le résumé, même si le livre ne se limite pas à cela :

Quand les hommes se transforment en zombies, et qu’un jeune écrivain se trouve seul confronté à cette violente apocalypse, il n’est finalement pas si surpris. Depuis longtemps l’homme a fait preuve de sa décadence et de sa cruauté. Aujourd’hui, un pas de plus dans l’abomination a été franchi : il est devenu un monstre anthropophage.

Face à cette nuit de cauchemar, tel Robinson sur son île, le jeune survivant s’organise. Il vit reclus dans un appartement et se croit un temps à l’abri, en dépit des attaques répétées des morts-vivants. Mais la folie de ce nouveau monde fait vaciller sa propre raison. Pour échapper au désespoir, il réapprend à vivre et à lutter, Armé d’un fusil, il découvre avec surprise qu’il peut tuer et qu’il a même un certain talent pour ça. En réinterrogeant son passé, il se livre aussi à une introspection sensible sur sa propre condition et les raisons de ses échecs passés. C’est son inadaptation à la société des hommes qui explique peut-être sa survie à cette fin du monde.

Un roman d’action, littéraire et psychologique, qui reprend les codes du genre pour mieux les subvertir.

S’il s’agissait d’un énième roman de zombies, j’aurais vite passé mon chemin, mais ce roman est bien plus que cela. Cela commence évidemment par une apocalypse où l’humanité est peu à peu décimée par des zombies qui contaminent peu à peu la quasi-totalité de la population. Mais le roman ne s’arrête pas là. Le protagoniste est un écrivain solitaire, confronté à une solitude plus profonde encore après l’apparition des zombies, et qui va s’interroger sur son rapport à l’humanité.

C’est aussi un plaidoyer réussi pour la littérature de genre et contre l’élitisme du milieu littéraire, français en particulier, avec la suprématie de la littérature dite « blanche » sur tous les autres genres littéraires. Martin Page écrit de la littérature de genre sous un pseudonyme, comme c’est souvent l’usage pour distinguer les publications de littérature « générale » et les autres genres, mais il écrit ici un roman de genre dans une collection classique. C’est un pied-de-nez aux pratiques de nombreux éditeurs, et une réussite en ce qui me concerne.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman, non pas par son récit, très classique, mais par les réflexions qui l’accompagnent. J’ai retenu quelques passages marquants :

Sur la solitude :

Il m’a fallu un mois pour comprendre que les zombies ne sont pas le vrai danger. Je suis mon pire ennemi. Les zombies ne peuvent franchir les trois étages, ils ne peuvent défoncer la porte. Par contre, ils courent dans ma conscience comme s’ils en avaient toutes les clés. Ils sont à l’intérieur de moi et il n’y a rien de plus effrayant. À quoi bon vivre dans un tel monde ? À quoi bon vivre si on est seul ? Ceux que j’aimais sont morts. À certains moments, je pense me laisser contaminer : devenir l’un d’eux, céder au conformisme. Il suffirait d’une morsure. Ils m’attirent comme le vide attire celui qui souffre du vertige. Je me sens aimanté, j’ai envie de me jeter dans leurs griffes et qu’ils me mettent en charpie, qu’ils me réduisent à l’état de masse informe et sanglante. Et me fassent disparaître. Ce ne sont pas seulement des démons. Ce sont mes démons, et ils m’obsèdent. Je suis terrifié par la place qu’ils prennent dans ma tête.

Sur l’arrivée des zombies :

D’ou viennent-ils ? Sont-ils le fruit d’expériences de l’armée américaine ? Une mutation naturelle de l’espèce ? Un virus ? Je ne suis pas biologiste, je ne compte pas faire de prélèvements. Ne pas savoir est une chance : la vérité est soit trop laide, soit trop banale. Il vaut mieux imaginer les mille explications possibles. C’est comme le big bang : on ne sait pas, et c’est tant mieux. Une chose est certaine : on parle de zombies depuis la nuit des temps. C’est un invariant dans l’esprit des hommes. Ils étaient là dans les légendes pour nous signifier notre mortalité, la mort dans notre vie, et la vie dans la mort. Nous avons été arrogants avec notre médecine et nos vitamines, avec notre ambition de faire disparaître la présence de la mort en mettant les cimetières à la marge de nos villes, en médicalisant les décès, en oubliant les rituels païens du deuil. La mort règne, on n’y changera rien. Je le sais depuis ma première crise d’angoisse existentielle à l’âge de six ans dans la petite chambre de l’immeuble d’une cité grise et pauvre où vivaient mes parents. Les zombies arrivent au moment juste. C’était leur tour d’entrer sur scène. Ils viennent terminer la destruction de l’humanité que nous avions commencée avec les guerres, la déforestation, la pollution, les génocides, l’élevage intensif et le pillage sanglant des océans. Ils réalisent notre plus profond désir. Notre propre destruction est le cadeau que nous demandons au Père Noël depuis la naissance de la civilisation. Nous avons enfin été exaucés.

Sur les monstres humains :

J’ai toujours su que les gens étaient des monstres. Alors qu’ils soient aujourd’hui des zombies, ça n’est qu’une confirmation. La métaphore s’est incarnée.

Sur l’humanité :

Dans mes moments les plus sombres avant l’épidémie, je me laissais aller à souhaiter que tel ou tel se casse une jambe. Mais je n’aurais pas osé faire le vœu de la disparition de l’humanité. Je n’y avais pas pensé, et pourtant, c’était ça la solution, c’était ça le remède qu’il me fallait. Je n’ai plus d’ulcère à cause de la faim dans le monde, de l’avidité économique assassine, des malades dans les hôpitaux. La souffrance repose en paix. C’est la fin des idiots combats pour l’argent et le pouvoir. L’humanité se tient au chaud dans les rêves de ceux qui ont survécu. Elle est intacte, belle, forte, c’est une flamme que je porte en moi. L’erreur avait été d’en faire une réalité.

Sur l’histoire de l’humanité et des zombies :

Les zombies se sont emparés du monde sans aucune stratégie autre que la satisfaction de leurs instincts. Quelle leçon donnée aux hommes, en particulier aux politiques et aux militaires, spécialistes des coups, des ruses et de l’organisation. C’est la rage meurtrière qui a vaincu, le désir de se nourrir et d’occuper l’espace. Des notions primaires et efficaces. Peut-être que si nous avions gardé ce lien avec nos propres élans vitaux, peut-être que si nos désirs n’avaient pas été captés par des choses dérisoires, si nos passions ne s’étaient pas nichées dans des objets de consommation, des voitures, des appareils électroniques et des vêtements, alors nous aurions eu assez de cran et de ruse pour résister, et nous sauver. Les arrogantes certitudes de notre espèce ont permis à un ennemi inattendu de nous renvoyer à la préhistoire. Il n’y a pas eu de lente catastrophe, de délitement, de pourrissement. Notre monde est tombé sous la coupe des zombies en un clignement de paupière. La nature a mis du temps avant de nous concocter un adversaire à notre mesure. Les tigres à dents de sabre, la peste, la grippe, le sida n’avaient pas réussi à nous anéantir. Finalement, la nature nous a éliminés à l’aide de versions monstrueuses de nous- mêmes. J’ai toujours su que les hommes disparaîtraient sous un ciel ironique. Et puis, il faut le dire : les morts-vivants sont plus civilisés que nous. L’air est moins pollué, les animaux respectés.

Pendant quelques siècles, tant que les zombies seront là, l’humanité aura une place qui lui permettra de se survivre. Car en définitive je sais que les zombies nous protègent de nous-mêmes : nous ne nous massacrerons plus entre nous tant que nous avons un ennemi commun. Plus besoin de communistes, de Juifs, d’Arabes, d’ennemis préfabriqués. Après ? On verra. Peut-être qu’il faudra leur inventer des successeurs.

Les êtres humains m’apparaissent comme des monstres. Les zombies, les loups-garous, les vampires ne sont pas des mythes. Ce sont des êtres réels que nous croisons tous les jours. Nous sommes monstrueux. C’est un fait. Cela implique que nous sommes capables de grandes violences, mais que nous sommes aussi doués de pouvoirs magiques et de forces incroyables pour, si nous le désirons, faire le bien. L’histoire des humains, c’est l’histoire de la destruction d’humains par des humains, mais aussi de comment certains parfois rusent, et parfois répliquent.


La nuit a dévoré le monde, Martin Page

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

L’art de revenir à la vie

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Je poursuis ma découverte de l’oeuvre littéraire de Martin Page, après l’excellent Manuel d’écriture et de survie et le sympathique Comment je suis devenu stupide. Il s’agit cette fois d’un roman publié en 2016 et dont le titre L’art de revenir à la vie est une jolie promesse. Le résumé lui aussi était prometteur :

Martin vient d’avoir 41 ans. Il se rend à Paris pour rencontrer une productrice qui souhaite adapter un de ses romans au cinéma. Logé chez un ami artiste, il découvre la dernière œuvre de celui-ci, une curieuse « Machine à remonter le temps ». Il s’y glisse et s’y endort. le temps d’une nuit, le voilà revenu 29 ans plus tôt, face à un double de lui-même âgé de 12 ans.

Le lendemain, il retrouve la productrice pour discuter de l’adaptation de son roman. Mais très vite, tout déraille.

Chaque nuit que compte ce séjour parisien où rien ne se passe comme prévu, Martin et son jeune-moi poursuivent leur conversation. Tout en lui révélant une partie de son avenir, le quadragénaire cherche à donner des conseils à l’adolescent, il veut l’aider et lui éviter les expériences douloureuses. Mais la relation se complique : ce jeune double a l’esprit de contradiction et ses remarques poussent Martin à se remettre en question. Vie rêvée et vie réelle deviennent aussi déstabilisantes et excitantes l’une que l’autre.

À la fois décalé, drôle et profond, le nouveau roman de Martine Page est aussi une réplique au pessimisme et une défense de l’imagination comme arme existentielle.

J’ai retrouvé assez vite le style de Martin Page tel que j’avais pu le percevoir dans Comment je suis devenu stupide. L’humour est omniprésent, parfois subtil, parfois plus frontal ; mais derrière ces mots d’esprit et ces situations cocasses se cachent des réflexions plus profondes sur la société et la condition humaine.

Le héros est un écrivain qui vient de dépasser les quarante ans, ancien parisien exilé dans un village belge avec son compagne et son fils âgé de quelques mois. Le narrateur est ici clairement un avatar de l’auteur. A l’occasion d’un séjour parisien pour travailler avec une productrice sur le scénario d’un film adapté d’un de ses romans, il s’installe quelques jours chez un ami artiste. Dans cet appartement, il découvre la dernière oeuvre de son ami : une sorte de canapé-sarcophage que l’artiste a nommé « Machine à remonter le temps ». Un soir, le narrateur s’installe dans cet étrange dispositif et se retrouve face à face avec lui-même, âgé de douze ans. C’est le prétexte pour que l’auteur et le narrateur s’interrogent sur sa vie, sur ses réussites et ses échecs.

Quand on arrive à l’âge de 40 ans, une question se pose, en tout cas c’est une question que mes amis et moi nous nous posons après quelques verres de vin : comment a-t-on fait pour s’en sortir ? On a échappé au suicide, aux accidents et à la maladie. On se sent comme un rescapé. Et, dans le même temps, on comprend qu’il faut vivre, travailler et aimer comme jamais. On est un survivant en sursis, et il n’y aura jamais rien de mieux que cet état de fragilité, parce que le contraire de la fragilité ce n’est pas la force, c’est la mort. C’est tout à la fois déprimant et exaltant.

Si les mésaventures parisiennes de Martin avec sa productrice de cinéma m’ont laissé de marbre malgré l’humour de certaines situations, la relation avec son double pré-adolescent m’a beaucoup plu. Au début, Martin adulte cherche à donner des conseils à son double enfantin pour l’aider à traverser les épreuves qui l’attendent et qu’il ait une vie plus facile. Mais la situation finit par s’inverser, avec l’enfant qui a aussi des leçons à donner à l’adulte qu’il est devenu. C’est une belle façon de mettre en lumière les différences entre l’enfance et l’âge adulte, sans idéaliser l’un ou l’autre.

Mon jeune-moi m’inspire. Il ne fait pas de concessions. Il ne flanche pas. Ce qui est magnifique dans la jeunesse et ce qui crée une nostalgie pour cette période, ce n’est pas l’innocence ou l’insouciance, toutes ces bêtises, ce ne sont pas non plus la peau souple et les énormes goûters au chocolat. C’est l’éthique. Certains adultes se plaignent des jeunes adolescents pour une seule raison : parce que ceux-ci ont souvent raison. Ils leur rappellent leurs compromissions actuelles, ce qu’ils nomment dans la novlangue caractéristique de l’âge adulte le « réalisme ». Les adultes renvoient les comportements adolescents à un définitif : « C’est les hormones », ça leur permet d’oublier qu’eux-mêmes se sont assagis et désensibilisés sous la pression non pas de la biologie, mais de la vie en société.

Je n’aime pas l’expression « leçon de vie » mais c’est tout de même celle qui m’a vient à l’expression pour décrire ce livre. Il n’est pas parfait, certains passages m’ont semblé dispensables, mais j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire et je l’ai trouvé très beau par ce qu’il raconte et les idées qu’il véhicule. Par rapport à Comment je suis devenu stupide mais était un livre intelligent mais qui finissait par lasser une fois l’idée de départ assimilée, celui-ci tient totalement ses promesses.

Je ne pense pas que je sois un héros comme le voulait mon double. J’en suis loin. Mais cette ambition est comme une luciole qui m’accompagne. Je n’aimerais pas être à la place de quelqu’un qui pense que les livres ne changent pas la vie. J’écris pour essayer de sauver les autres. Non, je rectifie : j’écris pour me sauver moi-même. Peut-être que ce n’est pas contradictoire. Une chose est sûre : c’est le signe d’une ambition démesurée, sans doute d’une certaine folie. Tant mieux. On est vivant pour ne surtout pas être raisonnable. J’ai toujours pensé qu’on sauvait par des gestes furtifs et des actes improuvables. Il s’agit de rendre les fantômes fiers de nous.

[…] J’ai 12 ans, et toute ma vie sera un combat pour défendre cet âge.


L’art de revenir à la vie, Martin Page

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

Comment je suis devenu stupide

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J’avais beaucoup aimé le livre Manuel d’écriture et de survie de Martin Page lorsque je l’avais vu il y a peu de temps, cela m’avait donné envie de découvrir les autres oeuvres de cet auteur qui me semblait intéressant à suivre. J’ai poursuivi ma découverte de sa bibliographie avec son premier succès, un roman intitulé Comment je suis devenu stupide dont le résumé est assez étonnant :

Comment survivre dans le monde cruel du capitalisme triomphant quand on est, comme Antoine, un jeune homme lucide et moral ?

Martin Page traite une qualité reconnue, l’intelligence, comme un défaut. Selon L’Ecclésiaste, « qui accroît sa science, accroît sa douleur ». Son héros, Antoine, jeune étudiant surdoué, est persuadé que son esprit insatiable est à l’origine de son mal de vivre ; s’il est intelligent, il n’arrive pas à vivre avec intelligence. Après quelques tentatives thérapeutiques radicales, il entre­prend de se guérir de cette maladie d’intelligence. Avec application, il cherchera la méthode pour s’offrir une vie enfin un peu douce. Un premier roman drôlement intelligent.

Le résumé donne le ton du roman, avec un parti pris qui mêle humour et réflexion de fond sur notre société et la place qu’y occupe l’intelligence. Cela commence très fort, avec l’introduction du personnage d’Antoine. C’est très vite drôle et en même temps intelligent dans les thèmes abordés et dans la façon de le faire.

Sur la durée, c’est peut-être un peu plus difficile. J’ai adoré les deux premiers tiers du roman, mais j’ai un peu lâché sur la fin. Je ne sais pas si c’est le récit lui-même qui s’essouffle ou si c’est le ton qui m’a un peu lassé à force.

Je garde tout de même un bon souvenir de cette lecture, qui est un premier roman réussi et qui mérite le succès qu’il a eu à sa sortie. Je retiens également quelques passages très bien sentis :

Il n’avait que trop souvent constaté que l’intelligence est le mot qui désigne des sottises bien construites et joliment prononcées, qu’elle est si dévoyée que l’on a souvent plus avantage à être bête qu’intellectuel assermenté. L’intelligence rend malheureux, solitaire, pauvre, quand le déguisement de l’intelligence offre une immortalité de papier journal et l’admiration de ceux qui croient en ce qu’ils lisent.

Mais aussi :

Il avait peu d’amis, car il souffrait de cette sorte d’asocialité qui vient de trop de tolérance et de compréhension. Ses goûts sans exclusive, disparates, le bannissaient des groupes qui se forment sur des dégoûts. S’il se méfiait de l’anatomie haineuse des foules, c’est surtout sa curiosité et sa passion ignorant les frontières et les clans qui en faisaient un apatride dans son propre pays. Dans un monde où l’opinion publique est enfermée dans la réponse à des sondages entre oui, non et sans opinion, Antoine ne voulait cocher aucune case. Être pour ou contre était pour lui une insupportable limitation de questions complexes. En plus de cela, il possédait une douce timidité à laquelle il tenait comme à un vestige enfantin. Il lui semblait qu’un être humain était si vaste et si riche qu’il n’y avait pas plus grande vanité en ce monde que d’être trop sûr de soi face aux autres, face à l’inconnu et aux incertitudes que représentait chacun.

Et enfin :

S’il avait reçu de nombreuses et profondes blessures, ça n’avait en rien durci son caractère ; il gardait intacte son extrême sensibilité, qui, comme une phénixienne chair de soie, renaissait plus pure que jamais à chaque fois qu’elle était abîmée et meurtrie.


Comment je suis devenu stupide, Martin Page

Note : ★★★☆☆


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Livres & Romans

Noggin

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Il ne m’aura donc fallu qu’une grosse semaine pour lire les trois romans publiés par John Corey Whaley jusqu’à aujourd’hui. Après l’excellent Highly Illogical Behavior et l’étrange mais réussi Where Things Come Back, j’ai lu cette fois Noggin, un roman au synopsis un peu déroutant au premier abord :

Listen — Travis Coates was alive once and then he wasn’t.
Now he’s alive again.
Simple as that.

The in between part is still a little fuzzy, but Travis can tell you that, at some point or another, his head got chopped off and shoved into a freezer in Denver, Colorado. Five years later, it was reattached to some other guy’s body, and well, here he is. Despite all logic, he’s still sixteen, but everything and everyone around him has changed. That includes his bedroom, his parents, his best friend, and his girlfriend. Or maybe she’s not his girlfriend anymore? That’s a bit fuzzy too.

Looks like if the new Travis and the old Travis are ever going to find a way to exist together, there are going to be a few more scars.

Oh well, you only live twice.

On parle donc ici d’un adolescent de seize ans, Travis, qui était condamné par un cancer il y a cinq ans et qui a choisi la cryonisation de son cerveau pour essayer d’échapper à la mort. Cinq ans plus tard, la procédure a miraculeusement réussi et Travis se réveille, sa tête attachée au corps d’un autre adolescent mort récemment. L’idée de départ de ce roman est très étrange, et j’avais clairement peur que le livre se transforme en long délire morbide.

En fait, c’est tout le contraire. L’idée de départ n’est qu’un prétexte pour raconter une belle histoire. Travis est parti puis revenu, mais la vie de ses proches a évolué en cinq ans : ses amis ont grandi et ont quitté le lycée, sa petite amie Cate est désormais fiancée, son meilleur ami Kyle qui venait de lui faire son coming-out juste avant sa « mort » est en couple avec une fille, et ses parents semblent l’avoir attendu patiemment pendant cinq ans, même s’ils ont complètement vidé sa chambre. Travis doit retrouver sa place dans tout cela, et ce n’est clairement pas aussi facile qu’il l’aurait pensé.

I was a quiet kid who would blush easily when he got too much attention and always walked with his head down and his hands in his pockets. Usually I was sitting in class thinking about something funny to say and never being brave enough to speak up and say it. In my mind I pretended I was too mature and intelligent to clown around with my classmates, but even I knew that wasn’t totally the case. I just wasn’t quite sure how to be one of them.

Il est assez difficile de parler de ce roman sans en dire trop. Il s’y passe finalement peu de choses mais c’est joliment écrit et plaisant du début à la fin. C’est d’abord une jolie ode à la vie mais c’est aussi un beau récit sur la mort, le deuil des amis et de la famille. Il y a quelques beaux passages dans le texte, et des scènes très touchantes dont je ne dévoilerai rien ici pour laisser le plaisir de la découverte aux futurs lecteurs.

It made me realize that no matter how often you see or talk to someone, no matter how much you know them or don’t know them, you always fill up some space in their lives that can’t ever be replaced the right way again once you leave it.

Noggin est un roman que je vous recommande chaudement, c’est une jolie lecture, un peu naïve par moments, avec beaucoup de beaux sentiments qui peuvent déplaire parfois, mais le récit est plaisant et les personnages sont attachants. J’étais peut-être dans le bon état d’esprit pour plonger dans ce livre, mais j’en ressors ravi.

They kept on like that for a while, and we laughed and told jokes and made fun of one another. But that’s why they were there, I guess. Even though I was almost gone, they were still there to remind me that I wasn’t quite dead yet. And to be honest, I wouldn’t have minded just closing my eyes right then and letting go. Wouldn’t that be perfect? Just dying right there with your two best friends helping you remember everything you loved about being alive?

And that’s how, five days before having my head sawed off my body and carefully placed in a cryogenic freezer in the basement of the Saranson Center for Life Preservation, I got to have the best day of my life. Isn’t that something? Isn’t that the greatest thing you’ve ever heard? I bet most people don’t even get one person who cares about them that much. And me, I got four of them.

Yeah, maybe I got a bad deal the first time around. Sure, it wasn’t fair to be dead at sixteen. But you know what? At least I got to live every single second before they finally turned off the lights.


Noggin, John Corey Whaley

Note : ★★★★☆


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Musique

Corbier (1944-2018)

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François Corbier nous a quitté cette nuit, à l’âge de 73 ans.

Les accros au Club Dorothée que j’étais enfant le connaissent surtout sous le nom de Corbier, le complice de Dorothée dans les années 1980 et 1990, d’abord dans Récré A2 sur Antenne 2 puis dans le Club Dorothée sur TF1.

Pour moi, il restera surtout l’interprète de la chanson-culte Le nez de Dorothée, que je n’ai pas pu m’empêcher de réécouter ce matin en apprenant la nouvelle.

Je ne peux pas m’empêcher de publier ici le clip de cette chanson que je n’ai jamais cessé d’adorer :

Il y a aussi ce souvenir de l’Olympia de Dorothée en 2010, où Corbier était monté sur scène pour chanter cette même chanson devant des fans en folie, désormais trentenaires ou quadragénaires, qui connaissaient toujours par coeur les paroles.