Livres & Romans

The City and the Pillar

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Après plusieurs chroniques d’albums de bande dessinée empruntés à la médiathèque, je reprends le fil de mes lectures plus classiques. Et quand je parle de lecture plus classique, je vise juste dans le cas présent, avec le dernier roman que j’ai lu : The City and the Pillar de Gore Vidal, un roman que je voulais lire depuis un moment et dont la sortie récente sur Kindle m’a enfin permis de le découvrir :

Jim, a handsome, all-American athlete, has always been shy around girls. But when he and his best friend, Bob, partake in “awful kid stuff,” the experience forms Jim’s ideal of spiritual completion. Defying his parents’ expectations, Jim strikes out on his own, hoping to find Bob and rekindle their amorous friendship. Along the way he struggles with what he feels is his unique bond with Bob and with his persistent attraction to other men. Upon finally encountering Bob years later, the force of his hopes for a life together leads to a devastating climax.

The first novel of its kind to appear on the American literary landscape, The City and the Pillar remains a forthright and uncompromising portrayal of sexual relationships between men.

The City and the Pillar est un classique de la littérature américaine et de la littérature gay en l’occurence. La publication du livre en 1948 avait provoqué un scandale et avait valu l’opprobre à son auteur Gore Vidal, d’autant qu’il était alors vu comme le fils parfait de l’Amérique après la publication de son premier roman Williwaw qui dépeignait la vie de marins de la Navy pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Le livre avait fait scandale car il dépeignait des relations homosexuelles de la façon la plus naturelle possible, alors que c’était encore un tabou dans la société américaine de l’époque. Gore Vidal y décrit en effet une société homosexuelle souterraine, cachée et pourtant visible aux yeux de tous ceux qui savaient regarder : des acteurs homosexuels à Hollywood qui se fréquentent voire épousent des actrices pour donner le changer, un milieu littéraire et intellectuel où homosexuels et hétérosexuels se côtoient en connaissance de cause, des bars où des hommes cherchent la compagnie d’autres hommes avant de retrouver leurs épouses au petit matin, etc.

It starts in school. You’re just a little different from the others. Sometimes you’re shy and a bit frail; or maybe too precocious, too handsome, an athlete, in love with yourself. Then you start to have erotic dreams about another boy—like yourself—and you get to know him and you try to be his friend and if he’s sufficiently ambivalent and you’re sufficiently aggressive you’ll have a wonderful time experimenting with each other. And so it begins. Then you meet another boy and another, and as you grow older, if you have a dominant nature, you become a hunter. If you’re passive, you become a wife. If you’re noticeably effeminate, you may join a group of others like yourself and accept being marked and known. There are a dozen types and many different patterns but there is almost always the same beginning, not being like the others.

Publié de nos jours, ce roman passerait sans doute inaperçu et n’aurait pas forcément beaucoup d’intérêt, tant ce qu’il raconte a été vu et revu à de multiples reprises dans la littérature contemporaine, mais il faut apprécier ce livre dans son contexte de l’époque. Écrire et publier ce roman était un acte courageux, engagé, politique. Le personnage principal, Jim Willard, est certes homosexuel mais il est décrit comme un athlète, viril, masculin, très loin de la façon dont les personnages homosexuels étaient jusque là présentés dans la littérature.

Why should any of us hide? What we do is natural, if not ‘normal,’ whatever that is. In any case, what people do together of their own free will is their business and no one else’s.” The fat man smiled. “But do you have the nerve to tell the world about yourself?” Paul sighed and looked at his hands. “No,” he said, “I don’t.” “So what can we do, if we’re all too frightened?” “Live with dignity, I suppose. And try to learn to love one another, as they say.

Le style m’a beaucoup plu, ce fut un réel plaisir de lire de roman ; alors que le récit lui-même est parfois sans grand surprise, c’est très bien écrit, parfois poétique, parfois drôle. C’est définitivement un très beau roman, à la fois très joliment écrit et important dans l’histoire de la littérature. Je ne sais pas si les autres oeuvres de Gore Vidal me plairont autant, mais je risque de me laisser tenter par une lecture ou deux parmi sa riche bibliographie pour me faire un avis.

What did happen? The idea of nothing frightened him, and death was probably nothing: no earth, no people, no light, no time, no thing. Jim looked at his hand. It was tanned and square, and covered with fine gold hairs. He imagined the hand as it would be when he was dead: limp, pale, turning to earth. He stared for a long time at the hand which was certain to be earth one day. Decay and nothing, yes, that was the future. He was chilled by a cold animal fear. There must be some way to cheat the earth, which like an inexorable magnet drew men back to it. But despite the struggle of ten thousand generations, the magnet was triumphant, and sooner or later his own particular memories would be spilled upon the ground. Of course his dust would be absorbed in other living things and to that degree at least he would exist again, though it was plain enough that the specific combination which was he would never exist again.

The hot sun warmed him. The blood moved fast in his veins. He was conscious of the fullness of life. He existed in the present. That was enough. And perhaps in the years ahead he would have a new vision, one which would help him, somehow, to circumvent the fact of nothing. 


The City and the Pillar, Gore Vidal

Note : ★★★★☆


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Comics & BD

La mort de Staline – 2. Funérailles

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J’avais terminé hier et je vous avais aussitôt parlé du premier volume de ce diptyque répondant au titre La mort de Staline – 1. Agonie. J’avais déjà beaucoup aimé cette première partie qui racontait les circonstances de la mort de Staline et le début des grandes manoeuvres pour sa succession.

Le deuxième et donc dernier volume du récit, La mort de Staline – 2. Funérailles, reprend là où le premier s’était arrêté :

Le dernier hommage à notre camarade Staline doit être rendu par le peuple soviétique tout entier. Des délégations spéciales, formées d’ouvriers et de kolkhoziens nommés par les comités locaux, sont conviées à venir à Moscou. (Extrait de discours officiel – 9 mars 1953).

La précédente directive concernant les délégations aux funérailles est annulée. Seules sont autorisées à entrer dans Moscou les personnes munies d’un laissez-passer spécial, délivré par le comité central. (Extrait de discours officiel – 10 mars 1953).

8 mars 1953. Staline est mort. La nouvelle retentit dans le monde entier. Venus des confins de l’Union Soviétique, des millions de civils affluent vers Moscou pour rendre un dernier hommage au « petit père des peuples ». Tandis que se préparent des cérémonies pharaoniques, une lutte sans merci fait rage au sein du Politburo. Qui sera le successeur ? Beria, Malenkov, Khrouchtchev ? Après le succès critique et commercial du tome 1, Thierry Robin et Fabien Nury s’attachent désormais aux « Funérailles » de Staline. Toujours aussi réaliste et documenté, un tableau dantesque, terrifiant et absurde d un système totalitaire en pleine folie.

Fabien Nury et Thierry Robin nous plongent à nouveau dans la Russie années 1950, au moment de la disparition de Joseph Staline, dirigeant incontesté de l’URSS depuis trente ans. La lutte pour la succession s’annonce féroce.

Beria, ministre de l’Intérieur et donc patron des forces de police (ordinaire et politique) semble le mieux placé pour remporter la mise. Il s’appuie notamment sur le soutien de Malenkov, ancien adjoint de Staline qui ne semble qu’un pantin aux mains de Beria et de son grand rival : Khrouchtchev. Il fait également pression sur Molotov, ministre des Affaires Etrangères, en libérant son épouse que Staline avait fait arrêter et condamner à mort, sanction que Beria n’avait pas fait exécuter, en prévision de ce moment.

Evidemment, quand on connait la fin de l’histoire, la vraie, on se doute de comment cela va finir, mais j’ai tout de même aimé découvrir les tenants et les aboutissants, en tout cas tels qu’ils sont relatés par Fabien Nury dans cette bande dessinée, de la chute de Beria et de la prise de pouvoir de Khrouchtchev, le successeur de Staline dans nos livres d’Histoire.

Je crois que j’ai trouvé ce second volume encore meilleur que le premier : l’ambiance y est encore plus oppressante, la tension est palpable, les complots sont omniprésents et les alliances se font et se défont d’une page à l’autre. C’est évidemment une dénonciation claire et sans concession du système soviétique, avec des dirigeants tous corrompus et aguerris aux pires manoeuvres pour conserver ou conquérir le pouvoir, au mépris du peuple qu’ils prétendaient servir et émanciper.

C’est la deuxième bande dessinée historique signée par Fabien Nury et Thierry Robin que je découvre en quelques jours, après l’excellent Mort au Tsar lui aussi situé en Russie et lui aussi en deux volumes (Le Gouverneur et Le Terroriste) et je dois dire que j’ai été emballé par l’écriture et le dessin de ces deux récits. Je vais me renseigner sur les autres oeuvres de ces deux artistes, en espérant qu’ils aient collaboré sur d’autres bandes dessinées d’aussi grande qualité.


La mort de Staline – 2. Funérailles, scénario : Fabien Nury, dessin : Thierry Robin

Note : ★★★★☆


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Comics & BD

La mort de Staline – 1. Agonie

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La médiathèque de ma nouvelle commune a un petit rayon de bande dessinée dans lequel j’ai pioché dès mon inscription la semaine dernière. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion de lire les deux albums de Mort au Tsar : Le Gouverneur et Le Terroriste dont j’ai parlé ici ces derniers jours. Le même jour, j’avais également emprunté les deux albums qui composent une autre histoire complète : La mort de Staline, signée du même duo que Mort au Tsar : Fabien Nury au scénario et Thierry Robin au dessin.

Le premier des deux volumes s’intitule Agonie :

Le 2 mars 1953, en pleine nuit, Joseph Staline, le Petit Père des peuples, l’homme qui régna en maître absolu sur toutes les Russies, fit une attaque cérébrale. Il fut déclaré mot deux jours plus tard. Deux jours de lutte acharnée pour le pouvoir suprême, deux jours qui concentrèrent toute la démence, la perversité et l’inhumanité du totalitarisme.

A partir de faits réels, Fabien Nury, scénariste d’Il était une fois en France, et Thierry Robin, le créateur de Rouge de Chine, signent un album éblouissant, d’un humour ravageur et cruel, portrait saisissant d’une dictature plongée dans la folie.

Le récit se déroule donc en 1953, au moment de la mort de Staline. Le dirigeant incontesté de l’ Union Soviétique est victime d’une attaque cérébrale qui laisse peu de doute sur sa survie. Les membres du Comité Central du Parti Communiste vont alors venir à son chevet, dans une ambiance de suspicion générale alors que chacun se prépare et manigance en vue de la guerre de succession qui va inévitablement s’ouvrir.

On trouve notamment Malenkov, secrétaire général adjoint du Parti et qui devrait donc à ce titre être le successeur naturel de Staline. Mais les deux prétendants les plus sérieux semblent être Beria, ministre de l’Intérieur et donc chef de toutes les polices d’URSS, et Khrouchtchev, son grand rival. Il faut également compter avec Molotov, ministre des Affaires Etrangères que Staline dont s’apprêtait apparemment à se débarrasser avant son attaque cérébrale.

La bande dessinée, par son dessin sobre mais efficace et ses textes bien ficelés, rend parfaitement l’atmosphère pesante qui entoure les deux jours d’agonie de Staline. Les membres du Comité Central sont des rivaux, habitués aux méthodes expéditives de Staline qu’ils n’hésiteront évidemment pas à employer pour se débarrasser les uns des autres et remporter la succession. Car il ne fait guère de doute que le successeur désigné le sera après avoir éliminé les autres prétendants, et qu’il purgera le Comité de ses derniers adversaires après sa prise de pouvoir. C’est donc une lutte pour la survie de chacun qui s’ouvre avec la mort annoncée de Staline.

Dans cette course contre-la-montre, Beria semble avoir une longueur d’avance, mais comme nous avons l’avantage de connaître la fin de l’histoire dans nos livres d’Histoire, je suis curieux de voir comment cela va se dérouler dans le second volume, intitulé Funérailles et dont je vous parlerai sans doute demain.


La mort de Staline – 1. Agonie, scénario : Fabien Nury, dessin : Thierry Robin

Note : ★★★★☆


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Comics & BD

Mort au Tsar – 2. Le Terroriste

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Deux jours avoir lu le premier volume Le Gouverneur, je viens de terminer le second, intitulé Le Terroriste, complétant ainsi ma découverture de ce diptyque en bande dessinée écrit par Fabien Nury et dessiné par Thierry Robin. Comme je l’expliquais dans mon billet sur le premier album, cette histoire est consacrée à la mort du Grand Duc Sergueï Alexandrovitch, oncle du tsar et gouverneur général de Moscou, à l’époque de la révolution avortée de 1905 en Russie.

Fin du diptyque imaginé par Fabien Nury et Thierry Robin où polar et histoire s’entremêlent au coeur de la Russie tsariste.

Georgi est un terroriste. Il veut tuer le gouverneur Sergueï Alexandrovitch. Quitte à y laisser sa peau. Un thriller politique sur un terroriste prêt à tout !

Mort au Tsar, polar historique, nous entraîne sur les traces des révolutions russes de 1905.

Le récit de ce second album reprend celui du premier, mais cette fois du point de vue de Georgi, le cerveau de la cellule terroriste qui tente d’assassiner le gouverneur. Nous faisons connaissance avec les membre de la bande : Erna, une fausse comédienne ; Heinrich, un étudiant ; et Vania, un cocher fanatique religieux. Mais c’est surtout la personnalité de Georgi qui attire l’attention, avec son obsession pour sa mission. C’est un personnage fascinant, qui ne vit que pour la cause révolutionnaire.

C’est vraiment intéressant de revivre les mêmes événements que dans le premier volume, mais cette fois à travers les yeux des révolutionnaires. Georgi et les terroristes ne sont pas forcément présentés sous un jour plus favorable que le gouverneur et le pouvoir tsariste ne l’étaient dans le précédent album. C’est un vrai point fort de ce diptyque : les deux points de vue sont donnés. Il n’y a pas de « gentils » et de « méchants » : Le gouverneur est un père de famille aimant et un dirigeant sanguinaire ; le terroriste est un révolutionnaire sincère et sans scrupules.

J’ai pris autant de plaisir à lire cette bande dessinée que j’en avais pris pour la première partie, d’autant que le dessin est toujours aussi réussi. Après cela, j’ai bien envie de me renseigner sur les autres oeuvres écrites par Fabien Nury.


Mort au Tsar – 2. Le Terroriste, scénario : Fabien Nury, dessin : Thierry Robin

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

Sous la lune et les étoiles

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Je poursuis ma découverte de l’oeuvre littéraire de Fred Uhlman avec ce roman très différent des livres que j’ai lus jusque là de cet auteur. Là où ses romans précédents, que ce soit Reunion, La lettre à Conrad, Pas de résurrection, ou son autobiographie Il fait beau à Paris aujourd’hui parlaient tous de la montée du nazisme en Allemagne et de la Seconde Guerre Mondiale, nous avons ici un récit plus contemporain (en tout cas à l’époque de sa parution en 1986) :

Quatre personnes se retrouvent sur une île déserte après un accident d’avion, quatre rescapés qui vont devoir, vaille que vaille, cohabiter : une jolie et fragile jeune fille, un repris de justice, un antipathique millionnaire et un savant à qui la violence répugne plus que tout.

Mais, Sous la lune et les étoiles, c’est précisément la violence qui s’installe tandis que les heures d’attente vont devenir des jours, et les jours des semaines. Un semblant de vie s’organise au fur et à mesure que l’espoir, si tenace au début, disparaît peu à peu – un semblant de vie où chacun ne se soucie que de soi. Parce que la survie, est à ce prix.

C’est avec l’oeil du peintre exercé qu’il était que Fred Uhlman décrit la splendeur de la nature indifférente autour des quatre individus gagnés par le désespoir, chacun muré dans une solitude que rien ne vient briser. Et il n’y aura finalement qu’un seul survivant.

Le récit ne perd pas de temps : dès les premières pages, l’avion s’écrase et nous retrouvons les quatre naufragés sur une île déserte. Ces quatre personnages sont quatre stéréotypes : l’intellectuel qui refuse la violence, qui est aussi le narrateur ; l’homme d’affaires cupide obsédé par ses contrats juteux ; la jeune fille naïve et apparement sans défense ; et le repris de justice antipathique et solitaire. Difficile de s’attacher véritablement à eux, mais on sent qu’ils sont le reflet de personnalités différentes et censées représenter les multiples facettes de l’esprit humain.

Face à la solitude imposée, à la perte de repères, à la mort annoncée, chacun réagit différemment mais la folie guette chacun des quatre naufragés, car il semble impossible de réaliser de façon normale à une situation qui ne l’est pas. Coupés de leurs proches et de leur vie d’avant, sans espoir de revenir, les quatre personnages vont prendre de nouvelles habitudes, créer de nouveaux rituels et inventer une nouvelle vie, ou ce qui peut s’en approcher.

Les privations sont permanentes et la violence est latente. La mort rôde et va frapper les naufragés, dans un ordre ou dans l’ordre. Car la seule question qui se pose rapidement dans le récit, c’est : qui sera le seul survivant ?

J’ai aimé cette façon d’aborder le thème de la violence des rapports humains dans cette communauté réduite et libérée des artifices de la société moderne. Le récit n’est pas toujours passionnant, mais le roman est court (cent cinquante pages dans l’édition brochée que j’ai lu) et globalement bien rythmé. De façon générale, j’ai bien aimé ce roman même s’il n’est pas parfait. C’est en tout cas une facette de l’oeuvre de Fred Uhlman que je n’avais pas encore eu l’occasion de découvrir.


Sous la lune et les étoiles, Fred Uhlman

Note : ★★★☆☆


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Comics & BD

Mort au Tsar – 1. Le Gouverneur

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Ça fait longtemps que je n’avais pas parlé de bande dessinée ici, mais j’ai profité de mon inscription à la médiathèque de ma nouvelle commune pour emprunter plusieurs BD qui me faisaient de l’œil. Parmi elles : une histoire complète en deux volumes, intitulée Mort au Tsar dont la couverture m’a tout de suite attiré. Il s’agit d’un histoire complète en deux albums, signés Fabien Nury pour le scénario et Thierry Robin au dessin. Le récit est fermé, il se limite aux deux albums publiés, ce qui évite l’écueil de certains cycles à rallonge.

Le premier tome, intitulé « Le Gouverneur », est résumé ainsi par l’éditeur :

Avec ce premier tome de Mort au Tsar, Fabien Nury et Thierry Robin imaginent un diptyque où polar et histoire s’entremêlent au coeur de la Russie tsariste.

Moscou, 17 septembre 1904. Sur le parvis du palais du gouverneur général de Moscou, une foule révoltée par la misère brandit bâtons, pierres et légumes pourris. Au balcon, le gouverneur Sergueï Alexandrovitch lâche son mouchoir… Geste prémédité ou mouvement involontaire ? Peu importe, c’est le signal : les soldats tirent dans la foule. Dans un contexte politique explosif, où le peuple s’organise pour lutter contre le régime autocratique, cet épisode signe l’arrêt de mort du grand-duc. Un polar historique signé Nury et Robin.

Ce 1er volet de Mort au Tsar, polar historique, nous entraîne sur les traces des révolutions russes de 1905.

Ma première impression en parcourant les premières pages a été très positive : le dessin est très joli, riche en détails sur la Russie tsariste, avec notamment un soin apporté aux uniformes (bien que je ne sois pas un spécialiste).

Je vous ai cité le résumé juste avant, mais pour ma part j’ai commencé à lire cet album uniquement sans l’avoir lu au préalable. Au vu du titre, je m’attendais à une bande dessinée sur la Révolution russe de 1917 ou sur les derniers jours du tsar Nicolas II et de sa famille en 1918. L’action commence en réalité en 1904 et relate l’attentat qui a coûté la vie au Grand Duc Sergueï Alexandrovitch, oncle du tsar et gouverneur général de Moscou. C’est un prélude à la révolution avortée de 1905 qui sera réprimée dans le sang par le pouvoir tsariste. On voit bien dans ce contexte que les germes de la révolution de 1917 étaient déjà présentes et que la Première Guerre Mondiale ne sera que l’étincelle qui fera tout exploser.

Le récit évoque également brièvement le Protocole des Sages de Sion, un faux opus écrit par la police secrète tsariste pour dénoncer un prétendu complot juif visant à dominer le monde. Ce livre a alors été utilisé par le régime tsariste pour faire des juifs le bouc-émissaire idéal des malheurs de la population russe, dans une époque de montée des tensions et des revendications, avant d’être à nouveau repris par Hitler et les idéologues nazis pour justifier les politiques antisémites et la « solution finale ».

Dans ce tome, on suit le récit à travers le point de vue du gouverneur, un aristocrate dont le courage ne semble pas la première qualité et qui apparaît comme un homme faible dépassé par les événements. Il est la cible des terroristes révolutionnaires après avoir réprimé une manifestation populaire par les armes, provoquant la mort de plusieurs dizaines de manifestants, dont des enfants. Il sait que la mort l’attend et qu’il n’y échappera pas, ce qui le mène aux portes de la folie. Bien que comme lui on connaisse l’issue inéluctable, la tension est palpable et va crescendo tout au long des soixante pages de l’album. Au fur et à mesure du récit, on peut presque s’attacher et éprouver une certaine sympathie pour le personnage du Grand Duc, ce qui souligne la qualité d’écriture de cette bande dessinée.

Si j’en crois le titre du deuxième tome de cette histoire, « Le terroriste », nous devrions cette fois suivre le récit à travers le point de vue d’un révolutionnaire l’assaillant du gouverneur. Je dois dire que j’ai hâte de voir cela et de vous en parler ici.


Mort au Tsar – 1. Le Gouverneur, scénario : Fabien Nury, dessin : Thierry Robin

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

Omar et Greg

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J’ai relativement de la chance en ce moment avec mes lectures en service de presse. Toujours grâce à NetGalley.fr qui m’avait permis récemment de découvrir l’excellent roman Un gentleman à Moscou, j’ai eu l’occasion cette fois de lire en avant-première cet ouvrage de François Beaune : Omar et Greg, qui sortira le 14 septembre prochain dans toutes les bonnes librairies (et sans doute également dans les mauvaises).

François Beaune est un journaliste et écrivain que je ne connaissais pas, même si j’ai découvert pendant ma lecture qu’il était l’auteur d’un roman intitulé Un homme louche que j’avais lu il y a plusieurs années et qui ne m’avait pas particulièrement plu. Comme quoi, il ne faut jamais se contenter de la première impression avec un écrivain !

Ici, François Beaune nous propose une rencontre avec deux hommes au parcours à la fois typique et atypique de beaucoup de concitoyens français :

« On ne pense pas de la même façon le ventre vide et le ventre plein ».

Omar et Greg sont deux enfants d’ouvriers. Deux jeunes nés et grandis dans des ZUP. Le petit fils d’Algérien engagé dans l’armée française, chasseur de skins à l’adolescence, est travailleur social ; l’Italo-Tunisien, cheminot homo formé à la lecture de Jaurès et de Che Guevara, est devenu militant de carrière. Après mille expériences entre Reims et Vaulx- en-Velin, Bordeaux et Marseille, tous deux se retrouvent un jour à proposer au Front national un projet politique aberrant : faire entrer la communauté musulmane au FN.

L’itinéraire de ces deux citoyens engagés et enragés témoigne de la manière dont la France accueille et forme (ou pas) ses enfants de l’immigration : quartiers, racisme, religion, éducation, sexualité, engagement, rapport à l’autre … Omar et Greg cherchent leur place avec une interrogation obsédante sur ce que c’est qu’être français.

L’écrivain François Beaune, connu pour ses Entresorts et ses Histoires vraies, a connu Omar et Greg dans le quartier de la porte d’Aix, à Marseille. Il les a rencontrés, écoutés, enregistrés, et en a tiré cette fresque sociale, récit d’une amitié hors norme et portrait croisé de deux citoyens qui, par leurs contradictions, incarnent un destin français.

Le livre commence doucement, je n’ai pas tout de suite accroché, peut-être parce que je n’avais pas de sympathie particulière pour les deux protagonistes. Le récit de leur jeunesse respective à Reims et dans le Rhône n’est pas passionnant, même s’il est symptomatique de la société française et de son évolution, entre montée des tensions sociales et « ethniques » et déclassement des classes moyennes et populaires.

La suite m’a plus emballé, avec le récit de leur engagement militant : d’abord dans deux camps opposés, l’un à gauche au Parti Socialiste et à SOS Racisme, l’autre au Front National ; puis ensemble, à la tête d’une initiative un peu folle de créer un pôle « patriotique social » au FN, avec en toile de fond une tentative de réconciliation du Front National avec les musulmans de France.

Je ne partage évidemment pas toutes les opinions d’Omar et Greg, mais j’ai aimé le récit de leurs combats politiques et la part d’honnêteté intellectuelle que je dois leur reconnaître en lisant leurs propos tels que François Beaune les relate. Même sans me reconnaître dans leurs idées, je dois saluer la cohérence de leur parcours et une certaine noblesse dans leurs combats.

Au-delà de la personnalité et du parcours des deux protagonistes qui donnent leur nom au livre, c’est le portrait d’une France blessée, divisée, contrastée, en souffrance, un panorama de cette France dite périphérique, déclassée, délaissée dont on nous parle en permanence dans les médias en feignant de s’y intéresser mais sans s’attaquer aux causes du phénomène. C’est en cela que ce livre est passionnant, par son interrogation sur ce qu’est la France, sur ce que c’est d’être français. Omar et Greg sont deux exemples de ce peut être la citoyenneté française, avec des parcours différents, des croyances différentes, mais un même sentiment d’appartenance à une même communauté, une même nation.

J’ai relevé de nombreuses citations en lisant ce livre, et je vous propose d’en découvrir quelques unes, pour mieux comprendre le propos de ce livre assez particulier mais passionnant.

Sur l’immigration :

L’immigration, ça existera toujours. Tu mets un enfant qui sait marcher au milieu d’une pièce, tu fais plus attention, le gosse il est déjà à l’autre bout de la rue. Les gens sont faits pour marcher, voyager, bouger. Les migrations, en soi, c’est naturel. Maintenant quand ces vagues sont créées dans les intérêts de Bouygues, Bolloré, Vinci, Total, qui ne payent pas leurs impôts en France, et qu’on envoie nos soldats se faire crever pour leurs projets à l’étranger, on doit réagir. Il faut arrêter toutes ces guerres coloniales. Le devoir universel de la France, c’est de tout faire pour instaurer la paix. Alors que là c’est nous qui déclarons la guerre.

Sur le système qui divise :

Je crois que le système diviseur joue sur les cordes sensibles, un coup sur la religion, un coup sur les ethnies, un autre sur les classes sociales. Un anarchiste, un skinhead, un Maghrébin, tous ceux-là se tapent dessus, alors que le système est en train de s’engraisser et tire tous les marrons du feu.

Sur les politiques culturelles dans les banlieues :

C’est un drame de faire des gens acculturés, qui n’ont aucun sentiment d’appartenance à ce pays. L’éducation nationale est dévoyée, parce que la pensée dominante, majoritaire, est de gauche, et eux visent à virer tout ce qui est patriotique, à faire de nos gosses des citoyens déstructurés, sans appartenance charnelle avec la France. Exactement ce qu’on a vécu dans les centres sociaux. Toutes les MJC où j’ai été, où j’ai grandi, on ne t’apprend pas la culture française, au contraire, on te maintient dans ta culture d’origine, djembé, rap, raï, on accentue l’appartenance ethnique, on fait la promotion des cultures communautaires. Les animateurs sont pas payés pour faire de toi un bon Français, mais pour te tenir au calme.

Sur la jeunesse :

Quand on renie l’Histoire, quand tu as pour référent Cyril Hanouna ou Nabila, le mépris des politiques et la misère dans des centaines de ghettos, quand il y a pas d’avenir, pas de vision globale, à un moment tu fais quoi ? La jeunesse, elle cherche un idéal, trouver une place dans la société, accomplir quelque chose et s’accomplir. Le jeune, il est responsable de ses actes, mais il est pas coupable. Les coupables c’est ceux qui ont créé cette situation, qui alimentent la division, qui laissent partir ces jeunes en les montrant du doigt avec leurs pseudo-lois ridicules de déchéance de nationalité, comme si ça allait empêcher un type de se faire sauter. Les coupables c’est les Valls, les Hollande, les Sarkozy, les Macron.


Omar et Greg, François Beaune

Note : ★★★★☆


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