Berlin finale

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Berlin finale est un roman de l’écrivain et journaliste allemand Heinz Rein, boycotté et persécuté par le régime nazi. Publié en Allemagne en 1947, ce livre n’a été publié en français que cette année par la maison d’édition Belfond.

A vrai dire, je ne m’explique pas pourquoi il a fallu attendre plus de soixante-dix ans pour proposer au lectorat francophone une traduction de ce roman hors normes. Sur la plateforme NetGalley grâce à laquelle j’ai pu lire ce livre en service de presse, le résumé proposé par l’éditeur m’avait tout de suite attiré :

« Nous tenons entre nos mains un témoignage historique absolument unique.  »
Fritz J. Raddatz, essayiste et journaliste

Publié en 1947 en Allemagne, vendu à plus de 100 000 exemplaires,
Berlin finale est l’un des premiers best-sellers post-Seconde Guerre mondiale. Une œuvre passionnante, haletante, audacieuse, qui a su, alors que l’Europe se relevait à peine de la guerre, décrire dans toute sa complexité le rapport des Berlinois au nazisme.

Jusqu’alors inédit en France, un roman-reportage brillant qui nous raconte, à travers les destins d’une poignée de résistants, les derniers jours de Berlin avant sa chute. Un texte majeur, un Vintage événement.

Heinz Rein nous plonge dans Berlin en avril-mai 1945, lorsque la ville est encerclée par l’armée russe et que le régime nazi ordonne à la population de se battre jusqu’au bout. Nous suivons plusieurs personnages engagés dans la résistance : un jeune soldat déserteur, un médecin social-démocrate, un syndicaliste pourchassé par la Gestapo, la femme de ce dernier, un ouvrier communiste, et un patron de bistrot qui accueille avec bienveillance ce petit groupe de résistants.

Ecrit juste après les événements qui y sont relatés, ce roman est un témoignage glaçant des dernières semaines du Troisième Reich et des combats dans Berlin. L’auteur montre parfaitement comment Hitler et ses sbires étaient prêts à sacrifier toute la population civile de Berlin plutôt qu’admettre la défaite face aux Alliés et en particulier face à l’ennemi soviétique. Il met également en évidence comment les nazis avaient réussi à mettre dans la tête de beaucoup de gens, soldats comme civils, que national-socialisme et Allemagne ne faisaient qu’un et que la chute du régime ne pouvait qu’entrainer la chute totale de la nation allemande.

Le texte d’Heinz Rein alterne des scènes d’action, avec leur lot de rebondissements, des descriptions glaçantes de la ville assiégée et détruite, et de longs dialogues.

Dans ces derniers, les personnages ont parfois tendance à parler comme dans un livre, se substituant ainsi à l’auteur pour lui permettre d’exprimer une opinion, une analyse, certes très souvent intéressante, mais qui ne cadre pas forcément avec les situations dans lesquelles sont plongées les personnages. Cela donne parfois un côté artificiel, faussement romanesque, mais les idées développées sont tellement fortes et intéressantes que cela ne réduit en rien la qualité de l’oeuvre. Dans sa post-face, Fritz J. Raddatz l’exprime bien mieux que moi :

Dans les moments où Heinz Rein aimerait lui-même prendre la parole, en quelque sorte, où, dans les dialogues, il fait passer à travers la bouche des personnages de son livre ses positions politiques très honorables. D’un côté, c’est encore une fois un principe cinématographique ; car un film a besoin de dialogues, il ne peut fonctionner en se fondant uniquement sur des atmosphères, sur la contemplation extérieure de ses acteurs et actrices. Toutefois, Rein distend ce principe jusqu’à l’improbable. Il est vrai qu’il a réuni un ensemble de personnages intéressants avec son Dr Böttcher plutôt réservé, le pur Berlinois Klose, à la forte personnalité sympathique, le résistant Wiegand qui vit dans la clandestinité, et surtout le déserteur Lassehn qui, très hésitant au début, est toujours surpris de son propre courage. Mais ils parlent trop. Ils fatiguent souvent, sur plusieurs pages, avec des débats et des formes de dialogue laborieuses, avec leurs multiples exposés sur la nature du système nazi, les formes éventuelles de gouvernement après la guerre, sur des dilemmes moraux et sur la possible inutilité du travail de l’ombre : petits séminaires de sciences politiques au café de Klose.

Parmi ces longues mais passionnantes réflexions de l’auteur à travers ses personnages, j’en ai surlignées de très nombreuses (sur mon Kindle, car je ne maltraite pas les livres papiers au stabilo). Je ne vais pas toutes vous les citer ici, mais je tiens tout de même à partager celles qui me semblent les plus représentatives ou les plus fortes :

Sur la génération élevée sous le Troisième Reich :

C’est bien la première fois dans l’histoire de l’humanité que la jeunesse ne se sent pas supérieure à la vieillesse, qu’elle n’est pas fière d’être jeune. Quand vous avez dit à l’instant, monsieur Lassehn, que vous nous enviiez notre âge, votre formule n’était pas tout à fait pertinente, ce n’est pas tellement notre âge que vous convoitez, mais le savoir et les expériences que nous avons accumulés à une époque où le national-socialisme n’avait pas encore restreint la pensée à une formule élémentaire unique. Bien sûr, la plupart de ceux de votre génération n’ont pas encore pris conscience de cette idée, parce qu’elle est masquée par la guerre et les discours de Hitler et de Goebbels qui s’évertuent à être rassurants, mais un jour la guerre finira, Hitler et Goebbels ne seront plus là, et quand le grand silence s’abattra sur eux et que plus personne ne sera là pour approuver leurs actes, quand, de tous côtés, on leur fera des reproches, alors seulement ils comprendront que leur jeunesse a été honteusement trahie, que leur capacité d’enthousiasme a été scandaleusement maltraitée, que leur pensée a été induite en erreur. Un vide immense s’ouvrira devant eux, car, tandis que les générations précédentes peuvent encore trouver refuge dans des conceptions antérieures, le socialisme, le communisme, le libéralisme ou la démocratie, l’Église ou un système philosophique quelconque, la jeunesse se retrouvera tout à fait démunie spirituellement.

[…]

Dans les vingt à vingt-cinq ans. C’est la génération sur laquelle les nazis ont eu une influence totale. Mais nous devons vraiment compter dessus et nous en rapprocher à tout prix. — Et pourquoi ça ? demande Schröter. — Parce que, un jour, quand nous nous retirerons – et ce moment n’est pas très lointain, car nous ne sommes plus tout jeunes, tous autant que nous sommes –, ils seront amenés à gouverner, répond le Dr Böttcher avec gravité.

Ce serait absurde de toute manière de condamner toute une génération, de la radier de la vie de la nation, de l’exclure de l’organisation de son propre avenir. Quand cette guerre désastreuse sera finie, il n’y aura – en gros –que deux directions pour la jeunesse : une partie sera incorrigible et restera aussi national-socialiste qu’avant, elle imputera l’échec aux insuffisances techniques et militaires ; l’autre partie, sans doute plus importante, sera nihiliste, elle errera et vivra en nomade sur le plan politique et intellectuel parce que les fondements de l’existence que les jeunes ont vécue jusqu’ici, de leur foi et de leur, disons, idéologie, leur auront été brusquement arrachés. Il est évident que nous ne pouvons pas assister à ça sans rien faire et laisser la jeunesse livrée à elle-même, mais nous ne devons pas non plus… »

[…]

Car si on en est arrivés au point où la jeunesse allemande est tombée entre les mains des criminels bruns et ne s’est pas rendu compte de la démence de leur doctrine, ce n’est pas sa faute – si toutefois on peut vraiment parler de faute –mais celle de ceux qui ont laissé faire ça.

Sur la « fusion » entre nation allemande et national-socialisme :

Les nazis ont réussi, dit Lassehn, à identifier le national-socialisme à la nation allemande, à rendre tout à fait naturelle l’idée que la chute du national-socialisme devait forcément signifier la chute de l’Allemagne et du peuple allemand. J’ai connu plusieurs camarades qui expliquaient en toute franchise qu’ils n’avaient pas de sympathie pour le national-socialisme mais qu’ils se trouvaient dans une situation contraignante et devaient défendre l’Allemagne.

[…]

Ils mettent l’Allemagne à terre en toute conscience parce qu’ils ne savent plus quoi faire. N’ont-ils pas dit clairement que si le parti national-socialiste devait sombrer, ils entraîneraient tout le peuple allemand dans leur chute pour qu’il ne soit pas livré au bon vouloir sadique et à l’asservissement des bolchevistes et des ploutocraties occidentales ?

Sur le patriotisme allemand :

Vous savez, dit-il, quand j’entends le mot “Allemagne”, j’ai toujours des sueurs froides, à chaque fois j’entends dzimboum ratatam ratatam et des coups de canon noirs, blancs et rouges.

— Et moi j’entends des Lieder de Schubert et des poèmes d’Eichendorff, je vois la forêt de Thuringe et le lit de la Weser, réplique le Dr Böttcher. Mon cher Schröter, chez certains d’entre vous – et vous semblez faire partie de ceux-là –c’est la même chose que pour les Juifs. De la même façon qu’ils flairent l’antisémitisme dès que quelqu’un ne fait même que prononcer le mot “Juif”, vous entendez toujours nationalisme dès qu’arrive le mot “Allemagne”.

Sur la culpabilité du peuple allemand :

Ce n’est pas bien de désigner un seul côté comme coupable, dit le Dr Böttcher. Si nous voulons vraiment aborder la question de la culpabilité, alors je peux vous dire tout de suite mon avis : tout le peuple allemand – à l’exception du petit noyau des combattants clandestins –est coupable, par négligence, par ignorance, par lâcheté, par cette nonchalance typiquement allemande, mais aussi par arrogance, méchanceté, cupidité et besoin de domination.

Sur la nation allemande et l’humanité :

En tant qu’Allemands, nous devons gagner cette guerre, avec toutefois cette petite réserve : en tant qu’hommes, nous en avons un peu peur.

— C’est une opinion largement répandue, dit le Dr Böttcher, mais il est facile de la réfuter. Comment peut-il y avoir une divergence entre “allemand” et “humain” ? Il y a quelque chose qui ne va pas, mon ami. Si “allemand” ne veut pas dire “humain”, si je dois dissocier de mon humanité mon identité allemande, alors je ne veux plus être allemand. Or ce qui est allemand a toujours été humain, Dürer, Beethoven, Kant, Goethe, Leibniz sont allemands et universels dans leurs œuvres, il n’y a pas de différence entre leur origine ethnique et leur culture cosmopolite. Croyez-vous que Beethoven, s’il vivait aujourd’hui, aurait écrit dans le dernier mouvement de sa Neuvième : “Embrassez-vous, millions de sang allemand” ? Non, ce baiser était adressé au monde entier. Et ça ne devrait plus exister aujourd’hui ?

Au-delà de ces tirades que j’ai trouvées très fortes, il y a un récit rythmé avec des personnages attachants, et surtout la description d’une ville assiégée qui attend la fin de la guerre dans une souffrance intolérable et incompréhensible. J’ai mis une dizaine de jours à le lire, c’est un pavé très riche (plus de 800 pages en version papier), mais ce roman est véritablement un témoignage passionnant et saisissant.

Toujours dans sa post-face, Fritz J. Raddatz résume parfaitement ce livre :

Un film. Ce livre est un film tourné sur papier. Il a le rythme qu’affectionnent les réalisateurs de documentaires, le montage sec d’un thriller politique, le décor admirablement soigné des grands axes de circulation, des minuscules rues adjacentes, des « passages » quasi inextirpables d’une ville aux millions d’habitants, et cette direction des dialogues qui tantôt sont vifs comme des échanges de ping-pong, tantôt s’étendent largement, dont un roman n’a pas nécessairement besoin, mais dont le cinéma ne peut se passer. Et il a lui aussi un thème musical, dont le compositeur est Heinz Rein : sa haine des nazis, sa rage envers leur crime, appelé la guerre, son effroi devant ce qui a été infligé aux hommes dans l’Allemagne de Hitler, son horreur, doublée de supplication, face à l’assassinat de la ville nommée Berlin, perpétré par des fous – eux-mêmes lâches –méprisant l’humanité, dans un combat final absurde qui n’épargna ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards, ni les estropiés, pas plus que les jeunes aveuglés : Berlin finale.

En conclusion, je ne peux m’empêcher de citer celle de Fritz J. Raddatz, encore et toujours dans post-face :

Nous devons nous rappeler. Et il faut rappeler ce purgatoire à ceux qui vivent aujourd’hui dans l’aisance, de manière si insoucieuse et agréable. Berlin finale est un livre noir de la honte.


Berlin finale, Heinz Rein

Note : ★★★★★

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