Livres & Romans

Salò, l’agonie du fascisme

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Si vous me lisez fidèlement, vous savez certainement que je suis passionné d’Histoire. Il y a quelques semaines, j’avais donc parcouru le catalogue des lectures proposées en service de presse sur NetGalley.fr, un peu par hasard pour changer un peu des romans. J’étais alors tombé sur ce livre intitulé Salò, l’agonie du fascisme et signé Mathilde Aycard et Pierre Vallaud.

Le 25 juillet 1943, alors que l’Italie ne parvient pas à résister aux assauts des Alliés, le Grand Conseil fasciste désavoue Mussolini. Le Duce est limogé et arrêté. Le 8  septembre, l’Italie tire les conséquences de sa situation militaire et politique, et signe un armistice. L’Allemagne hitlérienne ne l’entend pas de cette oreille qui envoie de nouvelles troupes et libère Mussolini pour le remettre en selle sous son contrôle. Le 1er  décembre naît la République sociale italienne, dont les principes ne s’embarrassent plus de «  compromis  » avec la monarchie ou l’Église.

Si la Seconde Guerre mondiale semble se jouer ailleurs, sur le front de l’Est, c’est en Italie que l’Allemagne nazie est confrontée à l’ouverture du second front et qu’elle perd de facto son allié principal. C’est aussi durant ces quelques mois que se construit l’Italie d’après-guerre, celle de la conciliation entre communistes et chrétiens démocrates.

Dans ce livre captivant, Mathilde Aycard et Pierre Vallaud retracent les 600  jours de la République de Salò, véritable tragédie antique, avec ses traîtres, ses figures tutélaires, ses enjeux politiques et humains, ses intrigues amoureuses.

Comme son résumé l’indique parfaitement, ce livre est consacré à la « république de Salò », une période de l’Histoire italienne pendant la Seconde Guerre Mondiale que je ne connaissais pas vraiment jusque là.

De l’Italie de cette époque, je connaissais surtout la montée du fascisme et la prise de pouvoir de Mussolini dans les années vingt, la relation fluctuante entre le Duce et Hitler au fil du temps, l’entrée en guerre comme allié de l’Allemagne nazie, et la défaite face aux Alliés. J’avais un vague souvenir d’avoir su un jour que Mussolini avait perdu le pouvoir une première fois, avant de le reprendre puis d’être capturé et exécuté à la fin de la guerre, mais je ne connaissais pas les circonstances précises de ces événements. Il est vrai qu’à mon époque, et je ne sais pas si cela a beaucoup changé, l’enseignement de la Seconde Guerre Mondiale au collège puis au lycée était principalement centré sur la France, l’Allemagne, et accessoirement la bataille d’Angleterre, l’entrée en guerre des Etats-Unis avec l’attaque de Pearl Harbor par les japonais, et la fin de la guerre mondiale avec la capitulation du Japon suite aux attaques à la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki par les américains.

Ce livre a donc un premier avantage : celui de me faire découvrir des événements que je ne connaissais pas ou très peu. En 300 pages environ, Mathilde Aycard et Pierre Vallaud couvre près de deux ans de l’histoire italienne : de la chute de Mussolini, désavoué par le Grand Conseil fasciste et placé sous résidence surveillée en juillet 1943, jusqu’à sa capture et son exécution en avril 1945. Entre temps, les hiérarques du régime fasciste ont fait appel au roi Victor-Emmanuel III, qui était resté roi mais mis de côté quand Mussolini détenait tous les pouvoirs, pour négocier un armistice avec les anglo-américains. Face à cette tentative de paix séparée de l’Italie avec les Alliés, Hitler a réagi en occupant le Nord de l’Italie et en faisant libérer Mussolini pour le remettre à la tête d’un nouveau régime.

La république de Salò (qui porte d’ailleurs très bien son nom, si je peux me permettre ce mot d’esprit un peu facile sur un sujet aussi sérieux), c’est ce régime fasciste mis en place par l’Allemagne en Italie du Nord entre 1943 et 1945. A sa tête, Mussolini collabore encore plus franchement avec les nazis, accentuant encore les mesures antisémites déjà en place depuis les années trente. La lutte contre la résistance, qu’elle soit communiste, démocrate-chrétienne ou monarchiste, est également féroce.

Le livre présente à la fois Mussolini comme une marionnette manipulée par l’Allemagne, qui contrôle de fait le gouvernement de la république de Salò, et comme un homme trahi par les siens et désabusé face à une défaite qu’il comprend comme inévitable.

Par de nombreux aspects, la comparaison entre la république de Salò et l’Etat français est saisissante : même collaboration active avec l’occupant nazi, même politique antisémite, même férocité dans la lutte contre le résistants, avec la création d’un bras armé spécifiquement chargé de pourchasser et tuer les « partisans », avec la collaboration des SS allemands.

Ce qui est vraiment intéressant dans ce récit, c’est le basculement d’une Italie qui était d’abord l’allié fidèle de l’Allemagne nazie et qui devient progressivement un pays occupé, vassalisé par l’Allemagne, et par ailleurs en proie à une guerre civile entre le Nord contrôlé par les fascistes et les nazis et un Sud occupé par les Alliés.

L’évolution de la relation entre Hitler et Mussolini est également intéressant. Mussolini, qui a pris le pouvoir dans les années 1920 alors qu’Hitler échouait dans son putsch de Munich et passait quelques années en prison, est d’abord un modèle pour le futur chancelier allemand. Le rapport de force s’inverse après la prise de pouvoir des nazis en Allemagne : Hitler devient un conquérant, qui défie les démocraties occidentales et impose l’annexion de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie, pendant que Mussolini organise la conférence de Munich pour se poser comme intermédiaire entre l’Allemagne d’une part et la France et l’Angleterre d’autre part.

Ce livre décrit et décrypte parfaitement tout cela, à travers un récit bien écrit et passionnant, qui suit la chronologie des événements tout en sachant s’arrêter régulièrement pour prendre du recul et rappeler le rôle passé et futur des acteurs de l’Histoire. On assiste ainsi à la chute du fascisme, sans réel procès comme l’Allemagne le connaître à Nuremberg, ce qui d’après les auteurs a eu des conséquences sur la suite de l’Histoire italienne dans la seconde partie du XX° siècle.

En conclusion, j’ai lu ce livre avec beaucoup d’intérêt. J’y ai appris beaucoup de choses et le récit est captivant. Je n’irai pas jusqu’à dire que cela se lit comme un roman, mais pas loin !


Salò, l’agonie du fascisme, Mathilde Aycard & Pierre Vallaud

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Le Rapport de Brodeck

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Le Rapport de Brodeck est l’adaptation en bande dessinée du roman de Philippe Claudel, prix Goncourt des lycéens en 2007. Elle est signée par Manu Larcenet et se compose de deux albums de 160 pages environ chacun.

Manu Larcenet s’attaque pour la première fois à une adaptation, celle du chef-d’oeuvre de Philippe Claudel, Le Rapport de Brodeck. Mais lorsque l’auteur de Blast et du Combat ordinaire s’empare du texte, c’est pour le faire sien et lui donner une nouvelle vie, éclatante, sombre et tragique. Des pages d’une beauté stupéfiante, magnifiant la nature sauvage et la confrontant à la petitesse des hommes ; une plongée dans les abîmes servie par un noir et blanc sublime et violent. Un très grand livre.

Je n’avais pas lu le roman de Philippe Claudel, même si j’en ai entendu beaucoup de bien. J’en ai donc découvert l’histoire avec cette bande dessinée. Je ne vais d’ailleurs pas entrer dans le détail ici, je pense que ce récit mérite d’être découvert par chaque lecteur qui le souhaite, que ce soit par le biais du roman original ou de son adaptation en BD.

Le premier album, L’Autre, m’a semblé à la fois intrigant et fascinant. Le récit n’est pas forcément évident à comprendre au début, mais on sent une grande profondeur, et les dessins sont magnifiques. C’est évidemment cela qui marque le plus au début : la finesse et la splendeur du dessin, avec des planches magnifiques sur la nature mais aussi sur les visages des hommes du village.

Le second album, L’Indicible, prolonge cet envoûtement, avec des illustrations toujours aussi magnifiques et un récit qui explique et conclut le fameux « rapport de Brodeck ».

Je ne sais pas comment cela figure dans le roman de Philippe Claudel, mais j’ai été emporté par cette histoire de village presque coupé de tout, où la guerre a tout bouleversé et mis chacun face à sa propre vérité. C’est un récit à la fois sombre et beau sur la violence, l’étranger, la culpabilité, la honte, le mensonge et la vérité, que Manu Larcenet est parvenu à magnifier avec son coup de crayon.

Cette lecture m’a en tout cas donné envie de lire le roman original de Philippe Claudel. Peut-être pas tout de suite, mais dans quelque temps, pour redécouvrir cette histoire.

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Le Rapport de Brodeck, Manu Larcenet

Note : ★★★★☆

Comics & BD

Vois comme ton ombre s’allonge

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Vois comme ton ombre s’allonge est un roman graphique signé Gipi, traduit de l’italien par Hélène Daurriol-Remaud pour Futuropolis. J’avais aperçu cet album à la médiathèque et je ne savais pas du tout ce dont cela parlait, il n’y avait aucun résumé sur la quatrième de couverture, mais je l’ai emprunté car la couverture magnifique m’avait attiré.

Sur les réseaux sociaux littéraires ou les sites marchands, on retrouve tout de même un résumé proposé par l’éditeur :

Sur une plage, un homme se sent mal. On appelle les secours, il est conduit dans une clinique spécialisée. On suspecte une schizophrénie subite, avec des attitudes obsessionnelles compulsives à orientation monothématique… L’homme, Silvano Landi, est un écrivain qui n’écrit plus. Un inventeur d’histoires qui vivait en écoutant des histoires et en en racontant à son tour. Un créateur de mondes qui n’est plus capable à présent que de dessiner sur une feuille la stylisation de deux obsessions : un arbre mort et une station-service. De les dessiner des centaines, des milliers de fois : un arbre mort et une station-service.

Je dois dire que les premières pages m’ont déçu. Le style des dessins, très simples en apparence, n’avait rien à voir avec la couverture. C’est quelque chose que je n’aime généralement pas dans une bande dessinée, quand la couverture est d’un style très différent des illustrations intérieures.

Cependant, je dois préciser que le style évolue au fil de l’album. Il y a des pages dans un style complètement différent, plus proche de celui de la couverture. Gipi alterne ainsi les pages dans un style très sobre et dépouillé et d’autres avec un dessin plus travaillé et accessoirement plus à mon goût.

Le récit n’est pas forcément évident à suivre, nous suivons la vie d’un homme proche de la cinquantaine qui séjourne dans un hôpital psychiatrique après avoir été retrouvé dans un état de confusion sur une plage. Il dessine sans cesse la même chose : un arbre mort et une station-service. En parallèle, nous suivons un soldat italien -pendant la Grande Guerre, alors qu’il affronte la mort tout en écrivant à son épouse et à sa fille qui vient de naître.

J’ai un peu de mal à me faire un avis définitif sur cette bande dessinée. Certaines planches sont splendides, d’autres plus quelconques, et le récit est intéressant sans m’avoir totalement captivé. Je reste donc plutôt mitigé, tout en reconnaissance la qualité d’écriture et de dessin de l’auteur.


Vois comme ton ombre s’allonge, Gipi

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

Chroniques et poésie

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Lorsque la maison d’édition Librinova m’a contacté directement pour me proposer de découvrir Chroniques et poésie de Franck Rabilloud, je dois dire que j’ai été assez intrigué par le projet de l’auteur :

Chroniques et poésie fait honneur à son nom : mêlées de poésie, l’auteur nous partage ses pensées sur divers sujets et faits d’actualité. Sous la forme de chroniques, Franck Rabilloud livre ses réflexions sur les attentats, la politique, l’affaire Grégory ainsi que sur des sujets qui le touchent plus particulièrement en tant que docteur en physique et universitaire : la vulgarisation scientifique, le progrès ou encore la formation des jeunes.

Il aborde tant des questions actuelles, qui sont encore sources de vifs débats, que des thèmes plus généraux comme la liberté, le temps, le pardon ou l’amour. Cette diversité et cette universalité lui permettent de toucher tout un chacun personnellement, avec le plus grand naturel et la plus grande sincérité ; les mots, portés par la poésie, gagnent en puissance à chaque page tournée.

L’auteur nous propose à la fois des poésies de son cru et des textes plus ou moins longs sur de nombreux sujets : l’éducation, la recherche scientifique, la politique énergétique, la religion, la démographie, la politique, les attentats, le handicap, le temps, les voyages, etc.

Avec une telle intention, celle de parler de tout et de rien, le résultat peut être très bon ou complètement à côté de la plaque. Ici, j’ai trouvé que cela tombe un peu entre les deux. Certains passages sont plutôt intéressants, d’autres m’ont semblé simplistes, que ce soit par naïveté ou par partialité.

Je dois préciser par honnêteté que j’ai survolé les pages consacrées aux poésies de l’auteur, car c’est une forme d’expression littéraire à laquelle j’ai malheureusement toujours été hermétique. Peut-être faudra-t-il un jour que je m’initie réellement à la poésie, mais c’est un autre sujet.

Je me suis surtout attardé sur les chroniques de Franck Rabilloud. Certaines m’ont plu, j’y ai appris des choses. D’autres m’ont totalement ennuyé. Enfin, certaines m’ont tour à tour agacé, fait rire, ou m’ont laissé indifférent.

Rien n’est totalement raté dans ce livre, mais en le terminant je me suis posé une simple question : est-ce que cela a un intérêt littéraire ? Je n’en suis pas certain. Les réflexions de l’auteur sont parfois intéressantes, parfois moins, mais l’ensemble a-t-il sa place dans un livre ?

Je me demande si le support idéal pour les textes de Franck Rabilloud ne serait pas un blog, car j’ai du mal à imaginer un monde de l’édition où chaque individu publierait un livre avec ses pensées sur des sujets aussi variés que ceux évoqués dans celui-ci. Je me trompe peut-être, mais je pense qu’un livre autre qu’une fiction doit être soit un témoignage d’un parcours de vie, d’une expérience particulière ; soit un essai, une réflexion sur un sujet par quelqu’un qui a étudié la question en détail, s’est documenté, y a réfléchi. Ici, nous avons une accumulation de réflexions qui prises individuellement ne sont pas forcément dénues d’intérêt, mais auxquelles il manque un fil directeur, une logique d’ensemble.

Au final, j’ai donc un sentiment mitigé après avoir terminé ma lecture de cet ouvrage. Je n’ai pas adoré, je n’ai pas détesté non plus, mais je ne suis pas certain d’avoir accroché au projet littéraire de l’auteur.


Chroniques et poésie, Franck Rabilloud

Note : ★★☆☆☆

Livres & Romans

Le temps de la guerre de Cent ans (1328-1453)

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Le temps de la guerre de Cent ans est le quatrième volume de la collection Histoire de France dirigée par Joël Cornette pour Belin. Signé par Boris Bove, ce livre s’attache à analyser la période couvrant une partie des XIV° et du XV° siècles connue sous le nom de « guerre de Cent ans » :

La France des XIV° et XV° siècles traverse famines, pestes, révoltes populaires et aristocratiques, conflits civils et militaires. Ce livre, cependant, s’attache moins à la narration détaillée des misères et des malheurs causés par des guerres sans cesse relancées qu’à la compréhension de l’ordre masqué par le chaos des événements.

« L’automne du Moyen-Âge » marque l’affirmation de l’Etat monarchique, une construction territoriale unifiée par la soumission à la souveraineté du roi. La conscience d’une identité « nationale » se forge alors, incarnée par Jeanne d’Arc. Charles VII n’est plus une prince féodal, mais le chef d’un Etat.

Le temps de la guerre de Cent ans n’est pas celui d’une décadence globale et d’une apocalypse, mais celui d’une période tourmentée et féconde, où brillent les arts, les lettres et la vie de cour, tandis que s’élaborent les fondements d’une société et d’une époque nouvelles.

Après un premier chapitre décrivant la situation du royaume de France en 1328, Boris Bove montre comment la guerre extérieure contre l’Angleterre, dont le roi revendique la couronne de France suite à une crise de succession, a permis tant bien que mal à la monarchie de justifier et de pérenniser une fiscalité permettant de financer les guerres, l’administration royale et la vie de cour. L’auteur montre aussi comment la guerre de Cent ans, plus qu’une guerre de la France contre l’Angleterre, est en fait une guerre civile entre princes du royaume et prétendants au trône.

Du point de vue social, sociétal, et démographique, ce livre s’attarde sur les vagues d’épidémies qui provoquent une chute démographique, sur la dépression de l’agriculture et la mutation industrielle, sur les révoltes populaires, sur la crise de l’Eglise associé paradoxalement à un essor du christianisme dans la société.

Le dernier chapitre relate la fin de la guerre civile, le redressement du royaume de France au milieu du XIV° siècle, et la consolidation du patriotisme après des décennies de guerres.

Comme dans les autres volumes de la collection, l’ouvrage s’achève avec une longue partie intitulée « L’atelier de l’historien », consacrée à plusieurs thématiques. La première est consacrée aux sources de la fin du Moyen-Âge, tandis que la deuxième s’interroge sur l’existence d’une véritable crise à la fin du Moyen-Âge. Le troisième atelier, celui qui m’a le plus plu, revient sur Jeanne d’Arc et la façon dont son souvenir a été utilisé et disputé par des courants de pensée différents, avant d’être approprié par l’extrême-droite au XX° siècle. C’est une réflexion passionnante sur la différence entre Histoire et mémoire et l’utilisation des figures historiques pour des raisons politiques. Le quatrième atelier, que j’ai seulement survolé, est consacré à un nouveau champ de recherche : l’alimentation à la fin du Moyen-Âge.

Dans l’ensemble, ce quatrième volume est très intéressant. Il reprend une trame chronologique tout en faisant au fil des chapitres des arrêts fréquents sur des sujets sociaux ou culturels. Les illustrations, les cartes et les documents présentés sont toujours de très grande qualité et facilitent la compréhension du texte.

J’ai mis plus de temps à terminer ce volume, même c’est plus parce que j’ai été pris par d’autres lectures et diverses activités que par la qualité de l’ouvrage. Au contraire, je l’ai trouvé plus accessible que les deux précédents, et en particulier Féodalités qui m’avait semblé un peu aride pour les non-connaisseurs.

A nouveau avec cette collection, le point fort est la présentation des savoirs et des analyses issus des recherches les plus récentes, permettant de s’éloigner des représentations de l’Histoire telles que je les avais conservées dans mes souvenirs scolaires.

Après cette plongée dans la guerre de Cent ans, je vais sans tarder poursuivre mon voyage dans le temps avec le prochain tome, consacrée à la Renaissance, ou plutôt Les Renaissances, puisque c’est ainsi qu’est titré le cinquième volume de la collection.


Le temps de la guerre de Cent ans, Boris Bove

Note : ★★★★☆

Comics & BD

Icare

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Icare est une bande dessinée signée Moebius pour le scénario et Jiro Taniguchi pour le dessin. Cet album regroupe les 12 épisodes parus au Japon avant que la série ne soit interrompue, faute de succès auprès des lecteurs nippons.

Un jour, une femme accouche un enfant qui a la facilité de voler. En cette période tendue, où des surhommes sont concus en éprouvette, l’enfant est vu comme une arme fondamentale par l’armée. Sa naissance est tenue secrète pour être étudiée. Icare n’a pas encore eu de contacts avec le monde extérieur, il enfermé dans une serre, à l’intérieur d’un grand laboratoire. Son pouvoir n’a pas été compris et Icare n’a pas encore pris conscience de sa condition de prisonnier. C’est son amour pour Yukiko, sa jeune enseignante, qui va pousser Icare à lutter pour se libérer et voler finalement dans le ciel au grand jour …

Le scénario de Moebius nous propose une réinterprétation très libre du mythe d’Icare. Hormis la capacité du personnage d’Icare de voler, il ne reste finalement pas grand chose du mythe original, mais ce n’est pas forcément très grave. L’action se déroule dans un Japon légèrement futuriste, où des hommes-éprouvettes s’en prennent aux humains « normaux » pour se venger de ce qu’on devine être un traitement fortement discriminatoire.

C’est à ce moment qu’une femme donne naissance à un bébé qui va provoquer la stupeur du personnel hospitalier présent lors de l’accouchement : le nouveau né s’envole très peu de temps après sa naissance. L’enfant est pris en charge par l’armée, qui veut comprendre l’étrange capacité du gamin et mener des expériences pour voir comment cette découverte pourrait être utile aux intérêts du Japon.

Icare, car c’est ainsi que les autorités nippones ont décidé de nommer l’enfant, grandit dans un complexe scientifique où il est le sujet de nombreuses expériences. Quant il n’est pas en train de servir de cobaye, il vit dans un « jardin » fermé, une grande serre où il peut voler. Car Icare n’a pas le droit de quitter le complexe scientifique et n’a jamais vu le ciel.

D’abord docile, Icare va progressivement se rebeller et vouloir conquérir sa liberté, par amour pour Yukiko, une jeune scientifique qui s’est attaché à lui malgré les avertissements de sa hiérarchie.

C’est cette quête de liberté que cet album nous raconte. Ce n’est pas toujours passionnant ni très subtil, mais les dessins sont magnifiques. Le gros défaut de ce récit, c’est qu’il ne connait pas vraiment de fin. On sent que la série a été interrompue abruptement. Moebius parle d’ailleurs dans un entretien ajouté à la fin de l’album de tout ce qu’il avait en tête pour Icare.

Dans l’ensemble, c’est une bande dessinée magnifique et plutôt réussie, plaisante à lire même s’il m’a manqué un petit quelque chose pour être totalement emballé.


Icare, Moebius (scénario) et Jiro Taniguchi (illustrations)

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

Idiss

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Robert Badinter est une figure qu’on ne présente plus. Avocat, homme politique, ministre de la Justice après l’élection de François Mitterand en 1981, il restera dans l’Histoire comme celui qui a fait voter l’abolition de la peine de mort en France. Même si sur certains sujets je ne suis pas toujours d’accord avec ses prises de position, c’est un homme pour lequel j’ai toujours éprouvé beaucoup de respect, notamment après avoir lu son excellent livre L’abolition où il racontait son combat contre la peine de mort.

Dans Idiss paru tout récemment, il nous parle de sa grand-mère, qui portait le prénom qui donne son titre au livre :

J’ai écrit ce livre en hommage à ma grand-mère maternelle, Idiss.

Il ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914. Il est simplement le récit d’une destinée singulière à laquelle j’ai souvent rêvé.

Puisse-t-il être aussi, au-delà du temps écoulé, un témoignage d’amour de son petit-fils.

Robert Badinter nous raconte la vie de sa grand-mère, juive originaire de Bessarabie et installée à Paris avec sa famille au début du XX° siècle pour fuir les pogroms de l’Empire tsariste. A travers le récit de cette vie, il nous raconte également l’histoire des juifs en France et en Europe au cours de la première parte du XX° siècle.

Je ne vais pas vous raconter en détail ni la vie d’Idiss, vous la découvrirez en lisant ce livre, ni celle des juifs d’Europe, que vous connaissez déjà. Je vais me contenter de vous proposer quelques extraits du livre qui m’ont marqués, et qui me semblent refléter parfaitement son contenu .

La France y est d’abord perçue comme une terre d’accueil bienveillante avec les juifs immigrés de pays où ils sont persécutés :

L’affaire Dreyfus, qui avait tant agité les esprits, n’avait pas autant ému cette minorité encore étrangère à la France et qui avait trop connu l’antisémitisme virulent du régime tsariste pour s’étonner de celui qui avait mobilisé une partie de la France chrétienne et traditionnaliste. Cependant, en quel pays d’Europe aurait-on vu autant de sommités intellectuelles ou politiques mener le combat pour que justice soit rendue à un juif innocent contre la haute hiérarchie militaire, si respectée des Français4 ? Que la justice l’ait en définitive emporté sur l’antisémitisme était pour eux un gage de sécurité. Et une source de fierté, puisque la cause de Dreyfus était aussi la leur.

Mais, en même temps qu’ils révéraient la République, ils ne pouvaient ignorer les défilés sur les boulevards des manifestants criant « Mort aux juifs », comme dans les provinces de l’Empire tsariste. Des juifs avaient été malmenés et des magasins pillés çà et là, notamment en Algérie française. Mais les juifs immigrés avaient compris à l’épreuve de l’affaire Dreyfus que c’était la République qui était leur protectrice plutôt que la France, fille aînée d’une Église catholique qui avait enseigné à ses fidèles l’exécration du peuple déicide. Ainsi, en politique, les juifs se trouvaient massivement dans le camp des républicains. De toutes les nuances de l’arc-en-ciel politique, mais tous républicains.

Il y a notamment ce très beau passage sur l’école laïque et républicaine :

L’école était séparée de la rue par un mur à mi-hauteur surmonté d’une grille. Un drapeau tricolore flottait au fronton du bâtiment central. La devise républicaine était gravée au-dessus de l’entrée. C’était la République triomphante ouvrant à ses enfants les voies de la connaissance. Ainsi, Chifra-Charlotte fit son entrée à douze ans dans le monde du savoir…

Surtout, ma mère nous parlait de monsieur Martin, le sous-directeur, qui enseignait le français à ces enfants d’immigrés qui n’en connaissaient que quelques mots usuels. M. Martin, à entendre Charlotte, n’était rien de moins qu’un missionnaire de la culture française dépêché dans ces quartiers populaires de Paris où s’entassaient dans des immeubles vétustes les familles d’immigrés.

Ce que voulait M. Martin, instituteur de la République, c’était transformer ces enfants venus d’ailleurs en petits Français comme les autres, auxquels il enseignait les beautés de la langue française, la grandeur de l’histoire de France et les principes de la morale républicaine. Car M. Martin était profondément patriote. Il croyait à la mission civilisatrice de la France, et la devise républicaine était son credo. Il admirait Jaurès, courait à ses réunions, lisait L’Humanité. Il avait foi dans un avenir meilleur où régneraient le socialisme et la paix par l’arbitrage international. Comme il était patriote, il n’oubliait pas l’Alsace-Lorraine que les Allemands nous avaient injustement arrachée. Mais comme il était pacifiste, il pensait que c’était par le droit à l’autodétermination des peuples que les territoires perdus reviendraient un jour à la République française. Dans son métier, M. Martin avait fait sienne la devise de Jaurès : « Aller vers l’idéal en partant du réel ». L’idéal pour lui, c’était dans sa modeste école parisienne de faire reculer l’ignorance et les préjugés, et d’ouvrir ces jeunes esprits au monde de la connaissance et aux beautés de la culture française.

Les années 1930 puis 1940 virent au désastre pour la République et notamment ses « enfants » juifs :

Mon père Simon avait changé. Ses certitudes, les piliers sur lesquels était fondée sa vie, s’étaient effondrés. La débâcle de juin 1940, les troupes françaises en déroute mêlées aux civils fuyant l’invasion, avaient ébranlé sa fierté d’être devenu un citoyen de la « Grande Nation » dont il connaissait si bien l’histoire. La disparition de la République à Vichy avait suscité en lui chagrin et angoisse. Que les Français rejettent la République était pour ce citoyen d’adoption plus qu’un changement de régime : une trahison de son idéal.

Mais ce qu’il ressentait, c’était que le gouvernement de cette France qu’il avait tant aimée le rejetait comme une marâtre haineuse. Cet abandon, cette trahison, l’accablait secrètement. Il avait beau s’efforcer de l’imputer aux seuls nazis, il n’était plus, avec sa famille, qu’un juif au sein d’un État français plus antisémite dans ses lois que la Russie tsariste de son enfance.

Souvent, je me suis interrogé : que pensait-il lorsque, à Drancy, en mars 1943, il montait dans le train qui le conduirait au camp d’extermination de Sobibor, en Pologne ? Arrêté à Lyon par Klaus Barbie, et déporté sur son ordre, c’était aux nazis qu’il devait sa fin atroce, à quarante-huit ans. Mais au camp de Pithiviers ou de Drancy, qui le gardait, sinon des gardes mobiles français ? Tel que je l’ai connu, aimant si profondément la France, a-t-il jusqu’au bout conservé sa foi en elle ? On ne fait pas parler les morts. Mais cette question-là, si cruelle, n’a jamais cessé de me hanter.

En un peu plus de deux cent pages, Robert Badinter nous offre un joli hommage à sa grand-mère disparue mais surtout un récit tragique et malheureusement réaliste de la destinée des juifs d’Europe dans la première moitié du XX° siècle. Idiss restera sans doute pour moi l’une des lectures marquantes de cette année.


Idiss, Robert Badinter

Note : ★★★★★