Comics & BD

Icare

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Icare est une bande dessinée signée Moebius pour le scénario et Jiro Taniguchi pour le dessin. Cet album regroupe les 12 épisodes parus au Japon avant que la série ne soit interrompue, faute de succès auprès des lecteurs nippons.

Un jour, une femme accouche un enfant qui a la facilité de voler. En cette période tendue, où des surhommes sont concus en éprouvette, l’enfant est vu comme une arme fondamentale par l’armée. Sa naissance est tenue secrète pour être étudiée. Icare n’a pas encore eu de contacts avec le monde extérieur, il enfermé dans une serre, à l’intérieur d’un grand laboratoire. Son pouvoir n’a pas été compris et Icare n’a pas encore pris conscience de sa condition de prisonnier. C’est son amour pour Yukiko, sa jeune enseignante, qui va pousser Icare à lutter pour se libérer et voler finalement dans le ciel au grand jour …

Le scénario de Moebius nous propose une réinterprétation très libre du mythe d’Icare. Hormis la capacité du personnage d’Icare de voler, il ne reste finalement pas grand chose du mythe original, mais ce n’est pas forcément très grave. L’action se déroule dans un Japon légèrement futuriste, où des hommes-éprouvettes s’en prennent aux humains « normaux » pour se venger de ce qu’on devine être un traitement fortement discriminatoire.

C’est à ce moment qu’une femme donne naissance à un bébé qui va provoquer la stupeur du personnel hospitalier présent lors de l’accouchement : le nouveau né s’envole très peu de temps après sa naissance. L’enfant est pris en charge par l’armée, qui veut comprendre l’étrange capacité du gamin et mener des expériences pour voir comment cette découverte pourrait être utile aux intérêts du Japon.

Icare, car c’est ainsi que les autorités nippones ont décidé de nommer l’enfant, grandit dans un complexe scientifique où il est le sujet de nombreuses expériences. Quant il n’est pas en train de servir de cobaye, il vit dans un « jardin » fermé, une grande serre où il peut voler. Car Icare n’a pas le droit de quitter le complexe scientifique et n’a jamais vu le ciel.

D’abord docile, Icare va progressivement se rebeller et vouloir conquérir sa liberté, par amour pour Yukiko, une jeune scientifique qui s’est attaché à lui malgré les avertissements de sa hiérarchie.

C’est cette quête de liberté que cet album nous raconte. Ce n’est pas toujours passionnant ni très subtil, mais les dessins sont magnifiques. Le gros défaut de ce récit, c’est qu’il ne connait pas vraiment de fin. On sent que la série a été interrompue abruptement. Moebius parle d’ailleurs dans un entretien ajouté à la fin de l’album de tout ce qu’il avait en tête pour Icare.

Dans l’ensemble, c’est une bande dessinée magnifique et plutôt réussie, plaisante à lire même s’il m’a manqué un petit quelque chose pour être totalement emballé.


Icare, Moebius (scénario) et Jiro Taniguchi (illustrations)

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

Idiss

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Robert Badinter est une figure qu’on ne présente plus. Avocat, homme politique, ministre de la Justice après l’élection de François Mitterand en 1981, il restera dans l’Histoire comme celui qui a fait voter l’abolition de la peine de mort en France. Même si sur certains sujets je ne suis pas toujours d’accord avec ses prises de position, c’est un homme pour lequel j’ai toujours éprouvé beaucoup de respect, notamment après avoir lu son excellent livre L’abolition où il racontait son combat contre la peine de mort.

Dans Idiss paru tout récemment, il nous parle de sa grand-mère, qui portait le prénom qui donne son titre au livre :

J’ai écrit ce livre en hommage à ma grand-mère maternelle, Idiss.

Il ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914. Il est simplement le récit d’une destinée singulière à laquelle j’ai souvent rêvé.

Puisse-t-il être aussi, au-delà du temps écoulé, un témoignage d’amour de son petit-fils.

Robert Badinter nous raconte la vie de sa grand-mère, juive originaire de Bessarabie et installée à Paris avec sa famille au début du XX° siècle pour fuir les pogroms de l’Empire tsariste. A travers le récit de cette vie, il nous raconte également l’histoire des juifs en France et en Europe au cours de la première parte du XX° siècle.

Je ne vais pas vous raconter en détail ni la vie d’Idiss, vous la découvrirez en lisant ce livre, ni celle des juifs d’Europe, que vous connaissez déjà. Je vais me contenter de vous proposer quelques extraits du livre qui m’ont marqués, et qui me semblent refléter parfaitement son contenu .

La France y est d’abord perçue comme une terre d’accueil bienveillante avec les juifs immigrés de pays où ils sont persécutés :

L’affaire Dreyfus, qui avait tant agité les esprits, n’avait pas autant ému cette minorité encore étrangère à la France et qui avait trop connu l’antisémitisme virulent du régime tsariste pour s’étonner de celui qui avait mobilisé une partie de la France chrétienne et traditionnaliste. Cependant, en quel pays d’Europe aurait-on vu autant de sommités intellectuelles ou politiques mener le combat pour que justice soit rendue à un juif innocent contre la haute hiérarchie militaire, si respectée des Français4 ? Que la justice l’ait en définitive emporté sur l’antisémitisme était pour eux un gage de sécurité. Et une source de fierté, puisque la cause de Dreyfus était aussi la leur.

Mais, en même temps qu’ils révéraient la République, ils ne pouvaient ignorer les défilés sur les boulevards des manifestants criant « Mort aux juifs », comme dans les provinces de l’Empire tsariste. Des juifs avaient été malmenés et des magasins pillés çà et là, notamment en Algérie française. Mais les juifs immigrés avaient compris à l’épreuve de l’affaire Dreyfus que c’était la République qui était leur protectrice plutôt que la France, fille aînée d’une Église catholique qui avait enseigné à ses fidèles l’exécration du peuple déicide. Ainsi, en politique, les juifs se trouvaient massivement dans le camp des républicains. De toutes les nuances de l’arc-en-ciel politique, mais tous républicains.

Il y a notamment ce très beau passage sur l’école laïque et républicaine :

L’école était séparée de la rue par un mur à mi-hauteur surmonté d’une grille. Un drapeau tricolore flottait au fronton du bâtiment central. La devise républicaine était gravée au-dessus de l’entrée. C’était la République triomphante ouvrant à ses enfants les voies de la connaissance. Ainsi, Chifra-Charlotte fit son entrée à douze ans dans le monde du savoir…

Surtout, ma mère nous parlait de monsieur Martin, le sous-directeur, qui enseignait le français à ces enfants d’immigrés qui n’en connaissaient que quelques mots usuels. M. Martin, à entendre Charlotte, n’était rien de moins qu’un missionnaire de la culture française dépêché dans ces quartiers populaires de Paris où s’entassaient dans des immeubles vétustes les familles d’immigrés.

Ce que voulait M. Martin, instituteur de la République, c’était transformer ces enfants venus d’ailleurs en petits Français comme les autres, auxquels il enseignait les beautés de la langue française, la grandeur de l’histoire de France et les principes de la morale républicaine. Car M. Martin était profondément patriote. Il croyait à la mission civilisatrice de la France, et la devise républicaine était son credo. Il admirait Jaurès, courait à ses réunions, lisait L’Humanité. Il avait foi dans un avenir meilleur où régneraient le socialisme et la paix par l’arbitrage international. Comme il était patriote, il n’oubliait pas l’Alsace-Lorraine que les Allemands nous avaient injustement arrachée. Mais comme il était pacifiste, il pensait que c’était par le droit à l’autodétermination des peuples que les territoires perdus reviendraient un jour à la République française. Dans son métier, M. Martin avait fait sienne la devise de Jaurès : « Aller vers l’idéal en partant du réel ». L’idéal pour lui, c’était dans sa modeste école parisienne de faire reculer l’ignorance et les préjugés, et d’ouvrir ces jeunes esprits au monde de la connaissance et aux beautés de la culture française.

Les années 1930 puis 1940 virent au désastre pour la République et notamment ses « enfants » juifs :

Mon père Simon avait changé. Ses certitudes, les piliers sur lesquels était fondée sa vie, s’étaient effondrés. La débâcle de juin 1940, les troupes françaises en déroute mêlées aux civils fuyant l’invasion, avaient ébranlé sa fierté d’être devenu un citoyen de la « Grande Nation » dont il connaissait si bien l’histoire. La disparition de la République à Vichy avait suscité en lui chagrin et angoisse. Que les Français rejettent la République était pour ce citoyen d’adoption plus qu’un changement de régime : une trahison de son idéal.

Mais ce qu’il ressentait, c’était que le gouvernement de cette France qu’il avait tant aimée le rejetait comme une marâtre haineuse. Cet abandon, cette trahison, l’accablait secrètement. Il avait beau s’efforcer de l’imputer aux seuls nazis, il n’était plus, avec sa famille, qu’un juif au sein d’un État français plus antisémite dans ses lois que la Russie tsariste de son enfance.

Souvent, je me suis interrogé : que pensait-il lorsque, à Drancy, en mars 1943, il montait dans le train qui le conduirait au camp d’extermination de Sobibor, en Pologne ? Arrêté à Lyon par Klaus Barbie, et déporté sur son ordre, c’était aux nazis qu’il devait sa fin atroce, à quarante-huit ans. Mais au camp de Pithiviers ou de Drancy, qui le gardait, sinon des gardes mobiles français ? Tel que je l’ai connu, aimant si profondément la France, a-t-il jusqu’au bout conservé sa foi en elle ? On ne fait pas parler les morts. Mais cette question-là, si cruelle, n’a jamais cessé de me hanter.

En un peu plus de deux cent pages, Robert Badinter nous offre un joli hommage à sa grand-mère disparue mais surtout un récit tragique et malheureusement réaliste de la destinée des juifs d’Europe dans la première moitié du XX° siècle. Idiss restera sans doute pour moi l’une des lectures marquantes de cette année.


Idiss, Robert Badinter

Note : ★★★★★