Livres & Romans

La guerre des pauvres

Eric Vuillard est un habitué des récits historiques. J’avais été emballé par son roman L’ordre du jour, qui avait remporté le prix Goncourt en 2017 et dans lequel il revenait sur la montée du nazisme et en particulier sur l’annexion de l’Autriche par le Troisième Reich. J’avais été un peu moins séduit par 14 Juillet, même si j’avais trouvé des qualités à ce récit de la prise de la Bastille. Dans les deux cas, Eric Vuillard maîtrisait l’art de saisir un événement historique et d’en tirer un récit immersif.

En ce début d’année 2019, il revient avec La guerre des pauvres, un récit qui résonne étonnement avec l’actualité française, ce qui à mon avis est loin d’être un hasard.

1524, les pauvres se soulèvent dans le sud de l’Allemagne. L’insurrection s’étend, gagne rapidement la Suisse et l’Alsace. Une silhouette se détache du chaos, celle d’un théologien, un jeune homme, en lutte parmi les insurgés. Il s’appelle Tomas Müntzer. Sa vie terrible est romanesque. Cela veut dire qu’elle méritait d’être vécue ; elle mérite donc d’être racontée.

Le récit se déroule donc en Allemagne au début du XVI° siècle. La réforme luthérienne provoque des troubles en Allemagne, et un théologien nommé Tomas Müntzer va prendre la tête d’un mouvement de révolte à la fois religieux et social face à l’Eglise et aux princes allemands.

Eric Vuillard livre un récit rythmé et court, puisque le roman fait tout juste 80 pages. C’est un format plutôt atypique dans la littérature actuelle, mais je trouve que cela se prête parfaitement à l’exercice.

Tout n’est pas parfait dans ce court roman, certains chapitres sont plus faibles que d’autres, mais il y a quelques passages remarquables :

Sur l’imprimerie :

Cinquante ans plus tôt, une pâte brûlante avait coulé, elle avait coulé depuis Mayence sur tout le reste de l’Europe, elle avait coulé entre les collines de chaque ville, entre les lettres de chaque nom, dans les gouttières, par les méandres de chaque pensée ; et chaque lettre, chaque morceau d’idée, chaque signe de ponctuation s’était retrouvé pris dans un bout de métal. On les avait répartis dans un tiroir de bois. Les mains en avaient choisi un et encore un et on avait composé des mots, des lignes, des pages. On les avait mouillées d’encre et une force prodigieuse avait appuyé lentement les lettres sur le papier. On avait refait ça des dizaines et des dizaines de fois, avant de plier les feuilles en quatre, en huit, en seize. Elles avaient été mises les unes à la suite des autres, collées ensemble, cousues, enveloppées dans du cuir. Ça avait fait un livre. La Bible. Ainsi, en trois ans, on en fit cent quatre-vingts, pendant qu’un seul moine, lui, n’en aurait copié qu’une. Et les livres s’étaient multipliés comme les vers dans le corps.

Sur le rapprochement entre Réforme religieuse et préoccupations sociales :

Il cite l’Évangile et met un point d’exclamation derrière. Et on l’écoute. Et les passions remuent, car ils sentent bien, les tisserands, que si on tire le fil toute la tapisserie va venir, et ils sentent bien, les mineurs, que si on creuse assez loin toute la galerie s’effondre. Alors, ils commencent à se dire qu’on leur a menti. Depuis longtemps, on éprouvait une impression troublante, pénible, il y avait tout un tas de choses qu’on ne comprenait pas. On avait du mal à comprendre pourquoi Dieu, le dieu des mendiants, crucifié entre deux voleurs, avait besoin de tant d’éclat, pourquoi ses ministres avaient besoin de tellement de luxe, on éprouvait parfois une gêne. Pourquoi le dieu des pauvres était-il si bizarrement du côté des riches, avec les riches, sans cesse ? Pourquoi parlait-il de tout laisser depuis la bouche de ceux qui avaient tout pris ?

Sur la révolte face aux détenteurs du pouvoir :

Après avoir invité Son Altesse à déplorer la voie par quoi les princes se font craindre des peuples au lieu de s’en faire aimer, il évoque le glaive, il menace : S’il en est autrement, le glaive leur sera enlevé et sera donné au peuple en colère. Ça y est, pour la première fois peut-être, on entend ça : le glaive leur sera enlevé et sera donné au peuple en colère.

Sur la fin d’une révolte :

Le martyre est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire.


La guerre des pauvres, Eric Vuillard

Note : ★★★☆☆

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La saga des Bonaparte

J’ai découvert ce livre par hasard à la médiathèque et je me suis dit que cela pouvait m’intéresser. La saga des Bonaparte (du XVIII° siècle à nos jours) retrace en effet les vies de plusieurs personnalités de la maison Bonaparte, en commençant par le premier d’entre eux, l’Empereur Napoléon Ier.

Célèbres, méconnus ou inconnus, les représentants, depuis plus de deux siècles, d’une dynastie qui a sidéré le monde.

Ils sont dix-sept et auraient pu être plus nombreux. Le premier d’entre eux, Napoléon, est un géant de l’histoire. Autour de lui, une famille – les Bonaparte – qui participa à son épopée, mais perpétua aussi sa grandeur. Chacun, animé de ses forces et faiblesses, joua un rôle important dans son époque. Parmi eux, deux empereurs, trois rois, une reine, deux princes contestataires, une incomparable muse, un aiglon maudit, un autre tombé au champ d’honneur, une amie des poètes, une névrosée célèbre, un étonnant politicien américain fondateur du FBI, un héros de la Résistance.

Leur saga est éminemment française, mais pas seulement. Elle est aussi italienne, allemande, hollandaise, anglaise, espagnole, russe et même américaine. Ils ne furent pas seulement des aristocrates accomplis. Tous ont mené plusieurs vies, au point d’apparaître comme d’excellents personnages de romans que n’auraient reniés ni Balzac ni Dumas.

Pour les faire revivre durant près de trois siècles, l’auteur a mené l’enquête à partir de sources renouvelées, battant en brèche nombre d’idées reçues ou de légendes devenues vérités au fil du temps. Sur fond d’intrigues et avec une large place accordée au récit, Pierre Branda restitue leurs improbables et attachantes destinées.

Pierre Branda est l’un des dirigeants de la Fondation Napoléon, et à ce titre un fervent admirateur de la famille Bonaparte. Cela se sent dans son ouvrage. Le long avant-propos consacré à Charles Bonaparte, le père de l’Empereur Napoléon, est à ce titre symptomatique : ses travers sont excusés et les rumeurs qui lui sont défavorables, si elles sont citées, sont rapidement balayées d’un revers de la main et mises sur le compte de la jalousie des rivaux face à la bonne fortune de la famille Bonaparte.

On retrouve la même approche subjective dans tous les chapitres suivants. Il faut donc prendre avec des pincettes les affirmations de l’auteur. Malgré tout, le livre permet de découvrir des personnalités de la famille Bonaparte que l’on connait mal, ou du moins que je connaissais mal voire pas du tout.

Ainsi, si le premier chapitre consacré à Napoléon Ier ne m’a pas appris grand chose, les suivants présentant ses frères et soeurs m’ont semblé plus utiles, car je connaissais mal ces personnalités historiques. Certains chapitres sont cependant plus ou moins intéressants que d’autres, en fonction de la personnalité évoquée et de sa destinée.

J’ai particulièrement aimé les deux chapitres consacrés d’une part à Napoléon II, popularisé sous le nom de l’Aiglon dans la pièce de théâtre du même nom d’Edmond Rostand, et d’autre part à Napoléon IV, fils de Napoléon III, qui n’a jamais régné et qui est mort en Afrique en combattant sous l’uniforme britannique, sa patrie d’exil et d’adoption.

J’ai également découvert des personnalités atypiques et peu connues, comme Charlie, issu de la branche américaine des Bonaparte, conseiller puis ministre de la Justice du président Théodore Roosevelt, et fondateur d’un bureau d’investigation fédéral qui deviendra plus tard le FBI. J’ai également redécouvert le destin du prince Louis, qui a refusé les offres de collaboration de l’occupant nazi et qui s’est engagé dans la Résistance, ce qui lui a valu quelques années après la guerre d’obtenir la révocation de la loi d’exil touchant sa famille.

Dans l’ensemble, le livre est intéressant, à condition de ne pas prendre pour argent comptant tout ce que déclare l’auteur. C’est d’ailleurs le principal reproche que j’adresserai à ce livre : sachant que l’auteur n’est pas objectif, le lecteur est obligé d’être méfiant face à ce qu’il lit, ce qui me semble le contraire de ce qu’on attend d’un ouvrage historique.


La saga des Bonaparte (du XVIII° siècle à nos jours), Pierre Branda

Note : ★★★☆☆

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Un certain Paul Darrigrand

Un certain Paul Darrigrand est le nouveau roman de Philippe Besson, un auteur dont je parle très souvent ici, car je le suis avec attention depuis la publication de son premier roman En l’absence des hommes, qui figure toujours parmi les livres favoris, au côté d’autres romans du même auteur.

Après Arrête avec tes mensonges qui m’avait enchanté et ému en janvier 2017, Philippe Besson avait proposé en septembre de la même année Un personnage de roman, dans lequel il offrait son récit personnel de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron. La campagne était vécue comme une épopée et son acteur principal comme un personnage romanesque. Malgré le portrait sans doute excessivement flatteur du candidat par l’auteur, il y avait en tout cas un parti pris et une approche qui ne manquaient pas d’intérêt.

En ce mois de janvier 2019, Philippe Besson revient donc avec un nouveau roman, où il semble poursuivre ce qu’il avait commencé deux ans plus tôt avec Arrête avec tes mensonges : raconter sa vie et comment son expérience personnelle lui a fourni la matière de ses futurs romans.

Cette année-là, j’avais vingt-deux ans et j’allais, au même moment, rencontrer l’insaisissable Paul Darrigrand et flirter dangereusement avec la mort, sans que ces deux événements aient de rapport entre eux.

D’un côté, le plaisir et l’insouciance ; de l’autre, la souffrance et l’inquiétude. Le corps qui exulte et le corps meurtri.

Aujourd’hui, je me demande si, au fond, tout n’était pas lié.

Après les années lycée de Arrête avec tes mensonges, nous retrouvons l’auteur-narrateur pendant ses études supérieures. Nous sommes en 1988 : après trois années de solitude dans une école de commerce à Rouen, Philippe Besson revient dans sa région natale et commence un DESS à Bordeaux. Il y rencontre un certain Paul Darrigrand, étudiant un peu plus âgé que lui. Bien que Paul soit marié à la sympathique Isabelle, il va entamer une aventure avec Philippe. Quand Paul part en stage à Paris et laisse Philippe à Bordeaux, celui-ci tombe gravement malade et va être hospitalisé au service hématologie.

Le roman raconte à la fois l’aventure adultérine entre Paul et l’auteur-narrateur, et la maladie de celui-ci. Comme souvent dans ses romans, Philippe Besson est excellent pour mettre des mots sur des situations que nous avons tous pu connaître ou des sentiments que nous avons ressenti. Que ce soit sur le désir, la culpabilité, ou la peur, ses phrases peuvent résonner en nous avec une justesse remarquable.

Dans Arrête avec tes mensonges, Philippe Besson nous expliquait pourquoi ses romans étaient marqués par le thème de l’absence, du manque. Cette fois, il va plus loin en évoquant plus précisément les inspirations de plusieurs de ses romans.

Ainsi, l’adultère et la bisexualité de Paul étaient au centre de l’intrigue du roman Un garçon d’Italie. Quant à la maladie dont a souffert Philippe Besson, elle est au centre de son deuxième roman Son frère, également adapté au cinéma par Patrice Chéreau. D’autres exemples plus mineurs apparaissent également au gré des pages, comme ce garçon aperçu par le narrateur en plein milieu du récit et que l’auteur décrit explicitement comme l’inspiration du personnage de Vincent de l’Etoile dans son premier roman En l’absence des hommes.

J’ai bien aimé cette double lecture proposée par ce roman : celle d’un récit qui se suffit à lui-même, doublé d’une déclaration de l’auteur sur l’influence qu’ont eu ses expériences passées sur ses inspirations et son travail d’écrivain. J’aime ce projet, qui poursuit celui déjà entrepris dans Arrête avec tes mensonges, dont ce roman pourrait presque être vu comme une suite ou en tout cas une prolongation. Cela peut parfois avoir un côté agaçant, comme si l’auteur était tenté de justifier toute son oeuvre romanesque, mais le résultat est tout de même très plaisant.

Je dois dire que je suis assez curieux de voir si Philippe Besson va persister dans cette voie et nous racontant d’autres expériences marquantes de sa vie et comment celles-ci ont pu nourrir son écriture.


Un certain Paul Darrigrand, Philippe Besson

Note : ★★★★☆

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Petit manuel à l’usage de ceux pour qui l’oral est un cauchemar

J’ai eu l’occasion de découvrir ce Petit manuel à l’usage de ceux pour qui l’oral est un cauchemar sur la plateforme NetGalley.fr : je me suis dit que cela pouvait m’intéresser et l’éditeur a ensuite accepté de me fournir un exemplaire numérique pour mon Kindle.

L’expression orale est nécessaire au quotidien pour communiquer avec nos proches, nos collègues ou des inconnus, et pour réussir notre scolarité et notre vie professionnelle. Pourtant, savoir s’exprimer à l’oral n’est pas enseigné en France et nous sommes très inégaux face à cet art.

Coach, comédienne voix off et professeur de théâtre, Valérie Guerlain a mis en place une méthode simple et efficace pour aider celles et ceux – timides, angoissés, complexés – qui redoutent l’oral.

Elle en explique les fondements dans cet ouvrage :
– la base pour être à l’aise à l’oral : l’estime de soi.
– des exercices pour entrer progressivement dans la pratique : respiration, posture, diction et élocution.
– Des témoignages et des expériences concrets.

La méthode des comédiens pour être à l’aise à l’oral.

Ce petit manuel, comme il se qualifie lui-même dans son titre, tente en un peu moins de 160 pages de donner des conseils pour celles et ceux qui sont mal à l’aise quand il faut s’exprimer à l’oral. L’auteur est une coach qui a créé sa propre méthode dont elle décrit les éléments-clés dans ce livre.

Je dois d’abord dire que l’intention est louable et qu’elle répond à un problème et une réelle préoccupation de notre société : comme l’indique fort justement Valérie Guerlain dans son avant-propos, nous sommes tous confrontés à l’expression orale dans notre vie, nous avons même des examens oraux à passer, des entretiens d’embauche à réussir, des présentations à faire dans le contexte scolaire, universitaire, ou professionnel, mais l’expression orale n’est pas enseignée dans le cadre de l’école. L’expresse orale devient alors une compétence sociale, que l’on acquiert par son entourage ou dans des écoles spécialisées (très souvent les fameuses « grandes écoles ») qui opèrent déjà un premier filtre à travers des … oraux (le serpent qui se mort la queue).

L’auteur présente donc sa méthode pour développer l’aisance orale chez les participations de ses ateliers. J’ai envie de distinguer deux grandes approches complémentaires : l’une, plutôt psychologique, s’attaque à la question de la confiance en soi et de l’estime de soi ; l’autre, plutôt technique, comprend des outils comme la respiration ventrale, les exercices d’articulation, ou la préparation d’un oral.

Dans l’ensemble, ce manuel m’a semblé intéressant et utile, notamment la partie technique. J’émettrai un petit bémol sur la partie plus psychologique, où l’auteur me semble rejeter un peu facilement les apports de la psychothérapie et se réfugiant à mon avis trop facilement derrière un discours proche de « il suffit de … » ou « quand on veut on peut ». Mais il s’agit sans doute d’une appréciation très personnelle de ma part, liée à ma propre situation.

Au final, j’aurais tendance à recommander ce manuel à celles et ceux qui souhaitent développer leur aisance orale, cela peut tout à fait être une première approche utile pour réduire l’anxiété liée à leur prise de parole, même si elle ne sera pas forcément suffisante selon le cas de chacun.


Petit manuel à l’usage de ceux pour qui l’oral est un cauchemar, Valérie Guerlain

Note : ★★★☆☆

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Le roi Arthur, un mythe contemporain

J’ai beaucoup de temps à consacrer à la lecture en ce moment, et cela me permet de m’attaquer à des livres que je ne prendrais pas forcément le temps ou le courage de lire en temps normal, quand je consacre l’essentiel de mes lectures à des romans. Récemment, j’ai lu ainsi le très bon Super-héros, une histoire politique de William Blanc. Dans la foulée, j’ai enchainé avec un autre ouvrage du même auteur et également édité chez Libertalia, consacré cette fois au mythe du roi Arthur et ses incarnations contemporaines.

Mark Twain, le rappeur Jay Z, Marion Zimmer Bradley, George Romero, Robert Taylor, Alexandre Astier, John Fitzgerald Kennedy, Jack Kirby, Lawrence d’Arabie, John Boorman, les Kinks, les Who, Jackie Kennedy, Steven Spielberg, John Steinbeck, Terry Gilliam, Winston Churchill, Éric Rohmer ou encore Alan Stivell, tous ont en commun d’avoir été influencés par la légende du roi Arthur.

Inventée au Moyen Âge, celle-ci a longtemps été l’apanage des nobles et des souverains qui s’en servaient comme modèle ou comme justification de leurs conquêtes. En grande partie ignorée aux XVIIe et XVIIIe siècles, elle fait un retour fracassant sur le devant de la scène en Angleterre au début de la révolution industrielle. Mais c’est surtout grâce à la culture populaire américaine que se diffuse le mythe de la Table ronde : cinéma, romans illustrés, musiques rock et folk, bande dessinée (notamment les super-héros), et plus récemment jeux de rôles et jeux vidéo.

Ces médias donnent un sens nouveau à la geste arthurienne. On a vu ainsi apparaître des Arthur anticolonialistes, des Lancelot en lutte contre le communisme, des Merlin écologistes, des Morgane féministes.

La légende de Camelot, ici décryptée de façon savante et passionnée, semble en passe de devenir l’un des premiers mythes mondialisés, traversant les continents et les cultures pour mieux questionner les peurs et les espoirs des sociétés contemporaines.

Dans Super-héros, une histoire politique, William Blanc décryptait une forme d’expression artistique et culturelle relativement récente, puisque née au XX° siècle, en montrant comment l’industrie des comics avait été un vecteur de questionnement et de diffusion idéologique dans un monde changeant, avec des préoccupations et des approches mouvantes. Dans Le roi Arthur, un mythe contemporain, William Blanc s’attaque me semble-t-il à une analyse plus ambitieuse encore, par la portée du mythe dont il est question, et par son ancienneté. Ici, on parle d’un mythe datant du Moyen-âge et qui a survécu au fil des siècles.

Ce que William Blanc démontre et analyse parfaitement dans ce livre, c’est comme le mythe du roi Arthur a connu de nombreuses incarnations, toujours en phase avec leurs époques et les préoccupations du moment. Au Moyen-âge, Arthur et les chevaliers de la Table Ronde ont d’abord été des héros chrétiens, opposés aux païens qu’il fallait convertir au christianisme, symbole de la civilisation victorieuse des barbares. Au XIX° siècle, Arthur et ses nobles compagnons représente la toute-puissance de l’Angleterre victorienne, avant qu’au XX° siècle les Etats-Unis s’approprient la légende d’Arthur en se posant comme une nouvelle Camelot, comme l’héritier des anciens empires européens. La deuxième partie du XX° siècle a ensuite vu des incarnations anti-communistes, anti-colonialistes, féministes, écologistes, des grandes figures de la légende du roi Arthur.

Ce ne sont ici que des exemples des incarnations et interprétations du mythe arthurien que l’auteur décrit et analyse dans ce livre, à travers de nombreuses oeuvres culturelles, que ce soit des livres, des films, des séries télévisées, des bandes dessinées, des comics, des jeux vidéos, etc.

Je ne vais pas résumer ici l’ensemble du propos du livre, mais sachez que les 572 pages qu’il contient sont absolument passionnantes, et contiennent en fin de chapitre ou en cahier central des illustrations noir et blanc ou couleur qui complètement parfaitement le texte et permettent de comprendre les évocations de l’auteur.

Ma première lecture de William Blanc sur les super-héros m’avait déjà passionné, mais ce livre m’a encore plus captivé. C’est un mélange parfait entre Histoire, littérature, et culture populaire, que j’ai dévoré en quelques jours. Un livre à la fois passionnant et enrichissant, tout ce que je recherche dans mes lectures.


Le roi Arthur, un mythe contemporain, William Blanc

Note : ★★★★★

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Les guerres de religion (1559-1629)

J’en suis déjà (ou seulement, selon qu’on soit de nature optimiste ou pessimiste) au sixième des treize volumes de la collection Histoire de France éditée chez Belin sous la direction de Joël Cornette. Après La France avant la France (481-888), Féodalités (888-1180), L’âge d’or capétien (1180-1328), Le temps de la guerre de Cent Ans (1328-1453), et Renaissances (1453-1559), ce sixième volume est intitulé Les guerres de religion (1559-1629).

Son auteur, Nicolas Le Roux, est professeur d’histoire moderne à Lyon et a notamment travaillé sur les règnes des derniers Valois et sur l’assassinat d’Henri III, le dernier d’entre eux. Il était donc parfaitement légitime pour prendre en charge cet opus de la collection Histoire de France couvrant la période connue sous le nom des guerres de religion.

Après une préface signée Joël Cornette, Nicolas Le Roux adopte pour cet ouvrage une approche chronologique qui revient sur les grandes phases des guerres de religions. C’est particulièrement bienvenu pour un lecteur comme moi qui n’avait qu’un vague souvenir de mes cours d’Histoire sur cette période.

Ainsi, l’auteur commence par décrire la crise de la monarchie de la Renaissance, notamment la crise religieuse avec l’affirmation de la foi calviniste, les menaces sur l’autorité temporelle et morale du roi, les premiers troubles liés à la religion, les premières tentatives de conciliation, et le premier édit de tolérance.

La deuxième partie décrit la « paix impossible », avec des tensions qui s’exacerbent, des violences qui s’accroissent et les affrontements qui opposent catholiques et protestants. Cette montée des tensions et des violences atteint son apogée tragique dans la troisième partie consacrée au massacre de la Saint-Barthélemy, que ce soit ses sources, son déroulement et ses conséquences.

La quatrième partie est entièrement consacrée au règne d’Henri III, à travers son portrait, la description de son mode de gouvernement, l’organisation de sa cour (avec ses fameux « mignons »), son rapport à la religion, mais aussi l’état du royaume sous son règne.

Dans la cinquième partie, le règne d’Henri III s’achève tragiquement par son assassinat et Henri IV monte sur le trône dans un pays plus divisé que jamais, entre protestants, catholiques royalistes et catholiques de la Ligue, hostiles à l’avènement du nouveau monarque.

Le sixième chapitre montre la reconstruction du royaume, avec le rétablissement progressif de la paix, la réaffirmation du pouvoir monarchique, et l’application d’un régime de tolérance civile à travers le fameux édit de Nantes qui garantit la liberté de conscience tout en laissant les protestants dans une position de minorité fragile. Meilleur signe de de la maigre étendue de mes connaissances sur cette période, j’ai découvert ou redécouvert qu’avant d’être roi sous le nom d’Henri IV, Henri de Navarre était un prince protestant, qui abjura et se convertit au catholicisme pour conquérir la couronne royale.

Comme son prédécesseur, Henri IV fut assassiné par un fanatique catholique, ce qui provoque de nouveaux troubles décrits dans la septième partie. Son épouse Marie de Médicis assure la régence avant que, dans la huitième et dernière partie, son fils Louis XIII, atteigne sa majorité et assure son rôle de monarque, conseillé par le célèbre cardinal de Richelieu. Les dernières étapes de ce récit, qui voient l’éclosion de la monarchie absolutiste, servent parfaitement de transition vers le tome suivant, consacré aux rois absolus que furent Louis XIII et Louis XIV.

Dans les désormais traditionnels ateliers de l’historien, spécificité toujours bienvenue de cette collection, l’auteur revient d’abord sur la multitude des sources disponibles sur cette période, en mettant en avant certaines. Il relate ensuite les étapes successives de l’historiographie de la période des guerres de religion, à travers les travaux de plusieurs historiens plus ou moins connus. Enfin, Nicolas Le Roux présente les recherches et les débats passés et actuels sur cette période, à travers quelques thématiques : la Saint-Barthélemy, l’édit de Nantes, l’Etat et le roi, etc.

En sortant de cette lecture exigeante mais passionnante, je crois que ce sixième volume est pour le moment mon préféré ou l’un de mes deux préférés de la collection Histoire de France. Le tout premier volume, La France avant la France, m’avait déjà passionné et j’ai retrouvé dans celui-ci la même sensation d’apprendre énormément sans m’ennuyer. Le plan chronologique et le style abordable de l’auteur y sont certainement pour beaucoup, alors que cette période n’était pas forcément celle qui m’attirait le plus a priori. Contrairement à certains autres volumes de la collection, toujours érudits et globalement intéressants à lire, celui-ci m’a semblé à la fois accessible, captivant et riche.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire cet ouvrage, tout en apprenant énormément sur les guerres de religion. J’espère que les prochains volumes de la collection seront du même niveau, en terme d’érudition et d’accessibilité, que celui-ci, qui me semble être un modèle à suivre.


Les guerres de religion (1559-1629), Nicolas Le Roux

Note : ★★★★★

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Super-héros, une histoire politique

Super-héros, une histoire politique est un ouvrage publié en octobre 2018 chez Libertalia, un éditeur que j’ai découvert à cette occasion. Son auteur, William Blanc, est un historien médiévaliste, spécialiste des cultures populaires, qui s’était notamment fait connaître en co-signant en 2013 avec Aurore Chéry et Christophe Naudin Les Historiens de garde , un livre qui s’attaquait à la façon dont des personnalités comme Lorànt Deutsch ou Patrick Buisson racontaient l’Histoire comme un roman national à des fins idéologiques.

Le propos est tout autre ici, avec le livre consacré aux comics, aux super-héros, et à la façon dont ces oeuvres populaires ont aussi été tout au long de leur histoire des outils politiques et idéologiques.

Cinéma, séries télévisées, romans, jeux… les super-héros, nés il y a quatre-vingts ans avec l’apparition de Superman, ont envahi la culture populaire planétaire.

Loin d’être un simple produit de divertissement, le genre super-héroïque a été pensé dès son origine comme un outil politique par des auteurs issus de milieux modestes. Captain America a ainsi été créé par deux auteurs juifs pour corriger Hitler dans des comics avant même que les Etats-Unis n’entrent en guerre, alors que Wonder Woman a été pensée pour promouvoir l’émancipation des femmes.

D’autres super-héros ont rapidement eu pour fonction de faire croire à l’existence d’un futur radieux à portée de main dans lequel le modèle démocratique se répandrait sur l’ensemble du globe pour triompher des tyrannies  » féodales  » totalitaires. Plus tard, de nouveaux personnages plus troubles ont symbolisé une Amérique en plein doute, frappée de plein fouet par la crise pétrolière et la défaite au Vietnam, puis le 11 septembre 2001.

Evoquant tour à tour Superman, Batman, WonderWoman, Captain America, Namor, l’Escadron suprême, Black Panther, Luke Cage, Green Arrow, Red Sonja, Howard the Duck, Punisher, Iron Man, les super LGBT et Wolverine, cet ouvrage se propose d’explorer les discours politiques qui se cachent derrière le masque des surhumains.

Après une très bonne préface signée Xavier Fournier, l’un des plus grands spécialistes français des comics, et une brève introduction par l’auteur, le corps du livre se compose de 28 chapitres, chacun étant consacré à un super-héros ou un phénomène particulier, l’ordre étant principalement chronologique.

Après un premier chapitre sur la naissance des super-héros et notamment la symbolique des châteaux médiévaux par opposition au futur, on commence par le premier super-héros, Superman, symbole du futur et d’une Amérique en pleine ascension. Suit Batman, plus sombre et qui interroge sur les crises urbaines. L’auteur montre bien l’opposition entre les deux héros et notamment leurs villes respectives : Métropolis et Gotham City étant les deux faces d’une même pièce : la ville américaine, tour à tour stimulante et angoissante.

Wonder Woman apparait ensuite comme un symbole de libération pour les femmes, quand Captain America réunit toute l’Amérique contre un ennemi commun : le fascisme. Dans les années 1960 et 1970, d’autres super-héros vont faire leur apparition et coller à l’actualité et aux préoccupations des américains et du monde en général : Namor pour la décolonisation en l’Afrique, Black Panther pour la lutte pour les droits civiques, Green Arrow pour la question sociale, etc.

L’auteur évoque également des super-héros que je ne connaissais pas ou très peu, comme Red Sonja, une barbare alliée de Conan, devenue égérie du féminisme, Howard the Duck, candidat à l’élection présidentielle de 1976 face à Ford et Carter.

Sont également évoqués le Punisher, pendant violent de Captain America, lui aussi ancien combattant d’une guerre (d’abord le Vietnam puis l’Afghanistan) et qui prend les armes pour se venger des criminels qui ont massacré sa famille, Iron Man, un chevalier qui fait s’interroger sur l’industrie de l’armement et le rôle des Etats-Unis à l’international, ou Wolverine, anti-héros ou « dernier » super-héros, symbole d’un pessimisme ambiant sur l’avenir de notre monde.

Plusieurs chapitres disséminés au fil du livre, mais toujours de façon logique, abordent des sujets transversaux : la réutilisation d’anciennes images pour les comics (la figure de Jeanne d’Arc ou le mythe arthurien), les rapports entre super-héros et baseball, et les questions LGBTQ dans un chapitre passionnant.

Ce livre fait plus de 350 pages mais je l’ai lu en moins de trois jours. D’abord car il m’a passionné : j’ai dévoré chaque chapitre en étant impatient de lire le suivant. Ensuite car l’ouvrage est truffé d’illustrations : chaque chapitre s’achève avec en moyenne une dizaine d’images référencées dans le texte, et il y a également un cahier couleur de 32 pages au milieu du livre. Enfin, car l’auteur mêle parfaitement culture populaire et histoire sociale et politique, ce qui était semble-t-il son objectif : il est largement atteint avec cet ouvrage captivant !


Super-héros, une histoire politique, William Blanc

Note : ★★★★☆