Leurs enfants après eux

En 2017, j’avais vécu une incroyable coïncidence avec le lauréat du prix Goncourt : j’avais en effet lu et terminé L’ordre du jour d’Eric Vuillard le matin même du jour où il avait remporté le prestigieux prix littéraire, alors que j’ignorais totalement qu’il faisait partie des nominés. Cette année, je n’ai pas fait aussi bien : j’avais repéré et acheté Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu dès début septembre, mais je ne l’ai lu que ces derniers jours, bien après qu’il ait remporté le Goncourt.

Il faut dire que ce livre avait tout pour m’attirer et me donner envie de le lire, à commencer évidemment par son résumé :

Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.

Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

Je vais le dire tout de suite : j’ai beaucoup aimé ce roman. Plusieurs auteurs se sont attaqué au sujet de la France désindustrialisée, de la fameuse France périphérique dont on nous parle très souvent désormais, mais Nicolas Mathieu est à mon avis l’un de ceux qui le fait avec le plus de justesse.

A travers ce récit de quatre étés, à deux années d’intervalle chaque fois, entre 1992 et 1998, avec ces adolescents qui deviennent jeunes adultes et leurs parents qui vieillissent, l’auteur dresse un portrait d’une région sinistrée et à travers elle d’une France transformée par la mondialisation.

Je ne sais pas si on s’attache totalement aux personnages de ce roman, mais je les ai suivis avec un intérêt certain, convaincu par avance que leur destin ne serait pas « romanesque » au sens strict du terme. Nous n’avons pas affaire à des héros qui vont changer de vie, réaliser des exploits, ou vivre des aventures extraordinaires, mais au contraire à des individus qui tentent de survivre dans un monde où ils semblent condamnés à assumer la place prévue pour eux dès leur naissance.

Le déterminisme social est omniprésent dans ce livre, et cela le rend tragique. Malgré le ton parfois léger de l’auteur, il est difficile de sortir optimiste de cette lecture. Le titre lui-même est très puissant et résume parfaitement le sujet et le ton du livre.

J’ai relevé quelques extraits qui m’ont particulièrement marqués :

Chez Stéphanie, on compensait la brièveté des parcours académiques en se racontant des histoires de force du poignet, de fait tout seul, de valeur travail. Le récit, sans être totalement inexact, enjolivait tout de même assez la réalité historique. Pour bâtir son petit empire automobile, le père de Steph avait heureusement pu compter sur un legs familial, plutôt bienvenu après trois échecs en première année de médecine.

À chaque fois qu’un pauvre type revendiquait une existence moins lamentable, on lui expliquait par A plus B combien son désir de vivre était déraisonnable. À vouloir bouffer et prendre du bon temps comme tout le monde, il risquait d’enrayer la marche du progrès. Son égoïsme était compréhensible toutefois. Il ignorait tout bêtement les ressorts mondiaux. Si on lui augmentait son salaire, son travail filerait en banlieue de Bucarest. Des Chinois, autrement besogneux et patriotes, feraient le taf à sa place. Il devait comprendre ces nouvelles contraintes qu’expliquaient des pédagogues amènes et bien lotis.

Les filles passaient aussi pas mal de temps à dépiauter les filières universitaires. Parce que Steph ne s’était jamais véritablement intéressée à son orientation. Elle découvrait toute une nébuleuse, cursus royaux, voies de garage, parcours en cul-de-sac, vaines licences ou BTS conduisant à des jobs bien rémunérés mais sans espoir de progrès. À l’inverse, Clem maîtrisait admirablement cette tuyauterie des parcours. Depuis toujours, elle se préparait. Et Steph soudain découvrait que le destin n’existait pas. Il fallait en réalité composer son futur comme un jeu de construction, une brique après l’autre, et faire les bons choix, car on pouvait très bien se fourvoyer dans une filière qui demandait des efforts considérables et n’aboutissait à rien. Clem savait tout ça sur le bout des doigts. Son père était médecin, sa mère inspectrice d’académie. Ces gens-là avaient presque inventé le jeu.

La société tamisait ainsi ses enfants dès l’école primaire pour choisir ses meilleurs sujets, les mieux capables de faire renfort à l’état des choses. De cet orpaillage systématique, il résultait un prodigieux étayage des puissances en place. Chaque génération apportait son lot de bonnes têtes, vite convaincues, dûment récompensées, qui venaient conforter les héritages, vivifier les dynasties, consolider l’architecture monstre de la pyramide hexagonale. Le “mérite” ne s’opposait finalement pas aux lois de la naissance et du sang, comme l’avaient rêvé des juristes, des penseurs, les diables de 89, ou les hussards noirs de la République.

Je ne suis pas toujours convaincu par les choix du jury du prix Goncourt, mais je dois dire que les derniers lauréats m’ont beaucoup plu, que ce soit Chanson douce de Leïla Slimani en 2016, L’ordre du jour d’Eric Vuillard en 2017, et donc cette fois Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu.


Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu

Note : ★★★★☆


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