Cinéma, TV & DVD

Grâce à Dieu

Grâce à Dieu est le nouveau long-métrage de François Ozon, un cinéaste que j’aime suivre depuis maintenant de nombreuses années. Je l’avais découvert en 2001 avec 8 femmes et son casting de rêve, j’avais ensuite aimé Swimming Pool, 5×2, j’avais été touché par Ricky, et j’avais adoré Dans la maison.

Cette année, il revient avec un long-métrage consacré à la pédophilie dans l’Eglise catholique.

Alexandre vit à Lyon avec sa femme et ses enfants. Un jour, il découvre par hasard que le prêtre qui a abusé de lui aux scouts officie toujours auprès d’enfants. Il se lance alors dans un combat, très vite rejoint par François et Emmanuel, également victimes du prêtre, pour « libérer leur parole » sur ce qu’ils ont subi.

Mais les répercussions et conséquences de ces aveux ne laisseront personne indemne.

Le film s’inspire grandement d’une affaire réelle et sa sortie a d’ailleurs été menacée par une plainte car les procès du prêtre évoqué dans la film et de sa hiérarchie n’ont pas encore rendu son verdict. Un bandeau au début et à la fin du film rappellent d’ailleurs le principe de la présomption d’innocence et signale que le film n’est qu’une fiction basée sur des faits réels. Toutefois, l’oeuvre de François Ozon ne laisse pas de place au doute : le prêtre est coupable des faits qui lui sont reprochés, son alter-ego dans le film l’avoue d’ailleurs à plusieurs reprises.

Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce film, c’est qu’il montre parfaitement la libération, après plusieurs décennies, de la parole de victimes d’un prêtre pédophile, face au silence et à l’inaction coupables de l’Eglise catholique. Au cours du film, nous suivons le combat de plusieurs hommes différents, qui ont grandi avec cette blessure, qui se sont reconstruit ou pas, et qui ont gardé la foi ou pas.

L’un reste un catholique convaincu et pratiquant, élevant ses enfants dans l’amour de Dieu et les confiant à une école privée catholique. Tel autre a abandonné la foi, quand un autre va jusqu’à l’apostasie pour signifier son rejet de l’Eglise qui n’a pas su le protéger lorsqu’il était enfant. Nous avons ainsi de beaux portraits d’hommes face à la foi et l’Eglise après avoir vécu un traumatisme destructeur.

Moi qui ne suis pas croyant, j’ai trouvé que le film abordait avec beaucoup de finesse et de respect la question de la foi, en faisant bien la distinction entre la foi de chacun et le comportement complice voire coupable de l’Eglise en tant qu’institution face aux actes pédophiles.

J’ai aimé également la façon dont François Ozon aborde la pluralité des réactions des familles face aux crimes pédophiles du prêtre auquel ils ont confié leur enfant. Les parents de l’un, restés très proches de l’Eglise, reprochent à leur fils de « remuer la merde » après tant d’années. D’autres ont tenté des années avant de combattre pour que le prêtre coupable soit éloigné des enfants, quand une autre mère regrette de ne pas avoir suffisamment écouté son fils à l’époque. Quant au frère aîné de l’une des victimes, il reproche à son frère la place qu’il juge excessive que cette affaire prend dans sa vie et dans celle de ses parents.

Nous avons ainsi une multitude de réactions de victimes et de leurs familles, au moment des faits puis vingt à trente ans après, quand la parole se libère enfin.

Face à cette parole libérée, François Ozon nous livre également les réactions du prêtre et de sa hiérarchie, en particulier le cardinal Barbarin. Bizarrement, c’est le prêtre coupable qui s’en sort le mieux, parce qu’il finit par exprimer des regrets et demander pardon à ses victimes, assumant être malade et regrettant que sa hiérarchie ne l’ait pas suffisamment aidé à lutter contre ce mal.

Quant au cardinal Barbarin, il alterne silences, tentatives d’amadouer les victimes pour calmer le jeu, et déclarations maladroites. Je retiens évidemment cette scène marquante de la bande-annonce et du film, à laquelle elle donne d’ailleurs son titre, dans laquelle le cardinal Barbarin déclare que « grâce à Dieu, les faits sont prescrits », provoquant la stupéfaction de son auditoire. L’un des spectateurs exprime alors tout haut ce que tout le monde pense tout bas, à savoir que « grâce à Dieu » signifie « heureusement » et que de tels propos sont d’une violence incroyable.

Grâce à Dieu est un très beau film sur un sujet difficile. Il le traite avec une finesse remarquable, sans esquiver les difficultés. Il me parait difficile de sortir indifférent à ce film, j’ai pour ma part été remué et touché par le combat de ces hommes pour que leurs blessures soient reconnues et punies.

Livres & Romans

Les gratitudes

J’ai de la chance avec mes lectures en service de presse en ce moment : j’ai eu l’occasion de découvrir en avant-première tour à tour deux nouveaux romans d’auteurs bien connus : Mon Père de Grégoire Delacourt et Les gratitudes de Delphine de Vigan.

Ma rencontre littéraire avec Delphine de Vigan est tardive, puisque je l’avais découverte l’année dernière seulement en lisant son précédent roman, Les loyautés qui m’avait séduit. Je m’étais alors intéressé de plus près à son oeuvre et j’avais ensuite beaucoup aimé un de se grands succès, Rien ne s’oppose à la nuit. Je ne suis pas certain de rattraper tout mon retard en lisant tous ses romans déjà publiés, mais je sais déjà que certains me tentent plus que d’autres. Toujours est-il que voyant son dernier roman proposé en service de presse par son éditeur JC Lattès sur NetGalley.fr, j’ai sauté sur l’occasion.

Le résumé m’a intéressé, faisant confiance au talent d’écrivain de Delphine de Vigan pour donner de la richesse à un récit du quotidien :

« Je suis orthophoniste. Je travaille avec les mots et avec le silence. Les non-dits. Je travaille avec la honte, le secret, les regrets. Je travaille avec l’absence, les souvenirs disparus, et ceux qui ressurgissent, au détour d’un prénom, d’une image, d’un mot. Je travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. Les confidences. 
Et la peur de mourir. 
Cela fait partie de mon métier.
Mais ce qui continue de m’étonner, ce qui me sidère même, ce qui encore aujourd’hui, après plus de dix ans de pratique, me coupe parfois littéralement le souffle, c’est la pérennité des douleurs d’enfance. Une empreinte ardente, incandescente, malgré les années. Qui ne s’efface pas. »

Michka est en train de perdre peu à peu l’usage de la parole. Autour d’elles, deux personnes se retrouvent : Marie, une jeune femme dont elle est très proche, et Jérôme, l’orthophoniste chargé de la suivre.

Les premières pages ne m’ont pas tout de suite emporté. Le style de Delphine de Vigan est toujours irréprochable : fluide, délicat, plaisant ; mais j’avais du mal à plonger dans ce récit mettant en scène Michka, une vieille dame qui perd peu à peu l’usage de la parole, et Marie, la jeune femme qui semble comme une fille ou une petite-fille pour elle sans l’être vraiment. Le roman m’a semblé décoller vraiment quand intervient Jérôme, l’orthophoniste qui tente d’aider Michka avec ses troubles du langage.

Il faut lutter. Mot à mot. Pied à pied. Ne rien céder. Pas une syllabe, pas une consonne. Sans le langage, que reste-t-il ?

Ce roman est de taille relativement moyenne (192 pages) et se lit aisément. Michka est un personnage attachant et on assiste avec tristesse à sa lente chute. Naguère correctrice dans un journal, elle bute désormais sur les mots et peine à s’exprimer. Chacun à leur façon, Marie et Jérôme sont présents et tentent de l’aider tandis que Michka lutte avec son passé, puisqu’elle décide de chercher le couple qui l’a accueillie et sauvée de la déportation pendant la guerre.

J’ai bien aimé ce roman qui parle joliment du langage, de solidarité, des gens qui nous aident, du passé, du temps qui passe, de la vieillesse et de gratitude comme l’indique le titre. Ce n’est pas forcément un récit joyeux, mais il porte une légèreté qui rend l’ensemble plus plaisant et optimiste qu’on pourrait le croire au début. C’est en tout cas un beau roman, que j’ai pris plaisir à lire.


Les gratitudes, Delphine de Vigan

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Mon Père

Grégoire Delacourt est un auteur que je suis de façon irrégulière. J’avais lu ses deux premiers romans « L’écrivain de la famille » et « La liste de mes envies », j’en avais gardé un bon souvenir mais sans que cela m’attache définitivement à ses livres. Je me renseignais vaguement lorsqu’il publiait un nouveau livre, que je lisais ou non selon que l’intérêt que suscitait pour moi leur résumé.

Cette fois, le thème de son nouveau roman, à paraître le 20 février prochain, m’a tout de suite interpellé, et j’ai eu la chance de pouvoir le lire en avant-première grâce à l’éditeur JC Lattès et à la plateforme de service de presse NetGalley.fr.

Loin des récits plutôt légers de cet auteur que j’avais eu l’occasion de lire jusque là, Son Père s’attaque à un sujet lourd puisqu’il promet un face à face entre un père et le prêtre qui a abusé sexuellement de son jeune fils :

Mon Père c’est, d’une certaine manière, l’éternelle histoire du père et du fils et donc du bien et du mal. Souvenons-nous d’Abraham.

Je voulais depuis longtemps écrire le mal qu’on fait à un enfant, qui oblige le père à s’interroger sur sa propre éducation. Ainsi, lorsque Édouard découvre celui qui a violenté son fils et le retrouve, a-t-il le droit de franchir les frontières de cette justice qui fait peu de cas des enfants fracassés ? Et quand on sait que le violenteur est un prêtre et que nous sommes dans la tourmente de ces effroyables affaires, dans le silence coupable de l’Église, peut-on continuer de se taire ? Pardonner à un coupable peut-il réparer sa victime ?

Mon Père est un huis clos où s’affrontent un prêtre et un père. Le premier a violé le fils du second. Un face à face qui dure presque trois jours, pendant lesquels les mensonges, les lâchetés et la violence s’affrontent. Où l’on remonte le temps d’avant, le couple des parents qui se délite, le gamin écartelé dont la solitude en fait une proie parfaite pour ces ogres-là. Où l’on assiste à l’histoire millénaire des Fils sacrifiés, qui commence avec celui d’Abraham.

Mon Père est un roman de colère. Et donc d’amour. »


Le roman décrit principalement la rencontre pleine de tension entre le père et le Père, mais ce face à face qui constitue le coeur du récit alterne avec quelques courts chapitres qui décrivent tour à tour l’enfance de Benjamin, celle de son père Édouard, et les circonstances dans lesquelles celui-ci a appris les abus dont son fils a été victime.

La figure biblique d’Isaac, que son père aurait été prêt à sacrifier pour obéir à Dieu, est omniprésente dans le roman et dans l’esprit du narrateur. Isaac, comme son fils Benjamin, est la victime silencieuse, que la Bible « oublie » ensuite pendant de longues pages avant qu’on le retrouve plus âgé.

Tu t’es tu, Isaac. Et l’histoire ne t’a prêté aucune parole à transmettre, des siècles et des siècles plus tard, à Benjamin, ton frère. Il ne reste rien de tes frayeurs dans la Genèse. Il n’y est fait mention d’aucune réparation à la violence qui tu as subie – il est vrai que dans la Bible on se soucie fort peu de la parole des enfants, ils n’ont que des devoirs d’obéissance et donc de silence.

Tu n’es plus qu’une ombre, Isaac, une victime muette – n’appelle-t-on d’ailleurs pas ta tragédie « Le sacrifice d’Abraham » alors que c’est du tien dont il s’agissait ?

Grégoire Delacourt nous parle de colère, de justice, de vengeance, de culpabilité, et évidemment d’amour et d’humanité. Il nous parle du père qui n’a rien vu et se le reproche. Il nous parle du Père qui doit assumer la lourde culpabilité d’avoir violé un enfant et trompé la confiance de ses parents. Il nous parle de de l’enfant qui doit accepter son innocence de victime et qui ne doit pas chercher sa propre culpabilité. Il nous parle également de religion et du rapport de chacun à la foi et à l’Eglise. Le personnage de la mère du narrateur, la grand-mère du petit Benjamin, est à ce titre emblématique et intéressant. Quant au personnage du prêtre, le coupable désigné et donc le « méchant » de l’histoire, il est suffisamment complexe pour susciter à la fois la répulsion, la colère, et la pitié, voire des sentiments plus ambivalents au fur et à mesure du récit.

Et parce que je n’ai pas protégé ceux que j’avais la charge de consoler et de chérir. Et l’Église a fermé les yeux. L’évêque de notre diocèse a fermé les yeux. Le Vatican a préféré se coudre les paupières et manipuler les magistrats. Alors je me suis plu à imaginer que leur cécité était une forme d’assentiment. Car si les pères ne condamnent pas, si les pères n’interdisent pas, si les pères ne punissent pas, alors les fils conjecturent qu’ils ont tous les droits.

Je trouve que Grégoire Délacourt s’en sort plus que bien face à un sujet aussi périlleux que celui de la pédophilie au sein de l’Eglise catholique. Il évite me semble-t-il parfaitement de tomber dans les clichés. Il dépeint très justement les sentiments des différents personnages à travers des scènes fortes et des passages très joliment écrits. J’ai toujours pensé que Grégoire Delacourt avait une jolie plume, mais je trouvais que trop souvent les récits qu’il proposait n’étaient pas à la hauteur de cette qualité d’écriture. Ici, sa plume permet de porter un récit à la fois lourd par sa thématique et aérien par son style.

Benjamin dort. Je m’effondre dans le fauteuil près de lui. Je devine sous le drap son corps fragile et martyrisé. Je comprends enfin les douleurs au ventre, l’anisme, les cauchemars, et l’insomnie qui force à rester sur ses gardes. Et la merde de mes yeux se dissout. Je suis devenu un criminel par inattention. Une indignité de père.

Son Père est un roman très fort que j’ai dévoré en une journée. Il aborde un sujet délicat et il m’a semblé qu’il le faisait joliment, aussi joliment que le thème le permet en tout cas, et de surcroit avec une grande justesse de ton. A mes yeux, c’est clairement, et de loin, le meilleur roman de Grégoire Delacourt.


Mon Père, Grégoire Delacourt

Note : ★★★★★

Livres & Romans

Histoire de ta bêtise

Comme beaucoup, je pense que ma « rencontre » avec François Bégaudeau, ou devrais-je dire ma découverte de François Bégaudeau, date du film Entre les murs réalisé par Laurent Cantet, dans lequel François Bégaudeau jouait le rôle d’un professeur de français d’une classe de 4ème dans un collège du XX° arrondissement de Paris. Ce long-métrage était adapté du livre portant le même titre et écrit par François Bégaudeau lui-même.

Depuis, j’avais vaguement suivi les publications littéraires de François Bégaudeau, ses interventions publiques, ses chroniques sur le football dans un quotidien national, mais sans y porter une attention démesurée. J’avais notamment lu son ouvrage intitulé Une vie périphérique, dans lequel il parlait de cette fameuse France périphérique dont on entend souvent parler ces derniers temps.

Cela m’amène à cette Histoire de ta bêtise dont j’ai découvert l’existence et la publication dans ces circonstances que je saurais bien incapable de raconter ici. J’ai sans doute vu un extrait d’un passage de l’auteur dans un quelconque talk-show, sans que je me souvienne duquel. Par contre ses propos et sa façon d’aborder certains sujets d’actualité m’avaient donné envie d’en savoir plus sur son dernier ouvrage.

Tu es un bourgeois.

Mais le propre du bourgeois, c’est de ne jamais se reconnaître comme tel.

Petit test  :
 
Tu votes toujours au second tour des élections quand l’extrême droite y est qualifiée, pour lui faire barrage.
Par conséquent, l’abstention te paraît à la fois indigne et incompréhensible.
Tu redoutes les populismes, dont tu parles le plus souvent au pluriel.
Tu es bien convaincu qu’au fond les extrêmes se touchent.
L’élection de Donald Trump et le Brexit t’ont inspiré une sainte horreur, mais depuis lors tu ne suis que d’assez loin ce qui se passe aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.
Naturellement tu dénonces les conflits d’intérêts, mais tu penses qu’en voir partout relève du complotisme.
Tu utilises parfois (souvent  ?) dans une même phrase les mots racisme, nationalisme, xénophobie et repli sur soi.
Tu leur préfères définitivement le mot ouverture.

Si tu as répondu oui au moins une fois, ce livre parle de toi.
Prends le risque de l’ouvrir.

Dans ce long texte de 220 pages, François Bégaudeau s’adresse à la bourgeoisie (plutôt de gauche) qui constitue une grande partie de son entourage. Il identifie cette classe sociale, il la nomme, et il l’accuse clairement de bêtise, à savoir de ne plus penser.

François Bégaudeau parcourt plusieurs sujets et développe une analyse que je ne pourrai pas détailler ni résumer ici. On y trouve notamment l’affirmation de l’existence de la bourgeoisie comme classe sociale, sa volonté – au moins inconsciente – de ne pas apparaître comme une classe sociale à part entière et de maintenir un ordre social dans elle profite.

Si je devais retenir un (long) extrait pour présenter la pensée développée par l’auteur, ce serait celui-ci :

Quand tu t’es mis, comme un seul homme, à parler des populismes, on a d’abord cru que par là tu prenais acte de la multiplication des foyers européens de la peste –sur tes cartes de chaînes d’info, la Pologne, l’Italie, la Slovénie et l’Autriche étaient en noir. Puis il est apparu que le pluriel visait à inclure des mouvements de gauche. Or aux mille tares que tu prêtes aux Insoumis, entre allégeance vénézuélienne et archaïsme économique, tu n’aurais quand même pas l’indécence d’ajouter le racisme et autres bazinstincts à la flatterie desquels on reconnaît censément le populisme. Rien à faire, pas de trace d’un tweet xénophobe ou misogyne sur le compte de Mélenchon. Et ses ambiguïtés sur les migrants ne sont ambiguës que dans tes rêves.

Mais alors qu’est-ce qui vaut aux Insoumis leur intégration à l’axe du mal populiste ? La réponse n’est pas dans la récente réhabilitation du mot au sein de la gauche critique, via les travaux de Mouffe et Laclau que tu ignores. Elle n’est pas dans la mégalomanie du leader charismatique des Insoumis –ton Macron n’y est pas moins sujet, et pas moins autocrate. La réponse est dans le mot, dans sa morphologie. Peuple + isme, donc. Au plus sincère de ta perception, le populiste est bien celui qui, non pas trompe le peuple comme tu le prétends en le taxant de démagogie, mais le défend. Et par peuple ton inconscient social sait très bien ce que tu désignes. Ce signifiant creux est plein. Plein de ta peur. Plein de la vieille peur qui t’anime, te mobilise, te structure. Définition de peuple dans ton dictionnaire intime ? Ce qui te menace. Menace ta place. La repère, la conteste, parfois l’assiège.

Parlant du peuple, tu penses gens du peuple. Tu penses classes populaires. Dont tu crains qu’elles montent, en effet, qu’elles montent comme la Seine en crue jusqu’à ta position ; qu’elles dressent des échelles contre le mur du château et t’embrochent sur une fourche. Aussi vrai que le procès en égalitarisme sert de cheval de Troie au procès de l’égalité, l’hostilité au populisme est le masque présentable de ce que Rancière appelle ta haine de la démocratie, coextensive à ta sainte terreur de l’irruption des gueux dans tes hautes sphères. Les prolos, tu les aimes comme les racistes aiment les Africains : chez eux. Tu les aimes s’ils restent à leur niveau, et les hais quand ils prétendent s’asseoir à la table du conseil d’administration de la société.

Qui es-tu ? Qui est « tu » ?

Tu es celui que tout ébranlement des classes populaires inquiète et crispe en tant qu’il menace ta place. Celui que tout ébranlement des classes populaires inquiète et crispe en tant qu’il menace sa place peut sans écart de langage être nommé bourgeois.

« Tu » est un bourgeois.

Tu es un bourgeois. Un bourgeois de gauche si tu y tiens. Sous les espèces de la structure, la nuance est négligeable. Tu peux être conjoncturellement de gauche, tu demeures structurellement bourgeois. Dans bourgeois de gauche, le nom prime sur son complément. Ta sollicitude à l’égard des classes populaires sera toujours seconde par rapport à ce foncier de méfiance. Dans bourgeois de gauche, gauche est une variable d’ajustement, une veste que tu endosses ou retournes selon les nécessités du moment, selon qu’on se trouve en février ou en juin 1848, selon le degré de dangerosité de la foule.

Tu es de gauche si le prolo sait se tenir. Alors tu loues sa faculté d’endurer le sort –sa passivité. Tu appelles dignité sa résignation. Digne est le pauvre qui te ménage, qui t’épargne. S’il ne se tient pas, tu fais les gros yeux. À Ruffin en maillot de foot à la tribune de l’Assemblée, tu colles une amende, précédée d’un conseil de discipline où tu le sermonnes. Tu es le proviseur adjoint du lycée France, et le proviseur Attali en remet une couche à la télé, pose la limite, marque la règle, en rappelant qu’une tenue négligée n’est pas tolérable car député oblige. Oblige à quoi ? Oblige le gueux à se costumer avant d’entrer dans l’hémicycle. L’oblige à se déguiser en toi. En bourgeois.

En lisant ce livre, j’ai passé beaucoup de temps à surligner des passages qui m’ont plu ou qui m’ont marqué. C’est généralement le signe que le livre va beaucoup me plaire, ce qui est bien le cas de celui-ci. J’y ai retrouvé des réflexions que je me suis souvent faites, même si évidemment je n’ai pas développé cette pensée aussi précisément et longuement que François Bégaudeau le fait dans cet ouvrage.

François Bégaudeau se présente comme un bourgeois qui n’accepte pas l’ordre social et qui se tient à l’écart de sa classe sociale. Je me suis retrouvé en partie dans cette description. Je suis un transfuge de classe mais je ne me suis jamais senti totalement intégré à cette bourgeoisie à laquelle mes revenus et mon mode de vie devraient pourtant me faire appartenir. Ce rejet, ou pour employer une expression moins forte, cette intégration seulement partielle, je pense qu’elle vient autant de moi que « d’eux » (de vous ?).

Comme François Bégaudeau, j’ai une certain radicalité de pensée, un besoin de m’interroger sur le monde et les rapports sociaux, qui s’accorde mal avec l’idéologie dominante mais aussi avec mes propres intérêts. A plusieurs reprises, j’ai eu l’impression récurrente de voter contre mes propres intérêts, parce que pour moi la pensée est plus forte que ses impacts sur mon mode de vie, qu’être cohérent avec mes valeurs est plus important que mon intérêt à court ou moyen terme.

Mais je suis peut-être coupable de la même hypocrisie que celle avouée par l’auteur à la fin de son texte : il souhaite la révolution et le bouleversement de l’ordre social, tant que cela paraît irréalisable.

J’ai dévoré ce livre en moins de trois jours et il m’a passionné. Je ne suis pas forcément d’accord à 100% avec tout ce que François Bégaudeau déclare dans ce texte, mais je pourrai en reprendre une très grande partie à mon compte. Je sais parfaitement que ce livre peut en agacer plus d’un, d’ailleurs l’auteur lui-même le savait certainement en l’écrivant. Pour ma part, c’est déjà l’une de mes lectures marquantes de 2019, et sans doute un livre que j’aurai plaisir à relire dans quelques années.


Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau

Note : ★★★★★

Livres & Romans

La Californie

J’ai eu l’occasion de lire La Californie de Bruno Masi grâce à la plateforme NetGalley.fr et à la maison d’édition JC Lattès. Je ne savais pas exactement à quoi m’attendre mais le résumé m’avait intrigué :

Marcus Miope a 13 ans. C’est un vieillard dans un corps d’enfant, un jeune garçon à l’âme déjà fatiguée, éprouvée par le temps et les autres. Mais il n’est pas cynique. Il regarde le monde  et pose des questions.

Cet été-là, il est assis sur le rebord d’une passerelle. Sous ses pieds filent les voitures de l’autoroute ; au loin on distingue dans la lumière rouge d’un énorme soleil les silhouettes avachies des buildings. L’adolescent repense à cette scène dans To Live and Die in L.A. où Bill Petersen s’élance dans le vide depuis un pont, la cheville reliée à un filin. Ca fait quoi la chute ? Et le choc en bas ?

Assis à côté, les pieds dans les chaussures en suède de son père, son ami Virgile n’a rien à répondre à ça, les élucubrations de Marcus l’ont toujours fatigué. Les jours sont interminables. A part filer en vélo sur la piste cyclable où habite le harki, il n’y a rien à faire dans cette ville pourrie. Marcus pense à sa mère, Annie, qui a de nouveau disparu. Il pense à Noémie-Mélodie, à Pénélope la Norvégienne qu’il a croisée sur la plage, à son frère et ses coups, et à cette silhouette dont il ne parvient pas à distinguer le visage et qui lui fait peur. Et tandis que le vrombissement des voitures devient intenable, il revoit les frères Raccioni allongés sur les bancs de la place du collège, et leurs regards en biais, au retour du cours de sport. Forcément, ça va mal finir. La Californie c’est ça : trois mois dans la vie d’un adolescent de treize ans. Trois mois, à tombeau ouvert. C’est le roman des débuts : début de l’émotion, de l’ennui, de la vie qui n’est pas comme on veut, de la vie comme on la voudrait.

Le récit se déroule le temps d’un été, au coeur des années 80. Le narrateur, Marcus, vient de fêter ses 13 ans. Il rêve de partir vivre en Californie mais passe tout l’été dans sa ville traversée par l’autoroute. C’est l’été où sa mère va s’enfuir définitivement. Son frère aîné Dimitri ne s’occupe pas beaucoup plus de lui. Il traîne avec ses copains, avec des filles, et surtout il s’ennuie.

Pourquoi il vit là ce type ? j’ai demandé.

Parce qu’il peut pas aller ailleurs, comme nous, m’a dit Virgile.

Le roman fait deux cent pages mais j’aurais du mal à raconter ce qu’il s’y passe exactement, à part quelques événements plus marquants à la fin. Mais le résultat est plutôt bon, avec cette plongée réussie dans les années 80 et cette vision d’une adolescence déjà désabusée, qui sait que ses rêves ne se réaliseront pas et qu’une vie d’ennui et de galère l’attend.

C’est au final un roman qui oscille joliment entre nostalgie d’une époque révolue et mélancolie face à une vie déjà écrite d’avance.

Pourquoi n’arrivait-on jamais à nous sentir heureux, comme ces touristes contents d’eux-mêmes qui passent leurs journées entières sur la plage ? Je n’ai jamais éprouvé ce qui semble être une forme de plénitude, même vingt ans plus tard. Ce jour-là, tandis que le mois de juillet touchait à sa fin, en appui sur nos coudes, les corps plats, nous regardions autour de nous, et ce que nous ressentions, c’était de la solitude, comme si nous étions assis dans une salle de cinéma où se jouait un film dans une langue étrangère, au milieu d’une foule hilare. Mais ni Virgile ni moi n’avions le courage de l’admettre. Nous aurions pu en parler entre nous, nous livrer l’un à l’autre, et essayer de mettre des mots sur ce qui s’était mis à trembler à la surface de nos peaux blanches, avant de reprendre nos vélos et de nous tirer. Peut-être avait-on trop vu cette plage le reste de l’année, l’envers du décor, peut-être était-il trop difficile de jouer le jeu et de nous faire croire que tout ce qui nous entourait avait un tant soit peu de vérité. Mais on est trop sérieux à treize ans. On n’avait pas encore compris que les artifices sont les seules choses qui valent la peine. Ils octroient une pause au milieu de la laideur ambiante.