Grâce à Dieu

Grâce à Dieu est le nouveau long-métrage de François Ozon, un cinéaste que j’aime suivre depuis maintenant de nombreuses années. Je l’avais découvert en 2001 avec 8 femmes et son casting de rêve, j’avais ensuite aimé Swimming Pool, 5×2, j’avais été touché par Ricky, et j’avais adoré Dans la maison.

Cette année, il revient avec un long-métrage consacré à la pédophilie dans l’Eglise catholique.

Alexandre vit à Lyon avec sa femme et ses enfants. Un jour, il découvre par hasard que le prêtre qui a abusé de lui aux scouts officie toujours auprès d’enfants. Il se lance alors dans un combat, très vite rejoint par François et Emmanuel, également victimes du prêtre, pour « libérer leur parole » sur ce qu’ils ont subi.

Mais les répercussions et conséquences de ces aveux ne laisseront personne indemne.

Le film s’inspire grandement d’une affaire réelle et sa sortie a d’ailleurs été menacée par une plainte car les procès du prêtre évoqué dans la film et de sa hiérarchie n’ont pas encore rendu son verdict. Un bandeau au début et à la fin du film rappellent d’ailleurs le principe de la présomption d’innocence et signale que le film n’est qu’une fiction basée sur des faits réels. Toutefois, l’oeuvre de François Ozon ne laisse pas de place au doute : le prêtre est coupable des faits qui lui sont reprochés, son alter-ego dans le film l’avoue d’ailleurs à plusieurs reprises.

Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce film, c’est qu’il montre parfaitement la libération, après plusieurs décennies, de la parole de victimes d’un prêtre pédophile, face au silence et à l’inaction coupables de l’Eglise catholique. Au cours du film, nous suivons le combat de plusieurs hommes différents, qui ont grandi avec cette blessure, qui se sont reconstruit ou pas, et qui ont gardé la foi ou pas.

L’un reste un catholique convaincu et pratiquant, élevant ses enfants dans l’amour de Dieu et les confiant à une école privée catholique. Tel autre a abandonné la foi, quand un autre va jusqu’à l’apostasie pour signifier son rejet de l’Eglise qui n’a pas su le protéger lorsqu’il était enfant. Nous avons ainsi de beaux portraits d’hommes face à la foi et l’Eglise après avoir vécu un traumatisme destructeur.

Moi qui ne suis pas croyant, j’ai trouvé que le film abordait avec beaucoup de finesse et de respect la question de la foi, en faisant bien la distinction entre la foi de chacun et le comportement complice voire coupable de l’Eglise en tant qu’institution face aux actes pédophiles.

J’ai aimé également la façon dont François Ozon aborde la pluralité des réactions des familles face aux crimes pédophiles du prêtre auquel ils ont confié leur enfant. Les parents de l’un, restés très proches de l’Eglise, reprochent à leur fils de « remuer la merde » après tant d’années. D’autres ont tenté des années avant de combattre pour que le prêtre coupable soit éloigné des enfants, quand une autre mère regrette de ne pas avoir suffisamment écouté son fils à l’époque. Quant au frère aîné de l’une des victimes, il reproche à son frère la place qu’il juge excessive que cette affaire prend dans sa vie et dans celle de ses parents.

Nous avons ainsi une multitude de réactions de victimes et de leurs familles, au moment des faits puis vingt à trente ans après, quand la parole se libère enfin.

Face à cette parole libérée, François Ozon nous livre également les réactions du prêtre et de sa hiérarchie, en particulier le cardinal Barbarin. Bizarrement, c’est le prêtre coupable qui s’en sort le mieux, parce qu’il finit par exprimer des regrets et demander pardon à ses victimes, assumant être malade et regrettant que sa hiérarchie ne l’ait pas suffisamment aidé à lutter contre ce mal.

Quant au cardinal Barbarin, il alterne silences, tentatives d’amadouer les victimes pour calmer le jeu, et déclarations maladroites. Je retiens évidemment cette scène marquante de la bande-annonce et du film, à laquelle elle donne d’ailleurs son titre, dans laquelle le cardinal Barbarin déclare que « grâce à Dieu, les faits sont prescrits », provoquant la stupéfaction de son auditoire. L’un des spectateurs exprime alors tout haut ce que tout le monde pense tout bas, à savoir que « grâce à Dieu » signifie « heureusement » et que de tels propos sont d’une violence incroyable.

Grâce à Dieu est un très beau film sur un sujet difficile. Il le traite avec une finesse remarquable, sans esquiver les difficultés. Il me parait difficile de sortir indifférent à ce film, j’ai pour ma part été remué et touché par le combat de ces hommes pour que leurs blessures soient reconnues et punies.

  1. J’ai une toute autre lecture que toi de la perception de Prenant dans le film. Ozon montre très bien, selon moi (notamment par les flash back terrifiant parce que s’arrêtant aux portes des tentes), que la figure du vieil homme repentant ne tient pas : c’est bien un prédateur qui avait ses proies sous emprise (c’est d’ailleurs dit).

    Un autre point du film qui est un tour de force : montrer la perversité de la pédophilie au delà de l’acte. Par exemple quand il montre la « concurrence » entre les gamins et la quasi déception chez celui qui n’est pas « choisi ».

    Ozon réalise vraiment un tour de force en allant bien au delà de la dénonciation du rôle de l’église.

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    1. Ton commentaire est intéressant parce que j’ai moi-même hésité à la fin du film sur ce que François Ozon voulait nous dire sur l’attitude du prêtre, notamment de nos jours. J’ai gardé la vision « optimiste » mais ta vision me semble au moins aussi vraisemblable.

      Je suis aussi totalement d’accord avec toi sur le fait que le film montre parfaitement la perversité de la pédophilie au-delà de l’aspect sexuel. Je n’ai pas parlé dans ma chronique mais tu fais bien de le faire car le film en parle parfaitement.

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    2. Ah tiens t’es sur scribay, super ! (Pardon, rien à voir avec le post)

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      1. Houla, pour ce que j’y fais en ce moment, ça ne vaut pas vraiment le coup :D

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  2. Un très bon film abordé avec une grande finesse, et je rejoins tout à fait votre avis. Celui de Cyrille ci-dessus est également très juste car ce qui intéresse avant tout Ozon, c’est ce phénomène d’emprise, toujours actif même une fois ces enfants devenus adultes. On est mal à l’aise pour eux quand le prêtre leur demande des nouvelles, tend la main en signe de pardon, continue de les tutoyer comme s’il cherchait à les ramener à leur âge de soumission. En cela, « Grâce à Dieu » n’est pas si éloigné de « Dans la maison » ou « l’amant double » qui exploraient des univers mentaux torturés. Ils ne le sont pas moins ici, tant chez les victimes que chez le bourreau.
    Très belle critique en tout cas.

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    1. Merci pour ce commentaire sympathique. Je vois en tout cas que je ne suis pas le seul auquel ce film a beaucoup plu. J’aime bien la comparaison avec « Dans la maison », qui est peut-être mon film de François Ozon préféré jusqu’à aujourd’hui.

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      1. Justement, je trouve que dans « Grâce à Dieu » Ozon filmé ses personnages « dans leur maison », avec un regard d’entomologiste comme l’aurait fait Chabrol je pense.

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