Si peu la fin du monde

Si peu la fin du monde est le premier roman de Laure Pfeffer, à paraître le 11 avril prochain. J’ai eu l’opportunité de le découvrir en avant-première grâce à son éditeur Buchet-Chastel et à NetGalley.fr.

Le résumé par l’éditeur m’avait intrigué, suffisamment pour me donner envie de lire ce roman :

En 1999, il ne s’est pas passé grand-chose. On attendait le bug de l’an deux mille sans l’attendre vraiment. Une année suspendue, entre la fin des années quatre-vingts et l’aube du troisième millénaire, entre la fin de la guerre froide et le début de la guerre contre le terrorisme. Entre la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte.

Pourtant tout était en gestation – Internet, les téléphones portables, la dématérialisation du vivant, Google… – sous les auspices d’un bug aux allures de tsunami, qui sonnait à la fois comme la menace d’un coup d’arrêt et la promesse d’une table rase.

Si peu la fin du monde nous replonge dans cette étrange zone de transition pour évoquer le passage à l’âge adulte de trois personnages entre 19 et 22 ans pris dans le flot de l’Histoire – Olga, Jules et Alex. Des personnages errants, liés et solitaires, qui trompent leur angoisse de l’avenir grâce aux paradis artificiels, aux fêtes, à la recherche de sentiments authentiques dans un monde de plus en plus flou.

A travers ses trois personnages principaux, Olga, Jules et Alex, ce roman est avant tout le portrait d’une génération, celle née au tournant des années 1970 et 1980, celle qui a eu vingt ans en l’an 2000 (ou en l’an 2001 pour rendre hommage à Pierre Bachelet). Comme le dit l’un des protagonistes, cette génération est mal née, comme dans un trou noir : trop tard pour profiter des Trente Glorieuses et de mai 68, mais trop tôt pour connaître véritablement l’euphorie de la chute du Mur de Berlin.

Le plus étonnant c’est qu’en lisant ces tranches de vie de ces jeunes de 18 à 22 ans à la toute fin du XX° siècle, du haut de mes presque quarante ans, je n’ai réalisé que tard dans le roman que cette génération, c’était la mienne, que ces jeunes avaient le même âge que moi, que j’ai vécu ce tournant du siècle et du millénaire au même âge qu’eux. Je ne m’explique pas totalement pourquoi je n’ai pas fait tout de suite le rapprochement. Peut-être ai-je vécu ma jeunesse différemment de la leur, c’est probablement l’explication la plus plausible. A moins que je sois tout simplement incapable de me reconnaître dans cette tranche d’âge qui me parait désormais si lointaine, pour le meilleur et pour le pire.

Le roman a pour cadre principal la ville de Strasbourg, hormis quelques séjours plus ou moins lointains. J’ai eu plaisir à retrouver la cité alsacienne, ses quartiers, son architecture, son tramway, son centre-ville piétonnier, la place Kléber, le parc de l’Orangerie, tout ce que j’ai connu comme touriste à plusieurs reprises et que les personnages vivent au quotidien.

L’ambiance musicale qui rythme le roman est typique de la fin des années 90, avec des artistes et des chansons qui ont marqué cette époque. C’est un peu artificiel par moment, comme si l’auteur forçait le trait pour rappeler en quelle année le récit se déroule.

C’est d’ailleurs un peu la même chose avec la technologie : les e-mails, le bruit caractéristique du modem, les cabines téléphoniques, les réveils analogiques ou à cristaux liquides qui n’ont pas encore laissé la place aux alarmes de nos smartphones, l’arrivée des téléphones portables justement : tout est là mais c’est parfois comme une couche ajoutée sur un décor factice. J’ai bien aimé cependant les nombreuses allusions à la peur du bug de l’an 2000, qui parait si loin désormais mais qui a alimenté les pires angoisses à l’époque.

Malgré tout, l’effort est louable et j’ai globalement bien reconnu cette période de ma vie.

Le cadre et le décors sont donc plutôt fidèlement reconstitués, on s’y croirait presque. Le récit lui-même est plaisant, même s’il n’est pas forcément très joyeux. Les trois personnages principaux sont perdus dans leur vie et avec leurs sentiments. Il y a beaucoup d’ambiguïté sexuelle entre garçons et filles, entre garçons, entre filles, voire pas du tout d’ambiguïté dans certains cas. Cette jeunesse s’amuse tant bien que mal, fume (du tabac et pas seulement), fait la fête, baise, étudie finalement peu, bref cette jeunesse attend l’âge adulte sans impatience ni enthousiasme débordant, si ce n’est pas une angoisse réelle face à un avenir guère prometteur.

J’ai trouvé que le récit s’essoufflait un peu dans le dernier quart du roman, mais je m’étais suffisamment attaché aux personnages pour que je poursuive ma lecture sans déplaisir.

Dans l’ensemble nous avons affaire à un premier roman plutôt réussi, qui joue de jolie façon avec une certaine nostalgie mélancolique en nous ramenant finalement à une époque pas si réjouissante. Nous ne sommes clairement pas dans l’effet “souvenez-vous de cette enfance dorée où tout allait bien pour vous et dans le monde”. Au contraire Laure Pfeffer nous montre un monde qui s’apprête à passer un tournant, celui du passage à l’an 2000, comme un saut dans l’inconnu dont la jeunesse attendait finalement peu de choses, sinon le pire.


Si peu la fin du monde, Laure Pfeffer

Note : ★★★☆☆

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About Zéro Janvier

Blogueur. Lecteur obsessionnel, sériephile assidu, cinéphile occasionnel, amateur de comics. Citoyen engagé.