Livres & Romans

Ce qu’il reste de nos rêves

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Je ne sais plus à quelle occasion, dans quelle émission de radio ou de télévision j’ai entendu parler de Flore Vasseur et de son livre Ce qu’il reste de nos rêves, paru au début de l’année 2019. Je ne sais même plus si j’avais entendu ou vu l’autrice elle-même parler de son livre ou s’il avait été uniquement présenté par un chroniqueur. Je me souviens par contre que cela m’avait tout de suite donné envie de le lire.

Pourtant, si le nom d’Aaron Swartz me disait vaguement quelque chose, j’ignorais quasiment tout de son parcours, qui est l’objet de ce livre :

Ce qu’il reste de nos rêves est un voyage sur les traces d’Aaron Swartz, cette figure quasi-christique qui a voulu changer la démocratie, et en creux le portrait d’une femme qui réfléchit depuis son premier roman sur la question du pouvoir, de l’engagement, de la résistance, dans un monde qui se prétend libre.

Brillant programmeur à la vision politique acérée, pour les pionniers du web, Aaron Swartz est un génie, pour les progressistes un sauveur, pour les autorités américaines, l’homme à broyer. Internet, miroir aux alouettes dans lequel l’humanité se noiera, doit rester un outil de contrôle des populations. Il faut arrêter Aaron.

Pris en tenaille sur Lee Street, il tombe de vélo, se retrouve couché sur le capot, mains dans le dos, ferré comme un criminel. Le gouvernement dégaine l’arme nucléaire : trente-cinq ans de prison, un million d’amende, l’interdiction de toucher à un ordinateur à vie. Aaron refuse toute négociation, veut un procès, laver son honneur et exposer l’injustice. Il est retrouvé pendu dans sa chambre à Brooklyn, à quelques semaines de l’ouverture de son procès, le 11 janvier 2013.

Je le disais : je ne connaissais pas grand chose de la vie d’Aaron Swartz mais il m’a suffi de me renseigner brièvement pour me rendre compte que c’est une personnalité qui avait tout pour me plaire : génie précoce de l’informatique et militant pour la liberté et le partage du savoir, cela faisait déjà deux qualités idéales pour moi. Son destin, bien sûr, a été tragique : traité comme un criminel par le gouvernement américain après un piratage du MIT, il s’est suicidé quatre mois avant son procès, où il risquait 35 ans de prison, dans un contexte américain de lutte acharnée contre le terrorisme.

Dans son livre, Flore Vasseur nous livre deux récits : celui de la vie, trop courte, d’Aaron Swartz ; et celui de sa propre enquête sur les pas d’Aaron, une personnalité qui la fascine et la touche profondément. L’autrice est allée à la rencontre de la famille et des amis dAaron, et ce voyage ne l’a pas laissée indifférente.

La partie biographique sur Aaron Swartz m’a passionné : son parcours est à la fois fulgurant et tragique. Je me retrouve parfaitement dans les combats qui ont été les siens, que ce soit pour le partage du savoir et des connaissances ou la lutte des citoyens pour leurs libertés face aux états et multinationales unies par l’argent. Après coup, je comprends que le décès d’Aaron Swartz ait touché autant de monde et qu’il soit resté depuis une source d’inspiration pour beaucoup.

L’autre aspect du livre, sur l’enquête de Flore Vasseur, m’a peut-être moins séduit, même si cela ne m’a pas empêché d’apprécier ma lecture. Je lui reconnais tout de même une sincérité dans son intérêt pour Aaron Swartz, loin du livre opportuniste comme il y a dû y en avoir plusieurs après la mort d’Aaron.

Pour finir, je dois dire que je n’ai pas vu passer les 352 pages de ce livre, dévoré en trois jours, et qui m’a de surcroit donné envie de lire les textes d’Aaron Swartz, compilé dans un livre intitulé The Boy Who Could Change The World, qui sera ma prochaine lecture et dont je vous parlerai sans doute ici.


Ce qu’il reste de nos rêves, Flore Vasseur

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Brave Face

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Brave Face est un roman autobiographique de l’écrivain américain Shaun David Hutchinson, connu pour plusieurs romans dans le genre Young Adult. Dans cette autobiographie, il raconte son adolescence, marquée à la fois par la découverte de son homosexualité et par la dépression dont il a souffert, au point de l’emmener à une tentative de suicide.

“I wasn’t depressed because I was gay. I was depressed and gay.”

Shaun David Hutchinson was nineteen. Confused. Struggling to find the vocabulary to understand and accept who he was and how he fit into a community in which he couldn’t see himself. The voice of depression told him that he would never be loved or wanted, while powerful and hurtful messages from society told him that being gay meant love and happiness weren’t for him.

A million moments large and small over the years all came together to convince Shaun that he couldn’t keep going, that he had no future. And so he followed through on trying to make that a reality.

Thankfully Shaun survived, and over time, came to embrace how grateful he is and how to find self-acceptance. In this courageous and deeply honest memoir, Shaun takes readers through the journey of what brought him to the edge, and what has helped him truly believe that it does get better.

Je ne vais pas vous raconter tout le roman, je vais simplement me contenter d’expliquer que l’auteur nous raconte son adolescence, au sens strict du mot teenager, puisque le roman commence quand Shaun a treize ans et prend fin lorsqu’il en a dix-neuf.

L’auteur nous raconte sa vie de famille, ses difficultés au collège puis au lycée, ses amitiés, ses tentatives avec d’éphémères petites amies avant de découvrir son homosexualité, ses premières histoires avec des garçons, avec toujours en toile de fond cette incapacité à s’accepter qui va provoquer une profonde dépression jusqu’à le pousser à vouloir mettre fin à ses jours.

J’ai envie de dire que c’est tristement classique, tragiquement banal. J’ai l’impression d’avoir déjà lu ou vu ce genre d’histoires, mais cela n’enlève rien ni à l’intérêt ni à l’utilité de ce livre. C’est un témoignage touchant de ce que signifiait grandir comme jeune adolescent homosexuel au milieu des années 1990 et je ne pouvais évidemment pas y rester insensible. Au-delà de la question de l’ homosexualité, il y a aussi le sujet de la dépression dont souffrait, et souffre toujours, Shaun, qu’il évoque avec beaucoup de justesse.

Je ne vais pas en dire plus, juste vous encourager à lire ce livre, et vous laisser avec quelques extraits pour vous en convaincre :

Depression speaks. It screams. It’s not like actually hearing voices. I know the voice in my head isn’t real and I know that it’s lying, but knowing those things doesn’t make it go away. I still hear it, and it dredges up my worst fears and yells them at me until it drowns out everything else.

I hated small talk then, and I still hate it now. When I go to a party, I either find those one or two people who are willing to get into a really intense conversation for a couple of hours about why the Oxford comma is the best comma or why Captain Janeway was superior to Captain Kirk, or I wind up sitting awkwardly by myself in a corner because I’d rather gag on a cocktail shrimp than spend five minutes discussing the weather or traffic.

In the final scene, Jamie is standing in this little piazza in front of their apartments. Ste comes walking down the stairs toward him, dressed up and looking handsome. Mama Cass’s “Dream a Little Dream of Me” drifts out of Leah’s open windows. Jamie holds out his hand to Ste and asks him to dance. Ste thinks Jamie’s joking at first—people might see them! His father might see them!—but Jamie isn’t joking. Tentatively, Ste takes Jamie’s hand, and they embrace. They dance. When nosy neighbors begin to peek their heads out, Leah and Jamie’s mom join the dancing, daring anyone to screw with their boys. And as the camera pans out, Ste rests his head on Jamie’s shoulder, leaving us with the image of two boys together and so totally in love. Happily ever after. The end. Beautiful Thing was a revelation. I walked out of that theater smiling. I walked out of the theater beaming. I walked out of the theater shooting rainbows out of my ass and firing them from my eyes. Jamie and Ste were like me! They were just average teenage boys. Like me!

I was a nineteen-year-old queer boy with depression who’d spent years pretending to be whoever I thought I’d needed to be to make people like me and was so terrified of being alone that I often thought I’d be better off dead.

So here’s the thing. Did I actually want to hang out with Parker or did I just want Parker to want to hang out with me? That’s a question I still don’t know the answer to. I think it’s probably closer to B) than A). I was lonely. I wanted someone to believe I was worth spending time with. The voice in my head told me I was utterly worthless, so I derived any value I had as a human being from others.

“The next time you feel like you want to, you ask for help.” Emily smiled and declared rummy, laying out her sets for me to see. I tallied the points and shuffled. “I checked myself in here.”

“Really?” That caught me by surprise. I’d also checked myself in, but only because Dr. Smith had threatened to commit me if I hadn’t. I was having a difficult time imagining anyone willingly checking themselves into a psychiatric facility.

“It’s true,” Emily said. “My life just became . . .” She paused, looking for the right word. “Overwhelming. I felt like I couldn’t handle the stress I was under, and I worried I might do something bad if I didn’t get help.”

“So you just asked for help? Simple as that?”

“It’s not really that simple,” she said, laughing. “But yes. I told my husband and kids I needed a mental vacation, and then I checked myself in.”

A mental vacation. I’d never heard anyone talk about mental health that way. Emily wasn’t ashamed of being in Fair Oaks, she wasn’t worried anyone was going to think she was weak for needing help. In fact, she was acting like she’d done something brave by recognizing she needed help and asking for it. And she had.

I’d begun to realize that my fear of being gay and my depression were two separate issues. I wasn’t depressed because I was gay. I was depressed and I was gay. Being gay doesn’t make a person depressed any more than being depressed makes a person gay. My self-hate was caused by my complete misunderstanding of myself and what being gay meant.

I wanted to write Brave Face because, while I love the message of “It Gets Better,” I worry that it’s not enough. When does it get better? How long does it take? How does it happen? Those are the unanswered questions I wanted to try to tackle. Because getting better isn’t something that happens overnight. It can take years. Sometimes it gets better, then it gets worse, better, worse again, and then better. And sometimes it’s not a simple either/ or. Sometimes it gets better and it gets worse.

The problem had never been that I didn’t know who I was; it was that I’d assumed who I was wasn’t good enough. But he was. I was. And you are too.

It took me a long time to come to terms with being gay and fitting into the community and accepting myself for who I was instead of trying to become who I thought others wanted me to be. And I have been much happier since I got to that point. But none of that made my depression go away. Depression is something I’ll always struggle with. The difference is that I understand now what that voice in my head is. It’s a fucking liar.

There are so many treatments for depression, and I found what works for me. That doesn’t always make life easy, but it makes it manageable. And when it gets too bad, I’m not ashamed to ask for help.

There are always better days beyond the bad. It gets better. Sometimes not as quickly as we’d like, but eventually. You get better. You learn and you grow and you accept yourself for who you are and know that you are good enough. It takes work, it takes patience, and often it takes help. But it does and will get better. And you don’t have to do it alone. You don’t have to put on a brave face and pretend that everything’s okay. It’s okay to hurt, and it’s okay to ask for help. You can show people who you really are, and you’ll still be worthy of being loved.


Brave Face, Shaun David Hutchinson

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Traité d’économie hérétique

Thomas Porcher est un économiste clairement ancré à gauche, membre des Economistes atterrés, un collectif d’économistes « qui ne se résignent pas à la domination de l’orthodoxie néo-libérale » comme ils l’affirment eux-même sur leur site.

Engagé politiquement, Thomas Porcher est notamment connu pour avoir co-fondé Place Publique avec Raphaël Glucksmann, avant de quitter le mouvement quand celui-ci s’est joint au Parti Socialiste pour les élections européennes de mai 2019.

Je connaissais un peu Thomas Porcher pour l’avoir entendu s’exprimer dans quelques médias mais je n’avais jamais lu autant de ses livres. Celui-ci, Traité d’économie hérétique, paru en 2017, m’attendait pourtant dans ma pile à lire depuis quelque temps.

« La dette publique est un danger pour les générations futures », « La France n’a pas fait de réformes depuis plus de trente ans », «  Notre modèle social est inefficace », « Le Code du travail empêche les entreprises d’embaucher », « Une autre politique économique, c’est finir comme le Venezuela » ; telles sont les affirmations ressassées en boucle depuis plus de trente ans par une petite élite bien à l’abri de ce qu’elle prétend nécessaire d’infliger au reste de la population pour sauver la France.

Ces idées ont tellement pénétré les esprits qu’elles ne semblent plus pouvoir faire l’objet du moindre débat. C’est justement l’objet de ce livre  : regagner la bataille des idées, refuser ce qui peut paraître du bon sens, tordre le cou à ces prétendues « vérités économiques ».

Savez-vous qu’il y a eu plus de 165 réformes relatives au marché du travail depuis 2000 en France  ? Que nous avons déjà connu une dette publique représentant 200  % du PIB ? Que plus de la moitié de la dépense publique profite au secteur privé  ?

Dans ce traité d’économie hérétique, Thomas Porcher nous offre une contre-argumentation précieuse pour ne plus accepter comme une fatalité ce que nous propose le discours dominant.

Tout d’abord, je dois vous rassurer : ce livre est très accessible et ne nécessite pas de posséder une connaissance préalable de l’économie. L’auteur prend le temps d’expliquer de façon claire les concepts qui le nécessitent. Il présente également brièvement les théories économiques qu’il évoque dans son propos. Moi qui n’y connais pas grand chose en économie, j’ai très bien compris les explications de Thomas Porcher.

Le livre est décomposé en 13 chapitres qui traitent chacun d’un sujet, toujours sous le même angle : dénoncer les fausses évidences de l’orthodoxe néo-libérale actuelle, expliquer pourquoi ces théories sont défendues par les « élites » qui y trouvent évidemment leur intérêt (et leurs intérêts), et rétablir une part de vérité à partir d’éléments factuels.

Que ce soient le mythe de la réussite individuelle, les assouplissements successifs du Code du Travail, la dépense et la dette publiques, la financiarisation des entreprises et de l’économie, la casse du modèle social, l’hypocrisie face à la crise climatique, le modèle économique de l’Union Européenne, ou le libre-échange, Thomas Porcher s’attaque à toutes les idées préconçues et présente une vision qui permet de débattre, à contre-courant des tenants du TINA (There Is No Alternative).

Thomas Porcher rappelle à plusieurs reprises que contrairement à ce que le courant de pensée libéral tente d’imposer dans nos esprits, et comme l’expliquait naguère le regretté Bernard Maris, l’économie n’est pas une science exacte. Il s’agitd’une une science humaine, au même titre que l’Histoire par exemple, et de fait sujette aux idéologies. Le libéralisme, qui se présente comme la seule alternative, n’est qu’une idéologie parmi d’autres, contrairement à ce que ses défenseurs veulent nous faire croire en se cachant derrière le masque du « pragmatisme ».

Thomas Porcher nous invite donc à nous interroger et à questionner les motivations de ceux qui nous dirigent. Les principes d’auto-défense énoncés par l’auteur dans sa conclusion constituent à mes yeux un parfait résumé du livre, appelant à faire preuve de sens critique face aux évidences et au soi-disant bon sens, et à remettre en cause ce qui est souvent présenté comme des vérités économiques incontestables.

C’est une lecture que je conseille à celles et ceux qui s’interrogent sur notre modèle économique et n’acceptent pas le discours omniprésent dans les médias, qui peut s’apparenter à une pensée unique en matière économique, et donc politique.


Traité d’économie hérétique, Thomas Porcher

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Civilizations

Civilizations – avec un z, vous avez bien lu et ce n’est pas une faute de frappe – est le nouveau roman de Laurent Binet, déjà auteur de l’excellent roman HHhH qui m’avait beaucoup plu il y a quelques années. Ce roman paraîtra le 14 août prochain mais j’ai eu la chance de le lire en avant-première grâce à la maison d’édition Grasset et à la plateforme de service de presse NetGalley.fr.

Je dois dire que lorsque j’avais lu le résumé du roman, j’avais hâte de pouvoir le lire, il semblait avoir tout pour me plaire :

Vers l’an mille  : la fille d’Erik le Rouge met cap au sud.
1492  : Colomb ne découvre pas l’Amérique.
1531  : les Incas envahissent l’Europe.
 
À quelles conditions ce qui a été aurait-il pu ne pas être ? Il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux conquistadors.  Donnez-leur  le cheval, le fer, les anticorps, et toute l’histoire du monde est à refaire.

Civilizations est le roman de cette hypothèse : Atahualpa débarque dans l’Europe de Charles Quint. Pour y trouver quoi  ?

L’Inquisition espagnole, la Réforme de Luther, le capitalisme naissant. Le prodige de l’imprimerie, et ses feuilles qui parlent. Des monarchies exténuées par leurs guerres sans fin, sous la menace constante des Turcs. Une mer infestée de pirates. Un continent déchiré par les querelles religieuses et dynastiques.

Mais surtout, des populations brimées, affamées, au bord du soulèvement, juifs de Tolède, maures de Grenade, paysans allemands  : des alliés.

De Cuzco à Aix-la-Chapelle, et jusqu’à la bataille de Lépante, voici le récit de la mondialisation renversée, telle qu’au fond, il s’en fallut d’un rien pour qu’elle l’emporte, et devienne réalité.

Laurent Binet nous propose une uchronie que je trouve originale, même si je me doute que cette possibilité a déjà été explorée dans d’autres textes de fiction : pendant la Renaissance, ce n’est pas Christophe Colomb qui découvre l’Amérique mais au contraire la civilisation inca qui traverse l’océan et « découvre » l’Europe.

Le roman est décomposé en quatre parties :

Dans la première, Laurent Binet expose le point de divergence de cette histoire alternative. Il se situe vers l’an 1000, quand une expédition viking débarque dans les Caraïbes où elle finit par s’installer et se mêler aux tribus indigènes sur plusieurs générations, leur apportant ainsi trois éléments essentiels pour la suite : des chevaux, du fer, et des anticorps pour résister aux maladies venues du Vieux Monde. Même s’il m’a semblé un peu confus par moment, j’ai bien aimé cette introduction.

La deuxième partie se déroule en 1492 : Christophe Colomb débarque à son tour dans les Caraïbes mais rien ne se passe comme dans l’Histoire telle que nous la connaissons : les indigènes, qui maîtrisent les chevaux et le fer – et donc l’armement qui va avec – prennent le dessus sur les troupes européennes, résistent aux maladies venues d’Europe, et Christophe Colomb ne rentrera jamais en Europe. Cette deuxième partie m’a bien plu, on commence à sentir clairement les différences avec l’Histoire réelle et c’est captivant.

Quelques décennies se passent avant que débute la troisième partie, qui est de loin la plus longue, puisqu’elle représente une bonne moitié du roman. C’est aussi celle qui m’a le plus plu. Il s’agit de la chronique de la conquête de l’Europe par Atahualpa, l’empereur Inca qui fuit une guerre civile avec son frère sur le continent sud-américain. L’Inca et ses maigres troupes débarquent à Lisbonne au lendemain du tremblement de terre et se retrouvent très vite en situation périlleuse. La suite est passionnante, avec rebondissements, intrigues politiques et récits de batailles épiques. La confrontation entre la civilisation Inca et les monarchies européennes est captivante et parfois drôle, comme lorsque les incas parlent à de nombreuses reprises de la religion du « dieu cloué » pour parler du christianisme.

La quatrième et dernière partie se déroule après la mort d’Atahualpa et relate les aventures de Cervantes dans une Europe conquise par les civilisations sud-américaines. C’est clairement la partie qui m’a le moins intéressé, je n’ai pas réussi à me passionner pour les mésaventures de Cervantes et de son compagnon d’infortune. J’ai trouvé que cela gâchait un peu la fin d’un roman tellement réussi jusque là.

Malgré cet épilogue décevant, j’ai pris énormément de plaisir à lire ce roman inventif et bien écrit, qui captive dès le début grâce à une idée géniale. C’est vraiment une excellente uchronie, que je conseille à tous les amateurs du genre et plus généralement à tous les amoureux d’Histoire.


Civilizations, Laurent Binet

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

La révolte des premiers de la classe

La révolte des premiers de la classe, sous-titré Métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines, est un livre de Jean-Laurent Cassely. Lors de sa sortie en 2017, je crois me souvenir qu’il avait fait un peu de bruit, et cela m’avait donné envie de le lire. Malgré tout, il m’attendait depuis dans ma pile à lire. J’ai enfin pris le temps de le lire ces derniers jours.

Vous vous ennuyez au travail malgré de bonnes études ? Vous vous sentez inutile ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas seul. Ceux qu’on appelle encore les « cadres et professions intellectuelles supérieures » n’encadrent plus personne, d’ailleurs ils n’utilisent plus vraiment leur cerveau et sont menacés par le déclassement social. Chez ces anciens premiers de la classe, les défections pleuvent et la révolte gronde. Vous ne les trouverez cependant pas dans la rue à scander des slogans rageurs, mais à la tête de commerces des grands centres urbains : boulangers, restaurateurs, pâtissiers, fromagers, bistrotiers ou brasseurs, derrière leur comptoir et les deux mains dans le concret. La quête de sens de ces jeunes urbains n’a pas ni de redessiner nos villes, notre consommation mais aussi notre vision du succès, car ces nouveaux entrepreneurs marquent peut-être le renversement des critères du prestige en milieu urbain. Alors, faut-il vraiment passer un C.A.P. cuisine après un bac +5 ?

Le thème principal de ce livre, c’est le phénomène – plus ou moins massif – des cadres hautement diplômés qui quittent leurs « métiers à la con » (bullshit jobs en anglais) pour ouvrir un restaurant, un bar, ou pour devenir boulangers, fromagers, artisans, etc.

Je dois avouer que j’avais quelques appréhensions en commençant ma lecture mais j’ai été agréablement surpris. Pour le dire clairement, c’est moins con-con que je le craignais. Je redoutais que le livre se contente d’une suite de témoignages à la gloire de ces courageux et si originaux reconvertis, mais c’est plus nuancé que ça, l’auteur libre une analyse claire et objective du phénomène.

Jean-Laurent Cassely ne se contente pas de présenter le phénomène avec quelques exemples typiques, il l’analyse sous plusieurs aspects : il commence par le définir et le quantifier, même si ce n’est pas simple.

Il essaye ensuite d’en décortiquer les causes, avec le développement des « métiers à la con », ou le déclassement et la préconisation relative des cadres depuis l’après-guerre.

L’auteur insiste ensuite sur les tenants et les aboutissants de ces reconversions : le retour vers le concret et la fabrication artisanale de A à Z, qui contrastent avec les métiers très souvent abstraits de nombreux cadres, très éloignés des chaines de production ; le contact direct avec les clients, y compris dans des mises en scène du parcours des entrepreneurs et dans la proposition non pas d’un produit mais d’une « expérience »

Jean-Laurent Cassely évoque également la tentative de reconstituer des villages au coeur des villes, ainsi que la montée en gamme, consistant à se ré-approprier, notamment dans la restauration, des produits populaires pour les « réinventer » et les « sublimer » pour les vendre à une clientèle plus élitiste et plus fortunée, donc à des prix bien plus élevés.

Il conclut en définissant une nouvelle « bourgeoisie de proximité », dont le modèle vivrait en parallèle de l’élite telle qu’on la connait aujourd’hui, avec d’un côté une majorité de cadres travaillant dans de grandes entreprises comme on les connait aujourd’hui, et une minorité reconvertie dans les métiers de bouche, de l’artisanat et des services, dans des espaces de consommation proposant des produits plus ou moins réinventés et destinés à ces cadres restés du côté « classique » de la société.

Comme je le disais, j’avais un peu peur en commençant ce livre mais je l’ai finalement trouvé très intéressant : l’auteur ne tombe pas dans l’angélisme et décrypte à mon sens parfaitement le phénomène, dans ses causes, ses aspects, ses conséquences, mais aussi ses excès et ses dérives. Pour en témoigner, je vous propose quelques extraits qui m’ont particulièrement plus :

Or les nouveaux entrepreneurs urbains s’écartent du modèle du soixante-huitard néo-rural sur au moins deux aspects. Tout d’abord, leur révolution personnelle et leur rupture se vivent à territoire constant : si le bonheur est dans le concret, il n’est plus vraiment dans le pré mais en centre-ville. Ensuite, leur projet s’intègre dans l’économie de marché, dont ils ne contestent pas tant le principe que la forme actuelle et les excès.

C’est justement en transposant les expertises et les manières de penser propres à cet environnement qu’ils fuient, qu’ils créent de la valeur et de la différenciation lorsqu’ils prennent en main leurs nouveaux métiers. Qu’ils enfilent leur tablier ou se mettent derrière les fourneaux, la capacité de recul critique, de conceptualisation et de réflexion stratégique qui distingue les manipulateurs d’abstractions ne les quitte jamais tout à fait. Tout comme leur enthousiasme pour leur auto-récit, cette forme de mythe d’eux-mêmes et de leur parcours qui les rend si reconnaissables, dans les devantures du nouvel ordre commercial et urbain.

Les néo-sédentaires disposent en outre d’un atout que très peu d’artisans à l’ancienne ont dans leur manche : l’accès aux médias. Par leurs origines sociales, leur formation universitaire et leurs cercles relationnels, les « néos » baignent dans des réseaux au sein desquels la probabilité d’avoir dans son entourage un journaliste qui travaille dans un magazine de mode ou un journaliste est bien plus importante que pour un entrepreneur qui est entré dans le métier par la voie de la formation initiale courte ou par tradition familiale.


La révolte des premiers de la casse, Jean-Laurent Cassely

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Je n’ai pas le temps

Après la lecture un peu décevante de Le joueur et son ombre, j’ai enchainé avec un autre livre reçu en service de presse : Je n’ai pas le temps, de Jacques Cassabois. Comme l’indique le sous-titre, Le roman tumultueux d’Evariste Galois, il s’agit d’une biographie romanesque du mathématicien Evariste Galois.

Évariste Galois fait partie de ces êtres qui ne s’apprivoisent pas. Mathématicien de génie, provocateur irrésistible, républicain militant, il a traversé le début du XIXe siècle telle une comète. Flamboyant, éphémère.

Mort à vingt ans pour une querelle de pacotille, il aura malgré tout eu le temps de d’être arrêté deux fois, jugé, incarcéré en prison pour crime politique, et, bien sûr, de marquer l’histoire des mathématiques.

Évariste a mené, à cent à l’heure, une vie digne d’un roman. Jacques Cassabois nous livre ici le récit de ses dernières années.

Je dois avouer que je connaissais très mal cette figure de l’histoire des sciences, alors que j’ai pourtant passé deux années – il y a certes bien longtemps – dans une résidence universitaire qui portait son nom. La lecture de ce roman biographique était une occasion de combler cette lacune.

J’ai très vite été passionné par le récit de la vie d’Évariste et par sa personnalité. C’est un jeune homme brillant mais turbulent, qui se rebelle contre l’autorité et la tradition.

Brillant, il l’est en particulier dans l’étude des mathématiques, pour lesquelles il passionne à partir de l’âge de 15 ans, se plongeant dans l’étude des grands maîtres de la discipline et ambitionnant de les dépasser en développant des théories sur des questions alors sans réponse.

Turbulent, il le prouve à de nombreuses reprises. Fils d’un républicain convaincu dans la France de la Restauration, au tournant des années 1820 et 1830, Évariste s’engage à son tour dans les mouvements républicains et s’oppose aux gouvernements du roi Charles X puis à la Monarchie de Juillet de Louis-Philippe, qu’il accuse d’avoir confisqué la révolution populaire des Trois Glorieuses. Il enchaine les provocations, que ce soit comme élève au collège puis étudiant à l’Ecole Normale, s’attirant les foudres de ses aînés et de ses maîtres.

Si ce roman est peut-être un peu long – une cinquantaine voire une centaine de pages de moins n’auraient en rien réduit sa qualité, bien au contraire – mon intérêt a rarement faibli. J’ai particulièrement apprécié que le récit ne se limite pas à la « carrière » mathématique d’Évariste Galois mais nous parle aussi longuement de son engagement républicain, qui n’est évidemment pas pour rien – au même titre que sa jeunesse – dans le mépris que ses travaux ont suscité auprès de ses pairs.

La descente aux Enfers puis la fin tragique, voire pathétique, d’Évariste n’enlèvent rien au respect que j’ai pu ressentir à son égard tout au long du roman.

Je n’ai pas le temps est un roman passionnant qui nous raconte les dernières années de la vie d’une personnalité assez incroyable qui mérite qu’on s’y intéresse. A ce titre, ce roman est une réussite, que je recommande à ceux qui s’intéresse aux mathématiques, aux sciences en général, mais aussi à la politique et à la France du XIX° siècle.