La révolte des premiers de la classe

La révolte des premiers de la classe, sous-titré Métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines, est un livre de Jean-Laurent Cassely. Lors de sa sortie en 2017, je crois me souvenir qu’il avait fait un peu de bruit, et cela m’avait donné envie de le lire. Malgré tout, il m’attendait depuis dans ma pile à lire. J’ai enfin pris le temps de le lire ces derniers jours.

Vous vous ennuyez au travail malgré de bonnes études ? Vous vous sentez inutile ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas seul. Ceux qu’on appelle encore les « cadres et professions intellectuelles supérieures » n’encadrent plus personne, d’ailleurs ils n’utilisent plus vraiment leur cerveau et sont menacés par le déclassement social. Chez ces anciens premiers de la classe, les défections pleuvent et la révolte gronde. Vous ne les trouverez cependant pas dans la rue à scander des slogans rageurs, mais à la tête de commerces des grands centres urbains : boulangers, restaurateurs, pâtissiers, fromagers, bistrotiers ou brasseurs, derrière leur comptoir et les deux mains dans le concret. La quête de sens de ces jeunes urbains n’a pas ni de redessiner nos villes, notre consommation mais aussi notre vision du succès, car ces nouveaux entrepreneurs marquent peut-être le renversement des critères du prestige en milieu urbain. Alors, faut-il vraiment passer un C.A.P. cuisine après un bac +5 ?

Le thème principal de ce livre, c’est le phénomène – plus ou moins massif – des cadres hautement diplômés qui quittent leurs “métiers à la con” (bullshit jobs en anglais) pour ouvrir un restaurant, un bar, ou pour devenir boulangers, fromagers, artisans, etc.

Je dois avouer que j’avais quelques appréhensions en commençant ma lecture mais j’ai été agréablement surpris. Pour le dire clairement, c’est moins con-con que je le craignais. Je redoutais que le livre se contente d’une suite de témoignages à la gloire de ces courageux et si originaux reconvertis, mais c’est plus nuancé que ça, l’auteur libre une analyse claire et objective du phénomène.

Jean-Laurent Cassely ne se contente pas de présenter le phénomène avec quelques exemples typiques, il l’analyse sous plusieurs aspects : il commence par le définir et le quantifier, même si ce n’est pas simple.

Il essaye ensuite d’en décortiquer les causes, avec le développement des “métiers à la con”, ou le déclassement et la préconisation relative des cadres depuis l’après-guerre.

L’auteur insiste ensuite sur les tenants et les aboutissants de ces reconversions : le retour vers le concret et la fabrication artisanale de A à Z, qui contrastent avec les métiers très souvent abstraits de nombreux cadres, très éloignés des chaines de production ; le contact direct avec les clients, y compris dans des mises en scène du parcours des entrepreneurs et dans la proposition non pas d’un produit mais d’une “expérience”

Jean-Laurent Cassely évoque également la tentative de reconstituer des villages au coeur des villes, ainsi que la montée en gamme, consistant à se ré-approprier, notamment dans la restauration, des produits populaires pour les “réinventer” et les “sublimer” pour les vendre à une clientèle plus élitiste et plus fortunée, donc à des prix bien plus élevés.

Il conclut en définissant une nouvelle “bourgeoisie de proximité”, dont le modèle vivrait en parallèle de l’élite telle qu’on la connait aujourd’hui, avec d’un côté une majorité de cadres travaillant dans de grandes entreprises comme on les connait aujourd’hui, et une minorité reconvertie dans les métiers de bouche, de l’artisanat et des services, dans des espaces de consommation proposant des produits plus ou moins réinventés et destinés à ces cadres restés du côté “classique” de la société.

Comme je le disais, j’avais un peu peur en commençant ce livre mais je l’ai finalement trouvé très intéressant : l’auteur ne tombe pas dans l’angélisme et décrypte à mon sens parfaitement le phénomène, dans ses causes, ses aspects, ses conséquences, mais aussi ses excès et ses dérives. Pour en témoigner, je vous propose quelques extraits qui m’ont particulièrement plus :

Or les nouveaux entrepreneurs urbains s’écartent du modèle du soixante-huitard néo-rural sur au moins deux aspects. Tout d’abord, leur révolution personnelle et leur rupture se vivent à territoire constant : si le bonheur est dans le concret, il n’est plus vraiment dans le pré mais en centre-ville. Ensuite, leur projet s’intègre dans l’économie de marché, dont ils ne contestent pas tant le principe que la forme actuelle et les excès.

C’est justement en transposant les expertises et les manières de penser propres à cet environnement qu’ils fuient, qu’ils créent de la valeur et de la différenciation lorsqu’ils prennent en main leurs nouveaux métiers. Qu’ils enfilent leur tablier ou se mettent derrière les fourneaux, la capacité de recul critique, de conceptualisation et de réflexion stratégique qui distingue les manipulateurs d’abstractions ne les quitte jamais tout à fait. Tout comme leur enthousiasme pour leur auto-récit, cette forme de mythe d’eux-mêmes et de leur parcours qui les rend si reconnaissables, dans les devantures du nouvel ordre commercial et urbain.

Les néo-sédentaires disposent en outre d’un atout que très peu d’artisans à l’ancienne ont dans leur manche : l’accès aux médias. Par leurs origines sociales, leur formation universitaire et leurs cercles relationnels, les « néos » baignent dans des réseaux au sein desquels la probabilité d’avoir dans son entourage un journaliste qui travaille dans un magazine de mode ou un journaliste est bien plus importante que pour un entrepreneur qui est entré dans le métier par la voie de la formation initiale courte ou par tradition familiale.


La révolte des premiers de la casse, Jean-Laurent Cassely

Note : ★★★★☆

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About Zéro Janvier

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