Le maître d’hôtel de Matignon

Gilles Boyer est d’abord un conseiller politique et un proche du Premier ministre Edouard Philippe, avec qui il partage notamment deux caractéristiques : ils ont tous deux été des fidèles d’Alain Juppé, et ils aiment tout autant la littérature. Ensemble, ils ont d’ailleurs écrit deux bons romans se déroulant dans le monde politique : L’heure de vérité et Dans l’ombre. Gilles Boyer est également l’auteur, seul cette fois, d’autres livres frictionnels ou non, dont Rase campagne qui raconte la campagne présidentielle 2017 de François Fillon, qu’il a vécue de l’intérieur.

Cette fois encore, l’univers politique n’est pas loin avec son nouveau roman : Le maître d’hôtel de Matignon. Le titre, l’auteur et le résumé m’ont très vite donné envie de lire ce livre, que j’ai eu la chance de lire grâce à NetGalley.fr et à la maison d’édition JC Lattès.

Le maître d’hôtel de Matignon a connu 13 Premiers ministres  : il les a servis, côtoyés, il a été pour eux l’homme de l’ombre, le confident, le témoin silencieux des colères, des détresses, des grandes heures. La dernière année de son service, avant de partir à la retraite, il assiste à l’arrivée d’un jeune conseiller, qui a connu Matignon enfant quand son père était Premier ministre. Il est son contraire. Il doit agir, s’engager, il est le novice, il ne connait pas les lieux, pas les hommes, presque rien du pouvoir. Le maître d’hôtel est arrivé là un peu par hasard après avoir servi dans la Marine. Le conseiller a rêvé de travailler ici. L’un est un autodidacte, l’autre un héritier. Pourtant ils se comprennent, se rapprochent, se confient.

De Matignon, on connait l’histoire officielle, le tapis rouge et le perron où sont photographiés les invités de marque, les puissants et l’hôte des lieux. Gilles Boyer dans un roman qui s’inspire de ce qu’il a pu connaitre à Matignon comme conseiller, des hommes et des femmes qu’il a rencontrés, de ce qu’il a ressenti, nous raconte l’histoire cachée de ce lieu et de ces hommes  : les assistants, les huissiers à chaine qui portent des piles de parapheurs, les chauffeurs, les maîtres d’hôtel, les serveurs qui tiennent des plateaux repas ou des corbeilles de fruits, les conseillers qui courent, dossier à la main vers la réunion suivante. On découvre un monde bien différent de ce qu’on imaginait, des secrets, des intrigues, des actes qui bouleversent complètement ceux qui travaillent un jour-là.

L’auteur prévient dès le préambule : il y a du vrai dans ce roman, mais aussi du faux. C’est le genre d’avertissement qui a plutôt le don de m’agacer dans ce genre de situation : on sait très bien que le lecteur ressent un intérêt supplémentaire pour un livre sur les coulisses de Matignon, même présenté comme un roman, du simple fait que son auteur baigne dans le milieu politique depuis des années, qu’il a été le lieutenant d’un ancien Premier ministre et qu’il est l’un des plus proches conseillers de l’occupant actuel de Matignon. Jouer ainsi sur le mélange de fiction et de réalité me semble alors un artifice incongru et maladroit.

Cet étant dit, le livre se lit vite, très bien et est passionnant du début à la fin.

J’ai notamment adoré les courts chapitres mettant en scène des maîtres d’hôtel successifs de l’hôtel de Matignon à des moments clefs de l’Histoire de France et de l’hôtel de Matignon lui-même : l’époque où il abritait l’ambassade de l’Empire austro-hongrois à la fin du XIX° siècle, l’installation de la Présidence du Conseil, alors nomade, dans les années 1930, le chassé-croisé en 1944 avec le départ précipité de Pierre Laval (“la fuite de la rue de Varenne”) et l’arrivée du gouvernement provisoire, et l’atmosphère de fin d’une époque avant la victoire de la gauche en 1981.

J’ai apprécié également l’évocation de Michel Rocard, Premier ministre en exercice lorsque le narrateur a pris ses fonctions de maître d’hôtel à Matignon et dont il se souvient avec émotion trente ans plus tard.

Le reste se compose des chapitres racontés par Claude, le fameux maître d’hôtel du titre, qui nous livre les coulisses de Matignon et évoque, avec une certaine liberté de parole mais toujours avec un respect perceptible, ses occupants successifs et leurs habitudes. Le roman propose également quelques chapitres où s’exprime Thomas, jeune conseiller fictif d’Edouard Philippe qui nous sert de porte d’entrée dans les coulisses plus politiques de Matignon.

Le livre est très plaisant. En tant que roman, de récit de fiction, ça ne casse pas trois pattes à un canard, mais pour l’amoureux à la fois de politique et d’histoire, c’est une mine incroyable d’informations et d’anecdotes.


Le maître d’hôtel de Matignon, Gilles Boyer

Note : ★★★★☆

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About Zéro Janvier

Blogueur. Lecteur obsessionnel, sériephile assidu, cinéphile occasionnel, amateur de comics. Citoyen engagé.