Livres & Romans

L’invitation

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Je rattrape mon retard dans mes lectures en service de presse, avec un nouveau roman reçu gracieusement en version numérique (Kindle) par l’intermédiaire de la plateforme NetGalley.fr. Fait rare pour moi depuis plusieurs années, il s’agit d’une traduction en français, sortie au mois de mars de cette année, d’un livre publié à l’origine en langue anglaise en 2017. L’invitation (The Party en VO) est un roman de la journaliste et écrivaine britannique Elizabeth Day, que j’ai découverte à cette occasion.

Le résumé m’avait tout de suite donné envie de lire ce roman, quand je l’avais découvert dans le catalogue de NetGalley :

Martin Gilmour ne s’est jamais vraiment senti à sa place. Mais en réussissant à décrocher une bourse pour la prestigieuse Burtonbury school, ce fils unique d’une mère célibataire sans le sou s’est vu ouvrir un monde auquel il n’aurait même jamais oser rêver : celui de l’aristocratie britannique. Un monde clos, exclusif, sur lequel règne le très charismatique, populaire et séduisant Ben Fitzpatrick.

Contre toute attente, entre l’héritier d’une dynastie et le working class héros va se nouer une forte amitié. Amitié qui va perdurer, quand Ben sera pressenti pour une haute fonction politique et que Martin se sera fait un nom en tant que critique d’art. Quand le premier épousera la très parfaite Serena et que Martin se mettra en ménage avec la très discrète Lucy.

Ce soir, dans la somptueuse demeure familiale, Ben fête ses quarante ans. Tout le gratin est présent. Martin aussi.

Le lendemain, Lucy est internée, Serena est à l’hôpital, Ben est à son chevet. Et Martin répond aux questions de policiers bien déterminés à comprendre : que s’est-il passé durant cette party ? Comment cette amitié a-t-elle subitement volé en éclats ? Pourquoi un tel déchaînement de violence ? Le vers était-il dans le fruit dès le départ ?

Nous entrons dans un récit que je suis tenté de situer entre le thriller classique et le drame sociologique. Tout tourne en effet autour de la relation entre Martin, issu d’un milieu modeste, et Ben, héritier d’une famille riche et puissante en Grande-Bretagne. Quand Martin rencontre Ben à l’école, il va tout faire pour se rapprocher de lui et devenir son meilleur ami. Leur relation va alors s’étendre sur vingt ans.

Comment Ben et moi sommes-nous devenus amis ? J’aimerais beaucoup vous raconter que c’était la rencontre naturelle de deux âmes soeurs, l’épanouissement organique de deux esprits jumeaux. Mais, en vérité, j’ai fait ce qu’il fallait pour le conquérir, comme s’il s’agissait d’une campagne militaire. Je me fixais des objectifs précis, et chaque petite victoire représentait une étape supplémentaire vers mon triomphe final.

Le roman suit plusieurs lignes narratives. D’un côté, nous assistons à l’interrogatoire de Martin par la police, suite à un événement dont on ignore la nature au début du roman mais qui s’est déroulé lors d’une grande soirée organisée par Ben pour son quarantième anniversaire. C’est à travers cet interrogatoire que Martin raconte aux policiers, et au lecteur par ce truchement, la soirée en question. Nous pouvons également découvrir les pensées de Lucy, l’épouse de Martin, internée dans un centre psychiatrique après la fameuse soirée anniversaire. Enfin, Martin se remémore ses années d’adolescent et de jeune adulte aux côtés de Martin, à l’école puis à l’université.

J’ai trouvé ce récit palpitant et très bien construit. On sent la patte d’un auteur qui sait écrire des thrillers, avec une structure narrative qui permet de ménager le suspense tout en captivant le lecteur avec des révélations cadencées.

J’avais sous-estimé le pouvoir de séduction des Fitzmaurice. Être près de gens comme eux – riches, privilégiés, beaux, égoïstes – n’est pas bon pour l’âme. Ils ne s’intéressent qu’à eux tout en n’ayant que le mot « générosité » à la bouche. Ils se fichent des autres. Non par méchanceté, mais simplement par manque d’imagination. Ils ne savent pas comment nous vivons. Mais les plus impressionnables parmi nous – les inadaptés, les solitaires, les aigris et les vulnérables – se font emporter par leurs courants d’or, comme des nageurs trop faibles pour résister à la marée. Nous voudrions être leur place et, en même temps, nous les détestons.

Au-delà du thriller, c’est aussi un portrait virulent de la société britannique, avec le fossé entre les puissants et les autres. Aucun des personnages n’est vraiment sympathique : Martin est tourmenté, manipulateur, inquiétant, presque psychopathe ; Ben est charmeur mais semble vide au-delà de son apparence ; Serena est froide et sans coeur ; Lucy est pâlotte, sans trait distinctif. Difficile de s’attacher véritablement à eux, mais je l’ai ai pourtant suivi avec beaucoup d’intérêt, ce qui est la marque d’un récit très bien écrit.

J’ai passé un très bon moment de lecture avec ce roman, d’autant que la traduction en français de Maxime Berrée ne m’a pas gêné plus que cela. Je vous le conseille si vous voulez lire un thriller captivant et intelligent.


L’invitation, Elizabeth Day

Note : ★★★★☆


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Instants précieux

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J’ai l’impression d’alterner le bon et le moins bon en ce moment avec mes lectures en service de presse. Cette fois encore, je viens de terminer un livre dont j’ai reçu un exemplaire numérique par l’intermédiaire de la plateforme NetGalley.fr.

Je ne savais pas exactement quoi attendre de ce roman, dont le résumé m’avait laissé entrevoir quelques promesses :

« Je suis le dromadaire qui passe, d’une lucidité active, ironique et curieux, l’humour est ma carapace, l’étonnement ma joie, je traverse la vie en éternel locataire, grain de sable sans illusions. »

Intenses ou légers, sombres ou joyeux, les instants précieux sont le sel d’une vie.

Christian Blanckaert prend un verre d’eau fraîche avec sa fille sur une terrasse ombragée. Il passe une journée seul dans un jardin japonais. Il se souvient de ses conversations avec François Mitterrand quand il avait dix-huit ans. Sa jeunesse était solitaire. Son meilleur ami meurt à l’hôpital. Bernard Cazeneuve l’a emmené en Chine. Jean-Louis Dumas l’a épaté. Un temple au Cambodge est une porte ouverte sur son imaginaire. Raymond Barre aimait partager des plats canailles en parlant politique avec lui. Pierre Bergé l’a étonné. Il n’a presque jamais vu son père. En classe de troisième, un professeur de français a changé sa vision de l’existence. Il est maire de son village, c’est une dette d’enfance.

L’auteur, Christian Blanckaert, est un homme d’affaires, tour à tour dirigeant de Bricorama, Thomson, Hermès et plus récemment Petit Bateau. Il a beaucoup travaillé dans le secteur du luxe, il a notamment dirigé le Comité Colbert, une association de promotion du luxe français partout dans le monde. Il a également été maire d’un petit village normand pendant plus de trente ans. C’est cette expérience qu’il tente de nous raconter dans ce livre autobiographique, à travers des instantanées de voyages, de rencontres, et de réflexions à vélo, une pratique sportive qu’il a découverte tardivement.

Grand dîner au palais du Peuple, je suis placé en face de Bernard Cazeneuve, mais à cinquante mètres de lui car la table est immense, nous sommes soixante autour de deux Premiers Ministres.

Le dîner commence, musique, fanfare, soudain, je reçois un SMS : « passe-moi le pain ». Il est comme cela, Cazeneuve, toujours prêt à rire, toujours ce mélange entre le sérieux, l’élégance et la dérision.

L’auteur raconte qu’il déjeunait deux fois par an avec Raymond Barre, glisse innocemment qu’il est ami avec Laurent Fabius depuis leur scolarité commune. A l’âge de dix-nuits, il déjeune avec Français Mitterand avec lequel il restera proche, et affirme avoir présenté Jacques Attali au futur Président de la République. A dix-neuf ans, étudiant à Science-Po, il se fait financer un voyage au Cambodge par Matignon et le Ministère de l’Education Nationale, grâce au soutien de son maître de conférence. Plus tard, au tout début des années 1990, désormais à la tête du Comité Colbert, il rencontre par hasard Ronald Reagan dans l’ascenseur d’un hôtel à Tokyo et prend un verre le soir même avec les époux Reagan, devisant sur l’industrie française du luxe et son séjour de quelques mois en Californie lorsqu’il était étudiant.

C’est un drôle de roman, qui peut amuser comme agacer. Il y beaucoup de name-dropping, comme si l’auteur ne pouvait s’empêcher de citer à chaque chapitre le nom d’une personnalité dont il a été proche ou qu’il a au moins pu approcher. Cela donne l’impression d’un auteur sûr de sa propre importance, mais qui n’a finalement pas grand chose à raconter. Au-delà du défilé des noms des grands de ce monde et de quelques anecdotes sympathiques, le roman est assez vide et sans grand intérêt.

Mendès France, je ne le connais pas. Je l’avais aperçu au mariage de Nathalie de Fleurieu et de Jérôme Duhamel, mon vieux pote.

Finalement, c’est involontairement un portrait fascinant et accablant de cette fameuse « France d’en haut », de ceux qui réussissent et dont la réussite entraîne la réussite, de ceux dont le « réseau » ouvre toutes les portes, y compris semble-t-il celles de l’édition …

Je suis peut-être un peu dur avec ce roman, qui a l’avantage d’être correctement écrit, avec un style agréable à lire. Cependant, l’agacement a fini par prendre le dessus face à cet exposé à la limite de l’indécence.


Instants précieux, Christian Blanckaert

Note : ★★☆☆☆


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La quatrième dimension

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Je poursuis mes lectures en service de presse avec La quatrième dimension, roman de l’écrivaine chilienne Nona Fernández, publié en langue espagnole en 2016 et traduit en français par Anne Plantagenet pour une publication cette année par Stock.

Le résumé m’avait attiré :

« Son visage en couverture d’un de ces magazines, et la photo barrée d’un titre en lettres blanches : j’ai torturé. »
Le 27 août 1984, Andrés Antonio Valenzuela Morales, agent du renseignement des Forces Armées Chiliennes livre à une journaliste des aveux glaçants sur l’enlèvement, la torture et l’assassinat de milliers de personnes disparues. Son témoignage marque profondément Nona Fernández, alors âgée de treize ans. Des années plus tard, au moment où le Chili prône la réconciliation nationale et le droit à l’oubli, elle décide d’écrire son histoire.

J’avais sollicité un exemplaire de ce livre sur la plateforme NetGalley.fr et l’éditeur avait répondu favorablement à ma demande. Je dois tout de même préciser que la version numérique que j’ai reçue pour Kindle n’est absolument pas mise en page : ni sauts de page, ni gestion des notes de bas de page, ce qui n’a pas rendu ma lecture très confortable.

La narratrice de ce roman enquête sur Andrés Antonio Valenzuela Morales, un ancien tortionnaire repenti au service de la dictature militaire de Pinochet au Chili. En 1984, il a livré un témoignage à un journal chilien sur les disparitions forcées des opposants au régime, avant de s’exiler en France. Dans le livre, Nona Fernández s’interroge sur les motivations de cet homme tout en nous livrant des récits de vies – et de morts – pendant la dictature chilienne.

Pourquoi écrire sur vous ? Pourquoi ressusciter une histoire vieille de plus de quarante ans ? Pourquoi parler encore de couteaux, de grils électriques et de rats ? De disparitions forcées de personnes ? D’un homme qui a participé à tout ça et qui, à un moment, a décidé qu’il n’en pouvait plus ? Comment décide-t-on qu’on n’en peut plus ? Quelle est la limite pour prendre cette décision ? Existe-t-il une limite ? Avons-nous tous la même ? Comment aurais-je réagi, moi, si à dix-huit ans, comme vous, j’avais fait mon service militaire obligatoire et si mon supérieur m’avait ordonné de surveiller un groupe de prisonniers politiques ? Aurais-je obéi ? Me serais-je enfuie ? Aurais-je compris que ce serait le début de la fin ? Qu’aurait fait mon conjoint ? Et mon père ? Que ferait mon fils dans cette situation ?

Ce n’est pas un contexte que je connais très bien, hormis quelques noms célèbres, comme Salvador Allende, le président socialiste mort lors du coup d’Etat, et évidemment le général Pinochet, dictateur sanguinaire dont nous avons suivi l’arrestation et le procès à Londres puis sa libération pour raisons de santé, avant qu’il ne se lève outrageusement de son fauteuil roulant à peine descendu de l’avion qui le ramenait au Chili. C’est toutefois un cadre et une période qui m’intéressent car ils permettent de s’interroger sur les limites de l’humain.

Le choix du sujet de ce roman n’est pas anodin : en décidant d’enquêter sur un tortionnaire repenti, Nona Fernández nous présente deux faces de la même pièce : la descente aux enfers d’un homme d’abord loyal, puis sa révolte et son exil. On s’interroge ainsi sur les choix que nous aurions pu faire en étant confronté aux mêmes situations.

Je ne veux pas que mes enfants sachent ce que j’ai été, dit-il. Je vais retourner à mon travail et payer pour ce que j’ai fait. Je me fiche s’ils me tuent.

Ce qui m’a manqué dans ce roman par contre, c’est un récit plus prenant et un style plus vif. Je ne sais pas si c’est la fatigue ou tout simplement l’ennui, mais j’ai parfois piqué du nez en lisant certaines pages, ce qui n’est pas très bon signe. J’aurais aimé être totalement passionné par ce récit, mais ce n’était pas le cas. Le sujet me parait tellement intéressant et important que j’en sors déçu, j’aurais voulu être totalement emporté.


La quatrième dimension, Nona Fernández

Note : ★★★☆☆


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Toni

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Troisième lecture consécutive d’un roman édité par Stock et dont j’ai reçu gracieusement un exemplaire numérique grâce la plateforme NetGalley.fr. Malheureusement, toutes les lectures en service de presse ne sont pas nécessairement des réussites. Je dois le dire tout de suite : ce roman m’a déçu.

Je ne sais pas dire ce que j’en attendais exactement, même après avoir lu le résumé de l’éditeur :

« J’ai eu envie d’écrire Toni parce qu’aussi vite qu’un météore, il est venu, puis reparti de notre vie. Il me fallait coucher par écrit ces quelques souvenirs qui me restaient de lui afin de les graver, qu’ils ne s’envolent pas comme lui s’est envolé, à jamais. » De Hambourg à Berlin, Toni nous plonge dans l’insouciance de la jeunesse et des nuits magnétiques rythmées par les fêtes clandestines.

Le narrateur est un jeune allemand prénommé Ezra qui va nous raconter les années de sa jeunesse qu’il va partager avec son cousin Anton, surnommé Toni. Toni est un garçon rêveur, qui aime imaginer des jeux et des histoires lors de ses séjours estivaux dans la maison de ses grand-parents. La mort de sa mère alors qu’il a quatorze ans va le rapprocher d’Ezra, avec qui il va d’abord vivre à Hambourg chez les parents de son cousin, puis à Berlin où ils vont s’installer pour leurs études.

A Berlin, un autre monde s’ouvre à eux. Toni et Ezra découvrent un ancien hôtel et décident de le rénover et de le transformer en lieu de fête avec un groupe d’amis et de colocataires. C’est le début d’un court âge d’or pour les deux cousins, une ère éphémère de musique, de danse, de joie, de plaisir, d’amitié et d’amour. Comme tous les âges d’or, ils finissent par s’effondrer. Les amis s’éloignent, les crises se succèdent, le lieu de fête devient une prison de tristesse.

Je raconte tout cela mais j’aurais presque pu le faire après avoir lu le premier tiers du livre. Une fois les deux cousins installés à Berlin, tout s’enchaine sans surprise où tout est écrit d’avance. J’aime être surpris dans un récit et ce n’est pas le cas ici. En tournant la dernière page, je ne pouvais que me dire : « d’accord, et alors ? »

Le style est bon sans être vraiment remarquable. J’ai notamment été gêné par quelques pages très denses, où les phrases s’enchainent sans respiration. C’est sans doute voulu pour représenter le rythme infernal de la vie du groupe d’amis berlinois, la cadence ininterrompue de leurs activités nocturnes, mais j’ai eu du mal à m’y faire.

Arrête de t’occuper de moi ! Je ne te concerne pas ! Occupe-toi de toi, de ce que tu veux, fais ton chemin. J’ai l’impression, tu vois, et je n’en peux plus d’ailleurs, ça me tue, j’ai l’impression que tu me rentres dans le crâne, le cerveau, m’envahis, que tu y mets tes pieds et essaies de t’y faire une place ! Eh bien, c’est plein, ma tête, mon cerveau, c’est la merde là-dedans, c’est bondé, blindé, il n’y a aucune place pour toi, d’accord ? […]

Arrête de croire que tu connais mieux que moi mes pensées, mes humeurs, mes envies… C’est mon cerveau, et j’y suis coincé, d’ailleurs, et c’est la merde, et tu n’y entreras pas, et je n’en sortirai pas, j’y suis coincé, coincé, et rien.

Comme je l’ai dit, la conclusion est sans surprise, le récit m’a globalement déçu. Je ne peux pas dire que c’est un mauvais roman, mais je n’ai pas été emballé, ni embarqué par les personnages et leurs aventures.


Toni, Line Papin

Note : ★★☆☆☆


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Autoportrait à la guillotine

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J’enchaine des lectures en service de presse en ce moment, autant par plaisir que par souhait de tenir mes engagements auprès des auteurs ou des éditeurs qui ont accepté de me faire confiance. Cette fois encore, il s’agit d’un livre reçu gracieusement en version numérique par l’intermédiaire de la plateforme NetGalley.fr que j’apprends à redécouvrir avec joie.

C’est au tour de Christophe Bigot et de son roman Autoportrait à la guillotine de mettre la tête sur le billot, si je peux me permettre l’expression. Le résumé m’avait intrigué :

« Longtemps, j’ai cru que j’avais été guillotiné dans une vie antérieure. Cet aveu a toutes les allures d’une énormité, je sais. Tout ce que je puis dire à ma décharge est que ma croyance est révolue – quoiqu’elle fasse encore partie de moi. Il y a quinze ans, souffrant de problèmes de dos, j’ai consulté sur le conseil d’une amie un masseur versé en sophrologie. Tout en me pétrissant les lombaires, il m’a questionné sur mon passé. Avec une certaine réticence, j’ai évoqué cette croyance déjà ancienne. Lui a pris la chose très au sérieux. Aussi sec, il m’a parlé d’une patiente qui ressentait des douleurs aiguës entre les omoplates. Elles s’expliquaient, à l’en croire, par des coups de poignard reçus au xve siècle, alors que la dame était assaillie par des Ottomans en plein marché. J’ai trouvé ça exotique. Poétique, presque. En même temps, je me suis retenu de rire. Quand il est question de moi, hélas, je suis incapable de la même légèreté. »

Comment guérir l’obsession d’une vie ? A la créativité instinctive de l’enfance répondent les armes de l’âge adulte : l’humour et la volonté de comprendre. Entre les deux, l’amour maternel, indéfectible.

Si le résumé m’avait intrigué, je ne savais pas à quoi m’attendre, d’autant que les premières critiques que j’avais lues sur Goodreads par exemple n’étaient guère flatteuses. Comme souvent dans ce genre de cas, ça passe ou ça casse. Je ne vais pas laisser le suspense s’installer plus longtemps : j’ai aimé ce roman.

Dans ce roman autobiographique, l’auteur nous raconte son obsession pour la guillotine, qui l’a traumatisé dès son plus jeune âge. Enfant et jeune adolescent, il se passionne pour la Révolution Française et ses grandes figures, en particulier Camille Desmoulins auquel il consacrera plus tard son premier roman. Plus tard, découvrant que la guillotine n’a pas été reléguée aux oubliettes à la fin de la Révolution et qu’elle a au contraire servi d’instrument de mort jusqu’à peu de temps après sa naissance, l’adolescent s’intéresse de près à la peine de mort et à son abolition. Cette double passion pour la Révolution et pour l’abolition de la peine de mort va forger sa sensibilité politique.

J’en veux à la génération de mes parents, de mes grands-parents, dont l’inertie en la matière m’indigne : comment cent cinquante ans peuvent-ils séparer Le Dernier Jour d’un Condamné de la loi Badinter ?

Mon obsession n’a pas seulement accouché d’une vocation d’écrivain. Elle m’a offert, après bien des détours, une conscience politique.

En fil rouge, la guillotine reste pour lui le symbole de ses interrogations et ses angoisses vis-à-vis de la mort. A travers ce récit, Christophe Bigot nous décrit également son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte, des années 1970 à 2000, et ses relations avec ses parents. C’est le volet plus intimiste de ce roman, où la mort plane jusqu’à ce qu’elle touche la mère du narrateur-auteur, décès maternel qui coïncide semble-t-il l’écriture du roman.

Je contemple, avec les yeux si bienveillants de ma mère, l’enfant de six ans, de dix ans, de treize ans que j’ai été. J’ai envie de le prendre dans mes bras, cet enfant, de lui dire de ne pas avoir peur. Mais je vois bien que c’est lui qui me regarde, de l’autre rive du fleuve, et qui me rassure. Lui qui est tellement plus fort que moi, parce qu’il a porté tout ce poids sur des épaules tellement plus frêles. C’est lui qui me dit de ne pas avoir peur, ni de vivre ni de mourir. Je crains hélas de n’en avoir jamais fini, avec la peur comme avec le chagrin. Mais je lui promets d’essayer.

Autoportrait à la guillotine porte bien son titre. C’est un roman à la fois intimiste et historique, un mélange des genres que j’apprécie quand comme ici il sait passer de l’un à l’autre avec talent et délicatesse. Le lien entre l’histoire personnelle et la grande Histoire est joliment amené dans le texte de Christophe Bigot. Cette lecture a été très plaisante : pour preuve, il ne m’a fallu que deux jours à peine pour lire les 225 pages de ce roman.


Autoportrait à la guillotine, Christophe Bigot

Note : ★★★★☆


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La désertion

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Contrairement à Tout le pouvoir aux soviets que je venais de terminer, écrit par un auteur, Patrick Besson, dont j’avais déjà entendu parler même si je ne l’avais jamais lu, l’auteur (auteure ? actrice ?) de La désertion m’était totalement inconnue. J’ai découvert ce roman dans le catalogue de la plateforme NetGalley.fr par l’intermédiaire de laquelle l’éditeur a accepté de m’envoyer gracieusement un exemplaire numérique de ce livre en « service de presse ».

Le résumé de l’éditeur m’avait suffisamment intrigué pour me donner envie de découvrir ce roman :

« Le premier jour d’absence il était descendu à l’heure du déjeuner pour l’attendre dans le parc, caché derrière l’arbre d’où il observait la sortie de ses subordonnés. Il avait ensuite vérifié les registres de la badgeuse. Aucune trace d’elle. »

Un jour, Eva Silber disparaît volontairement. Pourquoi a-telle abandonné son métier, ses amis, son compagnon, sans aucune explication ? Tandis que, tour à tour, ses proches se souviennent, le fait divers glisse vers un récit inquiétant, un roman-enquête imprévisible à la recherche de la disparue.

La disparition soudaine d’Eva est le point de départ et le coeur du récit. Celui-ci est composé de quatre parties successives, dans lesquelles nous découvrons un narrateur différent :

  • Franck, le directeur pervers, voyeur et harceleur d’Eva
  • Marie-Claude, la collègue bienveillante et conventionnelle d’Eva
  • Paul, l’étrange ami-amant avec qui Eva avait une relation avant sa disparition
  • Eva, elle-même, pour conclure

Ces gens défilaient dans son bureau armés d’une sorte de servilité qu’il n’avait connue qu’à l’école. Elle obéissait à la règle informulée stipulant qu’on devait, toujours, et avec férocité, taper sur le plus faible pour ne pas paraître faible soi-même.

J’ai bien aimé cette construction chorale où chaque personnage nous fait partager sa vision d’Eva, de sa vie, et ses relations aux autres, et de sa disparition. A l’image d’un puzzle que l’on reconstitue pièce par pièce, chacun des points de vue apporte une lumière nouvelle sur Eva, un personnage difficile à cerner, que ce soit avant ou après sa « désertion », pour reprendre le terme choisi pour le titre du livre. Il faut attendre le récit d’Eva elle-même pour mieux comprendre ce qu’il lui est arrivé et la cause de sa disparition du jour au lendemain.

Ne lui restait que sa mémoire et, pire, ses sentiments, soit la part de lui-même la plus éloignée de lui, celle qu’il mettait au pas depuis toujours pour exécuter son plan – réussite sociale, normalité, accomplissement, utilisé. Fin de la honte de soi.

A travers le destin singulier d’Eva, le roman dresse un panorama triste mais sans doute réaliste de notre société. Emmanuelle Lambert nous décrit un monde du travail déshumanisé, où le processus est roi, où tout est affaire de statistiques, d’indicateurs, où le rôle des managers se résume à une autorité basée sur la surveillance permanente, la recherche de fautes et de coupables. Dans son roman, les relations sociales – faute de pouvoir être qualifiées de relations humaines – sont figées dans des conventions hypocrites où le savoir-vivre et les apparences prennent le pas sur l’honnêteté ; les amitiés sont superficielles, éphémères, fragiles, elles ne tiennent pas le coup face au poids des blessures qu’on refuse de voir.

Je n’ai jamais compris pourquoi les gens me renvoyaient tous que j’étais étrange, mais j’ai fini par m’y faire. Il ne faut pas du tout exclure que j’aie cru, un temps, être malade parce que les gens le croyaient pour moi, cela avait du sens après tout ils n’avaient jamais repéré que les choses que je leur livrais. Lorsque tout le monde vous voit comme malade, vous avez besoin d’un peu de temps pour changer la focale.

Au fil du roman, j’ai appris à apprécier la personnalité d’Eva, qu’on découvre progressivement au fil des pages. Elle apparait comme une personne déroutante, décalée, dérangée peut-être, mais c’est peut-être le personnage le plus humain du roman. Ses failles sont compréhensibles et on excuse aisément ses difficultés à y faire face, dans une société cruelle où l’humain doit rester anecdotique. On assiste, impuissant, à sa chute, qu’on voudrait éviter, qu’on voudrait lui épargner, car on s’attache à elle.

A quel moment ? Quand a-t-elle commencé à chuter dans le désintérêt, dans le dégoût des autres, de la vie, des choses qu’on fait, qu’on aime ? Elle ne pouvait répondre. Pour cela, il lui aurait fallu immobiliser ce moment le plus ténu, ce, ces moments où, d’un coup, tout dissone, rien ne va, rien ne coule, où l’esprit se désintéresse de lui-même, de sa vie, de son corps. Pour cela, il lui aurait fallu être capable d’arrêter le temps pour le contempler.

La désertion est un roman court (160 pages), troublant mais prenant, que j’ai lu avec plaisir et intérêt. Le style est simple mais plaisant. Il y a quelques passages très finement écrits et pleins de sens ; je me suis permis d’en citer quelques uns ici. Au-delà de l’enquête sur la disparition d’Eva, qui sert de fil rouge au récit, c’est aussi un livre qui fait réfléchir, et c’est toujours bon signe en littérature.

« Pour un être sensible, la pitié, souvent, est souffrance »

Herman Melville, dans « Bartleby le scribe », cité en exergue du roman


La désertion, Emmanuelle Lambert

Note : ★★★★☆


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Tout le pouvoir aux soviets

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Tout le pouvoir aux soviets est le premier roman que je lis de Patrick Besson, un auteur dont j’avais déjà entendu parler mais que je n’avais pas encore eu l’occasion de lire. Il ne doit évidemment pas être confondu avec son semi-homonyme Philippe Besson, mon romancier préféré dont j’ai déjà très souvent parlé ici. J’ai eu l’occasion de découvrir cet auteur et ce roman grâce à la plate-forme NetGalley.fr, sur laquelle j’ai sollicité et reçu la version Kindle du livre en service de presse après avoir été attiré par le synopsis :

Marc Martouret, jeune banquier né d’une mère russe antisoviétique et d’un père communiste français, porte en lui ces deux personnes énigmatiques dont on découvrira les secrets tout au long du roman qui nous emmène du Paris de Lénine en 1908 au Moscou de Poutine en 2015, ainsi que dans l’URSS de Brejnev pour le cinquantième anniversaire d’octobre 17. L’épopée révolutionnaire, ses héros et ses martyrs, ses exploits et ses crimes, ses nombreuses ambiguïtés, sont ressuscités au fil des pages. Trois histoires d’amour se croiseront et seule la plus improbable d’entre elles réussira.

Tout le pouvoir aux soviets est aussi une réflexion, chère à l’auteur, sur les rapports entre le pouvoir politique quel qu’il soit et la littérature. Le titre est de Lénine et on doit la construction aux célèbres poupées russes.

Le roman est construit comme un récit à tiroirs avec trois lignes temporelles qui s’emboitent l’une dans l’autre à l’image de poupées russes, comme l’indique très justement l’éditeur dans son résumé.

A l’époque contemporaine, Marc, un banquier français, séjourne à Moscou pour affaires et y rencontre Tania, une restauratrice sibérienne. De retour à Paris, il parle de cette rencontre avec son père René, qui raconte à son tour son séjour en URSS en 1967 lorsqu’il faisait partie de la délégation du Parti Communiste Français invité pour les célébrations du cinquantenaire de la Révolution d’Octobre. Lors de cette visite au coeur du régime soviétique, René fait la connaissance d’un apparatchick russe, ancien écrivain désormais à la tête d’une institution politico-littéraire à la solde du pouvoir. Celui-ci lui relate alors, dans un troisième récit, ses années à Paris au début du siècle aux côtés de Lénine puis les grandes étapes de la vie du père de la Révolution bolchevik en Russie.

La narration n’est pas linéaire, puisqu’on alterne entre les trois récits à trois époques différentes : le séjour de Marc à Moscou en 2017, celui de son père René en 1967, et les années 1908 à 1924 de Lénine sous le regard d’un écrivain raté. J’ai bien aimé cette construction, qui transforme le roman en simili-enquête sur le passé des personnages et permet de dresser des parallèles intéressants entre les époques évoquées.

– Le monde communiste est petit.

– De plus en plus petit, soupire l’adhérent du PCF (depuis 1963).

Le roman aborde plusieurs thèmes à la fois, et le fait plutôt bien dans ce récit à plusieurs voix.

D’abord, il interroge sur la parentalité et l’héritage, à travers le personnage de Marc, banquier d’affaires, fils d’un Français militant communiste convaincu et d’une Russe farouchement anti-soviétique. Tout semble opposé le père et le fils ; l’un est toujours attaché à l’idéal communiste, alors que l’autre a totalement embrassé le capitalisme en choisissant de la finance son métier, poussant le trait jusqu’à travailler avec des oligarques dans la Russie de Poutine.

– Je ne lis par les romans.

– Pourquoi ?

– Je suis banquier.

Dans une moindre mesure, c’est un livre qui nous parle des relations franco-russes, avec cet exil de Lénine à Paris au début du siècle, l’emprunt russe non remboursé que la bourgeoisie française n’a jamais pardonné, l’accueil des Russes blancs après 1917, et bien sûr les liens entre le PCF et le parti-frère (ou plutôt père, ou maître) en URSS.

Être communiste en France, ce n’est pas comme être communiste en URSS.

C’est un argument de mon père, toujours accueilli par ma mère ex-soviétique avec le même grincement de mots : « C’est pire parce qu’en URSS, ils ont une excuse : ils n’ont pas le choix. »

Patrick Besson évoque également à plusieurs reprises les liens entre littérature et pouvoir, à travers plusieurs figures d’écrivains proches du Parti ou au contraire hostiles au régime et victimes de sa censure, ou pire. J’ai également noté quelques réflexions attribuées à Lénine ou Staline sur la littérature et l’art en général.

La révolution, c’est le livre. Voilà pourquoi, dans les pays dits libres, on décourage la lecture par diverses distractions obligatoires comme le sport, la télévision ou le spectacle. Les prolétaires n’y trouveront aucune méthode pour se débarrasser de leurs exploiteurs qui, par surcroît, s’enrichissent grâce au post, à la télévision ou au spectacle. Le révolutionnaire est un lecteur, ce qui le sépare de l’élection qui ne lit même pas le programme bidon proposé par son candidat bourgeois.

C’est aussi, bien sûr, une critique acerbe du communisme, et en particulier du régime soviétique et de la complaisance du PCF à son égard. Il y a beaucoup de cynisme de la part des personnages du roman, qui pour la plupart ne croient pas ou ne croient plus au grand idéal marxiste y compris ceux rencontrés en 1967 et qui sont pourtant des bureaucrates bien installés du régime.

A une révolution comme au tournage d’un film, personne ne comprend rien sauf le metteur en scène. Notre metteur en scène, c’était Lénine. Il était bon, c’est-à-dire mauvais. « Comment peut-on faire une révolution sans fusiller ? », c’est de lui. A quoi répond la phrase célèbre de Trotski : « Il est impossible de faire régner la discipline sans révolver. » Selon eux, la Commune a perdu de ne pas avoir assassiné assez de bourgeois.

Je dois dire que je m’attendais à un roman totalement à charge contre le communisme, mais j’ai été agréablement surpris. Bien sûr, l’auteur dénonce le régime totalitaire et liberticide de l’ex-URSS et la complicité du PCF et de ses dirigeants, mais ce n’est pas outrancier comme je le craignais. C’est un regard sans concession sur le communisme réel du XXème siècle, tel qu’il a été vécu en Russie et dans les anciens pays satellites de l’URSS. Ce n’est pas pour autant une ode au capitalisme, dont les travers (de porc ?) sont également dénoncés.

Même si les thèmes abordés sont sérieux, le ton du livre est parfois enjoué, avec un humour efficace, des formules qui tombent juste et un point d’ironie appréciable. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, à la fois plaisant et enrichissant. S’enrichir avec un livre sur le communisme, c’est suffisamment remarquable pour le signaler !


Tout le pouvoir aux soviets, Patrick Besson

Note : ★★★★☆


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