Livres & Romans

An Officer and a Spy

An Officer and a Spy est un roman historique de Robert Harris, un auteur à succès dont j’avais apprécié l’uchronie Fatherland et tout récemment le roman historique Munich. Dans ce roman publié en 2013, il s’attaquait à un épisode bien connu de l’histoire de France : l’affaire Dreyfus.

Paris, 1895: an army officer, Georges Picquart, watches a convicted spy, Alfred Dreyfus, being publicly humiliated in front of a baying crowd.

Dreyfus is exiled for life to Devil’s Island; Picquart is promoted to run the intelligence unit that tracked him down.

But when Picquart discovers that secrets are still being handed over to the Germans, he is drawn into a dangerous labyrinth of deceit and corruption that threatens not just his honour but his life…

Au premier abord, je trouvais étrange de lire un roman sur l’affaire Dreyfus écrit par un écrivain britannique. Même si cette affaire a sans doute eu une portée internationale, notamment en raison de la question de l’espionnage et des agissements de hauts-gradés français pour masquer la vérité, j’avais l’impression – sans doute erronée – que cette affaire appartient à l’histoire de France et donc aux auteurs français. C’était un a priori idiot.

Très vite, on retrouve les codes du roman historique comme Robert Harris sait les écrire : un cadre historique bien décrit, des personnages bien sentis, et une intrigue à suspense écrite avec un certain talent.

Je dois dire que j’avais peu de souvenirs des détails de l’affaire Dreyfus, hormis les faits essentiels dont je me souvenais de mes cours d’Histoire au lycée. J’ai donc redécouvert cette affaire avec ce roman, avec le bémol que je ne suis pas capable de distinguer ce qui appartient à la vérité historique de ce qui découle de la liberté prise par l’auteur dans l’écriture de ce qui reste un roman.

Malgré tout, j’ai beaucoup aimé ce livre, qui représente vraiment l’archétype du roman historique réussi. Finalement, mon apriori était bien idiot, et je dois même dire que c’est presque un honneur de voir qu’un maître de la fiction historique comme Robert Harris s’est attaqué à un événement si emblématique de notre Histoire de France, au tournant des XIX° et XX° siècle.


An Officer and a Spy, Robert Harris

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Orphelins 88

Orphelins 88 est le dernier roman en date de Sarah Cohen-Scali, une auteur(e?) que j’avais découvert avec son grand succès Max paru en 2012. Dans ce nouveau roman publié en septembre dernier, elle reprend un cadre historique passionnant qui avait déjà fait la particularité et le succès de Max. Après avoir suivi l’enfance d’un enfant conçu dans le cadre du programme Lebensborn, l’auteur nous parle cette fois d’un garçon enlevé à ses parents pour être éduqué comme un « parfait petit aryen » dans le cadre du même programme.

Munich, juillet 1945. Un garçon erre parmi les décombres…

Qui est-il ? Quel âge a-t-il ? D’où vient-il ? Il n’en sait rien. Il a oublié jusqu’à son nom. Les Alliés le baptisent  » Josh  » et l’envoient dans un orphelinat où Ida, directrice dévouée, et Wally, jeune soldat noir américain en butte au racisme de ses supérieurs, vont l’aider à lever le voile de son amnésie.

Dans une Europe libérée mais toujours à feu et à sang, Josh et les nombreux autres orphelins de la guerre devront panser leurs blessures tout en empruntant le douloureux chemin des migrants. Si ces adolescents sont des survivants, ils sont avant tout vivants, animés d’un espoir farouche et d’une intense rage de vivre.

Un roman saisissant qui éclaire un pan méconnu de l’après- Seconde Guerre mondiale et les drames liés au programme eugéniste des nazis, le Lebensborn.

Le personnage principal, renommé Josh car il ne souvient pas de sa véritable identité, est plutôt sympathique, parfois touchant et souvent drôle. Il m’a parfois semblé un peu mature pour son âge (estimé entre 11 et 12 ans par le médecin qui l’examine au début du roman) mais c’est peut-être après tout un effet crédible de ce qu’il a vécu pendant la guerre. Les personnages secondaires m’ont peut-être moins intéressé, sans que cela me gêne outre mesure.

Après avoir lu un bon quart du roman, je le trouvais passionnant et agréable à lire, mais j’avais un peu peur pour la suite, dans le sens où je me demandais ce qu’il restait à raconter et quelles surprises l’auteur nous réservait. Mon pressentiment s’est en partie réalisé car si le récit est prenant, il arrive un moment où il tourne en rond. Bizarrement, il reste rythmé et intéressant, c’est assez difficile à expliquer. C’est peut-être un effet narratif volontaire pour montrer l’éternel recommencement de la recherche de son passé et de sa famille par Josh.

L’auteur nous parle évidemment du programme Lebensborn, mais aussi du sort des Juifs dans l’après-guerre, de l’antisémitisme toujours présent chez les allemands, les polonais et les russes, mais aussi – et c’est peut-être plus inattendu – du racisme dans l’armée américaine, à travers le personnage de Wally, le GI noir avec lequel Josh sympathise. A ce propos, j’ai bien aimé la réaction de surprise de Josh quand Wally lui raconte la ségrégation raciale encore fortement ancrée aux Etats-Unis alors que les américains viennent « réapprendre » la démocratie aux allemands après douze ans de nazisme au pouvoir.

Au final, Orphelins 88 est une fiction historique très réussie, bien ficelée, sur un sujet complexe mais passionnant. S’il présente quelques défauts, ce roman est tout de même très agréable à lire et m’a beaucoup plu.


Orphelins 88, Sarah Cohen-Scali

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Idiss

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Robert Badinter est une figure qu’on ne présente plus. Avocat, homme politique, ministre de la Justice après l’élection de François Mitterand en 1981, il restera dans l’Histoire comme celui qui a fait voter l’abolition de la peine de mort en France. Même si sur certains sujets je ne suis pas toujours d’accord avec ses prises de position, c’est un homme pour lequel j’ai toujours éprouvé beaucoup de respect, notamment après avoir lu son excellent livre L’abolition où il racontait son combat contre la peine de mort.

Dans Idiss paru tout récemment, il nous parle de sa grand-mère, qui portait le prénom qui donne son titre au livre :

J’ai écrit ce livre en hommage à ma grand-mère maternelle, Idiss.

Il ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914. Il est simplement le récit d’une destinée singulière à laquelle j’ai souvent rêvé.

Puisse-t-il être aussi, au-delà du temps écoulé, un témoignage d’amour de son petit-fils.

Robert Badinter nous raconte la vie de sa grand-mère, juive originaire de Bessarabie et installée à Paris avec sa famille au début du XX° siècle pour fuir les pogroms de l’Empire tsariste. A travers le récit de cette vie, il nous raconte également l’histoire des juifs en France et en Europe au cours de la première parte du XX° siècle.

Je ne vais pas vous raconter en détail ni la vie d’Idiss, vous la découvrirez en lisant ce livre, ni celle des juifs d’Europe, que vous connaissez déjà. Je vais me contenter de vous proposer quelques extraits du livre qui m’ont marqués, et qui me semblent refléter parfaitement son contenu .

La France y est d’abord perçue comme une terre d’accueil bienveillante avec les juifs immigrés de pays où ils sont persécutés :

L’affaire Dreyfus, qui avait tant agité les esprits, n’avait pas autant ému cette minorité encore étrangère à la France et qui avait trop connu l’antisémitisme virulent du régime tsariste pour s’étonner de celui qui avait mobilisé une partie de la France chrétienne et traditionnaliste. Cependant, en quel pays d’Europe aurait-on vu autant de sommités intellectuelles ou politiques mener le combat pour que justice soit rendue à un juif innocent contre la haute hiérarchie militaire, si respectée des Français4 ? Que la justice l’ait en définitive emporté sur l’antisémitisme était pour eux un gage de sécurité. Et une source de fierté, puisque la cause de Dreyfus était aussi la leur.

Mais, en même temps qu’ils révéraient la République, ils ne pouvaient ignorer les défilés sur les boulevards des manifestants criant « Mort aux juifs », comme dans les provinces de l’Empire tsariste. Des juifs avaient été malmenés et des magasins pillés çà et là, notamment en Algérie française. Mais les juifs immigrés avaient compris à l’épreuve de l’affaire Dreyfus que c’était la République qui était leur protectrice plutôt que la France, fille aînée d’une Église catholique qui avait enseigné à ses fidèles l’exécration du peuple déicide. Ainsi, en politique, les juifs se trouvaient massivement dans le camp des républicains. De toutes les nuances de l’arc-en-ciel politique, mais tous républicains.

Il y a notamment ce très beau passage sur l’école laïque et républicaine :

L’école était séparée de la rue par un mur à mi-hauteur surmonté d’une grille. Un drapeau tricolore flottait au fronton du bâtiment central. La devise républicaine était gravée au-dessus de l’entrée. C’était la République triomphante ouvrant à ses enfants les voies de la connaissance. Ainsi, Chifra-Charlotte fit son entrée à douze ans dans le monde du savoir…

Surtout, ma mère nous parlait de monsieur Martin, le sous-directeur, qui enseignait le français à ces enfants d’immigrés qui n’en connaissaient que quelques mots usuels. M. Martin, à entendre Charlotte, n’était rien de moins qu’un missionnaire de la culture française dépêché dans ces quartiers populaires de Paris où s’entassaient dans des immeubles vétustes les familles d’immigrés.

Ce que voulait M. Martin, instituteur de la République, c’était transformer ces enfants venus d’ailleurs en petits Français comme les autres, auxquels il enseignait les beautés de la langue française, la grandeur de l’histoire de France et les principes de la morale républicaine. Car M. Martin était profondément patriote. Il croyait à la mission civilisatrice de la France, et la devise républicaine était son credo. Il admirait Jaurès, courait à ses réunions, lisait L’Humanité. Il avait foi dans un avenir meilleur où régneraient le socialisme et la paix par l’arbitrage international. Comme il était patriote, il n’oubliait pas l’Alsace-Lorraine que les Allemands nous avaient injustement arrachée. Mais comme il était pacifiste, il pensait que c’était par le droit à l’autodétermination des peuples que les territoires perdus reviendraient un jour à la République française. Dans son métier, M. Martin avait fait sienne la devise de Jaurès : « Aller vers l’idéal en partant du réel ». L’idéal pour lui, c’était dans sa modeste école parisienne de faire reculer l’ignorance et les préjugés, et d’ouvrir ces jeunes esprits au monde de la connaissance et aux beautés de la culture française.

Les années 1930 puis 1940 virent au désastre pour la République et notamment ses « enfants » juifs :

Mon père Simon avait changé. Ses certitudes, les piliers sur lesquels était fondée sa vie, s’étaient effondrés. La débâcle de juin 1940, les troupes françaises en déroute mêlées aux civils fuyant l’invasion, avaient ébranlé sa fierté d’être devenu un citoyen de la « Grande Nation » dont il connaissait si bien l’histoire. La disparition de la République à Vichy avait suscité en lui chagrin et angoisse. Que les Français rejettent la République était pour ce citoyen d’adoption plus qu’un changement de régime : une trahison de son idéal.

Mais ce qu’il ressentait, c’était que le gouvernement de cette France qu’il avait tant aimée le rejetait comme une marâtre haineuse. Cet abandon, cette trahison, l’accablait secrètement. Il avait beau s’efforcer de l’imputer aux seuls nazis, il n’était plus, avec sa famille, qu’un juif au sein d’un État français plus antisémite dans ses lois que la Russie tsariste de son enfance.

Souvent, je me suis interrogé : que pensait-il lorsque, à Drancy, en mars 1943, il montait dans le train qui le conduirait au camp d’extermination de Sobibor, en Pologne ? Arrêté à Lyon par Klaus Barbie, et déporté sur son ordre, c’était aux nazis qu’il devait sa fin atroce, à quarante-huit ans. Mais au camp de Pithiviers ou de Drancy, qui le gardait, sinon des gardes mobiles français ? Tel que je l’ai connu, aimant si profondément la France, a-t-il jusqu’au bout conservé sa foi en elle ? On ne fait pas parler les morts. Mais cette question-là, si cruelle, n’a jamais cessé de me hanter.

En un peu plus de deux cent pages, Robert Badinter nous offre un joli hommage à sa grand-mère disparue mais surtout un récit tragique et malheureusement réaliste de la destinée des juifs d’Europe dans la première moitié du XX° siècle. Idiss restera sans doute pour moi l’une des lectures marquantes de cette année.


Idiss, Robert Badinter

Note : ★★★★★

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Rue du Triomphe

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Grâce à ce service de presse obtenu par l’intermédiaire de NetGalley.fr, j’ai eu l’opportunité de lire ce premier roman de Dov Hoenig, Rue du Triomphe, dont le résumé m’avait semblé très prometteur :

 » Pendant les dimanches d’été au ciel d’azur et aux parfums d’acacia, le spectre de la guerre ne nous empêchait pas de nous lever tard. Une fois que Maria, la domestique du propriétaire Theodorescu, avait aspergé d’eau froide le gravier des allées et l’asphalte des trottoirs brûlants, les portes commençaient à s’ouvrir lentement, invitant les effluves de la terre rafraîchie à l’intérieur des maisons. C’était le signal attendu. Les gens sortaient devant leur seuil, s’installant sur des chaises en paille et des chaises longues, et la cour s’animait comme une foire. Les femmes exposaient leurs bras et leurs épaules au soleil brûlant – les jambes, par décence, jusqu’aux genoux seulement – et les hommes se réunissaient à l’ombre autour de petites tables couvertes de nappes multicolores pour discuter politique ou se taquiner lors d’effervescentes parties de poker. J’étais l’attraction principale de ces débats animés. Dévorant avec passion les quotidiens que mon père rapportait à la maison, j’étais au courant des moindres drames et intrigues de la vie politique roumaine.  »

Rue du Triomphe raconte les rêves et les tourments, les aspirations politiques et les émois amoureux d’un jeune homme grandissant à Bucarest avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Dans ce roman initiatique qui est aussi un face-à-face avec l’Histoire, Dov Hoenig, avec une force d’évocation rare, redonne vie à tout un monde disparu.

Le roman nous raconte d’un jeune garçon juif dans la Roumanie des années 1930 et 1940. En toile de fond, il y a évidemment la montée du régime nazi en Allemagne, l’alliance de la Roumanie avec le Troisième Reich, puis la Seconde Guerre Mondiale et ses conséquences avec le rapprochement de la Roumanie avec l’Union Soviétique. Bernard, le narrateur âgé d’une dizaine d’années au début du récit, suit ces événements avec un mélange de vif intérêt et d’appréhension, le sort des juifs roumains étant en suspens comme dans tous les pays alliés de l’Allemagne hitlérienne.

Depuis mes premières années d’école, j’avais témoigné un intérêt particulier pour l’histoire. J’étais fasciné par la vie et l’œuvre des grands héros du passé et par les vicissitudes des peuples et des nations. Contrairement à l’arithmétique et à la géométrie que j’estimais appartenir à un espace planétaire inanimé et stérile, l’histoire m’offrait tout ce qu’il y a de plus excitant dans l’aventure de l’homme sur terre. Ma passion pour cette matière allait de pair avec mon intérêt pour la politique. Cet intérêt, peu courant pour un garçon de mon âge, était dû en grande partie au fait que durant mon enfance, entre les années 1938 et 1945, j’avais été témoin involontaire d’une série d’événements historiques de grande importance pour le monde autant que pour la Roumanie.

Bernard grandit, passe de jeune garçon à adolescent, alors que son pays se transforme sois l’Occupation allemande. Il sait que l’issue de la guerre, selon qu’elle signe la victoire ou la défaite de l’Allemagne nazie, est une question de survie pour lui et ses proches.

De l’autre côté, un groupe de jeunes soldats allemands, riant à pleine voix, sortaient hésitants d’une pâtisserie, ne sachant pas quelle direction emprunter. Leurs voix, leurs uniformes, leurs insignes, leurs bottes courtes, chics, me mirent en rage. Ah ! Les Boches ! Depuis des mois nous vivions avec eux, parmi eux. Ils étaient les loups, nous étions leur proie. Nos chemins se croisaient maintes fois. Nous ne nous saluions pas, mais nos regards convergeaient. Parfois même nous nous frôlions. Leurs yeux nous scrutaient avec une froide curiosité, leurs narines nous flairaient. Mais ce n’était pas encore l’heure. Ils étaient dressés pour se comporter comme des loups dociles, policés, entraînés à ne pas dévorer leur proie tant que l’ordre ne serait pas donné. Ils se transformeraient en tueurs le temps venu. Pour l’instant, nous vivions en leur compagnie, la compagnie des loups, dans une sorte de paix précaire, dans ce Bucarest devenu incongru et incohérent.

Le jeune homme acquiert une conscience politique, se convertit à la fois au marxisme-léninisme et au sionisme, tentant ainsi une périlleuse fusion entre deux idéologies plutôt éloignées à la base. Il croit à la fois à la lutte des classes et à la création d’un Etat national juif, auquel il veut participer en partant en Palestine. Pendant ce voyage dangereux, il va rencontrer d’autres jeunes hommes qui partagent cet idéal mais qui le confrontent également à d’autres points de vue politiques.

Moi aussi je suis pour un État socialiste. Mais à condition qu’il soit démocratique. La belle révolution socialiste dont tu parles, tu peux voir ce qu’elle a donné en URSS. La tyrannie du tsar a été remplacée par la dictature du prolétariat, le pivot du marxisme-léninisme. Les libertés individuelles ont été étouffées et tout le pouvoir est aux mains d’un seul parti, et pire encore, d’un seul homme : Staline !

Ce livre est un excellent roman initiatique, dans un contexte politique à la fois connu (la Seconde Guerre Mondiale) et méconnu (la Roumanie). L’auteur mêle habilement des histoires de famille et des considérations politiques et historiques. Comme en plus c’est très bien écrit, cela donne un très bon roman, passionnant à lire du début à la fin. Un beau succès pour un premier roman !

Je veux m’enfuir du passé et du présent, de notre maison, de notre cour et de notre rue… Je veux m’enfuir de toi… Je veux m’enfuir des larmes de maman, de la mine abattue de papa, de l’expression de défaite dans ses yeux et de la façon dont tu lui parles, dont tu le regardes. Penses-tu que je ne vois pas comme tu l’observes quand il parle, quand il mange, quand il s’habille ? Pourquoi le regardes-tu comme ça ? Et pourquoi tu ne l’embrasses plus ? C’est toi qui as empoisonné maman avec l’idée qu’il devait se faire examiner la tête. Je veux m’enfuir de tout ça. Et je veux m’enfuir aussi de l’avenir qui m’attend si je reste ici avec vous. C’est de tout ça que je veux m’enfuir !


Rue du Triomphe, Dov Hoenig

Note : ★★★★☆


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Reunion

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J’avais commencé ce roman de Fred Uhlman il y a plus de deux semaines mais mon déménagement m’a beaucoup occupé et j’ai très peu lu pendant ce laps de temps. Je viens de profiter d’une journée de repos pour terminer ce court roman de moins de cent-vingt pages.

Le résumé m’avait tout de suite séduit et en temps normal j’aurais certainement dévoré ce roman en moins de deux jours :

On a grey afternoon in 1932, a Stuttgart classroom is stirred by the arrival of a newcomer. Middle-class Hans is intrigued by the aristocratic new boy, Konradin, and before long they become best friends. It’s a friendship of the greatest kind, of shared interests and long conversations, of hikes in the German hills and growing up together. But the boys live in a changing Germany. Powerful, delicate and daring, Reunion is a story of the fragility, and strength, of the bonds between friends.

Reunion est d’abord le récit de l’amitié entre un adolescent juif de la bourgeoisie de Stuttgart et d’un hériter de l’aristocratie allemande. C’est aussi le récit de l’Histoire de l’Allemagne des années 1930 et de la montée du nazisme. Les deux récits sont intimement liés dans ce roman, puisque l’évolution de la situation politique en Allemagne va finir par séparer les deux amis.

I can’t remember exactly when I decided that Konradin had to be my friend, but that one day he would be my friend I didn’t doubt. Until his arrival I had been without a friend. There wasn’t one boy in my class who I believed could live up to my romantic ideal of friendship, not one whom I really admired, for whom I would have been willing to die and who could have understood my demand for complete trust, loyalty and self- sacrifice.

Je ne vais pas détailler ici l’intrigue du roman, il est suffisamment court pour que raconter le début suffise à en saisir le sens et les thématiques. J’ai en tout cas été emporté par ce texte qui parle à la fois d’amitié et d’Histoire. Plus précisément, le roman débute comme un récit sur l’amitié, avec toute l’insouciance qui peut accompagner ce genre de récit, avant que l’Histoire et la politique ne s’invitent progressivement dans le roman. Au début, la situation politique ne préoccupe pas vraiment les deux amis et leurs camarades, mais cela finit par changer au fil de l’année.

From outside our magic circle came rumours of political unrest, but the storm-centre was far away – in Berlin, whence clashes were reported between Nazis and Communists. Stuttgart seemed to be as quiet and reasonable as ever. It is true that there were occasional minor incidents – swastikas appeared on walls, a Jewish citizen was molested, a few Communists were beaten up – but life in general went on as usual.

There seemed to be nothing to worry about. Politics were the business of grown-up people; we had our own problems to solve. And of these we thought the most urgent was to learn how to make the best use of life, quite apart from discovering what purpose, if any, life had and what the human condition would be in this frightening and immeasurable cosmos. These were questions of real and eternal significance, far more important to us than the existence of such ephemeral and ridiculous figures as Hitler and Mussolini.

Le dénouement du roman est très réussi, avec une surprise finale qui ne fait que couronner la qualité du texte. Sans cette chute, c’est déjà un très bon roman ; avec la dernière phrase, on touche au sublime.

Reunion est véritablement un excellent roman, court, facile à lire, passionnant et qui traite frontalement mais avec délicatesse la montée du nazisme en Allemagne et ses conséquences.

J’ai lu que Fred Uhlman avait ensuite écrit une suite, voire deux, à ce roman. Je pense que je vais me renseigner pour me les procurer et les lire, en espérant qu’ils soient de la même veine que celui-ci.


Reunion, Fred Uhlman

Note : ★★★★★


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The Plot Against America

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The Plot Against America, traduit en français sous le titre Le complot contre l’Amérique, est un livre mémorable, un très grand roman de Philip Roth publié en 2004.

Ce roman se présente comme le récit autobiographique d’un jeune garçon juif dans l’Amérique du début des années 1940. Le récit diverge de l’Histoire quand Charles Linbergh, isolationniste et antisémite notoire, remporte la nomination du Parti Républicain et défait à la surprise générale le président sortant Roosevelt lors l’élection présidentielle de 1940.

Charles Lindbergh jouit d’une double aura : c’est un héros encore jeune de l’aviation américaine, et le kidnapping et la mort tragique de son fils, alors âgé de moins de deux ans, dans une affaire qui avait passionné et choqué l’opinion publique en 1932 a fait de lui un père-martyr. Il semble ainsi le candidat républicain idéal pour empêcher Roosevelt, affaibli par la maladie et déjà aux commandes du pays depuis deux mandats, de remporter un troisième mandant consécutif. Linbergh prône ouvertement une position isolationniste des Etats-Unis dans la Seconde Guerre Mondiale et accuse Roosevelt d’être sous l’influence de la communauté juive et de vouloir engager la nation américaine dans une guerre qui ne la concerne pas.

Dans notre Histoire réelle, Charles Linbergh était réellement connu pour ses positions antisémites, ses accointances avec le régime nazi – il a reçu dans les années 1930 des mains de Goering en personne une décoration, qu’il a refusé de rendre par la suite – ainsi que pour son engagement au sein d’America First, un mouvement politique isolationniste. Linbergh a même démissionné de l’US Air Force pour protester contre la politique internationale du président Roosevelt, avant de rentrer dans le rang après l’attaque de Pearl Harbor par le Japon et l’entrée en guerre des Etats-Unis.

Dans le roman, le mandat présidentiel de Linbergh fait progressivement sombrer le pays dans une atmosphère étouffante, où les juifs sont soupçonnés de comploter contre les « vrais » Américains et deviennent la cible de politiques raciales inspirées de celles du régime nazi en Allemagne. Philip Roth, à travers son récit semi-autobiographique, nous plonge dans le quotidien d’une famille juive du New Jersey qui voit son quartier, sa ville et son pays se transformer en cauchemar vivant. Je ne vais pas raconter toute l’intrigue, mais c’est un récit à la fois réaliste et terrifiant qui interroge sur ce qui sépare nos démocraties des dictatures fascistes qui ont ravagé l’Europe au milieu de XXème siècle.

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Le tour de force de ce roman, c’est d’ailleurs son réalisme. En le lisant, je me suis vraiment dit que cette Histoire alternative racontée par Philip Roth est crédible, que cela aurait pu se dérouler ainsi. Linbergh fait un candidat plausible face à Roosevelt en 1940 et sa victoire semble logique dans une Amérique qui ne veut pas verser le sang de ses soldats en se se mêlant des affaires de la vieille Europe. Pour Linbergh et ses partisans dans le roman, Hitler et les nazis apparaissent un rempart face à la menace soviétique, et on sait que ces thèses ont circulé aux Etats-Unis à l’époque, bien qu’elles soient restées minoritaires.

Publié en 2004, ce roman a connu une seconde vie bien méritée après la victoire surprise de Donald Trump lors de l’élection présidentielle américaine en 2016. Le parallèle est troublant entre la campagne populiste, démagogique et outrancière à l’égard de certaines minorités, menée par Trump et celle de Lindbergh décrite dans le roman. Cela donne une saveur supplémentaire à ce livre, un arrière-goût amer qui à défaut d’être agréable a l’avantage d’éveiller nos sens et notre esprit.


The Plot Against America, Philip Roth

Note : ★★★★☆


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