Livres & Romans

La Fortune des Rougon (Les Rougon-Macquart #1)

Parmi mes résolutions prises pour l’année 2020, il y a l’ambition de lire ou relire des grands classiques de la littérature française, et notamment les oeuvres de Victor Hugo, Emile Zola et Marcel Proust.

J’ai commencé cette aventure avec Emile Zola et son oeuvre Les Rougon-Macquart, une série de vingt romans racontant la vie de plusieurs membres d’une famille et de dresser à travers eux un portrait aussi complet que possible de la France du Second Empire.

Le premier roman de la saga s’intitule La fortune des Rougon. Le récit prend place en décembre 1851, au moment du coup d’état où le prince-président Louis-Napoléon fait tomber la République pour consolider son pouvoir personnel et à terme proclamer le Second Empire. L’action se déroule à Plassans, une ville fictive de Provence, que l’on peut rapprocher d’Aix-en-Provence, où Emile Zola a passé son enfance et son adolescence.

L’auteur nous présente une famille complexe issue d’Adélaïde Fouque, dite Tante Dide, une femme victime de crises de nerf et de convulsions. Mère d’un premier fils, Pierre, de son mariage avec un certain Rougon, elle vit après la mort de son mari avec le contrebandier Macquart, dont elle aura deux enfants : Antoine et Ursule. Pierre Rougon, Antoine Macquart et Ursule Mouret (le nom de son époux) sont à la base des trois branches familiales dont sont issus tous les personnages principaux des Rougon-Macquart.

Dans La Fortune des Rougon, nous nous intéressons principalement à la premier génération. Pierre Rougon est un petit bourgeois qui rêve de grandeur avec son épouse au moins aussi ambitieuse que lui. Antoine Macquart est un fainéant qui vit dans l’amertume et la jalousie face à la meilleure situation de son demi-frère. Quant au jeune Silvère, âgé de dix-sept ans, le neveu de Pierre et Antoine, il a découvert à la fois l’amour avec sa jeune voisine Miette et l’engagement politique en voulant défendre la République agonisante.

Le roman se déroule le temps d’une semaine, dans les jours qui précédent puis suivent le coup d’Etat bonapartiste à Paris. Pierre Rougon, informé par son fils Eugène à Paris, réunit les milieux réactionnaires dans son salon et tente de profiter de la situation politique pour améliorer la sienne. Bonapartistes, légitimistes et orléanistes font alors cause commune pour faire tomber la République honnie.

A travers les personnages de Pierre Rougon et de son épouse Félicité, Emile Zola dresse un portrait finement cruel de la petite bourgeoisie de province dont la cupidité n’a d’égale que la lâcheté. Face à ces arrivistes prêt à tout pour réussir, sauf à se battre réellement, l’auteur nous présente Silvère Mouret, jeune idéaliste de dix-sept ans, autant amoureux de sa belle Miette que de la République. Entre les deux, le dépravé Antoine Macquart, d’abord républicain puis complice des manigances de son demi-frère.

Avec ces trois personnages, Emile Zola nous raconte à hauteur d’homme une page d’Histoire de France, celle du coup d’état de décembre 1851. Il nous dresse aussi le portrait d’une ville de province secouée par les événements parisiens, sans savoir d’abord comment ils s’achèveront.

Malgré un style parfois un peu lourd – c’est l’époque qui veut cela, La fortune des Rougon est clairement un roman passionnant, un début plus que prometteur pour une saga dont j’attends désormais encore plus.


La Fortune des Rougon (Les Rougon-Macquart #1), Emile Zola

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Histoire de ta bêtise

Comme beaucoup, je pense que ma « rencontre » avec François Bégaudeau, ou devrais-je dire ma découverte de François Bégaudeau, date du film Entre les murs réalisé par Laurent Cantet, dans lequel François Bégaudeau jouait le rôle d’un professeur de français d’une classe de 4ème dans un collège du XX° arrondissement de Paris. Ce long-métrage était adapté du livre portant le même titre et écrit par François Bégaudeau lui-même.

Depuis, j’avais vaguement suivi les publications littéraires de François Bégaudeau, ses interventions publiques, ses chroniques sur le football dans un quotidien national, mais sans y porter une attention démesurée. J’avais notamment lu son ouvrage intitulé Une vie périphérique, dans lequel il parlait de cette fameuse France périphérique dont on entend souvent parler ces derniers temps.

Cela m’amène à cette Histoire de ta bêtise dont j’ai découvert l’existence et la publication dans ces circonstances que je saurais bien incapable de raconter ici. J’ai sans doute vu un extrait d’un passage de l’auteur dans un quelconque talk-show, sans que je me souvienne duquel. Par contre ses propos et sa façon d’aborder certains sujets d’actualité m’avaient donné envie d’en savoir plus sur son dernier ouvrage.

Tu es un bourgeois.

Mais le propre du bourgeois, c’est de ne jamais se reconnaître comme tel.

Petit test  :
 
Tu votes toujours au second tour des élections quand l’extrême droite y est qualifiée, pour lui faire barrage.
Par conséquent, l’abstention te paraît à la fois indigne et incompréhensible.
Tu redoutes les populismes, dont tu parles le plus souvent au pluriel.
Tu es bien convaincu qu’au fond les extrêmes se touchent.
L’élection de Donald Trump et le Brexit t’ont inspiré une sainte horreur, mais depuis lors tu ne suis que d’assez loin ce qui se passe aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.
Naturellement tu dénonces les conflits d’intérêts, mais tu penses qu’en voir partout relève du complotisme.
Tu utilises parfois (souvent  ?) dans une même phrase les mots racisme, nationalisme, xénophobie et repli sur soi.
Tu leur préfères définitivement le mot ouverture.

Si tu as répondu oui au moins une fois, ce livre parle de toi.
Prends le risque de l’ouvrir.

Dans ce long texte de 220 pages, François Bégaudeau s’adresse à la bourgeoisie (plutôt de gauche) qui constitue une grande partie de son entourage. Il identifie cette classe sociale, il la nomme, et il l’accuse clairement de bêtise, à savoir de ne plus penser.

François Bégaudeau parcourt plusieurs sujets et développe une analyse que je ne pourrai pas détailler ni résumer ici. On y trouve notamment l’affirmation de l’existence de la bourgeoisie comme classe sociale, sa volonté – au moins inconsciente – de ne pas apparaître comme une classe sociale à part entière et de maintenir un ordre social dans elle profite.

Si je devais retenir un (long) extrait pour présenter la pensée développée par l’auteur, ce serait celui-ci :

Quand tu t’es mis, comme un seul homme, à parler des populismes, on a d’abord cru que par là tu prenais acte de la multiplication des foyers européens de la peste –sur tes cartes de chaînes d’info, la Pologne, l’Italie, la Slovénie et l’Autriche étaient en noir. Puis il est apparu que le pluriel visait à inclure des mouvements de gauche. Or aux mille tares que tu prêtes aux Insoumis, entre allégeance vénézuélienne et archaïsme économique, tu n’aurais quand même pas l’indécence d’ajouter le racisme et autres bazinstincts à la flatterie desquels on reconnaît censément le populisme. Rien à faire, pas de trace d’un tweet xénophobe ou misogyne sur le compte de Mélenchon. Et ses ambiguïtés sur les migrants ne sont ambiguës que dans tes rêves.

Mais alors qu’est-ce qui vaut aux Insoumis leur intégration à l’axe du mal populiste ? La réponse n’est pas dans la récente réhabilitation du mot au sein de la gauche critique, via les travaux de Mouffe et Laclau que tu ignores. Elle n’est pas dans la mégalomanie du leader charismatique des Insoumis –ton Macron n’y est pas moins sujet, et pas moins autocrate. La réponse est dans le mot, dans sa morphologie. Peuple + isme, donc. Au plus sincère de ta perception, le populiste est bien celui qui, non pas trompe le peuple comme tu le prétends en le taxant de démagogie, mais le défend. Et par peuple ton inconscient social sait très bien ce que tu désignes. Ce signifiant creux est plein. Plein de ta peur. Plein de la vieille peur qui t’anime, te mobilise, te structure. Définition de peuple dans ton dictionnaire intime ? Ce qui te menace. Menace ta place. La repère, la conteste, parfois l’assiège.

Parlant du peuple, tu penses gens du peuple. Tu penses classes populaires. Dont tu crains qu’elles montent, en effet, qu’elles montent comme la Seine en crue jusqu’à ta position ; qu’elles dressent des échelles contre le mur du château et t’embrochent sur une fourche. Aussi vrai que le procès en égalitarisme sert de cheval de Troie au procès de l’égalité, l’hostilité au populisme est le masque présentable de ce que Rancière appelle ta haine de la démocratie, coextensive à ta sainte terreur de l’irruption des gueux dans tes hautes sphères. Les prolos, tu les aimes comme les racistes aiment les Africains : chez eux. Tu les aimes s’ils restent à leur niveau, et les hais quand ils prétendent s’asseoir à la table du conseil d’administration de la société.

Qui es-tu ? Qui est « tu » ?

Tu es celui que tout ébranlement des classes populaires inquiète et crispe en tant qu’il menace ta place. Celui que tout ébranlement des classes populaires inquiète et crispe en tant qu’il menace sa place peut sans écart de langage être nommé bourgeois.

« Tu » est un bourgeois.

Tu es un bourgeois. Un bourgeois de gauche si tu y tiens. Sous les espèces de la structure, la nuance est négligeable. Tu peux être conjoncturellement de gauche, tu demeures structurellement bourgeois. Dans bourgeois de gauche, le nom prime sur son complément. Ta sollicitude à l’égard des classes populaires sera toujours seconde par rapport à ce foncier de méfiance. Dans bourgeois de gauche, gauche est une variable d’ajustement, une veste que tu endosses ou retournes selon les nécessités du moment, selon qu’on se trouve en février ou en juin 1848, selon le degré de dangerosité de la foule.

Tu es de gauche si le prolo sait se tenir. Alors tu loues sa faculté d’endurer le sort –sa passivité. Tu appelles dignité sa résignation. Digne est le pauvre qui te ménage, qui t’épargne. S’il ne se tient pas, tu fais les gros yeux. À Ruffin en maillot de foot à la tribune de l’Assemblée, tu colles une amende, précédée d’un conseil de discipline où tu le sermonnes. Tu es le proviseur adjoint du lycée France, et le proviseur Attali en remet une couche à la télé, pose la limite, marque la règle, en rappelant qu’une tenue négligée n’est pas tolérable car député oblige. Oblige à quoi ? Oblige le gueux à se costumer avant d’entrer dans l’hémicycle. L’oblige à se déguiser en toi. En bourgeois.

En lisant ce livre, j’ai passé beaucoup de temps à surligner des passages qui m’ont plu ou qui m’ont marqué. C’est généralement le signe que le livre va beaucoup me plaire, ce qui est bien le cas de celui-ci. J’y ai retrouvé des réflexions que je me suis souvent faites, même si évidemment je n’ai pas développé cette pensée aussi précisément et longuement que François Bégaudeau le fait dans cet ouvrage.

François Bégaudeau se présente comme un bourgeois qui n’accepte pas l’ordre social et qui se tient à l’écart de sa classe sociale. Je me suis retrouvé en partie dans cette description. Je suis un transfuge de classe mais je ne me suis jamais senti totalement intégré à cette bourgeoisie à laquelle mes revenus et mon mode de vie devraient pourtant me faire appartenir. Ce rejet, ou pour employer une expression moins forte, cette intégration seulement partielle, je pense qu’elle vient autant de moi que « d’eux » (de vous ?).

Comme François Bégaudeau, j’ai une certain radicalité de pensée, un besoin de m’interroger sur le monde et les rapports sociaux, qui s’accorde mal avec l’idéologie dominante mais aussi avec mes propres intérêts. A plusieurs reprises, j’ai eu l’impression récurrente de voter contre mes propres intérêts, parce que pour moi la pensée est plus forte que ses impacts sur mon mode de vie, qu’être cohérent avec mes valeurs est plus important que mon intérêt à court ou moyen terme.

Mais je suis peut-être coupable de la même hypocrisie que celle avouée par l’auteur à la fin de son texte : il souhaite la révolution et le bouleversement de l’ordre social, tant que cela paraît irréalisable.

J’ai dévoré ce livre en moins de trois jours et il m’a passionné. Je ne suis pas forcément d’accord à 100% avec tout ce que François Bégaudeau déclare dans ce texte, mais je pourrai en reprendre une très grande partie à mon compte. Je sais parfaitement que ce livre peut en agacer plus d’un, d’ailleurs l’auteur lui-même le savait certainement en l’écrivant. Pour ma part, c’est déjà l’une de mes lectures marquantes de 2019, et sans doute un livre que j’aurai plaisir à relire dans quelques années.


Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau

Note : ★★★★★

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Les Buddenbrook

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Les Buddenbrook est un classique de la littérature allemande signé de la main de Thomas Mann, à qui l’on doit également La Mort à Venise ou La montagne magique. Cela fait un moment que je voulais lire ce roman, dont le résumé proposé par l’éditeur français m’avait très vite attiré :

Les Buddenbrook, premier roman de Thomas Mann, devenu l’un des classiques de la littérature allemande, retrace l’effondrement progressif d’une grande famille de la Hanse au XIXe siècle, de Johann, le solide fondateur de la dynastie, à Hanno, le frêle musicien qui s’éteint, quarante ans plus tard, dans un pavillon de la banlieue de Lübeck.

Le style, tout en nuances, où l’émotion se teinte de connivence et d’ironie, d’affinités et de détachement, traduit parfaitement la relation que l’auteur entretient avec la réalité et accentue subtilement la transcription du lent processus de décadence.

L’ambition de Thomas Mann est considérable : narrer la destinée d’une famille de la bourgeoisie allemande au XIX° siècle. Au fil de ses 11 parties et ses 758 pages (en poche), nous suivons en effet la vie de plusieurs générations des Buddenbrook, une lignée de négociants de Lübeck, une ville du nord de l’Allemagne. Au début du récit, dans les années 1930, le consul Johann Buddenbrook est à la tête d’une compagnie familiale florissante. Son fils Johann est destiné à lui succéder après que son fils aîné ait été déshérité suite à son mariage « scandaleux » avec la fille d’un boutiquier.

Tout au long du récit, des mariages sont arrangés – oserais-je dire négociés ? – des enfants naissent, les personnages vieillissent et s’éteignent, laissant les reines à la génération suivante. Nous suivons ainsi une lignée de personnages auxquels il n’est pas toujours aisé de s’attacher mais que l’on suit tout de même avec délectation. Quand le roman s’achève, à la fin des années 1870, on quitte cette famille avec une certaine émotion.

Le récit n’est pas toujours palpitant, mais le rythme m’a semblé tout à fait adapté au sujet du roman. Avec ces petites aventures familiales, cette importance donnée à des affaires qui nous semblent aujourd’hui triviales, Thomas Mann dresse un portrait passionnant de la société allemande du XIXème siècle, en particulier de la bourgeoisie de l’Allemagne du nord. La déchéance progressive de la famille Buddenbrook est relatée de façon parfaite, l’exercice est parfaitement réussi à mes yeux.

Les Buddenbrook est une fresque familiale de grande qualité, un roman au long court dont le faux rythme ne doit pas faire oublier la richesse de ses personnages et la finesse psychologique et sociale de son propos.


Les Buddenbrook, Thomas Mann

Note : ★★★★☆