Comics & BD

L’Étrange Vie de Nobody Owens

L’Étrange Vie de Nobody Owens est l’adaptation en bande dessinée, signée P. Craig Russell, du roman du même nom, ou The Graveyard Book en VO, de Neil Gaiman.

Je n’avais pas lu le roman original, j’ai donc découvert les personnages et l’univers si particulier de ce récit avec cette adaptation en BD.

C’est plutôt plaisant à lire, le récit enchaine plusieurs aventures de Bod, le fameux Nobody Owens du titre, un petit garçon recueilli par un vampire et les fantômes peuplant un cimetière après l’assassinat de sa famille par le terrifiant et mystérieux Jack.

Un bémol, tout de même : j’ai trouvé que c’était long et pas toujours passionnant, et j’ai eu du mal à voir où ces aventures successives vont nous mener. J’espérais que le deuxième et dernier volume éclairerait ma lanterne.


Le deuxième et dernier album m’a bien plu, répondant aux espoirs que j’avais après un premier album prometteur mais manquant de rythme.

Nobody Owens, dit Bod, a grandi. Désormais adolescent, il continue à vivre dans le cimetière où l’ont recueilli des fantômes et le vampire Silas, son tuteur, mais il est de plus en plus attiré par le monde extérieur, celui des vivants, mais aussi tourmenté par la quête de son identité et des raisons de l’assassinat de sa famille quand il était encore bébé.

Le récit prend de l’ampleur dans cette deuxième partie, il va à l’essentiel sans se disperser dans des récits secondaires comme le faisait un peu trop selon moi le premier album. Le rythme est meilleur, et j’ai été captivé par l’histoire presque de la première à la dernière page.

La conclusion est sans surprise mais jolie, le résultat est vraiment bon. Je ne sais pas si je lirai un jour le roman dont cette BD est adaptée, mais je reconnais le talent de Neil Gaiman pour inventer des histoires.


L’Étrange Vie de Nobody Owens, Neil Gaiman (roman) & P. Craig Russell (adaptation)

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Le monde à nos pieds

Le monde à nos pieds est le premier roman de Claire Léost, à paraître le 27 mars prochain chez JC Lattès. Sur NetGalley.fr, le résumé m’a tout de suite donné envie de le lire :

Paris. Septembre 1994. Tandis que la France se prépare à enterrer les années Mitterrand, Louise, jeune fille sage débarquée de sa banlieue, fait son entrée à Sciences-Po, certaine d’avoir rendez-vous avec son destin.

Dans le hall de la rue Saint-Guillaume, où l’on débat du marxisme et du libéralisme sous un épais nuage de fumée, elle se lie avec une bande d’élèves. Il y a Lucas, le militant d’extrême-gauche romantique. La sublime et pétillante Finette. Katel, d’origine africaine, passionnée par Bourdieu. Max, le chiraco-gaulliste solitaire. Et Stan, qui se destine à la présidence de la République. Trois filles et trois garçons promis à un brillant avenir, et que ces années à Sciences-Po vont lier à jamais.

Ensemble, ils découvrent tout  : l’engagement et le combat politique, les tourments de l’amitié et de l’amour. Mais quand les espoirs romantiques de leur adolescence se heurtent à l’injustice et à la violence, tous se retrouvent confrontés à leur incapacité à changer le monde. Les années passent, et ils porteront le poids des secrets, des fautes et des regrets nés de cette époque. Vingt ans plus tard, en pleine effervescence macronienne, le temps sera venu d’affronter ou d’être rattrapé par les fantômes de ces trois années.

Le Monde à nos pieds restitue ce moment si particulier où l’on découvre que grandir c’est renoncer, et que toute réussite a un prix. Il explore le mystère de ces fils invisibles qui nous relient, et que le temps attaque sans parvenir à rompre.

Les années 1994-1997 qui servent de cadre aux deux premiers tiers du roman sont celles où j’ai commencé à m’intéresser à la politique : c’est donc avec un certain plaisir et un brin de nostalgie que j’ai replongé dans les événements qui ont marqué le début de ma vie de citoyen : l’atmosphère de fin de règne à l’issue du deuxième mandat de François Mitterrand, le renoncement de Jacques Delors annoncé face à Anne Sinclair dans Sept sur Sept avant l’élection présidentielle de 1995, la campagne marquée par l’affrontement fratricide entre Jacques Chirac et Edouard Balladur, la percée inattendue de Lionel Jospin au premier tour qui réveille en partie la gauche, et la victoire de celle-ci aux législatives anticipées en 1997 suite à la dissolution provoquée par le président Chirac.

J’ai dévoré ce livre car même si certains passages sont plus faibles que d’autres, c’est une chronique prenante du milieu des années 90 d’un point de vue politique, avec ces jeunes étudiants plus ou moins idéalistes ou au contraire déjà cyniques, et plus ou moins sincères dans leur engagement.

Si je n’ai pas forcément été passionné par les histoires de coeur des six personnages du roman, j’ai bien aimé ce récit à plusieurs voix avec des personnalités affirmées et qui représentent autant de stéréotypes : l’opportuniste prêt à changer de camp pour faire carrière, l’idéaliste gauchiste, la noire qui cherche encore sa voie mais qui refuse d’être l’africaine de service, etc.

La troisième partie, qui se déroule au printemps au moment de l’événement du « nouveau monde » macroniste et de l’entrée de son champion à l’Elysée, m’a un peu moins plu. Je ne sais pas si les destinées des personnages, vingt ans après leur passage à Sciences-Po, se veulent surprenantes mais elles ne l’ont pas vraiment été pour moi. Malgré tout cel reste intéressant, avec un arrière-goût de désillusion et de renoncement qui m’a semblé juste et adapté à notre époque.

Tout n’est pas parfait dans ce roman, je pense même que certains n’y trouveront pas leur compte, mais j’y ai trouvé un certain charme et je dois dire que j’ai été captivé presque du début à la fin. Plutôt bon signe au moment de faire le bilan !

Livres & Romans

La puissance des illusions

J’ai eu l’opportunité de découvrir La puissance des illusions grâce à l’éditeur Librinova et la plateforme NetGalley. Il s’agit du premier roman de Valérie Paparemborde et son résumé m’avait séduit :

« Jusqu’où peut-on aller trop loin ? Ce thriller psychologique dans l’Allemagne de la république de Weimar et le Paris des Années folles raconte les destins croisés d’un couple confronté à la montée du nazisme et de médecins aveuglés par leurs ambitions au moment où se propage la pratique de l’eugénisme et de l’hygiène raciale. Lorsque Lotte Sandberg rencontre l’athlète français Thomas Lagache dans un cabaret berlinois, ils vont vivre une passion immédiate et tumultueuse, tiraillée entre aspirations personnelles et idéaux politiques, qui bouleversera leurs certitudes et leurs vies. Quels secrets cache le docteur Rathenald derrière les murs de la Victors Haus ? Les deux enfants, Jason et Hans, pris au piège de la lutte entre partisans et opposants à l’hygiène raciale, en sont très certainement la clé. Leurs parcours nous entraînent des années vingt jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale et illustrent la puissance des illusions qui peut à tout moment faire basculer un destin. »

Je suis embêté au moment de parler de ce roman. Certains aspects m’ont franchement déplu tandis que d’autres m’ont au contraire donné envie de poursuivre ma lecture.

Ma première impression a été franchement mauvaise : j’ai trouvé le style pauvre, le texte bourré de clichés et d’expressions vues et revues. J’ai notamment été marqué par cet extrait qui m’a déplu dès les premières pages du roman et qui représente tout ce que je n’aime pas dans la littérature :

« Ses longs cheveux tombent jusqu’aux reins, d’un blond vénitien qu’elle entretient avec des bains de camomille. […]

Un visage qui impressionne par la détermination du regard, d’une indéfinissable couleur, tantôt verveine, tantôt émeraude. Ses yeux semblent vous pénétrer sans vous voir vraiment. Une présence intense doublée d’un détachement surprenant à tout ce qui l’entoure. »

J’ai également été gêné voire choqué par le détournement de l’Histoire avec cet athlète allemand entraîné par Thomas qui devient champion olympique devant Jesse Owens, l’auteur citant tout de même l’athlète américain et rappellant même l’épisode voyant Hitler et Goebbels quitter La Tribune officielle pour ne pas serrer la main d’un noir. Même si à la fin du livre l’auteur précise que son roman est une fiction, cet arrangement avec la vérité historique m’a semblé maladroit si ce n’est malvenu sur un sujet si sensible.

Dans un autre registre, moins pardonnable généralement à mes yeux, des coquilles et même des erreurs de noms dans le texte : l’athlète entraîné par Thomas s’appelle Franz puis Frantz quelques pages plus loin. Quant aux époux Goebbels, ils sont renommés par erreur Goering lors d’un dîner avant de retrouver leur véritable patronyme.

L’histoire d’amour entre Lotte et Thomas ne m’a pas intéressé. Le personnage de Lotte m’a même carrément déplu et son évolution m’a semblé peu crédible. Thomas est un peu plus intéressant, même si j’ai eu du mal à croire que le régime nazi ait laissé un franco-allemand connu pour son engagent communiste entraîner un athlète allemand favori des épreuves d’athlétisme pour les jeux olympiques de Berlin.

L’histoire autour des expériences du docteur Rathenald m’a plus intéressé, parce qu’elle permet d’aborder les questions passionnantes de l’inné et de l’acquis, de l’hérédité, de l’éducation, de l’eugénisme et des théories raciales. C’est d’ailleurs cette partie du récit et cette thématique qui donnent pour moi tout leur intérêt au roman et qui m’a donné envie d’aller au bout. J’ai même été pris dans le récit, malgré le style et les éléments gênants dont je viens longuement de parler.

C’est tout le paradoxe de ce premier roman : une intrigue prometteuse, une thématique intéressante, mais un récit pas toujours bien exécuté, des personnages publiables voire agaçants, et surtout un style, des maladresses et des erreurs qui gâchent en partie le plaisir de la lecture. Au moment du bilan, je dois dire que je suis faible : j’ai plutôt apprécié cette lecture malgré ses défauts souvent impardonnables à mes yeux.


La puissance des illusions, Valérie Paparemborde

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

The Once and Future King, 1. The Sword in the Stone

J’avais entendu parler de cette série de romans du britannique T. H. White réinterprétant le mythe du roi Arthur dans un excellent MOOC sur la fantasy, puis plus récemment dans un livre passionnant de William Blanc sur le mythe d’Arthur et ses incarnations contemporaines.

The Sword in the Stone est le premier volume de ce cycle intitulé The Once and Future King et relate la jeunesse d’un garçon surnommé Wart, et son éducation par un drôle de tuteur, le magicien Merlyn. Je ne pense pas révéler de grand secret en dévoilant que Wart est le surnom du jeune Arthur Pendragon, le futur roi mythique d’Angleterre.

The extraordinary story of a boy called Wart – ignored by everyone except his tutor, Merlyn – who goes on to become King Arthur. When Merlyn the magician comes to tutor Sir Ector’s sons Kay and the Wart, schoolwork suddenly becomes much more fun. After all, who wouldn’t enjoy being turned into a fish, or a badger, or a snake? But Merlyn has very particular plans for the Wart.

Je dois signaler ici qu’en plus d’être un classique de la littérature jeunesse et de fantasy, ce roman est également connu pour avoir été adapté en dessin animé par Disney sous le titre Merlin l’Enchanteur.

J’ai bien aimé le début du roman, qui raconte la rencontre entre Wart et son excentrique tuteur Merlyn. Les premières leçons de l’enchanteur auprès de son jeune élève sont drôles et riches d’enseignements.

J’ai par contre trouvé que le roman traversait ensuite une longue période un peu répétitive et plus ennuyante, avec des leçons moins passionnantes et des digressions dont je n’ai pas toujours compris le sens.

Heureusement, le rythme s’emballe à nouveau à la fin du récit, presque tôt peut-être tant on passe très vite d’un Wart jeune garçonnet à l’adolescent qui s’apprête à embrasser sa destinée royale.

Dans l’ensemble, cela reste un bon souvenir de lecture même s’il m’a fallu m’accrocher au milieu du roman pour ne pas l’abandonner. Pour ne pas risquer la lassitude et l’abandon au milieu du gué, je vais poursuivre ma découverte de ce cycle, mais en alternant chaque tome avec un autre roman totalement différent.


The Sword in the Stone, T. H. White

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

Les jeunes gens

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J’en ai presque terminé avec mes lectures en service de presse avec NetGalley.fr. Le livre dont je vais vous parler aujourd’hui est l’avant-dernier avant que je reprenne des lectures plus « libres », même si je n’ai finalement lu que des livres que j’ai choisis de solliciter.

Brillant diplômé de la promotion Senghor de l’ENA (2002-2004), Boris Vallaud lançait en guise de plaisanterie, quand on lui faisait remarquer que ses camarades et lui avaient investi à une vitesse éclair les sommets de la République  : «  N’exagérons rien. J’ai 38 ans. À cet âge, Napoléon était déjà empereur…  » Il ne savait pas encore qu’à tout juste 39 ans, Emmanuel Macron deviendrait chef de l’Etat, et ferait de la cour Napoléon du Louvre le lieu de son couronnement.

Depuis lors, la classe Senghor est associée au nom du plus jeune président de la Vème République. Emmanuel Macron est-il le fruit très exceptionnel d’une cuvée comme une autre de l’école du pouvoir ? Ou bien tout le millésime a-t-il quelque chose d’unique  ? Que nous dit son histoire sur l’évolution de l’ENA, institution parfois décriée mais considérée comme le fleuron de la République, le creuset de son élite  ? Vite présents dans les cabinets ministériels, à l’Elysée, dans les ambassades, au directoire des banques et des grandes entreprises, ses élèves ont-ils eu des parcours originaux, novateurs, étonnants  ?

Mathieu Larnaudie a rencontré près de trente  «  Senghor  ». Il raconte leurs parcours, leur vision de l’école, explique les ressorts de leur ambition, la façon dont elles et ils ont élaboré leurs carrières. À travers ce dynamique et souvent sympathique club de jeunes gens, se dessine la fabrication d’un réseau de pouvoir dont l’aura est cardinale dans l’imaginaire politique français.

Les jeunes gens est un livre-enquête de Mathieu Larnaudie dans lequel il s’intéresse à la promotion Senghor de l’Ecole Nationale d’Administrative, la fameuse ENA cible d’autant de fantasmes que d’attaques. La promotion Senghor a la particularité d’être celle dont est issu Emmanuel Macron, élu en 2017 plus jeune Président de la République à l’âge de 39 ans, sans avoir jamais été élu à aucun mandant jusque là. Ce succès retentissant a fait connaître cette promotion de l’ENA, un peu à l’image de la promotion Voltaire dont étaient issus François Hollande, Ségolène Royal, Dominique de Villepin ou Michel Sapin.

Le nom « ENA » cristallise un faisceau de signes qui se déploie dans l’imaginaire collectif, alimentant les fantasmes et les rancoeurs, s’offrant comme foyer de fascination aussi bien que comme cible privilégiée des critiques. C’est la panacée promises des élèves méritants ; c’est le repoussoir agité par les populismes ; c’est le gage de l’excellence des serviteurs de la nation ; c’est la machine à reproduire les inégalités visée par les sociologues

Mathieu Larnaudie nous raconte le parcours personnel et professionnel de plusieurs anciens élèves de cette promotion, aux origines différentes et aux destinées variées, même s’ils sont tous proches des cercles de pouvoir, qu’ils soient politiques ou économiques.

A travers ces portraits, il dresse surtout celui de l’ENA, de son système de sélection et de formation des futurs serviteurs de l’Etat. Le grand talent dans ce livre, c’est que tout cela est fait sans caricature, en reconnaissant certaines vertus au système, mais avec ce qu’il faut de critique et de distance. Y sont décrits avec acuité les caractéristiques fortes de l’ENA : le fonctionnement en réseau, le conformisme de l’enseignement qui tend à maintenir un socle idéologique commun, et les inégalités sociales tant à l’entrée qu’à la sortie de l’école.

C’est aussi une réflexion intéressante sur l’évolution du monde politique, ses codes, ses passages obligés, ce qui change ou ce qui semble changer. L’auteur analyse et décrypte également la trajectoire d’Emmanuel Macron, diplômé le plus illustre de la promotion Senghor, passé du public au privé puis à nouveau au public avant de briguer avec succès la Présidence de la République.

Il serait trop long de lister tous les thèmes passionnants évoqués dans ce livre. J’ai tout simplement adoré ce livre, qui est une plongée captivante dans un des piliers de la République, à savoir l’école qui en forme les futurs serviteurs. Plus que les portraits individuels, c’est l’impression d’ensemble et les réflexions sur l’Etat, le service public, et la dimension sociale de l’ENA qui m’ont passionné dans ce livre. Je le recommande très clairement à ceux qui s’intéressent à la politique et surtout à la marche de l’Etat.


Les jeunes gens, Mathieu Larnaudie

Note : ★★★★★


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Cinéma, TV & DVD

Dans la maison

J’ai découvert François Ozon en 2001 avec son film « 8 femmes », un film étonnant et divertissant avec un casting de rêve. Souvenez-vous : Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Emmanuelle Béart, Fanny Ardant et Danielle Darrieux – sans oublier Virginie Ledoyen, Firmine Richard et Ludivine Sagnier – réunies dans le même film, c’était un sacré événement, je me demande même si un autre film français a déjà réuni autant de « grands noms » à l’affiche. Depuis « 8 femmes » donc, j’ai pris l’habitude d’aller voir au cinéma et/ou d’acheter en DVD presque tous les films de François Ozon ; de son premier long-métrage Sitcom sorti en 1998 jusqu’à aujourd’hui, je crois que je les ai tous vus, sauf bizarrement Angel, mais c’est un oubli que j’ai bien l’intention de rattraper un jour. Tous ces films ne sont pas mémorables, cela va du tout juste moyen « 5×2 » au très bon « Potiche », en passant par le troublant « Ricky » et l’émouvant « Le refuge ».

« Dans la maison », le dernier en date, est sorti il y a une dizaine de jours et j’avais décidé d’inaugurer ce week-end ma nouvelle carte UGC Illimité tout juste reçue pour le découvrir. J’avais un bon pressentiment avant d’aller le voir : la bande-annonce était prometteuse et surtout, le synopsis m’a tout de suite interpelé :

Un garçon de 16 ans s’immisce dans la maison d’un élève de sa classe, et en fait le récit dans ses rédactions à son professeur de français. Ce dernier, face à cet élève doué et différent, reprend goût à l’enseignement, mais cette intrusion va déclencher une série d’événements incontrôlables.

Le thème avait tout pour me plaire mais c’était là tout le piège : quand on s’attaque ainsi à un sujet qui m’intéresse autant, ça passe ou ça casse, je peux facilement passer de l’espoir à une grande déception. C’est donc avec un mélange d’impatience et d’appréhension que j’ai assisté aux premières minutes du film. Le doute a cependant vite disparu pour laisser place à une certaine excitation : ce film allait être une réussite, c’était presque certain, et il ne restait qu’une question : était-ce un chef d’oeuvre, un de ces films inoubliables qui m’ont marqué à vie ? Un nouveau Billy Elliot ou The Dark Knight ? Difficile à dire, à chaud. J’ai beaucoup aimé ce film, c’est indiscutable ; je n’ai pas vu le temps passé, je n’ai pas regardé l’heure une seule fois pendant la séance – un exploit rarissime pour moi. Le temps dira si ce film laissera une trace ineffaçable dans mon esprit.

Quoi qu’il en soit, c’est un excellent film. D’abord grâce aux deux acteurs principaux : Fabrice Luchini est très bon, crédible et drôle dans le rôle Germain, un professeur de français aigri. Il fait du Luchini sans trop en faire, parfois à l’extrême limite de la caricature et de l’auto-parodie, mais toujours juste. Quant à Ernst Umhauer, il est tout simplement parfait dans son interprétation de Claude, l’élève-écrivain : au-delà de son séduisant minois, il incarne à merveille l’adolescent tour à tour charmant, touchant, charmeur, et inquiétant – parfois tout cela à la fois. C’est pour moi la jolie découverte de ce film. Les autres acteurs remplissent bien leur « contrat » : Kristin Scott Thomas est crédible dans le rôle de la femme de Fabrice Luchini, Bastien Ughetto l’est encore plus dans celui de Raphaël, l’ami « normal et sympathique » de Claude, et Emmanuelle Seignier est touchante dans son interprétation de la mère (au foyer) de Raphaël. Seul Denis Ménochet m’a moins marqué, sans doute parce que son personnage du père de Raphaël m’a moins interessé.

Les personnages ne font pas tout, même s’ils sont essentiels à l’histoire. L’autre force du film, c’est son scénario. J’ai été tout de suite pris par le récit de ce professeur blasé et son élève talentueux mais trouble. J’ai suivi avec passion les histoires dans l’histoire. Au fur et à mesure du film, les situations gagnent en intensité, le banal devient romanesque et pendant la dernière demie-heure la frontière entre le réel et la fiction devient difficile à discerner : quelles parties du récit de Claude se sont vraiment déroulées et lesquelles sortent-elles uniquement de son imagination ? François Ozon a fait un travail délicat sur l’écriture, la fiction, le réel et l’imaginaire : c’est certainement ce qui m’a plu le plus dans ce film. Dans ce cadre, la dernière scène est pour moi magnifique : elle conclut parfaitement le récit à la fois en réunissant les deux protagonistes principaux, l’écrivain raté et le jeune prometteur, et en nous plaçant à la place de l’écrivain face à une page blanche, devant un mur de possibilités.

Le dernier point fort de ce film, c’est qu’il m’a plu au point de me donner envie d’en parler ici, après plusieurs mois de silence. Je ne sais pas si c’est une vraie relance, le début d’une nouvelle série de billets, ou un simple écho dans la nuit. A suivre ? ;-)


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Livres & Romans

Retour à Reims

Sur les conseils du mari d’un blogueur célèbre et influent, j’ai lu Retour à Reims, un essai du philosophe et sociologue Didier Eribon :

Après la mort de son père, Didier Eribon retourne à Reims, sa ville natale, et retrouve son milieu d’origine, avec lequel il avait plus ou moins rompu trente ans auparavant. Il décide alors de se plonger dans son passé et de retracer l’histoire de sa famille. Évoquant le monde ouvrier de son enfance, restituant son ascension sociale, il mêle à chaque étape de ce récit intime et bouleversant les éléments d’une réflexion sur les classes, le système scolaire, la fabrication des identités, la sexualité, la politique, le vote, la démocratie …

Réinscrivant ainsi les trajectoires individuelles dans les déterminismes collectifs, Didier Eribon s’interroge sur la multiplicité des formes de la domination et donc de la résistance.

Un grand livre de sociologie et de théorie critique.

Le thème de cet essai m’interpellait beaucoup, je me suis donc plongé dans sa lecture même si je ne suis pas habitué à ce genre d’oeuvre « académique ». Je craignais surtout de ne pas avoir les bases philosophiques ou sociologiques pour comprendre parfaitement l’approche de l’auteur. Finalement, le mélange entre le récit autobiographique et les réflexions sociologiques rend sa lecture tout à fait accessible pour un novice comme moi. Ce n’est pas non plus un livre de vulgarisation sur la sociologie, puisque l’auteur utilise à plusieurs reprises des concepts qui m’étaient inconnus mais sans que cela gêne – à mon sens – ma compréhension globale de sa réflexion.

Sans entrer dans le détail de la structure et du contenu de la réflexion de Didier Eribon dans cet essai, je retiens quelques idées fortes :

  • la place de la politique et en particulier du Parti Communiste pour la classe ouvrière jusqu’aux années 70 (« le Parti », comme s’il était le seul qui s’adressait alors aux ouvriers), comment la gauche, cédant aux sirènes du capitalisme et renonçant à parler de pénibilité et d’exploitation des « masses laborieuses », a progressivement perdu la confiance de ceux qu’elles prétendait défendre, et comment le Front National a récupéré leurs suffrages en remplaçant un sentiment d’appartenance (je suis ouvrier contre les bourgeois qui s’enrichissent en m’exploitant) par un autre (je suis français contre les immigrés qui prennent nos emplois et nos prestations sociales)
  • face au déterminisme social qui veut que les enfants d’ouvriers deviennent ouvriers (ou chômeurs …) et les enfants de cadres deviennent cadres, l’éducation et l’accès à la culture sont les seules solutions efficaces mais aussi des marqueurs forts de rupture avec le monde ouvrier ; Didier Eribon raconte bien comment il s’est éloigné de sa famille au fur et à mesure de ses études, comment il s’est senti différent de ses parents et de ses frères, se sentant rejeté comme il les rejetait. Il montre également comment le système éducatif, avec ses filières élitistes et ses voies de garage, tend à reproduire à chaque génération les mêmes ruptures de classes sociales.
  • Didier Eribon compare sa façon de vivre son homosexualité et ses origines sociales. Il a longtemps expliqué sa rupture avec sa famille par leur rejet – ou leur incompréhension – face à son homosexualité. Finalement, il note que c’est peut-être son rejet de son milieu d’origine qui l’a tenu éloigné de Reims et de sa famille. Il conclue sa réflexion en affirmant qu’il a finalement eu plus de difficultés à s’affirmer comme fils d’ouvrier que comme homosexuel, il va jusqu’à parler de honte pour évoquer ses origines. De ces deux différences, la plus difficile à assumer n’était pas celle que l’on croit, en particulier à Paris.

Ceci n’est évidemment qu’une synthèse très personnelle de cet essai ; ce sont les réflexions qui m’ont le plus marqué, avec toutes les incompréhensions et ré-interprétations possibles de la part d’un oeil non averti. Quoiqu’il en soit, j’ai été passionné par cette lecture, très différente des bouquins que j’ai l’habitude de lire. Cela donne aussi à réfléchir, car je me sens évidemment proche de ce fils d’ouvrier qui a quitté sa Champagne natale et sa famille pour commencer une nouvelle vie à Paris.

Retour à Reims, Didier Eribon

Flammarion, ISBN 978-2-0812-4483-2

Note : ★★/☆☆☆☆☆