Livres & Romans

La bête du Gévaudan

La bête du Gévaudan est un animal bien connu qui a fait couler beaucoup d’encre après avoir été à l’origine d’une vague d’attaques mortelles entre les étés 1964 et 1967 dans l’ancien pays du Gévaudan (qu’on peut assimiler à la Lozère actuelle).

Le mystère autour de cet animal, décrit comme un loup hors normes tant par sa taille et son intelligence, a traversé les siècles et a notamment inspiré le film Le Pacte des Loups en 2003. Plus loin de nous cependant, en 1858, l’écrivain Elie Berthet publiait un roman-feuilleton où il livrait sa propre vision imaginaire de l’histoire de la « bête de Gévaudan » et de la chasse pour délivrer le Gévaudan de ses attaques sanglantes.

C’est ce roman du XIX° siècle, d’abord publié sous forme de feuilleton dans un journal, avant d’être publié en format relié, qui est réédité cette année par Libretto. J’ai eu la chance de pouvoir découvrir cette nouvelle édition grâce à NetGalley.fr, sans savoir d’ailleurs à l’origine qu’il s’agissait d’une réédition d’un roman du XIX° siècle.

Entre le 30 juin 1764 et le 19 juin 1767, une bête sème la terreur dans la France paysanne de la région du Gévaudan (qui correspond globalement à l’actuel département de la Lozère).

L’histoire de la « Bête du Gévaudan » dépassera très rapidement le fait divers et donnera naissance à toutes sortes de superstitions et de récits horrifiques. Le pouvoir royal enverra des troupes pour éliminer cette bête et mettre un terme à toutes les interprétations.

Car la créature tue et déchiquette hommes, femmes, enfants. On lui attribue une centaine de meurtres dont on ne sait si leur auteur est un loup, un chien, une hyène … un loup-garou, peut-être ? La rumeur s’emballe …

Dès le début du roman, une évidence : nous sommes bien face à un roman-feuilleton, un roman populaire avec son cadre typique, ses personnages marqués et son récit enlevé. J’avoue que cela m’a plu dès le début. Certains personnages sont sympathiques d’emblée, d’autres nettement plus antipathiques, mais cela fait partie du charme de ce genre littéraire.

Ce qui m’a beaucoup plu également, c’est que la chasse de la bête de Gévaudan ne prend pas toute la place dans le roman : au contraire le récit est principalement centré sur une histoires de rivalité et de lutte pour un héritage entre un noble désargenté protestant et un moine catholique influent. Entre les deux, on trouvé évidemment deux jeunes gens destinés à s’aimer : la jeune noble rebelle et le roturier sans le sou élevé au monastère de son oncle. S’ajoutent à cela une galerie de personnages secondaires qui ne brillent pas par leur originalité mais complètent parfaitement le tableau et jouent efficacement leur rôle dans le récit.

Ce qui marque en effet, c’est l’efficacité du récit. C’est du roman-feuilleton digne de ce nom : rythmé, captivant du début à la fin, malgré des ficelles un peu grossières par moment. J’ai ainsi deviné très rapidement le « grand secret », confirmé par la révélation sans surprise à la fin du roman. Ce n’est pas un défaut, car c’est exécuté avec brio et dans un style prenant. On n’est pas surpris, mais on joue le jeu avec plaisir car c’est fait avec talent et conviction.

J’ai aussi aimé le cadre historique du roman : s’il a été écrit en 1858, le récit se déroule un siècle plus tôt, dans les années 1764-1767. Les guerres de religion sont pourtant terminées depuis plus d’un siècle et demi mais la question religieuse reste vive : les protestants, ou anciens protestants abjurés, sont toujours soupçonnés de tous les maux, et eux-mêmes vivent mal la domination et l’influence de l’Eglise catholique.

Pour conclure, je dois vous dire que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman, certes long (528 pages) mais passionnant du début à la fin. Je ne peux que vous encourager à le lire si vous aimez l’Histoire et les récits historiques captivants et intelligents. Cette nouvelle édition par Libretto est l’occasion parfaite pour découvrir cette version fictive du mythe de la bête du Gévaudan.


La bête du Gévaudan, Elie Berthet

Note : ★★★★☆

Cinéma, TV & DVD

Grâce à Dieu

Grâce à Dieu est le nouveau long-métrage de François Ozon, un cinéaste que j’aime suivre depuis maintenant de nombreuses années. Je l’avais découvert en 2001 avec 8 femmes et son casting de rêve, j’avais ensuite aimé Swimming Pool, 5×2, j’avais été touché par Ricky, et j’avais adoré Dans la maison.

Cette année, il revient avec un long-métrage consacré à la pédophilie dans l’Eglise catholique.

Alexandre vit à Lyon avec sa femme et ses enfants. Un jour, il découvre par hasard que le prêtre qui a abusé de lui aux scouts officie toujours auprès d’enfants. Il se lance alors dans un combat, très vite rejoint par François et Emmanuel, également victimes du prêtre, pour « libérer leur parole » sur ce qu’ils ont subi.

Mais les répercussions et conséquences de ces aveux ne laisseront personne indemne.

Le film s’inspire grandement d’une affaire réelle et sa sortie a d’ailleurs été menacée par une plainte car les procès du prêtre évoqué dans la film et de sa hiérarchie n’ont pas encore rendu son verdict. Un bandeau au début et à la fin du film rappellent d’ailleurs le principe de la présomption d’innocence et signale que le film n’est qu’une fiction basée sur des faits réels. Toutefois, l’oeuvre de François Ozon ne laisse pas de place au doute : le prêtre est coupable des faits qui lui sont reprochés, son alter-ego dans le film l’avoue d’ailleurs à plusieurs reprises.

Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce film, c’est qu’il montre parfaitement la libération, après plusieurs décennies, de la parole de victimes d’un prêtre pédophile, face au silence et à l’inaction coupables de l’Eglise catholique. Au cours du film, nous suivons le combat de plusieurs hommes différents, qui ont grandi avec cette blessure, qui se sont reconstruit ou pas, et qui ont gardé la foi ou pas.

L’un reste un catholique convaincu et pratiquant, élevant ses enfants dans l’amour de Dieu et les confiant à une école privée catholique. Tel autre a abandonné la foi, quand un autre va jusqu’à l’apostasie pour signifier son rejet de l’Eglise qui n’a pas su le protéger lorsqu’il était enfant. Nous avons ainsi de beaux portraits d’hommes face à la foi et l’Eglise après avoir vécu un traumatisme destructeur.

Moi qui ne suis pas croyant, j’ai trouvé que le film abordait avec beaucoup de finesse et de respect la question de la foi, en faisant bien la distinction entre la foi de chacun et le comportement complice voire coupable de l’Eglise en tant qu’institution face aux actes pédophiles.

J’ai aimé également la façon dont François Ozon aborde la pluralité des réactions des familles face aux crimes pédophiles du prêtre auquel ils ont confié leur enfant. Les parents de l’un, restés très proches de l’Eglise, reprochent à leur fils de « remuer la merde » après tant d’années. D’autres ont tenté des années avant de combattre pour que le prêtre coupable soit éloigné des enfants, quand une autre mère regrette de ne pas avoir suffisamment écouté son fils à l’époque. Quant au frère aîné de l’une des victimes, il reproche à son frère la place qu’il juge excessive que cette affaire prend dans sa vie et dans celle de ses parents.

Nous avons ainsi une multitude de réactions de victimes et de leurs familles, au moment des faits puis vingt à trente ans après, quand la parole se libère enfin.

Face à cette parole libérée, François Ozon nous livre également les réactions du prêtre et de sa hiérarchie, en particulier le cardinal Barbarin. Bizarrement, c’est le prêtre coupable qui s’en sort le mieux, parce qu’il finit par exprimer des regrets et demander pardon à ses victimes, assumant être malade et regrettant que sa hiérarchie ne l’ait pas suffisamment aidé à lutter contre ce mal.

Quant au cardinal Barbarin, il alterne silences, tentatives d’amadouer les victimes pour calmer le jeu, et déclarations maladroites. Je retiens évidemment cette scène marquante de la bande-annonce et du film, à laquelle elle donne d’ailleurs son titre, dans laquelle le cardinal Barbarin déclare que « grâce à Dieu, les faits sont prescrits », provoquant la stupéfaction de son auditoire. L’un des spectateurs exprime alors tout haut ce que tout le monde pense tout bas, à savoir que « grâce à Dieu » signifie « heureusement » et que de tels propos sont d’une violence incroyable.

Grâce à Dieu est un très beau film sur un sujet difficile. Il le traite avec une finesse remarquable, sans esquiver les difficultés. Il me parait difficile de sortir indifférent à ce film, j’ai pour ma part été remué et touché par le combat de ces hommes pour que leurs blessures soient reconnues et punies.

Livres & Romans

Mon Père

Grégoire Delacourt est un auteur que je suis de façon irrégulière. J’avais lu ses deux premiers romans « L’écrivain de la famille » et « La liste de mes envies », j’en avais gardé un bon souvenir mais sans que cela m’attache définitivement à ses livres. Je me renseignais vaguement lorsqu’il publiait un nouveau livre, que je lisais ou non selon que l’intérêt que suscitait pour moi leur résumé.

Cette fois, le thème de son nouveau roman, à paraître le 20 février prochain, m’a tout de suite interpellé, et j’ai eu la chance de pouvoir le lire en avant-première grâce à l’éditeur JC Lattès et à la plateforme de service de presse NetGalley.fr.

Loin des récits plutôt légers de cet auteur que j’avais eu l’occasion de lire jusque là, Son Père s’attaque à un sujet lourd puisqu’il promet un face à face entre un père et le prêtre qui a abusé sexuellement de son jeune fils :

Mon Père c’est, d’une certaine manière, l’éternelle histoire du père et du fils et donc du bien et du mal. Souvenons-nous d’Abraham.

Je voulais depuis longtemps écrire le mal qu’on fait à un enfant, qui oblige le père à s’interroger sur sa propre éducation. Ainsi, lorsque Édouard découvre celui qui a violenté son fils et le retrouve, a-t-il le droit de franchir les frontières de cette justice qui fait peu de cas des enfants fracassés ? Et quand on sait que le violenteur est un prêtre et que nous sommes dans la tourmente de ces effroyables affaires, dans le silence coupable de l’Église, peut-on continuer de se taire ? Pardonner à un coupable peut-il réparer sa victime ?

Mon Père est un huis clos où s’affrontent un prêtre et un père. Le premier a violé le fils du second. Un face à face qui dure presque trois jours, pendant lesquels les mensonges, les lâchetés et la violence s’affrontent. Où l’on remonte le temps d’avant, le couple des parents qui se délite, le gamin écartelé dont la solitude en fait une proie parfaite pour ces ogres-là. Où l’on assiste à l’histoire millénaire des Fils sacrifiés, qui commence avec celui d’Abraham.

Mon Père est un roman de colère. Et donc d’amour. »


Le roman décrit principalement la rencontre pleine de tension entre le père et le Père, mais ce face à face qui constitue le coeur du récit alterne avec quelques courts chapitres qui décrivent tour à tour l’enfance de Benjamin, celle de son père Édouard, et les circonstances dans lesquelles celui-ci a appris les abus dont son fils a été victime.

La figure biblique d’Isaac, que son père aurait été prêt à sacrifier pour obéir à Dieu, est omniprésente dans le roman et dans l’esprit du narrateur. Isaac, comme son fils Benjamin, est la victime silencieuse, que la Bible « oublie » ensuite pendant de longues pages avant qu’on le retrouve plus âgé.

Tu t’es tu, Isaac. Et l’histoire ne t’a prêté aucune parole à transmettre, des siècles et des siècles plus tard, à Benjamin, ton frère. Il ne reste rien de tes frayeurs dans la Genèse. Il n’y est fait mention d’aucune réparation à la violence qui tu as subie – il est vrai que dans la Bible on se soucie fort peu de la parole des enfants, ils n’ont que des devoirs d’obéissance et donc de silence.

Tu n’es plus qu’une ombre, Isaac, une victime muette – n’appelle-t-on d’ailleurs pas ta tragédie « Le sacrifice d’Abraham » alors que c’est du tien dont il s’agissait ?

Grégoire Delacourt nous parle de colère, de justice, de vengeance, de culpabilité, et évidemment d’amour et d’humanité. Il nous parle du père qui n’a rien vu et se le reproche. Il nous parle du Père qui doit assumer la lourde culpabilité d’avoir violé un enfant et trompé la confiance de ses parents. Il nous parle de de l’enfant qui doit accepter son innocence de victime et qui ne doit pas chercher sa propre culpabilité. Il nous parle également de religion et du rapport de chacun à la foi et à l’Eglise. Le personnage de la mère du narrateur, la grand-mère du petit Benjamin, est à ce titre emblématique et intéressant. Quant au personnage du prêtre, le coupable désigné et donc le « méchant » de l’histoire, il est suffisamment complexe pour susciter à la fois la répulsion, la colère, et la pitié, voire des sentiments plus ambivalents au fur et à mesure du récit.

Et parce que je n’ai pas protégé ceux que j’avais la charge de consoler et de chérir. Et l’Église a fermé les yeux. L’évêque de notre diocèse a fermé les yeux. Le Vatican a préféré se coudre les paupières et manipuler les magistrats. Alors je me suis plu à imaginer que leur cécité était une forme d’assentiment. Car si les pères ne condamnent pas, si les pères n’interdisent pas, si les pères ne punissent pas, alors les fils conjecturent qu’ils ont tous les droits.

Je trouve que Grégoire Délacourt s’en sort plus que bien face à un sujet aussi périlleux que celui de la pédophilie au sein de l’Eglise catholique. Il évite me semble-t-il parfaitement de tomber dans les clichés. Il dépeint très justement les sentiments des différents personnages à travers des scènes fortes et des passages très joliment écrits. J’ai toujours pensé que Grégoire Delacourt avait une jolie plume, mais je trouvais que trop souvent les récits qu’il proposait n’étaient pas à la hauteur de cette qualité d’écriture. Ici, sa plume permet de porter un récit à la fois lourd par sa thématique et aérien par son style.

Benjamin dort. Je m’effondre dans le fauteuil près de lui. Je devine sous le drap son corps fragile et martyrisé. Je comprends enfin les douleurs au ventre, l’anisme, les cauchemars, et l’insomnie qui force à rester sur ses gardes. Et la merde de mes yeux se dissout. Je suis devenu un criminel par inattention. Une indignité de père.

Son Père est un roman très fort que j’ai dévoré en une journée. Il aborde un sujet délicat et il m’a semblé qu’il le faisait joliment, aussi joliment que le thème le permet en tout cas, et de surcroit avec une grande justesse de ton. A mes yeux, c’est clairement, et de loin, le meilleur roman de Grégoire Delacourt.


Mon Père, Grégoire Delacourt

Note : ★★★★★

Livres & Romans

Féodalités (888-1180)

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Féodalités (888-1180) est le deuxième volume de la collection Histoire de France dirigée par Joël Cornette pour les éditions Belin. J’avais beaucoup aimé le premier tome intitulé La France avant la France (481-888) et j’ai entamé la lecture de celui-ci avec beaucoup d’enthousiasme.

Là où le premier volume avait été confié à un duo d’historiens, celui-ci est l’oeuvre d’un seul historien, Florian Mazel, historien médiéviste dont les recherches portent principalement sur les élites aristocratiques, l’Eglise et les questions territoriales du haut Moyen-Âge au XIIIè siècle. Cela tombe bien, car ces thématiques forment le coeur du propos de cet ouvrage :

L’époque où surgit la dynastie capétienne ne se confond pas avec « la naissance de la France » : le souverain se dit encore « roi des Francs « , le sentiment d’une unité française n’existe pas, le pays demeure une mosaïque de régions, de langues et de coutumes diverses. La société féodale se caractérise cependant par un dynamisme économique, social et religieux exceptionnel, soutenu par un ordre seigneurial effaçant peu à peu les derniers vestiges de l’empire carolingien. Les recherches récentes permettent de mieux appréhender ce dynamisme renouvelé par le développement urbain et commercial, le regroupement des populations et les réformes de l’Eglise, ce dont témoigne l’épanouissement de l’art roman et gothique. Elles conduisent également à remettre en cause la thèse de la « mutation de l’an mil » au profit d’une appréciation plus nuancée des évolutions, privilégiant les deux inflexions majeures de l’histoire européenne que sont la crise de l’ordre carolingien et la réforme grégorienne.

Dans une première partie, Florian Mazel décrit la société médiévale du Xe et de la première partie du XIe siècle : l’affaiblissement de la royauté au profil de principautés, l’essor du monachisme, et la société seigneuriale.

La suite, plus longe, décrit la longue évolution de cette société jusqu’à la fin XXe siècle, avec l’apparition du modèle dit féodal. La révolution grégorienne, qui voit la reprise en main des questions religieuses par l’Eglise qui devient une institution, est présentée comme le point de départ de cette évolution. Les villes se développent, et avec elles la diversification de la population urbaine, avec des activités d’artisanat, de commerce, de crédit. Dans le même temps, la seigneurie centrée sur la château fait son apparition et les campagnes se transforment. La culture évolue, avec l’émergence d’une société chevaleresque et d’une littérature de l’amour courtois, exaltant les valeurs des chevaliers.

Avant de longues annexes, l’ouvrage s’achève par l’atelier de l’historien, qui permet de découvrir les débats et les évolutions de l’Histoire ainsi que les outils (archéologie, anthropologie) utilisés par les historiens pour leurs recherches. J’ai bien aimé notamment le plaidoyer de l’auteur pour un dialogue plus constructif entre les historiens et les autres disciplines (notamment l’archéologie) pour compléter et approfondir la connaissance historique.

Si le premier volume m’avait passionné, je dois avouer avoir eu un peu plus de mal avec celui-ci, qui m’a semblé moins accessible. J’y vois deux raisons principales.

D’une part, j’étais beaucoup moins familiarisé avec cette période de l’histoire qu’avec l’ère mérovingienne et carolingienne décrite dans le volume précédent. Là où le premier tome m’avait permis de remettre en cause ma vision d’une période qui m’avait été longuement enseignée à l’école primaire et au collège, celui-ci m’a donné l’impression de repartir de zéro, sur des bases que je ne connaissais pas vraiment, ou de façon très superficielle jusqu’à aujourd’hui. C’est passionnant, mais nettement plus difficile.

D’autre part, l’approche socio-culturelle m’a moins parlé que l’alternance d’approche chronologique et thématique du premier volume. Mais là aussi, je pense que c’est dû à ma moindre connaissance préalable de la période étudiée. J’y vois également le poids de l’enseignement de l’Histoire tel qu’il m’a été prodigué quand j’étais plus jeune, plus centré sur les évolutions politiques et territoriales, avec les successions de monarques et de guerres, que sur les évolutions de la société.

Malgré ce bémol, je reconnais la grande qualité de ce livre, qui fait un tour d’horizon impressionnant de la société féodale en s’appuyant sur les recherches les plus récentes et en expliquant comment notre vision du haut Moyen-Âge a évolué depuis une cinquantaine d’années. Certains chapitres m’ont plus intéressé que d’autres, mais je sais que j’aurai de la matière si plus tard je souhaite me documenter plus précisément sur des sujets que j’ai passés rapidement dans ma lecture. Je dois également signaler à nouveau, comme pour le premier volume, la grande qualité des illustrations et des documents présentés, que ce soit des textes, des cartes, des arbres généalogiques, des peintures, des manuscrits, des bâtiments, ou des objets.

J’ai en tout cas suffisamment apprécié ce deuxième volume pour plonger sans tarder dans le troisième : L’âge d’or capétien (1180-1328).


Féodalités, Florian Mazel

Note : ★★★☆☆


Livres & Romans

La France avant la France (481-888)

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Il y a quelques années, les éditions Belin ont entrepris un projet ambitieux : publier une nouvelle collection consacrée à l’Histoire de France. La direction de cette collection avait été confiée à Joël Cornette, un historien reconnu spécialisé en histoire moderne, accompagné de Jean-Louis Biget pour l’histoire médiévale et de Henry Rousso pour l’histoire contemporaine.

L’ambition revendiquée par Joël Cornette et son équipe est très justement résumée dans son introduction générale :

A l’heure de la mondialisation et du multi-culturalisme, à l’heure d’une world history de plus en plus globalisée, qui privilégie les phénomènes transnationaux et des « histoires connectées » rapprochant territoires, peuples et temporalités, proposer une nouvelle version du « roman national » peut surprendre et paraître une entreprise quelque peu étroite, enfermée dans une vision limitée au pré-carré (ou hexagonal) de la nation France.

Il n’en est rien. D’abord, parce que l’histoire ne s’écrit plus aujourd’hui comme il y a un siècle (et même un demi-siècle); Ensuite, parce que cette nouvelle Histoire de France ne se réduit jamais à un discours unique et unitaire, à une clé qui ouvrirait magiquement la grande porte du temps : la démarche commune aux treize volumes qui la composent se veut plurielle, diverse, inventive. Et surtout, ouverte aux débats. Elle ambitionne, en effet, de rendre compte de la variété des « vérités », de la diversité des problématiques, des enjeux, des controverses et des combats dont se nourrit le métier d’historien, pour répondre aux questions et aux interrogations du présent.

Chacun des treize volumes qui composent cette collection a été confié à un (ou deux, voire trois) historien(s), plutôt jeune en général d’après ce que j’ai pu lire ailleurs, et évidemment spécialisé dans la période concernée. Rédigé par Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux, le premier volume s’intitule La France avant la France et porte sur la période allant de 481 à 888, retraçant ainsi le règne des dynasties mérovingienne dans une première partie puis carolingienne dans la seconde partie.

Le choix de faire débuter cette Histoire de France, et donc ce premier volume, en 481 est expliqué au début de l’ouvrage : cette date correspond au début du règne de Clovis et à la naissance du « royaume des Francs ». Cependant, comme le titre de l’ouvrage l’indique, les auteurs prennent bien soin de présenter cette période comme un prélude à l’histoire de la France telle qu’on la connait aujourd’hui, lorsque son unité territoriale sera globalement stabilisée.

Ce volume commence par poser les bases, en rappelant le contexte dans lequel les peuples germaniques, dont les Francs, sont arrivés : la Gaule romaine du Ve siècle est ainsi présentée, ainsi que l’installation des peuples germaniques, les fameux « barbares ». Loin de l’image désormais caduque d’invasions successives de hordes barbares qui viennent bouleverser l’ordre gallo-romain établi, les auteurs montrent comment la rencontre de ces peuples a fait évoluer progressivement la société et marqué le passage de l’Europe occidentale de l’Antiquité tardive vers le Moyen-âge.

L’ouvrage se poursuit avec des chapitres tantôt chronologiques, relatant l’évolution politique et territoriale des royaumes francs, tantôt thématiques, consacrés à l’histoire religieuse, sociale, économique et culturelle de l’époque.

Les deux auteurs nous font ainsi vivre la construction du « royaume des Francs » par Clovis, les divisions en royaumes distincts de Neutrie, d’Austrasie, de Bougogne, d’Aquitaine, au fil des héritages et partages successifs, le déclin des rois mérovingiens au profit des maires du palais, la prise de pouvoir de ceux-ci pour fonder la dynastie carolingienne, la fondation de l’Empire par Charlemagne, l’apogée puis le déclin de l’Empire carolingien pour aboutir à un Royaume « de France » réduit mais plus proche de nos frontières actuelles.

En parallèle, les deux auteurs nous proposent de découvrir la société de ces époques ainsi que son évolution sur les quatre siècles relatés par ce volume : famille, culture, enseignement, commerce, habitat, mariage, sépultures, place et rôle de l’aristocratie, mais aussi et surtout la place de la religion, du christianisme et de l’Eglise dans la société. Avec ces thématiques, l’ouvrage ne se contente pas d’être un catalogue de dates et d’événements, mais nous plonge dans la société de l’époque et nous aide à comprendre les mentalités et les enjeux qui étaient alors importants.

Enfin, l’ouvrage s’achève par un chapitre de près de 75 pages intitulé « L’atelier de l’historien », dont l’objectif ne peut être mieux résumé que par Joël Cornette, toujours dans son introduction générale :

Afin que chaque lecteur puisse, précisément, s’approprier sa propre histoire, les volumes comportent un « atelier de l’historien », qui permet de participer à la construction, à la « fabrique » d’une science humaine en perpétuelle métamorphose, avec le souci constant de la preuve et de ces « faits têtus », qui sont la matière première de l’historien : les sources, dans leur infinie diversité (avec des exemples précis de leur utilisation), les mises en question des problématiques anciennes, les débats, les enjeux, l’histoire de l’histoire … Il s’agit ici de mettre en valeur une histoire qui interroge, qui s’interroge.

C’est une partie que j’ai trouvé passionnante, en particulier le chapitre consacré à la « postérité des Mérovingiens », où l’on peut suivre comme l’image des Mérovingiens a évolué au fil du temps : d’abord largement décriés à l’époque des Carolingiens, qui devaient légitimer leur prise de pouvoir, remis en valeur par les Capétiens pour légitimer la continuité de la royauté malgré le changement de dynastie, à nouveau dévalorisés sous la IIIè République, où le « mythe » des rois fainéants a été enseigné à plusieurs générations d’élèves et où il n’était guère à la mode de se revendiquer de l’héritage des Mérovingiens (et des Carolingiens), dont se réclamaient également nos voisins et ennemis allemands.

J’ai mis une dizaine de jours à lire ce premier volume de l’Histoire de France, car il est riche, mais j’ai été passionné du début à la fin. Cet ouvrage cumule plusieurs qualités : il est facilement accessible, avec une présentation claire, un texte limpide et précis, et un soin apporté aux documents présentés, que ce soit les textes, les images, les cartographies ou les généalogies. Il semble qu’une grande partie de ces documents soient rares, parfois inédits, qu’ils aient été publiés pour la première fois dans ce livre ou qu’ils aient été créés pour l’occasion (notamment certaines cartes).

L’autre grande qualité de ce livre, c’est sa volonté de dépoussiérer l’Histoire de France telle qu’on me l’a appris à l’école et au collège, et donc de se débarrasser des vieux mythes tenaces et de s’astreindre à présenter l’Histoire telle qu’on la connait aujourd’hui, en prenant en compte les recherches des dernières décennies voire des dernières années. Les auteurs n’hésitent pas à montrer comment notre connaissance de cette époque a évolué au fil des recherches, comment certains sujets font encore l’objet de débats ou de questionnements, mais aussi comment le contexte historico-politique a pu influencer la façon dont l’histoire des Mérovingiens et des Carolingiens a été relatée, analysée, et enseignée au fil du temps. C’est particulièrement vrai dans la partie intitulée « L’atelier de l’historien », mais le sujet est également évoqué tout au long du texte.

Ainsi, les deux auteurs nous relatent ce que l’on sait de cette époque, mais n’hésitent pas à reconnaître ce que l’on ne sait pas encore, ou que l’on ne saura peut-être jamais. C’est une vision d’une Histoire vivante, d’une science humaine qui évolue et qui apprend ; cela me parle beaucoup.

Autant vous dire que je vais m’empresser de commencer le deuxième volume de cette collection, intitulé Féodalités (888-1180).


La France avant la France (481-888), Geneviève Bührer-Thierry et Charles Mériaux

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

Le Club des vieux garçons

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Autant le dire tout de suite : j’ai beaucoup ri en lisant ce livre. Plus encore que je m’y attendais après avoir lu le résumé :

Avec leurs indécisions et leurs marottes, les vieux garçons avaient mauvaise presse. Même jeunes, ils ont déjà l’air démodé, précocement usé, inadapté. N’est-il pas temps de les réhabiliter ?

Le héros, François de Rupignac, né en 1984, est du bois dont on fait les célibataires endurcis : entre son grand-père (vénérable général chauve et bondissant), sa grand-mère (duchesse farfelue à langue de vipère) et son oncle Albert (moustachu mélancolique qui vit seul dans son manoir, entouré de têtes de cerfs), François traverse son enfance en dehors des clous contemporains. Avec des modèles pareils, il est mal parti pour s’insérer.

En pension, il rencontre Pierre, sorte d’anarchiste mystique, cultivé et plus remonté qu’un coucou. Ensemble, ils se rêvent conspirateurs, nouveaux frondeurs, et imaginent le mouvement qu’ils lanceront tous les deux : le Club des vieux garçons, société secrète qui se réunit une fois par mois au sous-sol du très chic Jockey Club. Il fonctionne un peu comme les fraternités monastiques, rassemble toute une faune de résistants drolatiques qui font voeu de pauvreté et de chasteté, refusant le travail et le couple. « Abstiens-toi ! » est leur mot d’ordre.

Peu à peu, les membres de ce club se muent en activistes, bizutant banquiers gloutons, créateurs de mode prétentieux, artistes contemporains surcotés, mauvais écrivains, etc. Mais pourront-ils maintenir ad vitam cet écart ? La jeunesse n’estelle pas condamnée à passer ? Les têtes de cerfs ne doivent-elles pas un jour céder leur place à l’amour ? C’est tout l’enjeu de ce livre qui, satirique par endroits, est aussi un roman d’initiation …

J’ai beaucoup ri car c’est d’abord l’objectif de l’auteur de ce roman qui nous plonge dans le monde de l’aristocratie française à la fin du XXème et au début du XXIème siècle. L’auteur, que je connais pas et dont j’ignore si son roman est totalement, partiellement ou absolument pas autobiographique, s’amuse clairement à mettre en scène le décalage entre ses personnages et le monde qui les entoure. J’ai franchement ri en imaginant que tout cela pourrait être vrai.

L’intérêt de ce roman n’est pas seulement dans son humour. C’est également par certains aspects un roman d’initiation classique, avec son héros qui grandit et découvre l’amitié, l’amour, le deuil, la vie en somme. Là où j’applaudis l’auteur, c’est qu’il a réussi à me rendre attachant un personnage qui est mon opposé : comment moi, fils de communiste, issu d’un milieu modeste et qui a grandi en province, ai-je pu finir par trouver sympathique cet aristocrate parisien, coincé et réac ? Je vais mettre cela sur le compte du talent d’écrivain de Louis-Henri de La Rochefoucauld.

Le récit n’est pas forcément surprenant, la fin encore moins, mais j’ai pris un réel plaisir à lire ce roman toujours drôle et parfois touchant. Ce n’est sans doute pas un chef d’oeuvre absolu, ce ne sera mon livre préféré de l’année, mais cela reste une lecture plaisante dont je garderai un bon souvenir.


Le Club des vieux garçons, Louis-Henri de La Rochefoucauld

Note : ★★★☆☆


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Politique & Société

Scandale au Vatican