Livres & Romans

De l’autre côté, la vie volée

De l’autre côté, la vie volée est le premier roman de l’auteur espagnol Aroa Moreno Durán. Dans sa langue d’origine, le roman s’intitule La hija del comunista et sa traduction française vient tout juste de paraître cette semaine chez JC Lattès. J’ai eu l’occasion de le découvrir en service de presse par l’intermédiaire de NetGalley.fr

Katia est la fille d’émigrés espagnols ayant fui à Berlin le régime franquiste. Avec sa soeur Martina, elle partage les élans d’une famille aimante, mais où le silence sur le passé est d’or. En grandissant, Katia voit s’ériger le Mur. Dans une librairie, son regard croise un jour celui de Johannes, jeune homme venu de l’Ouest… Avec sa complicité, à l’insu de tous, munie de faux papiers, Katia passe de l’autre côté.

Avec un exceptionnel souffle romanesque, Aroa Moreno Durán déroule une histoire intime, étroitement liée à l’Histoire européenne. Une fresque magistrale qui rappelle l’atmosphère des films La Vie des autres et Cold War. Le portrait saisissant d’une vie déracinée, d’une vie volée.

Le roman est assez court (145 pages en version papier) et composé de chapitres eux-mêmes relativement courts. Le récit se décompose en quatre grandes parties :

  • d’abord l’enfance et l’adolescence à Berlin-Est dans les années 1950 jusqu’au début des années 1970 de Katia, fille de deux espagnols ayant fui l’Espagne franquiste après la guerre civile
  • le passage clandestin à l’Ouest de Katia, à travers la Tchécoslovaquie et l’Autriche
  • la nouvelle vie de Katia dans le Sud de la RFA, auprès de son amoureux puis mari Johannes et de sa belle-famille des années 1970 jusqu’à la fin chute du mur de Berlin en 1989
  • enfin, les retrouvailles de Katia avec Berlin et sa famille restée à l’Est, au début des années 1990, après la réunification allemande

L’auteur nous propose donc un récit à la fois personnel, le destin particulier de Katia, et historique, avec cette Allemagne coupée en deux pendant cinquante ans puis réunifiée, sans oublier le sort des républicains espagnols exilés après la victoire de Franco.

Si l’aspect historique m’a bien plu, en particulier la description de la vie quotidienne et des mentalités en RDA, la vie de Katia ne m’a pas forcément passionné. Heureusement, la construction du roman, par courts chapitres qui racontent chaque fois un épisode de la vie de la narratrice, permet de suivre tout cela sans ennui excessif.

Je ne suis pas certain de conserver un souvenir impérissable de ce roman, mais à travers la destinée de cette fille d’immigrés espagnols, qui se considère elle-même comme allemande, avant de réaliser qu’elle restera une étrangère toute sa vie – espagnole à Berlin-Est, est-allemande en RFA, et traître ouest-allemande quand elle revient enfin à Berlin – il aborde tout de même avec justesse la question de l’identité et de la patrie.

Comics & BD

Nicolas Eymerich Inquisiteur : La Déesse (1&2)

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Nicolas Eymerich Inquisiteur est une série de BD adaptée des romans de Valerio Evangelisti. La bande dessinée est signée Jorge Zentner au scénario et David Sala au dessin. Les deux premiers albums forment une première histoire : La déesse.

En 1352, à peine nommé inquisiteur général du royaume d’Aragon, le père Nicolas Eymerich doit faire face à des phénomènes inimaginables : apparaitions dans le ciel, naissance d’enfants si monstrueux qu’il faut en dissimuler l’existence… Armé de sa foi et de son intelligence exceptionnelle, l’homme de Dieu se lance dans une enquête complexe, obscure, dangereuse. Une enquête dont les tupéfiantes ramifications s’étendent bien au-delà de sa propre époque… et de la nôtre.

Le récit nous présente deux arcs narratifs sur deux lignes temporelles parallèles : un premier en 1352 avec l’enquête de l’inquisiteur Nicolas Eymerich sur des phénomènes étranges qui agitent le royaume d’Aragon ; le second en 2194 avec un voyage spatial assez particulier.

J’ai bien aimé ce double récit, même s’il est complexe et que je ne suis pas certain d’avoir tout compris à l’issue des deux albums. Le lien entre les deux récits n’est pas évident à saisir, mais l’ensemble fonctionne bien. Peut-être reste-t-il une part de mystère volontairement laissée par l’auteur, et ce n’est pas forcément un mal.

Les dessins sont magnifiques, que ce soit ceux montrant l’Espagne du XIVè siècle ou ceux décrivant le voyage spatial. Ce sont deux ambiances très différentes mais avec un style commun qui permet de lier habilement deux récits qui ne semblent avoir aucun rapport au premier abord.

J’ai bien aimé ces deux premiers albums de la série, ils forment un récit passionnant et intelligemment écrit. Je vais sans doute lire très prochainement les deux prochains albums, qui forment eux aussi un nouveau récit intitulé Le corps et le sang.

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Nicolas Eymerich Inquisiteur : La Déesse (1&2), Jorge Zentner (scénario) et David Sala (illustrations)

Note : ★★★★☆

Comics & BD

Jour J – 17. Napoléon Washington

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Après avoir lu les premiers volumes de la collection d’uchronies en bande dessinée Jour J dans l’ordre de parution, je continue désormais à piocher parmi les albums en fonction de mon intérêt pour l’histoire alternative proposée. Celle de ce dix-septième album me semblait prometteuse :

Carlo Maria Buonaparte, avocat victime des vendettas corses, décide de partir pour les Amériques. Dans ce Nouveau Monde en pleine révolution, il s’engage auprès des rebelles américains et devient l’ami du plus célèbre d’entre eux, George Washington. Avant de mourir sur le champ de bataille, il fait promettre au père de la nation américaine de devenir également celui de son fils, le jeune Napoléon.

Si le point de départ est un peu tiré par les cheveux (le père de Napoléon s’exile en Amérique et devient un fidèle de George Washington, au point que le premier président américain adopte son fils Napoléon), j’espérais une histoire sympathique à partir de cette idée atypique.

Malheureusement, le récit proposé par Fred Duval et Jean-Pierre Pécau ne m’a pas passionné. Nous sommes en pleine campagne militaire de Napoléon pour libérer le Mexique conquis par l’Espagne, puis dans une quête grotesque pour trouver l’Eldorado. J’ai été vraiment déçu par cet album, dont l’intrigue ne m’a pas intéressé et dont le cadre historico-uchronique est très mince. Pour moi c’est clairement l’épisode le plus faible de la série pour le moment. J’espère que les prochains que j’ai sélectionnés seront meilleurs.


Jour J – 17. Napoléon Washington, Fred Duval et Jean-Pierre Pécau

Note : ★★☆☆☆

Cinéma, TV & DVD

La casa de papel (1ère partie)

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La casa de papel (littéralement « La maison de papier » dans notre vieille langue de Molière) est une série espagnole produite à l’origine pour la chaîne Antena 3 et diffusée à l’international par Netflix. C’est une des séries qui fait beaucoup parler en ce moment, par son succès et par la seconde vie qu’elle a offerte à la chanson italienne anti-fasciste Bella Ciao, chantée à plusieurs reprises par les personnages de la série.

En Espagne, la série a été diffusée comme une mini-série en deux parties, une première composée de 9 neuf épisodes diffusés entre mai et juin 2017, la deuxième de 6 épisodes entre octobre et novembre de la même année. Pour l’international, Netflix a choisi un découpage différent : la première partie a été découpée en 13 épisodes de 45 minutes environ, et la deuxième en 9 épisodes. Une troisième partie est annoncée, à la fois pour une diffusion par Antena 3 en Espagne et sur Netflix pour le reste du monde.

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Le synopsis de la série est simple :

Un homme mystérieux, surnommé le Professeur (El Profesor), planifie le meilleur braquage jamais réalisé. Pour exécuter son plan, il recrute huit des meilleurs malfaiteurs du pays qui n’ont rien à perdre.

Le but est d’infiltrer la Fabrique nationale de la monnaie et du timbre afin d’imprimer 2,4 milliards d’euros, en moins de onze jours et sans verser une goutte de sang – malgré la présence de 67 otages, dont la fille de l’ambassadeur du Royaume-Uni.

Résumé ainsi, cela ressemble à une histoire banale de braquage d’une banque par une bande de malfaiteurs. Pas forcément de quoi m’attirer à la base, mais j’avais envie tout de même de laisser une chance à cette série en raison des très bons échos que j’avais la concernant.

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Le gros point positif de la série, c’est sa capacité à conserver tout le long un rythme rapide. Les rebondissements sont nombreux, on découvre progressivement le plan des braqueurs, et les tentatives de la police pour déjouer la prise d’otages. On s’attache rapidement aux malfaiteurs, que la série rend sympathiques, et on tremble quand les progrès de l’enquête policière les met en danger. Dans le même temps, on s’attache également à certains otages et aux enquêteurs.

Ce n’est pas vraiment une série avec des gentils et des méchants. on suit à la fois le plan génial et un peu fou du Professeur, les erreurs inévitables des braqueurs, les tentatives d’évasion des otages, l’enquête de la police et les négociations avec le Professeur de l’inspectrice en charge de l’affaire. C’est par cette multitude de points de vue et d’enjeu que la série devient intéressante.

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Malgré tout, sur la durée, certains événements ou rebondissements semblent tellement gros qu’on peine à y croire. Il y a un côté à la fois jouissif et irréaliste à voir le Professeur et les braqueurs se sortir de situations très mal engagées. A la fin de la première saison-partie, on peine tout de même à croire que cette histoire puisse durer aussi longtemps dans la réalité. On continue malgré tout à suivre et à accepter ce manque de réalisme, pour le pur plaisir de suivre un plan hors normes et des personnages globalement attachants et sympathiques.

Je me suis pour le moment arrêté à la fin de la première partie, c’est-à-dire après les 13 premiers épisodes proposés par Netflix. J’ai préféré faire une petite pause avec d’autres séries avant de reprendre la deuxième partie, de peur d’être lassé par les rebondissements irréalistes de l’intrigue.Au fond, je pense que La casa de papel est une sorte de plaisir coupable qu’il faut savoir déguster avec modération, pour ne pas en être dégoûté.

Livres & Romans

L’Ombre du vent

Lorsque j’ai dit que j’avais commencé à lire L’Ombre du vent de l’écrivain espagnol Carlos Ruiz Zafón, nombreux ont été ceux qui m’ont dit qu’ils avaient adoré ce livre et qu’il y avait de fortes chances qu’il en soit de même pour moi. Le résumé en quatrième de couverture me laissait en tout cas espérer de belles choses :

Dans la Barcelone de l’après-guerre civile, par un matin brumeux de 1945, un homme emmène son petit garçon – Daniel Sempere, le narrateur – dans un lieu mystérieux du quartier gothique : le Cimetière des Livres Oubliés. L’enfant est ainsi convié par son père à un étrange rituel qui se transmet de génération en génération : il doit y « adopter » un volume parmi des centaines de milliers. Là, il rencontre le livre qui va changer le cours de sa vie et l’entraîner dans un labyrinthe d’aventures et de secrets « enterrés dans l’âme de la ville » : L’Ombre du vent.

Avec ce tableau historique, roman d’apprentissage évoquant les émois de l’adolescence, récit fantastique où les mystères s’emboîtent comme des poupées russes, Carlos Ruiz Zafón mêle inextricablement la littérature et la vie.

Je dois commencer par un aveu : je n’ai jamais été particulièrement attiré par l’Espagne et les pays latins en général. Toute mon histoire personnelle m’attire plutôt vers les pays germaniques ou nordiques. Même en littérature, j’ai toujours eu un penchant pour les auteurs scandinaves ou de langue allemande au détriment des écrivains italiens ou de la péninsule ibérique. Ceci explique sûrement pourquoi j’ai mis plusieurs années à me pencher sur les écrits – pourtant encensés par la critique – de Carlos Ruiz Zafón. Après voir lu ce roman, je dois de le reconnaître : il y a des pépites dans la littérature espagnole !

Le récit débute en 1945, lorsque Daniel Sempere, âgé de dix ans, accompagne son père, libraire, au Cimetière des Livres Oubliés. Là, il choisit et recueille L’Ombre du vent, le dernier roman de Julián Carax, un écrivain autant oublié que ses livres. Fasciné par le roman et intrigué par l’histoire de son auteur, Daniel va progressivement mener l’enquête pour découvrir pourquoi et par qui la quasi-totalité des exemplaires des romans de Carax ont été détruits. Au fil de ses découvertes, il remarque d’étranges parallèles entre sa vie et celle du mystérieux écrivain.

En parallèle, Daniel grandit et traverse l’adolescence, entouré de son père et de ses amis. Nous suivons son évolution de 1945 à 1956, à la manière d’une saga familiale à laquelle se mêlerait une enquête policière. C’est aussi un roman initiatique, avec cet adolescent qui découvre l’amour, l’amitié, la vie avec ses affres et ses joies. C’est enfin un bel hommage à la littérature avec un parallèle très réussi entre la vie de Daniel, celle de l’écrivain Julián Carax et les bribes de ses romans. Les trois se mêlent parfois tellement que j’ai parfois eu du mal à retrouver à quel personnage appartenait telle histoire : un peu troublant, mais terriblement efficace pour brouiller les pistes !

Ce livre avait tout pour me plaire : un roman initiatique qui mêle la littérature et l’Histoire (avec cette fascinante Espagne des années 40 et 50), comment pouvais-je y résister ? En tournant la dernière page ce matin dans le métro, je n’ai pu tirer qu’une seule conclusion, évidente : ce roman est excellent et très marquant. Je ne regrette absolument pas de lui avoir laissé sa chance ; au contraire, j’aurais regretté de ne pas l’avoir lu ! Il rejoint en tout cas le panthéon de mes romans préférés, pas très loin des meilleurs romans de Philippe Besson. De quoi me donner envie de poursuivre ma découverte des oeuvres de Carlos Ruiz Zafón, avec Le jeu de l’ange qui me tend les bras.

L’Ombre du vent, Carlos Ruiz Zafón

Grasset, ISBN 978-2-253-11486-4

Note : ★★/☆☆☆☆☆