Livres & Romans

Autoportrait à la guillotine

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J’enchaine des lectures en service de presse en ce moment, autant par plaisir que par souhait de tenir mes engagements auprès des auteurs ou des éditeurs qui ont accepté de me faire confiance. Cette fois encore, il s’agit d’un livre reçu gracieusement en version numérique par l’intermédiaire de la plateforme NetGalley.fr que j’apprends à redécouvrir avec joie.

C’est au tour de Christophe Bigot et de son roman Autoportrait à la guillotine de mettre la tête sur le billot, si je peux me permettre l’expression. Le résumé m’avait intrigué :

« Longtemps, j’ai cru que j’avais été guillotiné dans une vie antérieure. Cet aveu a toutes les allures d’une énormité, je sais. Tout ce que je puis dire à ma décharge est que ma croyance est révolue – quoiqu’elle fasse encore partie de moi. Il y a quinze ans, souffrant de problèmes de dos, j’ai consulté sur le conseil d’une amie un masseur versé en sophrologie. Tout en me pétrissant les lombaires, il m’a questionné sur mon passé. Avec une certaine réticence, j’ai évoqué cette croyance déjà ancienne. Lui a pris la chose très au sérieux. Aussi sec, il m’a parlé d’une patiente qui ressentait des douleurs aiguës entre les omoplates. Elles s’expliquaient, à l’en croire, par des coups de poignard reçus au xve siècle, alors que la dame était assaillie par des Ottomans en plein marché. J’ai trouvé ça exotique. Poétique, presque. En même temps, je me suis retenu de rire. Quand il est question de moi, hélas, je suis incapable de la même légèreté. »

Comment guérir l’obsession d’une vie ? A la créativité instinctive de l’enfance répondent les armes de l’âge adulte : l’humour et la volonté de comprendre. Entre les deux, l’amour maternel, indéfectible.

Si le résumé m’avait intrigué, je ne savais pas à quoi m’attendre, d’autant que les premières critiques que j’avais lues sur Goodreads par exemple n’étaient guère flatteuses. Comme souvent dans ce genre de cas, ça passe ou ça casse. Je ne vais pas laisser le suspense s’installer plus longtemps : j’ai aimé ce roman.

Dans ce roman autobiographique, l’auteur nous raconte son obsession pour la guillotine, qui l’a traumatisé dès son plus jeune âge. Enfant et jeune adolescent, il se passionne pour la Révolution Française et ses grandes figures, en particulier Camille Desmoulins auquel il consacrera plus tard son premier roman. Plus tard, découvrant que la guillotine n’a pas été reléguée aux oubliettes à la fin de la Révolution et qu’elle a au contraire servi d’instrument de mort jusqu’à peu de temps après sa naissance, l’adolescent s’intéresse de près à la peine de mort et à son abolition. Cette double passion pour la Révolution et pour l’abolition de la peine de mort va forger sa sensibilité politique.

J’en veux à la génération de mes parents, de mes grands-parents, dont l’inertie en la matière m’indigne : comment cent cinquante ans peuvent-ils séparer Le Dernier Jour d’un Condamné de la loi Badinter ?

Mon obsession n’a pas seulement accouché d’une vocation d’écrivain. Elle m’a offert, après bien des détours, une conscience politique.

En fil rouge, la guillotine reste pour lui le symbole de ses interrogations et ses angoisses vis-à-vis de la mort. A travers ce récit, Christophe Bigot nous décrit également son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte, des années 1970 à 2000, et ses relations avec ses parents. C’est le volet plus intimiste de ce roman, où la mort plane jusqu’à ce qu’elle touche la mère du narrateur-auteur, décès maternel qui coïncide semble-t-il l’écriture du roman.

Je contemple, avec les yeux si bienveillants de ma mère, l’enfant de six ans, de dix ans, de treize ans que j’ai été. J’ai envie de le prendre dans mes bras, cet enfant, de lui dire de ne pas avoir peur. Mais je vois bien que c’est lui qui me regarde, de l’autre rive du fleuve, et qui me rassure. Lui qui est tellement plus fort que moi, parce qu’il a porté tout ce poids sur des épaules tellement plus frêles. C’est lui qui me dit de ne pas avoir peur, ni de vivre ni de mourir. Je crains hélas de n’en avoir jamais fini, avec la peur comme avec le chagrin. Mais je lui promets d’essayer.

Autoportrait à la guillotine porte bien son titre. C’est un roman à la fois intimiste et historique, un mélange des genres que j’apprécie quand comme ici il sait passer de l’un à l’autre avec talent et délicatesse. Le lien entre l’histoire personnelle et la grande Histoire est joliment amené dans le texte de Christophe Bigot. Cette lecture a été très plaisante : pour preuve, il ne m’a fallu que deux jours à peine pour lire les 225 pages de ce roman.


Autoportrait à la guillotine, Christophe Bigot

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

Tout le pouvoir aux soviets

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Tout le pouvoir aux soviets est le premier roman que je lis de Patrick Besson, un auteur dont j’avais déjà entendu parler mais que je n’avais pas encore eu l’occasion de lire. Il ne doit évidemment pas être confondu avec son semi-homonyme Philippe Besson, mon romancier préféré dont j’ai déjà très souvent parlé ici. J’ai eu l’occasion de découvrir cet auteur et ce roman grâce à la plate-forme NetGalley.fr, sur laquelle j’ai sollicité et reçu la version Kindle du livre en service de presse après avoir été attiré par le synopsis :

Marc Martouret, jeune banquier né d’une mère russe antisoviétique et d’un père communiste français, porte en lui ces deux personnes énigmatiques dont on découvrira les secrets tout au long du roman qui nous emmène du Paris de Lénine en 1908 au Moscou de Poutine en 2015, ainsi que dans l’URSS de Brejnev pour le cinquantième anniversaire d’octobre 17. L’épopée révolutionnaire, ses héros et ses martyrs, ses exploits et ses crimes, ses nombreuses ambiguïtés, sont ressuscités au fil des pages. Trois histoires d’amour se croiseront et seule la plus improbable d’entre elles réussira.

Tout le pouvoir aux soviets est aussi une réflexion, chère à l’auteur, sur les rapports entre le pouvoir politique quel qu’il soit et la littérature. Le titre est de Lénine et on doit la construction aux célèbres poupées russes.

Le roman est construit comme un récit à tiroirs avec trois lignes temporelles qui s’emboitent l’une dans l’autre à l’image de poupées russes, comme l’indique très justement l’éditeur dans son résumé.

A l’époque contemporaine, Marc, un banquier français, séjourne à Moscou pour affaires et y rencontre Tania, une restauratrice sibérienne. De retour à Paris, il parle de cette rencontre avec son père René, qui raconte à son tour son séjour en URSS en 1967 lorsqu’il faisait partie de la délégation du Parti Communiste Français invité pour les célébrations du cinquantenaire de la Révolution d’Octobre. Lors de cette visite au coeur du régime soviétique, René fait la connaissance d’un apparatchick russe, ancien écrivain désormais à la tête d’une institution politico-littéraire à la solde du pouvoir. Celui-ci lui relate alors, dans un troisième récit, ses années à Paris au début du siècle aux côtés de Lénine puis les grandes étapes de la vie du père de la Révolution bolchevik en Russie.

La narration n’est pas linéaire, puisqu’on alterne entre les trois récits à trois époques différentes : le séjour de Marc à Moscou en 2017, celui de son père René en 1967, et les années 1908 à 1924 de Lénine sous le regard d’un écrivain raté. J’ai bien aimé cette construction, qui transforme le roman en simili-enquête sur le passé des personnages et permet de dresser des parallèles intéressants entre les époques évoquées.

– Le monde communiste est petit.

– De plus en plus petit, soupire l’adhérent du PCF (depuis 1963).

Le roman aborde plusieurs thèmes à la fois, et le fait plutôt bien dans ce récit à plusieurs voix.

D’abord, il interroge sur la parentalité et l’héritage, à travers le personnage de Marc, banquier d’affaires, fils d’un Français militant communiste convaincu et d’une Russe farouchement anti-soviétique. Tout semble opposé le père et le fils ; l’un est toujours attaché à l’idéal communiste, alors que l’autre a totalement embrassé le capitalisme en choisissant de la finance son métier, poussant le trait jusqu’à travailler avec des oligarques dans la Russie de Poutine.

– Je ne lis par les romans.

– Pourquoi ?

– Je suis banquier.

Dans une moindre mesure, c’est un livre qui nous parle des relations franco-russes, avec cet exil de Lénine à Paris au début du siècle, l’emprunt russe non remboursé que la bourgeoisie française n’a jamais pardonné, l’accueil des Russes blancs après 1917, et bien sûr les liens entre le PCF et le parti-frère (ou plutôt père, ou maître) en URSS.

Être communiste en France, ce n’est pas comme être communiste en URSS.

C’est un argument de mon père, toujours accueilli par ma mère ex-soviétique avec le même grincement de mots : « C’est pire parce qu’en URSS, ils ont une excuse : ils n’ont pas le choix. »

Patrick Besson évoque également à plusieurs reprises les liens entre littérature et pouvoir, à travers plusieurs figures d’écrivains proches du Parti ou au contraire hostiles au régime et victimes de sa censure, ou pire. J’ai également noté quelques réflexions attribuées à Lénine ou Staline sur la littérature et l’art en général.

La révolution, c’est le livre. Voilà pourquoi, dans les pays dits libres, on décourage la lecture par diverses distractions obligatoires comme le sport, la télévision ou le spectacle. Les prolétaires n’y trouveront aucune méthode pour se débarrasser de leurs exploiteurs qui, par surcroît, s’enrichissent grâce au post, à la télévision ou au spectacle. Le révolutionnaire est un lecteur, ce qui le sépare de l’élection qui ne lit même pas le programme bidon proposé par son candidat bourgeois.

C’est aussi, bien sûr, une critique acerbe du communisme, et en particulier du régime soviétique et de la complaisance du PCF à son égard. Il y a beaucoup de cynisme de la part des personnages du roman, qui pour la plupart ne croient pas ou ne croient plus au grand idéal marxiste y compris ceux rencontrés en 1967 et qui sont pourtant des bureaucrates bien installés du régime.

A une révolution comme au tournage d’un film, personne ne comprend rien sauf le metteur en scène. Notre metteur en scène, c’était Lénine. Il était bon, c’est-à-dire mauvais. « Comment peut-on faire une révolution sans fusiller ? », c’est de lui. A quoi répond la phrase célèbre de Trotski : « Il est impossible de faire régner la discipline sans révolver. » Selon eux, la Commune a perdu de ne pas avoir assassiné assez de bourgeois.

Je dois dire que je m’attendais à un roman totalement à charge contre le communisme, mais j’ai été agréablement surpris. Bien sûr, l’auteur dénonce le régime totalitaire et liberticide de l’ex-URSS et la complicité du PCF et de ses dirigeants, mais ce n’est pas outrancier comme je le craignais. C’est un regard sans concession sur le communisme réel du XXème siècle, tel qu’il a été vécu en Russie et dans les anciens pays satellites de l’URSS. Ce n’est pas pour autant une ode au capitalisme, dont les travers (de porc ?) sont également dénoncés.

Même si les thèmes abordés sont sérieux, le ton du livre est parfois enjoué, avec un humour efficace, des formules qui tombent juste et un point d’ironie appréciable. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, à la fois plaisant et enrichissant. S’enrichir avec un livre sur le communisme, c’est suffisamment remarquable pour le signaler !


Tout le pouvoir aux soviets, Patrick Besson

Note : ★★★★☆


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Cinéma, TV & DVD

Peaky Blinders (saison 4)

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Après la première, la deuxième, et la troisième, j’ai terminé ce week-end la quatrième saison de Peaky Blinders. Il ne m’a fallu qu’un petit mois pour regarder les 4 saisons disponibles sur Netflix, et ce fut un plaisir.

L’action de cette quatrième saison reprend environ un an après la fin de la précédente. Nous sommes à la veille de Noël en 1925 et l’ambiance au sein de la famille Shelby n’est pas au beau fixe. Après ses manigances à la fin de troisième saison, Thomas est isolé, rejeté par ses frères et sa tante. Une nouvelle menace va cependant forcer les Peaky Blinders à se serrer les coudes et retrouver un semblant de solidarité. En effet, la famille Changretta, issue de la mafia sicilienne exilée à New-York, a décrété une vendetta contre les Paky Blinders et menace de tuer tous les membres de la famille Shelby.

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La série accueille pour cette série deux guest-stars notables : Adrien Brody dans le rôle de Luca Changretta, l’antagoniste principal de la série, et Aiden Gillen qui incarne Aberama Gold, un allié gitan de des Shelby. Je vais être franc, j’ai été déçu par l’interprétation d’Adrien Brody, qui m’a semblé surjouer et forcer le trait du mafiaso italien, au point d’approcher le ridicule. J’ai trouvé Aiden Gillen plus sobre, faisant le job correctement. Comme dans les deux saisons précédentes, on retrouve également avec plaisir l’excellent Tom Hardy en gangster juif à la langue bien pendue, l’un des personnages secondaires les plus marquants de la série.

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Le récit de cette saison suit un rythme intense, l’ambiance est lourde, on sent véritablement la menace représentée par la vendetta dont les Peaky Blinders sont la cible. Contrairement à certaines séries où on peut avoir l’impression que les personnages principaux ont un totem d’immunité, ce n’est pas le cas ici :  on tremble véritablement pour le sort de la famille Shelby, du début à la fin de la saison.

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J’ai clairement adoré cette quatrième saison, comme les trois précédentes. J’aime beaucoup la façon dont la série gère les enjeux croissants d’une saison à l’autre. La première saison nous faisait découvrir un petit gang local de Birmingham, avant de s’étendre à Londres dans la deuxième, d’être impliqué dans les affaires internationales avec des russes dans la troisième, et d’être confronté à la mafia italienne dans la quatrième. La violence a toujours été omni-présente depuis le début, mais elle m’a semblé encore plus forte et inquiétante dans cette quatrième saison.

Mon gros souci désormais, c’est que la cinquième saison ne sera diffusée qu’en 2019 par la BBC et que je risque d’attendre un bon moment avant qu’elle soit disponible sur Netflix. Ce qui est certain, c’est qu’après 4 saisons, Peaky Blinders est devenue une de mes séries préférées, une oeuvre magnifiquement écrite et réalisée, par très loin dans mon esprit de chefs d’oeuvre comme The Wire et The Sopranos.

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Cinéma, TV & DVD

Fiertés

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Fiertés est une mini-série française créée et réalisée par François Faucon et diffusée la semaine dernière sur Arte. Je n’en avais pas entendu avant sa diffusion mais quelques articles dans les médias et sa courte présentation sur le site de la chaîne franco-allemande m’ont donné envie de la regarder en replay :

La minisérie « Fiertés » retrace le combat pour les droits des minorités sexuelles en France à travers le récit intime de trois générations et trois destins d’hommes. Série chorale, « Fiertés » est une chronologie de la tolérance et une saga familiale.

Le format de la série est particulier : elle est construite en 3 épisodes qui se déroulent chacun à une époque différente, marquée par une avancée des droits des personnes homosexuelles :

  • le premier se déroule en 1981-1982 avec le dépénalisation de l’homosexualité suite à l’élection de François Mitterand
  • le deuxième en 1999 lors du vote du PACS par la majorité plurielle issue de la dissolution ratée de l’Assemblée par Jacques Chirac
  • le troisième et dernier prend place en 2013 lors des débats sur le mariage pour tous et l’ouverture de l’adoption aux couples homosexuels

Dans les trois épisodes, on retrouve les mêmes personnages que l’on suit ainsi à trois périodes différentes de leur vie et de notre Histoire contemporaine.

Au début de la série, en 1981, nous découvrons Victor, 17 ans, qui découvre l’amour avec les garçons, au grand damn de son père Charles, chef de chantier qui souhaite la victoire de François Mitterand à l’élection présidentielle mais reste très conservateur sur les questions de société. La rencontre de Victor avec Serge, un homme plus âgé, va être l’étincelle qui va faire éclater en morceaux la relation entre Charles et son fils.

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Dans le deuxième épisode, qui se déroule en 1999, la relation entre Charles et son fils s’est un peu apaisée, mais le projet d’adoption de Victor va causer de nouvelles tensions avec son père. Ce même projet va également mettre en danger la relation de Victor avec son compagnon Serge, désormais séropositif, et qui va se sentir relégué au second plan quand Victor va devoir jouer au célibataire hétérosexuel pendant l’enquête des services sociaux pour obtenir l’agrément en vue de l’adoption.

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Le troisième épisode est le plus proche de nous, puisque l’action se déroule en 2013, en pleins débats sur le mariage pour le tous. Je me suis surpris à réaliser que cela faisait déjà 5 ans que ce débat enflammé, et à vrai dire nauséabond, entre partisans et opposants du mariage pour tous. Je me souviens d’ailleurs avoir écrit un billet ici à l’occasion d’une journée où la Manif pour Tous nous insultait vaillamment dans la rue. Fin de la parenthèse personnelle, désolé. Dans la série, Victor et Serge élèvent désormais Diego, adolescent en classe de terminale, qui voit en cachette son grand-père Charles avec qui Victor est toujours en froid.

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C’est à la fois simple et difficile pour moi de donner mon avis sur cette mini-série. En effet, le premier épisode m’a beaucoup plu, le deuxième un peu moins, et le troisième encore moins.

J’ai beaucoup aimé le récit et le cadre du premier volet, dans ce début des années 1980 où un homme de gauche comme Charles, très progressif sur les questions sociales l’est beaucoup moins sur les questions sociétales. Le personnage de Victor est également sympathique, pris entre son cadre familial qui sent un peu le formal et la naphtaline et son attirance nouvelle pour les garçons, que ce soit Serge qu’il vient de rencontrer ou le jeune Selim avec lequel il travaille le week-end sur le chantier de son père.

Malheureusement, ce début prometteur s’est un peu écroulé par la suite. Sur la durée, les personnages ne sont pas restés très attachants, en particulier Victor qui m’a semblé franchement antipathique à partir du deuxième épisode. Serge, son compagnon, m’est apparu presque transparent, à la limite de l’accessoire, alors que le couple atypique qu’il forme avec Victor constitue la constante des trois épisodes, des trois époques. Charles, le père de Victor, est peut-être le personnage le plus touchant, par ses limites, ses défauts et son évolution. Très honnêtement, je me suis détaché progressivement du récit et des personnages, pas aidé d’ailleurs par un jeu d’acteurs que j’ai trouvé assez médiocre, à quelques exceptions près.

Fiertés est d’abord un récit sur la perception et la place de l’homosexualité dans la société, mais aussi plus généralement une série sur la paternité et les relations père-fils. Je disais que le couple formé par Victor et Serge est la constante des trois épisodes, mais la relation entre Victor et son père Charles en est la véritable pierre angulaire. C’est peut-être ce qui m’a le plus intéressé finalement sur l’ensemble de la série, au-delà de l’historique de la lutte pour les droits des homosexuels qu’elle retrace. Je suis tout de même embêté parce que je voulais vraiment aimer cette série. Elle a de sérieux atouts, à commencer par ses intentions et son ambition, mais le résultat m’a tout de même un peu déçu. C’est dommage car cela aurait pu être une série mémorable et cela tient à peu de choses.


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Cinéma, TV & DVD

Peaky Blinders (saison 3)

Peaky Blinders saison 3 - 1

L’avantage d’une série comme Peaky Blinders qui est composée de saisons de 6 épisodes, c’est que chaque saison passe très vite. En une semaine, une saison est déjà bouclée et je peux passer à la suivante. Ainsi, une semaine après avoir terminé la saison 2, je suis déjà de retour pour parler de la troisième saison.

Peaky Blinders saison 3 - 3

La saison reprend deux ans après la fin de la précédente. Les Peaky Blinders sont désormais en position de force à Londres en plus de leur fief historique de Birmingham. Les affaires de la Shelby Limited Company sont florissantes et la part de commerce légal prend de l’ampleur par rapport aux activités illégales du gang. Thomas Shelby est cependant entrainé dans un complot à grand ampleur impliquant à la fois le gouvernement britannique, des Russes blancs, des aristocrates exilés en Angleterre suite à la Révolution bolchévique dans leur patrie natale, et des militants socialistes en lien avec l’ambassade soviétique au Royaume-Uni.

Peaky Blinders saison 3 - 2

Je ne vais pas en dire plus ici par crainte de trop en dévoiler. Je vais me contenter de dire que la saison est riche en événements et en rebondissements, et que les Peaky Blinders vont se retrouver confrontés avec des individus et des organisations peut-être plus dangereux et aux agissements et aux méthodes bien pires que ce dont ils sont eux-même capables, ce qui n’est pas peu dire. La série nous offre à nouveau des antagonistes à la hauteur. D’une part on a affaire à des agents anti-communistes du gouvernement britannique, dont un prêtre terrifiant incarné par l’excellent Paddy Considine. De l’autre, on fait la connaissance d’une famille en exil de l’aristocratie russe, dont les membres sont tous plus étranges les uns que les autres.

L’intrigue de la saison m’a beaucoup plu, j’ai trouvé ça plus riche et plus fouillé que les deux saisons précédentes, qui m’avaient pourtant déjà beaucoup plu. On sent toujours que les épisodes sont écrits avec beaucoup de soin, le rythme est travaillé, les dialogues sont toujours justes, avec la pointe d’humour qui va bien au bon moment. Quant aux personnages, ils sont toujours aussi forts et dotés d’une profondeur remarquable. Je suis encore obligé de citer Polly, la tante des frères Shelby, peut-être le personnage le plus touchant de la série.

Peaky Blinders saison 3 - 4

Cela fait trois semaines et trois saisons que j’ai découvert Peaky Blinders, et je suis encore et toujours sous le charme de cette série. La qualité reste à un très haut niveau et le récit est toujours aussi passionnant. Il ne me reste plus que la quatrième saison à regarder sur Netflix. Il faudra ensuite que je sois patient pour découvrir la cinquième, annoncée pour une diffusion sur BBC Two en 2019, ce qui laisse un peu de temps pour la voir débarquer sur Netflix en France.


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Livres & Romans

Qui a tué mon père

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Qui a tué mon père est le troisième roman d’Edouard Louis, qui avait fait une entrée remarquée dans le monde littéraire en 2014 avec En finir avec Eddy Bellegueule. Dans ce premier roman, que certains avaient vu à tort ou à raison comme un règlement de compte avec sa famille, Edouard Louis né Eddy Bellegueule racontait sans filtre son enfance et son adolescence en tant que garçon efféminé et homosexuel dans un milieu populaire, prolo comme disent certains, dans le Nord de la France. J’avais été très touché mais aussi un peu gêné par ce roman, en particulier parce que la frontière très floue entre fiction et autobiographie était troublante. En 2016, son deuxième roman Histoire de la violence était également une réussite à mes yeux, même s’il m’avait moins marqué que le premier.

Dans ce troisième roman, Edouard Louis reste dans le genre autobiographique, puisqu’il nous parle de son père et de sa relation avec lui. C’est aussi un livre engagé, qui constate et dénonce le déterminisme social. J’ai été marqué par ce passage, où Edouard, âgé de sept ans me semble-t-il, pleure car la voiture de son père a été détruite par un camion de passage :

Est-ce que tu m’avais déjà fait comprendre que nous faisions partie de ceux que personne ne viendrait aider ? Est-ce que tu m’avais déjà transmis le sens de notre place au monde ?

Il y également ce passage sur la jeunesse de son père :

Tu as essayé d’être jeune pendant cinq ans. Quand tu es parti du lycée, seulement quelques jours après avoir commencé, tu as été embauché à l’usine du village mais tu n’es pas resté longtemps non plus, à peine quelques semaines. Tu ne voulais pas reproduire la vie de ton père et de ton grand-père avant toi. Ils avaient travaillé directement après l’enfance, à quatorze ou quinze ans. Ils étaient passé sans transition de l’enfance à l’épuisement et à la préparation à la mort, sans avoir le droit aux quelques années d’oubli du monde et de la réalité que les autres appellent la jeunesse – c’est une formule un peu bête, les quelques années d’oubli que les autres appellent la jeunesse.

Toi pendant cinq ans tu as lutté de toutes tes forces pour être jeune, tu es parti vivre dans le sud de la France en te disant que là-bas la vie serait plus belle, moins écrasante de par la présence du soleil, tu as volé des mobylettes, tu as passé des nuits sans dormir, tu as bu le plus possible. Tu as vécu toutes ces expériences le plus intensément et le plus agressivement possible à cause du sentiment que c’était quelque chose que tu volais – c’est ça, c’est là que je voulais en venir : il y a ceux à qui la jeunesse est donnée et ceux qui ne peuvent que s’acharner à la voler.

Le titre du livre est « Qui a tué mon père », et l’absence de point d’interrogation est essentielle. Il ne s’agit pas d’une question mais d’une accusation. Edouard Louis accuse. L’auteur énumère sans concession les coups portés depuis plus de dix ans à ceux qui luttent chaque jour pour vivre : le dé-remboursement de certains médicaments en 2006 par le président Jacques Chirac et son ministre de la santé Xavier Bertrand ; la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, qui met en cause les « assistés » et humilie ceux qui ont déjà honte d’eux-même ; le remplacement du RMI par le RSA en 2009 par Nicolas Sarkozy devenu président et Martin Hirsch, qui oblige à accepter des conditions de travail indignes pour pouvoir toucher des indemnités ; la loi Travail en 2016 par le président François Hollande et sa ministre Myriam El Khomri, qui bascule encore plus le rapport de force en faveur des employeurs face aux employés ; les déclarations en 2017 du président Emmanuel Macron aux syndicalistes en t-shirt qui devraient travailler pour pouvoir se payer un costume ou sur les « fainéants » qui empêchent les réformes.

Hollande, Valls, El Khomri, Hirsch, Sarkozy, Macron, Bertrand, Chirac. L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre. L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique.

Tout le troisième et dernier chapitre du livre est ainsi un réquisitoire violent mais profondément juste contre les gouvernants qui ont mené les politiques qui cassent les gens, dégradent les conditions de travail, pourrissent leur vie quotidienne, jusqu’à les rendre malades et les empêcher de se soigner.

A l’heure où il est à la mode de dire que la politique ne sert à rien, Edouard Louis rappelle au contraire son importance essentielle :

Tu avais conscience que pour toi la politique était une question de vie ou de mort.

Il explique également ceci, qui m’a semblé tout à fait vrai :

Chez ceux qui ont tout, je n’ai jamais vu de famille aller voir la mer pour fêter une décision politique, parce que pour eux la politique ne change presque rien. Je m’en suis rendu compte, quand je suis allé vivre à Paris, loin de toi : les dominants peuvent se plaindre d’un gouvernement de gauche, ils peuvent se plaindre d’un gouvernement de droite, mais un gouvernement ne leur cause jamais de problèmes de digestion, un gouvernement ne leur broie jamais le dos, un gouvernement ne les pousse jamais vers la mer. La politique ne change pas leur vie, ou si peu. Ça aussi c’est étrange, c’est eux qui font la politique alors que la politique n’a presque aucun effet sur leur vie. Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de se penser, une manière de voir le monde, de construire sa personne. Pour nous, c’était vivre ou mourir.

Ce roman apparait également comme déclaration d’amour d’Edouard Louis à son père, qui vient nuancer la critique féroce de son premier roman En finir avec Eddy Bellegueule. Je retiens notamment ce passage, à la fin du livre :

Tu as changé ces dernières années. Tu es devenu quelqu’un d’autre. Nous nous sommes parlé, longtemps, nous nous sommes expliqués, je t’ai reproché la personne que tu as été quand j’étais enfant, ta dureté, ton silence, ces scènes que j’énumère depuis tout à l’heure et tu m’as écouté. Et je t’ai écouté. Toi qui toute ta vie as répété que le problème de la France venait des étrangers et des homosexuels, tu critiques maintenant le racisme de la France, tu me demandes de te parler de l’homme que j’aime. Tu achètes les livres que je publie, tu les offres aux gens autour de toi. Tu as changé du jour au lendemain, un de mes amis dit que ce sont les enfants qui transforment leurs parents, et pas le contraire. Mais ce qu’ils ont fait de ton corps ne te donne pas la possibilité de découvrir la personne que tu es devenu.

Je ne sais pas si cela transparait dans ce que j’ai écrit depuis le début de ce billet, mais ce livre m’a énormément plu et profondément marqué. C’est un livre totalement engagé mais aussi profondément ancré dans le réel. Il s’agit d’une oeuvre à la fois très intime et très politique, ce qui représente un peu tout ce que j’attends et que j’aime dans la littérature. Parce que la politique, comme le rappelle très justement et puissamment Edouard Louis dans ce texte, a un impact sur le quotidien et la vie des « gens ordinaires », et que ce roman en est la synthèse parfaite.


Qui a tué mon père, Edouard Louis

Note : ★★★★★


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Ni partir ni rester

Ni partir ni rester

Je dois d’abord préciser que ce livre m’a été envoyé « gracieusement » (en « service de presse » comme on dit dans le métier) par l’éditeur en version Kindle par l’intermédiaire de NetGalley.fr. Il s’agit d’une plateforme qui propose de mettre en relation des éditeurs et des lecteurs dits « professionnels » (libraires, bibliothécaires, journalistes, blogueurs, etc.) pour faire connaître leurs publications. L’intérêt pour un lecteur comme moi est évidemment de découvrir des livres en avant-première ou en tout cas parus récemment, et pour l’éditeur d’espérer la promotion à faible coût de ses parutions. Ceci étant dit, mon avis sur ce livre, et sur d’autres que j’aurais l’occasion de découvrir et de vous faire découvrir de la même façon, restera totalement objectif. Que cela soit dit : je ne suis nullement engagé auprès de l’éditeur ni me sens personnellement engagé à dire du bien du livre.

Ni partir ni rester est un roman de l’auteur brésilien Julián Fuks, que j’ai découvert à cette occasion. Publié en 2015 en portugais, il a remporté le prestigieux Prix Jabuti, que l’on peut présenter comme un équivalent brésilien du Prix Goncourt, couronnant les meilleures oeuvres en langue portugaise. Il a été traduit en français par Marine Duval et édité cette année par Grasset.

Il s’agit d’un livre semi-autobiographique, dans lequel le narrateur, alter-ego de l’auteur même s’il ne porte pas le même prénom, nous parle de sa famille et de son frère en particulier. Je ne pourrais pas le raconter mieux que ne le fait le résumé proposé par l’éditeur :

Sebastián est un jeune écrivain brésilien, d’origine argentine, dont le grand-frère a été adopté par ses parents avant leur départ pour le Brésil. Suite au coup d’état de 1976 ces derniers se sont engagés dans la résistance et lorsqu’on les prévient de leur arrestation est imminente, ils doivent quitter Buenos Aires de toute urgence. Avec le bébé que leur a confié une sage-femme, ils traversent donc la frontière uruguayenne avant de s’envoler pour São Paulo. C’est là que le couple dissident, à présent exilé, donnera naissance à Sebastián et à sa sœur.

Ce résumé avait attiré mon attention et attisé ma curiosité. Même si les thèmes que semblaient aborder ce livre avaient de quoi m’intéresser, on n’est jamais à l’abri d’une déception, d’une oeuvre qui passe à côté du sujet ou dont le style ne nous plait pas. Là, c’est plutôt le contraire : dès les premières lignes, j’ai été séduit par la plume de l’auteur, par son style presque poétique. Un premier exemple, tiré des premières pages :

Mais un enfant ne naît pas pour soulager. Il naît et en naissant existe d’être lui-même soulagé. Un enfant ne pleure pas pour créer chez les autres la possibilité d’un sourire. Il pleure pour qu’on le prenne dans ses bras, qu’on le protège et qu’on taise par ses caresses la vulnérabilité implacable qui le tourmente si tôt déjà.

Plus tard aussi, sur ce moment où le père prend son fils adoptif pour la première dans ses bras :

Quand il n’est plus resté une goutte de lait, quand les ongles minuscules du petit ont commencé à griffer ses doigts, quand les yeux bleus de l’un ont supplié les yeux bleus de l’autre, si semblables qu’on ne pouvait plus dire quels yeux étaient à qui, il a su enfin que cet être était intime, il a su enfin que ce fils était le sien.

Un peu plus loin, ce passage, qui me parle pour des raisons très personnelles :

Est-ce que chaque cicatrice est un signe ? Je me demande involontairement. Est-ce que toute cicatrice est un signe ? Je me demande malgré moi. Toute cicatrice est un cri, ou le souvenir d’un cri, un cri tu dans le temps ? Je l’ai vue tant de fois, je la reconnais si facilement, mais je ne sais pas ce qu’elle crie, ni ce qu’elle tait, cette cicatrice.

J’ai également envie de citer ce très bon moment sur l’exil des parents :

Buenos aires, dont nous nous sentions tous bannis tant qu’on nous empêchait d’y retourner – même si certains d’entre nous, ma soeur et moi, n’avions même pas posé les pieds sur ses trottoirs. Peut-on hériter d’un exil ? Serions-nous, nous les enfants, expatriés au même titre que nos parents ? Devrions-nous nous considérer comme des Argentins privés de notre pays, de notre patrie ? La persécution politique serait-elle aussi soumise aux règles de l’hérédité ?

Et pour finir, cette déclaration du narrateur après avoir décrit l’engagement militant de ses parents :

Jamais je ne voudrais tenir une arme dans mes mains. Le dire est déjà une action, le dire constitue déjà une histoire politique.

Je tenais à citer ces extraits du livre pour montrer à la fois le style de son auteur et la diversité des thèmes qu’il y aborde. Il nous parle tour à tour de la dictature en Argentine, des enfants enlevés à des mères jugées hostiles au régime, des grand-mères de la Place de Mai qui ont manifesté et cherché leurs petit-enfants disparus pendant plus de trente ans, de l’exil politique, de l’adoption, de la fraternité, de la maternité, de la paternité et donc de la famille en général, mais aussi du trouble mental, du sentiment d’isolement et du besoin de solitude. Cela peut sembler beaucoup pour un roman d’à peine 208 pages mais c’est fait chaque fois avec beaucoup de profondeur et de délicatesse.

La relation entre le narrateur et son frère, aîné et adopté, est au coeur du roman et si elle est évidemment loin d’être parfaite, elle est particulièrement touchante. Le narrateur, ou l’auteur, écrit sur son frère mais aussi pour son frère. C’est d’ailleurs ce frère, fictif ou réel, qui lui suggère dans une scène poignante d’écrire sur ce que c’est d’être adopté.

J’ai aussi beaucoup apprécié le travail de l’auteur de la notion d’auto-fiction, sur le travail d’écriture sur soi et sur sa propre famille. Il y a une discussion passionnante à la fin du livre entre le narrateur et ses parents auxquels il vient de faire lire son manuscrit et qui sont perplexes après l’avoir lu. Il ne se reconnaissent que partiellement dans les personnages du livre, reprochent à leur fils quelques arrangements avec la vérité, mais reconnaissent qu’il a sans doute écrit un bon roman.

A mes yeux, c’est plus qu’un « bon » roman, c’est un livre à la fois magnifique par son style et par les idées qu’il véhicule. Julián Fuks est un auteur qui a des choses à dire et qui les dit bien. C’est très clairement ma très belle surprise du printemps, si ce n’est celle de l’année, même si c’est encore un peu tôt pour le dire. J’ai en tout cas envie de me pencher sur l’oeuvre de Julián Fuks, même si je ne suis pas certain que ses livres aient déjà tous été traduits en français. La sortie de celui-ci et son éventuel succès pourraient aider à réaliser mon souhait.


Ni partir ni rester, Julián Fuks

Note : ★★★★★


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