Livres & Romans

Dîner à Montréal

Après avoir terminé hier Les derniers jours de Pompéi, j’avais choisi un autre livre, très différent, que j’avais prévu de commencer aujourd’hui. Et ce matin, en me levant, j’ai vu que j’avais reçu un message automatique d’Amazon m’annonçant que Dîner à Montréal, le nouveau roman de Philippe Besson que j’avais précommandé il y a plusieurs semaines en apprenant sa sortie à venir, était désormais disponible et directement accessible sur mon Kindle. Si me connaissez un peu, vous ne serez donc pas surpris d’apprendre que j’ai changé mes plans pour commencer directement la lecture de ce roman en repoussant à plus tard l’autre lecture prévue initialement.

Le résumé proposé par l’éditeur en quatrième de couverture en dit suffisamment sur le roman pour avoir une idée de quoi il retourne, sans trop en dévoiler :

Ils se sont aimés, à l’âge des possibles, puis quittés, sans réelle explication. Dix-huit ans plus tard, ils se croisent, presque par hasard, à Montréal. Qui sont-ils devenus ? Qu’ont-ils fait de leur jeunesse et de leurs promesses ? Sont-ils heureux, aujourd’hui, avec la personne qui partage désormais leur vie ?

Le temps d’un dîner de retrouvailles – à quatre – chaque mot, chaque regard, chaque geste est scruté, pesé, interprété. Tout remonte à la surface : les non-dits, les regrets, la course du temps, mais aussi l’espérance et les fantômes du désir.

À leurs risques et périls.

Je viens de le dire, le résumé en disait suffisamment pour que je devine par avance ce dont Philippe Besson allait nous parler cette fois. Après « Arrête avec tes mensonges » et Un certain Paul Darrigrand, le romancier poursuit sa série de romans d’inspiration autobiographique.

Comme je le pressentais, celui-ci est quasiment une suite du précédent, puisque le fameux dîner à Montréal du titre réunit un quatuor riche en promesses : Philippe, l’auteur ; Antoine, son jeune amant rencontré trois mois plus tôt ; Paul, son ancien amant qu’il nous avait présenté dans le roman auquel il donnait son nom ; et Isabelle, l’épouse de Paul que nous avions également déjà rencontrée dans le roman précédent.

Dix-huit années se sont écoulées depuis l’aventure et la rupture entre Philippe et Paul dans Un certain Paul Darrigrand. Après plusieurs mois d’une passion secrète au tournant des années 80 et 90, Paul avait quitté Philippe pour rejoindre Isabelle, sa jeune épouse. Le récit se déroule cette fois en 2007, lors d’une tournée de l’auteur au Québec pour la sortie de son dernier roman. Paul, qui vit désormais à Montréal, vient à la rencontre de Philippe lors d’une séance de dédicaces dans une librairie. Après un bref échange, ils décident de dîner ensemble le soir-même, en présence d’Isabelle et Antoine.

C’est ce dîner – totalement réel ou partiellement fictif ? – que Philippe Besson nous raconte dans ce roman. Il le fait dans son style caractéristique : des phrases courtes, bien cadencées, qui percutent. J’ai toujours pensé que Philippe Besson écrit comme un escrimeur manie l’épée : avec finesse et précision, en touchant directement son objectif.

Le récit du dîner lui-même est bien construit, avec ce qu’il faut de suspense, d’interruptions lorsque sont abordés les sujets attendus par les protagonistes mais aussi par le lecteur que je suis. La psychologie des quatre convives est évidemment essentielle dans un tel exercice, et c’est fait avec talent , même si le roman est écrit à la première personnage et que nous ne sortons jamais des pensées et des interprétations forcément subjectives de Philippe, le narrateur-auteur.

Le roman fonctionne donc bien parfaitement bien, il prolonge habilement le récit débuté dans Un certain Paul Darrigrand, et même dans « Arrête avec tes mensonges », en revenant sur les raisons des obsessions de l’auteur Philippe Besson, et en décrivant, pour la première fois me semble-t-il, les circonstances dans lesquelles il a écrit son magnifique premier roman, En l’absence des hommes. Je dois dire que je suis toujours sensible à ces allers-retours entre la vie de l’auteur et son travail d’écriture, montrant comment la première a influencé à la fois sa manière d’écrire et les thèmes qu’il aborde plus ou moins ouvertement dans ses romans.

Si je dois mettre un bémol, c’est sur les limites de l’exercice, telles que je commence à les pressentir. Je ne l’avais pas vraiment ressenti avec ses des romans précédents, mais je commence à craindre que Philippe Besson finisse par tourner en rond avec ce cycle de récits fortement autobiographiques.

J’aime l’idée qu’il nous explique pourquoi il écrit, et pourquoi il écrit ce qu’il écrit, mais je n’aimerais pas qu’il reste dans cette position d’auto-contemplation, sans prendre le risque de se réinventer ou du moins de réinventer de nouvelles histoires, de nouveaux personnages.

Je rêve de rencontrer un nouveau Vincent de l’Etoile, le héros de En l’absence des hommes et de Retour parmi les hommes. J’espère que Philippe Besson saura nous emmener ailleurs dans ses prochains romans, même si j’ai encore pris beaucoup de plaisir à lire celui-ci.


Dîner à Montréal, Philippe Besson

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Les derniers jours de Pompéi

J’ai l’impression que la maison d’édition Libretto aime publier ou republier des romans du XIX° siècle, pour mon plus grand bonheur : cela me permet de découvrir des oeuvres dont j’ignorais tout, y compris leur existence. C’était déjà le cas avec La bête du Gévaudan d’Elie Berthet, qui m’avait beaucoup plu. C’est également le cas avec Les derniers jours de Pompéi, publié initialement en 1834 à la fois en anglais et en français, et qui bénéficie cette année d’une réédition chez Libretto.

Il s’agit d’un roman historique du britannique Edward Bulwer-Lytton, qui comme son titre l’indique raconte … les derniers jours de Pompéi :

Pompéi, an 79 de notre ère. Ville multiculturelle, bruyante, agitée par les excès, les jeux de pouvoir et les rivalités sentimentales. Là se croisent Glaucus le Grec fougueux, Arbacès l’Égyptien austère et sournois, la belle Ione, objet de toutes les convoitises, ainsi que les adorateurs d’une religion naissante.

Mais, non loin de là, le Vésuve s’éveille et tout ce petit monde est loin d’imaginer que la cité vit alors ses dernières heures…

Edward Bulwer-Lytton nous propose une galerie de personnages fictifs qu’il a imaginés pour peupler la cité romaine de Pompéi en 79 de notre ère, dans les jours précédant l’éruption du Vésuve qui a subitement mis fin à la vie de la cité et de ses habitants. On y trouve des patriciens romains, des esclaves, des gladiateurs, des exilés athéniens, des prêtres des cultes anciens, des convertis à la jeune religion du Christ, encore marginaux mais plein de zèle, et un étrange savant égyptien héritier des pharaons.

Là où l’auteur est très fort c’est qu’il parvient à nous captiver avec les aventures quotidiennes de ses protagonistes, alors qu’on sait très bien que la catastrophe est imminente et rendra caduques les préoccupations plus ou moins futiles de ses personnages. On se doute bien qu’ils vont probablement tous mourir dans quelques pages, dans quelques jours, mais on tremble tout de même en se demandant si l’athénien Glaucus va parvenir à épouser la belle Ione ou si l’Egyptien sera puni de ses machinations. On s’amuse à détecter les présages de la catastrophe à venir, rejetés d’un revers de la main par les protagonistes trop occupés dans leurs occupations quotidiennes.

L’auteur n’hésite pas à intervenir de temps en temps dans son récit pour faire le lien entre les lieux qu’il décrit et ce qu’ont révélé les fouilles archéologiques plus de quinze siècles plus tard. Il nous propose ainsi une sublime plongée dans l’antiquité romaine, à travers le tragique témoignage de la cité de Pompéi, disparue puis redécouverte des siècles plus tard.

J’ai mis un peu de temps à lire ce roman, principalement parce que j’étais très occupé ces derniers temps, mais je l’ai savouré du début à la fin, c’est un roman historique de très grande qualité, que je relirai assurément avec plaisir dans quelques années, et que je recommande à tous les amateurs de fiction historique et d’antiquité romaine. Si c’est votre cas, foncez les yeux fermés (mais ouvrez les pour lire, c’est plus pratique) !


Les derniers jours de Pompéi, Edward Bulwer-Lytton

Note : ★★★★★

Comics & BD

Shangri-La

Shangri-La est une bande dessinée de science-fiction, écrite et dessinée par Mathieu Bablet. La couverture et un coup d’oeil rapide à quelques planches lors d’une visite récente à la médiathèque m’avait donné envie de lire cet album de 220 pages environ.

Dans un futur lointain de quelques centaines d’années, les hommes vivent dans une station spatiale loin de la Terre et régie par une multinationale à qui est voué un véritable culte. En apparence, tout le monde semble se satisfaire de cette « société parfaite ». Dans ce contexte, les hommes veulent repousser leurs propres limites et devenir les égaux des dieux. C’est en mettant en place un programme visant à créer la vie à partir de rien sur Shangri-La, une des régions les plus hospitalières de Titan, qu’ils comptent bien réécrire la « Genèse » à leur façon.

Shangri-La nous emmène plusieurs siècles dans le futur, à une époque où l’humanité s’est exilée dans une station spatiale après avoir dû fuir la Terre, dévastée par un cataclysme aux causes désormais méconnues : accident nucléaire, dérèglement climatique, le souvenir de la catastrophe ne semble pas clair parmi la population.

Ce qu’il reste de l’humanité est donc concentré dans une station dominée par une multinationale qui régit la vie de tous les citoyens-consommateurs. Il mangent, boivent et consomment toute la journée des produits de la corporation Tianzhu.

Après avoir exterminé la plupart des espèces animales présentes sur la Terre, les hommes ont également réintroduit certains animaux, mais sous la forme d’animoïdes, des êtres mi-animaux mi-humanoïdes, mal acceptés par la population qui les rend responsables de tous leurs malheurs : chômage, pauvreté, insécurité, etc.

Pour finir de poser le cadre, un projet ambitieux vise à créer une nouvelle espèce humaine, l’Homo Solaris, pour coloniser Titan, le satellite naturel de Saturne qui a été terraformé à ce effet.

Le personnage principal, Scott, est un scientifique chargé par Tianzhu d’enquêter sur des phénomènes étranges qui se produisent dans des stations scientifiques. Par l’intermédiaire de son frère Virgile, Scott va également se retrouver impliqué dans des actions menées par un groupe de résistants qui veulent renverser la corporation toute-puissante et révéler ses mensonges et ses manipulations.

En un peu plus de 220 pages, le récit est rythmé, on se n’ennuie jamais. J’ai trouvé les dessins particulièrement beaux : le style est classique mais terriblement efficace, avec quelques planches à couper le souffle.

Malgré une fin un peu confuse, j’ai beaucoup aimé cette bande dessinée, qui parle très bien de notre présent et d’un futur probable mais non désirable. Mathieu Bablet nous parle très bien du pouvoir des multinationales, de la société de consommation, du besoin de résistance, des désillusions des révolutions, et de l’essence de l’humanité.


Shangri-La, Mathieu Bablet

Note : ★★★★☆

Web & Tech

Je quitte Facebook

Je vous parlais la semaine dernière de l’évolution de mon usage des réseaux sociaux par rapport à ce blog.

Je vous faisais notamment part de ma décision de rejoindre le réseau social Mastodon, une alternative libre et décentralisée à Twitter. J’y suis inscrit depuis une semaine et j’aime beaucoup ce que j’en ai vu pour le moment : une communauté certes moins nombreuse que sur Twitter, mais accueillante et bienveillante.

J’ai eu l’occasion d’échanger avec plusieurs utilisateurs de Mastodon lorsque j’avais des questions diverses et variées et j’ai toujours été ravi par leur disponibilité et la qualité de leurs réponses. Que ce soit pour des questions d’ordre technique sur le fonctionnement de ce réseau social ou pour recueillir des suggestions de lecture sur certains sujets, j’ai reçu des réponses rapides et pertinentes, un vrai plaisir !

Par contre, je dois également être transparent : la communauté Mastodon m’a très vite semblé différente de celle de Twitter. C’est peut-être dû au choix des premières utilisateurs que j’ai choisi de suivre, mais les discussions tournent beaucoup autour de l’informatique, du numérique, de la politique et en particulier des libertés numériques, et quand j’entends parler de littérature, c’est très souvent pour parler de science-fiction. Je ne m’en plains pas, ce sont des centres d’intérêt que je partage avec les abonnés que j’ai choisis. Il me reste cependant à voir si je peux élargir progressivement mon cercle d’abonnés avec des centres d’intérêt et donc des sujets de discussion plus variés. Cela fait partie de mes projets dans les prochains jours et les prochaines semaines.

Bref, je viens de pondre trois paragraphes sur mes débuts sur Mastodon alors que ce n’était pas vraiment le sujet initial de ce billet. Ce dont je voulais surtout parler, c’est de ma décision de quitter Facebook. J’ai pris cette décision ce week-end en constatant, une fois de plus, que j’en ai un usage très limité, qui ne justifie plus à mes yeux de rester sur un réseau social dont je désapprouve totalement les pratiques et le modèle économique.

Sur mon compte personnel Facebook, j’ai posté le statut suivant ce week-end pour annoncer ma décision à mes « amis Facebook » :

Après une longue et intense réflexion avec moi-même, j’ai pris la décision de supprimer prochainement mon compte Facebook.
En effet, je désapprouve depuis longtemps les pratiques et le modèle économique de Facebook et comme je ne m’en sers quasiment plus à titre personnel, plus rien ne me retient réellement ici.

Normalement, toutes les personnes avec qui j’échange régulièrement ont déjà un moyen de me contacter hors Facebook (téléphone, mail, etc.).

Si néanmoins parmi vous il y a des personnes qui souhaiteraient rester en contact avec moi après la suppression de ce compte et qui actuellement n’auraient pas d’autre moyen que Facebook pour me contacter, n’hésitez pas à me contacter en privé dans les prochains jours, on trouvera d’autres moyens de communiquer !

A bientôt sur d’autres supports et dans la vraie vie  :-)

Concernant la page Facebook de ce blog, je ne suis pas certain de son avenir. Lorsque la suppression de mon compte personnel sera effective, je ne sais pas si la page Zéro Janvier dont je suis l’unique administrateur sera également supprimée ou si elle survivra, et pour combien de temps ? Il serait peut-être plus simple que je supprime également cette page.

Quoi qu’il en soit, si vous avez l’habitude de découvrir mes nouveaux articles depuis ma page Facebook et que vous voulez continuer à me suivre, je vous recommande chaudement de commencer dès maintenant à le faire par d’autres moyens :

  • En vous abonnant directement sur WordPress – si vous êtes vous aussi un utilisateur WordPress
  • En vous abonnant au flux RSS – je sais, cette méthode date mais elle reste à mes yeux la plus efficace pour ne rien rater !
  • En vous inscrivant à la newsletter
  • En me suivant sur Twitter, où je reste pour le moment présent – sans pouvoir vous promettre que ce sera encore le cas dans quelques mois
  • En me suivant sur Mastodon, où je serai sans doute le plus actif dans les prochains mois

Toutes ces options sont présentes dans la bandeau au bas de cette page, vous n’avez que l’embarras du choix !

A bientôt pour de nouvelles chroniques, mais probablement pas sur Facebook :-)


« Facebook logo » by Matt Hamm is licensed under CC BY-NC 2.0 

Livres & Romans

Nous, l’Europe, banquet des peuples

Je vous ai parlé récemment du court essai, ou pamphlet, de Régis Debray : L’Europe fantôme paru dans la nouvelle collection Tracts chez Gallimard. Le philosophe y présentait brillament une vision sombre de l’Europe, sans identité, sans culture commune, et fruit d’un projet libéral d’influence atlantiste, pour ne pas dire américaine.

J’avais découvert ce texte de Régis Debray dans l’émission Livres & Vous sur Public Sénat, dans laquelle sa vision était confrontée, avec intelligence et sans polémique stérile, avec celle que Laurent Gaudé dévoile dans son dernier ouvrage : Nous l’Europe, banquet des peuples.

Je connaissais Laurent Gaudé comme romancier, plutôt très talentueux d’ailleurs. J’avais notamment beaucoup aimé ses romans Pour seul cortège, La porte des enfers ou Le soleil de Scorta, chaque fois dans des univers différents où il parvenait pourtant à nous faire entrer avec un style plaisant et porteur.

Cette fois, Laurent Gaudé nous propose un texte atypique, un long poème dédié à l’Europe, à son Histoire, à son actualité et à l’avenir qu’il appelle de ses voeux.

L’Europe, l’ancienne, celle d’un Vieux Monde bouleversé par la révolution industrielle, et l’Union européenne, belle utopie née sur les cendres de deux grandes guerres, sont l’alpha et l’oméga de cette épopée sociopolitique et humaniste en vers libres relatant un siècle et demi de constructions, d’affrontements, d’espoirs, de défaites et d’enthousiasmes. Un long poème en forme d’appel à la réalisation d’une Europe des différences, de la solidarité et de la liberté.

J’aime l’idée d’avoir découvert en même temps les deux livres de Régis Debray et de Laurent Gaudé. Le débat d’idées entre les deux auteurs auquel j’ai assisté devant mon écran de télévision se prolonge parfaitement dans leurs ouvrages respectifs. Je pourrais même dire que l’un répond à l’autre, où en tout cas qu’à deux ils forment les deux faces d’une même médaille.

Là où Régis Debray développait une vision pessimiste de la construction européenne, de son évolution et de son avenir, Laurent Gaudé prend le parti d’assumer son idéal européen, sans nier les échecs de l’Union Européenne telle qu’elle existe aujourd’hui.

Pour cela, il revient d’abord dans plusieurs chapitres sur l’Histoire du continent européen et en particulier de la conscience d’une Europe en tant que continent. Il place le point de départ en 1848, lors du Printemps des révolutions où les peuples européens sont sortis dans les rues, presque unis ou en tout cas inspirés les uns par les autres, pour mettre à terre les monarchies qui les gouvernaient.

Laurent Gaudé déroule ensuite le récit des événements et des troubles qui ont secoué le continent : la révolution industrielle, présentée comme la mère de bien des maux de notre société contemporaine, les deux grands guerres mondiales nées en Europe, la construction européenne sur un socle économique masqué derrière un projet de paix, l’élargissement suite à la chute de l’Union Soviétique, et les guerres de Yougoslavie qui ont enflammé les Balkans, contredisant l’idée que la construction européenne garantissait la paix sur le continent.

Enfin, l’auteur dresse un bilan plus que contrasté de l’Union Européenne, qui aurait oublié à la fois les peuples qui la constituent et ses valeurs humanistes. Il lance un vibrant appel à l’éveil des peuples, qui devraient selon lui se ressaisir de la question européenne, de son projet et de son idéal, pour ne pas laisser leur destin commun être confisqué, que soit par des technocrates ou par des nationalistes.

Je ne sais pas si je suis totalement d’accord avec tout le propos de Laurent Gaudé dans ce livre, mais je l’ai en tout cas trouvé passionnant. Le style, entre poème et essai, est agréable. Sans angélisme, Laurent Gaudé propose sa vision d’une Europe en échec mais qui peut retrouver son aura en se réconciliant avec ses valeurs fondamentales : l’humanisme.

J’ai envie de conclure avec quelques extraits marquants de ce livre, et qui en parleront plus et mieux que je n’ai pu le faire dans cette chronique :

Depuis quelque temps, l’Europe semble avoir oublié qu’elle est la fille de l’épopée et de l’utopie.

Qui sommes-nous ? Héritiers de quel passé ? Traversés par quels tourments ? Fautifs de quels crimes et porteurs de quelles utopies ? Que voulons-nous ? Notre continent a inventé des cauchemars, fait gémir ses propres peuples, mais il a aussi su faire naître des lumières qui ont éclairé le monde entier.

Le passé nous montre que nous n’avons que très rarement été capables d’inventer un autre projet que celui de la domination. Et pourtant, la construction européenne n’aura de sens que si elle est l’occasion d’inventer un nouveau but civilisationnel. Non plus régner, mais créer, en toute autonomie, les contours d’un territoire de lumière.

Les enjeux planétaires de commerce, de flux d’informations, d’environnement, d’énergie, de rapport au monde animal, nous poussent à cette concertation internationale. Penser le rapport aux matières premières nation par nation, c’est le penser dans les conditions qui mènent à la guerre. Nous le savons, nous l’avons expérimenté tant de fois.

L’Europe, avec sa lenteur, ses débats, la nécessité permanente de trouver un accord, son art du compromis pour éviter la paralysie, est le laboratoire de ce que les hommes vont devoir faire de plus en plus souvent lorsqu’ils voudront réfléchir à l’échelle de la Terre et de son écosystème. Demain, nous devrons entrer dans une concertation permanente sur les cinq continents. Demain, nous devrons faire naître en nous un sentiment d’appartenance plus vaste que celui qui nous lie à nos pays.

Ma génération a longtemps pensé que cette Europe était acquise, qu’elle serait le cadre fixe de nos vies, et elle découvre avec stupéfaction qu’elle pourrait bien être la génération qui l’enterrera ou, en tout cas, celle qui verra les premiers signes de sa fin. Ceux qui, comme moi, croient en cette aventure, seront coupables s’ils ont laissé la place à la parole du contre. Il ne s’agit pas de nier les frustrations, les colères, les insatisfactions. J’en ai – et de nombreuses. Mais je fais la différence entre des colères que l’on peut transformer en combats politiques et la négation par principe de ce grand mouvement de fond qui, depuis plus de cinquante ans, bâtit un pays plus grand que nos vingt-sept nations.

Une Europe de la nation parce qu’alors, la nation, c’est l’affranchissement,

C’est la chute des vieux rois coiffés comme des poupées de calèche.

La nation, c’est l’unité d’un peuple autour d’une langue, d’une culture,

Et les poètes mettent des mots sur cette colère qui gronde, Sándor Petöfi, Lamartine, Victor Hugo.

Ça commence là,

Pas l’Europe, qui remonte à plus loin,

Non, mais notre monde,

Parce que le jet de vapeur mène directement jusqu’à nous.

Nous sommes nés de cela.

Enfants de l’industrialisation et du règne des machines,

Ce moment où tout s’accélère et où l’homme européen se dit que le monde est un fruit juteux fait pour être exploité.

Et dans ce bruit staccato qui monte des hangars de Londres, Paris et Berlin,

Il y a un mot répété à trois tours par seconde, écoutez-le :

Compétition, compétition, compétition…

Il faut imaginer la pauvreté nue des quartiers ouvriers où on s’aide d’un peu

En regardant passer au loin les calèches

Qui font, sur le pavé, un bruit de mépris.

La révolution industrielle n’a pas inventé que des machines,

Elle a aussi inventé le prolétariat et la colère. […]

L’Europe gronde

Parce qu’elle a faim

Et sent bien que ce qui est né en ce siècle

Ne se nourrit que d’une chose :

La force de travail de ceux qui n’ont rien.

Joseph Goebbels est là,

Crachez sur son nom,

Et parle de “purification”.

Il a peur que la culture décadente soit contagieuse,

Il a raison sur ce point : rien n’est plus contagieux que les livres.

La chute du mur de Berlin ouvre deux immensités l’une à l’autre,

Sidérées de pouvoir s’avancer l’une vers l’autre et s’embrasser.

Vous parlez d’un élargissement trop soudain ?

D’une adhésion qui aurait dû être plus progressive ?

Mais comment était-ce possible ?

Aux frères retrouvés, il aurait fallu dire : “Attendez…” ?

Aux vies qui sortaient de quarante ans de peur, il aurait fallu dire : “Patience” ?

En 1989, L’Europe a souri d’un visage large,

Fière, comme cela ne lui était jamais arrivé.

Qui sommes-nous maintenant ?

Une nation de nations vaste, différente, Qui cherche le socle commun sur lequel elle pourra s’unir.

Sommes-nous chrétiens ? Est-ce cela qui nous définit ? Non.

Ce qui caractérise le mieux l’Europe, ce n’est pas la chrétienté mais son évolution au fil du temps :

Être passée d’une religion toute-puissante à un culte intime qui abandonne le pouvoir

Et qui permet la coexistence de celui qui croit et de celui qui ne croit pas.

Nous sommes les enfants d’un espace religieux qui s’est tellement déchiré,

Qui a connu tant de luttes intestines,

Qu’il a fini par perdre du terrain et quitter le champ de sa toute-puissance politique,

Et c’est bien.

Nous sommes les enfants de son retrait,

De la coexistence avec d’autres,

Et surtout, de la possibilité de “n’être rien”.

Vous entendez la sidération lorsqu’ils posent cette question, un peu désolés, trop polis pour être scandalisés, mais navrés au fond :

“Mais alors, vraiment, vous n’êtes rien ?”

Ni protestant,

Ni catholique,

Ni orthodoxe,

Rien, non,

Rien d’autre qu’humaniste.

Qui sommes-nous maintenant ?

Ce que nous partageons,

C’est d’avoir traversé le feu,

D’avoir été, chacun, bourreau et victime,

Jeunesse bâillonnée et mains couvertes de sang.

Ce que nous partageons, c’est l’humanisme inquiet.

Nous savons ce que l’homme peut faire à l’homme,

Nous connaissons l’abîme, nous avons été avalés par sa profondeur.

Ce qui nous lie, c’est d’être un peuple angoissé,

Qui sait l’ombre qui est en lui.

L’Europe, c’est une géographie qui veut devenir philosophie.

Un passé qui veut devenir boussole.

Un territoire de cinq cents millions d’habitants,

Qui a décidé d’abolir la peine de mort,

De défendre les libertés individuelles,

De proclamer le droit d’aimer qui nous voulons,

Libre de croire ou de ne pas croire.

Nous sommes humanistes et cela doit s’entendre dans nos choix.

Aucun Dieu unique en Europe,

Aucun panthéon devant lequel s’agenouiller.

Le territoire est vaste et doit le rester.

Nous avons construit un continent Babel, étrange et compliqué,

Qui ne tient que dans cet équilibre subtil entre indépendance et fraternité.

Elle est là, notre mission :

Faire revenir les peuples au cœur de l’Europe.

Inviter l’utopie et la colère,

Car rien jamais ne s’est fait sans eux.

L’Europe s’est trop longtemps tenue éloignée du corps bruyant des peuples.

Elle avait peur de leur mauvaise humeur, de leurs coups de sang,

Elle avait trop vécu l’aliénation collective.

Elle a essayé d’inventer une entité qui naîtrait de la raison,

Mais ce faisant, elle a oublié la sève,

Et découvre le risque de devenir un grand corps vide.

[…]

Il faut revenir à l’élan des peuples.

Cela ne sera pas confortable, ni doux.

Les peuples avancent par à-coups et renversent les tables,

Mais l’Europe mourra si elle se tient éloignée de la passion.

Pourquoi sommes-nous si peureux ?

Nous sommes cinq cents millions d’Européens,

Et jamais ce nombre ne semble nous conférer de force ?

Sommes-nous si fragiles ?

Pour nous rassurer, nous n’avons qu’à plonger notre regard dans celui des réfugiés.

L’Europe dans leurs yeux est une terre puissante

Qui protège, et offre la promesse d’une vie choisie.

Nous savons où mènent l’hyper-compétitivité et l’appétit forcené.

Nous pouvons être la plus grande zone d’économie mesurée.

La planète crève de notre appétit,

Crève de ce désir de la fouiller toujours plus profond.

Puits de pétrole, gaz de schiste, mines à ciel ouvert, énergies fossiles qui se tarissent,

Nous pouvons inventer autre chose que le libéralisme torse nu, exhibant sa puissance.

Livres & Romans

Celui qui reste

Celui qui reste est la traduction en français du roman Only Child de Rhiannon Navin, une écrivaine née en Allemagne mais qui vit désormais aux Etats-Unis et écrit en langue anglaise. D’habitude, je préfère généralement lire les livres anglophones en version originale, mais cette fois-ci j’ai fait une exception car j’ai eu l’opportunité grâce à NetGalley.fr et à la maison d’édition JC Lattès de lire cette traduction en français par Carole Delporte.

Il faut dire que le résumé m’avait tout de suite intéressé :

Caché dans le placard de sa salle de classe avec ses camarades et sa maîtresse, Zach Taylor, le narrateur, entend des coups de feu dans le couloir de son école. Ce n’est pas la première fois qu’ils pratiquent cet exercice de confinement, mais cette fois, cela n’a rien d’un jeu. Un adolescent armé a pénétré dans l’école et, en quelques minutes, abat dix-neuf personnes, bouleversant à tout jamais le destin de la petite communauté. Et parmi les victimes, il y a le frère aîné de Zach.

Alors que la mère de Zach veut poursuivre en justice les parents du tueur, les tenant pour responsables des actes de leur fils, Zach se retranche dans un monde peuplé de livres et de dessins. Doué d’intuitions, de l’optimisme et de la détermination propres aux enfants, il décide d’aider ses proches à redécouvrir l’amour et la compassion, des vérités universelles dont ils ont besoin pour surmonter cette terrible épreuve.

Avoir lu un petit quart du roman, j’avais noté mes premières impression : c’était efficace, parfaitement calibré pour captiver l’attention et susciter l’émotion. J’avais ajouté : « presque trop efficace », avec cette sensation de lire un roman « prêt à l’emploi » pour un film hollywoodien.

Ensuite, je me souviens que j’ai trouvé qu’il y avait un temps faible au milieu de récit, avec une impression de tourner un peu en rond et de ne pas être surpris par les réactions et les actes des personnages, malgré l’intérêt du regard naïf et tendre du jeune narrateur, Zach.

La fin m’a beaucoup touché, alors même que je comptais bien résister à la terrible efficacité de l’auteur pour susciter des émotions. C’est presque trop facile avec un tel sujet, mais c’est bien fait et ça marche parfaitement.

Au final, c’est un joli roman sur le deuil familial : on assiste aux tentatives, différentes et parfois conflictuelles, d’un père, d’une mère et d’un petit garçon de six ans pour continuer à vivre après la père d’un enfant ou d’un grand frère. L’auteur a également l’idée très juste d’inclure dans l’équation les parents du tireur tout juste sorti de l’adolescence, abattu par la police après avoir tué dix-neuf enfants et enseignants.

Il me semble que Celui qui reste / Only Child est le premier roman publié de Rhiannon Navin, en tout cas en langue anglaise, je dois dire que je suis assez curieux de voir ce qu’elle nous proposera dans ses prochains romans. A suivre !

Web & Tech

Les réseaux sociaux et moi

Il y a un peu plus d’un an, j’avais publié un article pour annoncer la création de mon compte Instagram et plus généralement pour parler de mon usage des réseaux sociaux.

Douze mois plus tard, alors que la renaissance – toute relative – de mon blog a apparemment survécu sur la durée, j’avais envie de faire un bilan de mon utilisation des réseaux sociaux en tant que blogueur et plus généralement en tant qu’internaute citoyen.

Parmi les réseaux sociaux « mainstream », je suis actuellement présent sur :

  • Facebook : j’utilise de moins en moins (comprendre : très peu) mon compte personnel, réservé à mes contacts « réels » (famille, amis, etc.), j’ai même envisagé de le fermer totalement il y a quelques mois, avant de renoncer ; j’y ai surtout conservé ma page Zéro Janvier où des liens vers mes nouveaux billets sont postés automatiquement, car j’ai constaté qu’elle restait un point d’accès non négligeable pour certains de mes lecteurs
  • Twitter : c’est de loin le réseau social que j’utilise le plus au quotidien ; sur mon compte je publie automatiquement mes nouveaux billets mais je parle surtout de tout et de rien, mais notamment de politique et de football (Paris est magique … ou tragique !) ; malgré les tweets sponsorisés et les tentatives de Twitter pour remettre en cause l’affichage chronologique des publications au profit d’un algorithme « intelligent », je garde une certaine affection pour ce réseau social où je peux lire et parler de nombreux sujets selon mes envies du moment ou l’actualité
  • Instagram : j’avais créé le compte associé à ce blog il y a un an, j’y ai publié des photos de façon plus ou moins régulière (comprendre : plutôt moins que plus) ; j’ai très vite regretté de ne pas pouvoir associer un lien direct vers la chronique d’un livre en publiant par exemple sa couverture ; du coup, je publie rarement sur Instagram, hormis quelques photos de vacances par-ci par-là

Du côté des réseaux sociaux littéraires, je rester fidèle à Goodreads (mon profil ici), qui continue à être mon compagnon de lecteur pour garder la trace de toutes mes lectures passées, en cours et à venir.

J’ai également pris l’habitude de publier mes chroniques sur Babelio (mon profil ici) qui a l’avantage et l’inconvénient d’être francophone : il est plus aisé d’avoir des avis et des recommandations de la communauté francophone, mais la base de données et les suggestions en langue anglaise y sont bien plus restreintes, ce qui m’embête un peu étant donné que j’essaye de lire des livres en français et en anglais à 50/50 sur la durée d’une année.

Dans l’ensemble, mon usage des réseaux sociaux n’a évolué qu’à la marge : Facebook reste une vieille habitude que je délaisse progressivement sans totalement l’abandonner, Twitter reste divertissant et parfois même intéressant, et Instagram auquel j’avais décidé de laisser sa chance l’an dernier ne m’a pas véritablement convaincu, ou en tout cas je n’y ai pas trouvé un intérêt suffisant pour y être franchement actif.

Le vrai changement, ou début de changement, est plutôt récent pour moi. Après plusieurs affaires mettant en cause les pratiques pas très éthiques de Facebook et Twitter, j’ai toujours été gêné d’utiliser quotidiennement des outils proposés et détenus par des entreprises dont je partage pas les valeurs. Il est pourtant difficile de s’en passer, surtout quand on continue de bloguer et qu’on a besoin de la visibilité « offerte » (les guillemets sont importants) par Facebook ou Twitter.

A terme, j’aimerais pouvoir me passer totalement de Facebook, de Twitter et d’Instagram. Je sais que ce n’est pas forcément possible à l’heure actuelle, car cela me couperait probablement d’une frange de mes lecteurs.

Pourtant, je ne me résigne pas à promouvoir, à ma faible échelle, des réseaux sociaux dont je désapprouve les valeurs et le modèle économique (« si c’est gratuit, c’est vous le produit »), en contribuant à leur développement et à leur emprise sur notre quotidien.

J’ai notamment re-découvert Mastodon, une alternative libre et décentralisée de Twitter, et j’ai décidé de tenter l’expérience. Je sais parfaitement que la communauté y est plus restreinte que sur les réseaux sociaux grand public, que Mastodon ne terrassera sans doute jamais l’oiseau bleu de Twitter, mais je n’ai plus envie d’en faire un frein ou une excuse pour ne pas changer.

J’ai publié ceci sur mon compte Mastodon aujourd’hui, pour expliquer brièvement mon parcours et ma démarche :

Je débarque aujourd’hui sur Mastodon, en espérant m’y plaire et y rester longtemps.

Mon arrivée ici entre dans ma démarche d’engagement citoyen et militant.

J’avais entendu parler de ce « concurrent » décentralisé de Twitter il y a quelques années, quand Mastodon avait fait le « buzz ». J’avais pris cela comme une énième mode, dans la veine de ces réseaux sociaux qui devaient tour à tour enterrer Twitter et Facebook, avant de retomber aussi vite dans l’anonymat.

C’est l’annonce il y a quelques semaines de la décision de @lavolte de quitter les réseaux sociaux des GAFAM pour se recentrer sur son site web et sur des réseaux sociaux libres et décentralisés comme Mastodon qui m’a amené à réfléchir.

C’est finalement la lecture la semaine dernière du roman « Les Furtifs » d’Alain Damasio qui m’a définitivement convaincu. Face à la société de contrôle, de trace, chaque citoyen peut mener des actions pour lutter, à son échelle, contre la société qu’il rejette et pour celle dont il rêve.

Ce n’est donc pas un hasard, mais plutôt un clin d’oeil bienheureux, que mon premier pouet ici (tout un vocabulaire à réapprendre !) parle de ce roman et renvoie à la chronique que j’y ai consacré sur mon blog.

Je ne pense pas entraîner une foule immense dans mon sillage, ce n’est d’ailleurs pas mon objectif, mais si certaines ou certains d’entre vous souhaitent en savoir plus sur Mastodon, vous pouvez commencer ici pour une première découverte.

Quant aux autres, je resterai de toute façon présent – au moins dans un premier temps – sur Facebook, Twitter, et cie, même si j’y serai peut-être moins bavard si je prends goût aux charmes du mammouth concurrent :-)