Livres & Romans

Si peu la fin du monde

Si peu la fin du monde est le premier roman de Laure Pfeffer, à paraître le 11 avril prochain. J’ai eu l’opportunité de le découvrir en avant-première grâce à son éditeur Buchet-Chastel et à NetGalley.fr.

Le résumé par l’éditeur m’avait intrigué, suffisamment pour me donner envie de lire ce roman :

En 1999, il ne s’est pas passé grand-chose. On attendait le bug de l’an deux mille sans l’attendre vraiment. Une année suspendue, entre la fin des années quatre-vingts et l’aube du troisième millénaire, entre la fin de la guerre froide et le début de la guerre contre le terrorisme. Entre la fin de l’enfance et le début de l’âge adulte.

Pourtant tout était en gestation – Internet, les téléphones portables, la dématérialisation du vivant, Google… – sous les auspices d’un bug aux allures de tsunami, qui sonnait à la fois comme la menace d’un coup d’arrêt et la promesse d’une table rase.

Si peu la fin du monde nous replonge dans cette étrange zone de transition pour évoquer le passage à l’âge adulte de trois personnages entre 19 et 22 ans pris dans le flot de l’Histoire – Olga, Jules et Alex. Des personnages errants, liés et solitaires, qui trompent leur angoisse de l’avenir grâce aux paradis artificiels, aux fêtes, à la recherche de sentiments authentiques dans un monde de plus en plus flou.

A travers ses trois personnages principaux, Olga, Jules et Alex, ce roman est avant tout le portrait d’une génération, celle née au tournant des années 1970 et 1980, celle qui a eu vingt ans en l’an 2000 (ou en l’an 2001 pour rendre hommage à Pierre Bachelet). Comme le dit l’un des protagonistes, cette génération est mal née, comme dans un trou noir : trop tard pour profiter des Trente Glorieuses et de mai 68, mais trop tôt pour connaître véritablement l’euphorie de la chute du Mur de Berlin.

Le plus étonnant c’est qu’en lisant ces tranches de vie de ces jeunes de 18 à 22 ans à la toute fin du XX° siècle, du haut de mes presque quarante ans, je n’ai réalisé que tard dans le roman que cette génération, c’était la mienne, que ces jeunes avaient le même âge que moi, que j’ai vécu ce tournant du siècle et du millénaire au même âge qu’eux. Je ne m’explique pas totalement pourquoi je n’ai pas fait tout de suite le rapprochement. Peut-être ai-je vécu ma jeunesse différemment de la leur, c’est probablement l’explication la plus plausible. A moins que je sois tout simplement incapable de me reconnaître dans cette tranche d’âge qui me parait désormais si lointaine, pour le meilleur et pour le pire.

Le roman a pour cadre principal la ville de Strasbourg, hormis quelques séjours plus ou moins lointains. J’ai eu plaisir à retrouver la cité alsacienne, ses quartiers, son architecture, son tramway, son centre-ville piétonnier, la place Kléber, le parc de l’Orangerie, tout ce que j’ai connu comme touriste à plusieurs reprises et que les personnages vivent au quotidien.

L’ambiance musicale qui rythme le roman est typique de la fin des années 90, avec des artistes et des chansons qui ont marqué cette époque. C’est un peu artificiel par moment, comme si l’auteur forçait le trait pour rappeler en quelle année le récit se déroule.

C’est d’ailleurs un peu la même chose avec la technologie : les e-mails, le bruit caractéristique du modem, les cabines téléphoniques, les réveils analogiques ou à cristaux liquides qui n’ont pas encore laissé la place aux alarmes de nos smartphones, l’arrivée des téléphones portables justement : tout est là mais c’est parfois comme une couche ajoutée sur un décor factice. J’ai bien aimé cependant les nombreuses allusions à la peur du bug de l’an 2000, qui parait si loin désormais mais qui a alimenté les pires angoisses à l’époque.

Malgré tout, l’effort est louable et j’ai globalement bien reconnu cette période de ma vie.

Le cadre et le décors sont donc plutôt fidèlement reconstitués, on s’y croirait presque. Le récit lui-même est plaisant, même s’il n’est pas forcément très joyeux. Les trois personnages principaux sont perdus dans leur vie et avec leurs sentiments. Il y a beaucoup d’ambiguïté sexuelle entre garçons et filles, entre garçons, entre filles, voire pas du tout d’ambiguïté dans certains cas. Cette jeunesse s’amuse tant bien que mal, fume (du tabac et pas seulement), fait la fête, baise, étudie finalement peu, bref cette jeunesse attend l’âge adulte sans impatience ni enthousiasme débordant, si ce n’est pas une angoisse réelle face à un avenir guère prometteur.

J’ai trouvé que le récit s’essoufflait un peu dans le dernier quart du roman, mais je m’étais suffisamment attaché aux personnages pour que je poursuive ma lecture sans déplaisir.

Dans l’ensemble nous avons affaire à un premier roman plutôt réussi, qui joue de jolie façon avec une certaine nostalgie mélancolique en nous ramenant finalement à une époque pas si réjouissante. Nous ne sommes clairement pas dans l’effet « souvenez-vous de cette enfance dorée où tout allait bien pour vous et dans le monde ». Au contraire Laure Pfeffer nous montre un monde qui s’apprête à passer un tournant, celui du passage à l’an 2000, comme un saut dans l’inconnu dont la jeunesse attendait finalement peu de choses, sinon le pire.


Si peu la fin du monde, Laure Pfeffer

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

Sous la lune et les étoiles

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Je poursuis ma découverte de l’oeuvre littéraire de Fred Uhlman avec ce roman très différent des livres que j’ai lus jusque là de cet auteur. Là où ses romans précédents, que ce soit Reunion, La lettre à Conrad, Pas de résurrection, ou son autobiographie Il fait beau à Paris aujourd’hui parlaient tous de la montée du nazisme en Allemagne et de la Seconde Guerre Mondiale, nous avons ici un récit plus contemporain (en tout cas à l’époque de sa parution en 1986) :

Quatre personnes se retrouvent sur une île déserte après un accident d’avion, quatre rescapés qui vont devoir, vaille que vaille, cohabiter : une jolie et fragile jeune fille, un repris de justice, un antipathique millionnaire et un savant à qui la violence répugne plus que tout.

Mais, Sous la lune et les étoiles, c’est précisément la violence qui s’installe tandis que les heures d’attente vont devenir des jours, et les jours des semaines. Un semblant de vie s’organise au fur et à mesure que l’espoir, si tenace au début, disparaît peu à peu – un semblant de vie où chacun ne se soucie que de soi. Parce que la survie, est à ce prix.

C’est avec l’oeil du peintre exercé qu’il était que Fred Uhlman décrit la splendeur de la nature indifférente autour des quatre individus gagnés par le désespoir, chacun muré dans une solitude que rien ne vient briser. Et il n’y aura finalement qu’un seul survivant.

Le récit ne perd pas de temps : dès les premières pages, l’avion s’écrase et nous retrouvons les quatre naufragés sur une île déserte. Ces quatre personnages sont quatre stéréotypes : l’intellectuel qui refuse la violence, qui est aussi le narrateur ; l’homme d’affaires cupide obsédé par ses contrats juteux ; la jeune fille naïve et apparement sans défense ; et le repris de justice antipathique et solitaire. Difficile de s’attacher véritablement à eux, mais on sent qu’ils sont le reflet de personnalités différentes et censées représenter les multiples facettes de l’esprit humain.

Face à la solitude imposée, à la perte de repères, à la mort annoncée, chacun réagit différemment mais la folie guette chacun des quatre naufragés, car il semble impossible de réaliser de façon normale à une situation qui ne l’est pas. Coupés de leurs proches et de leur vie d’avant, sans espoir de revenir, les quatre personnages vont prendre de nouvelles habitudes, créer de nouveaux rituels et inventer une nouvelle vie, ou ce qui peut s’en approcher.

Les privations sont permanentes et la violence est latente. La mort rôde et va frapper les naufragés, dans un ordre ou dans l’ordre. Car la seule question qui se pose rapidement dans le récit, c’est : qui sera le seul survivant ?

J’ai aimé cette façon d’aborder le thème de la violence des rapports humains dans cette communauté réduite et libérée des artifices de la société moderne. Le récit n’est pas toujours passionnant, mais le roman est court (cent cinquante pages dans l’édition brochée que j’ai lu) et globalement bien rythmé. De façon générale, j’ai bien aimé ce roman même s’il n’est pas parfait. C’est en tout cas une facette de l’oeuvre de Fred Uhlman que je n’avais pas encore eu l’occasion de découvrir.


Sous la lune et les étoiles, Fred Uhlman

Note : ★★★☆☆


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Livres & Romans

La nuit a dévoré le monde

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Je poursuis ma découverte des oeuvres de Martin Page, après Manuel d’écriture et de survieComment je suis devenu stupide et L’art de revenir à la vie. Cette fois, il s’agit d’un roman publié à l’origine sous pseudonyme. Pit Agarmen est en fait un avatar de Martin Page, qu’il utilise comme nom de plume quand il s’essaye à la littérature de genre.

Le genre en question, c’est le roman de zombies, comme le laisse tout de suite comprendre le résumé, même si le livre ne se limite pas à cela :

Quand les hommes se transforment en zombies, et qu’un jeune écrivain se trouve seul confronté à cette violente apocalypse, il n’est finalement pas si surpris. Depuis longtemps l’homme a fait preuve de sa décadence et de sa cruauté. Aujourd’hui, un pas de plus dans l’abomination a été franchi : il est devenu un monstre anthropophage.

Face à cette nuit de cauchemar, tel Robinson sur son île, le jeune survivant s’organise. Il vit reclus dans un appartement et se croit un temps à l’abri, en dépit des attaques répétées des morts-vivants. Mais la folie de ce nouveau monde fait vaciller sa propre raison. Pour échapper au désespoir, il réapprend à vivre et à lutter, Armé d’un fusil, il découvre avec surprise qu’il peut tuer et qu’il a même un certain talent pour ça. En réinterrogeant son passé, il se livre aussi à une introspection sensible sur sa propre condition et les raisons de ses échecs passés. C’est son inadaptation à la société des hommes qui explique peut-être sa survie à cette fin du monde.

Un roman d’action, littéraire et psychologique, qui reprend les codes du genre pour mieux les subvertir.

S’il s’agissait d’un énième roman de zombies, j’aurais vite passé mon chemin, mais ce roman est bien plus que cela. Cela commence évidemment par une apocalypse où l’humanité est peu à peu décimée par des zombies qui contaminent peu à peu la quasi-totalité de la population. Mais le roman ne s’arrête pas là. Le protagoniste est un écrivain solitaire, confronté à une solitude plus profonde encore après l’apparition des zombies, et qui va s’interroger sur son rapport à l’humanité.

C’est aussi un plaidoyer réussi pour la littérature de genre et contre l’élitisme du milieu littéraire, français en particulier, avec la suprématie de la littérature dite « blanche » sur tous les autres genres littéraires. Martin Page écrit de la littérature de genre sous un pseudonyme, comme c’est souvent l’usage pour distinguer les publications de littérature « générale » et les autres genres, mais il écrit ici un roman de genre dans une collection classique. C’est un pied-de-nez aux pratiques de nombreux éditeurs, et une réussite en ce qui me concerne.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman, non pas par son récit, très classique, mais par les réflexions qui l’accompagnent. J’ai retenu quelques passages marquants :

Sur la solitude :

Il m’a fallu un mois pour comprendre que les zombies ne sont pas le vrai danger. Je suis mon pire ennemi. Les zombies ne peuvent franchir les trois étages, ils ne peuvent défoncer la porte. Par contre, ils courent dans ma conscience comme s’ils en avaient toutes les clés. Ils sont à l’intérieur de moi et il n’y a rien de plus effrayant. À quoi bon vivre dans un tel monde ? À quoi bon vivre si on est seul ? Ceux que j’aimais sont morts. À certains moments, je pense me laisser contaminer : devenir l’un d’eux, céder au conformisme. Il suffirait d’une morsure. Ils m’attirent comme le vide attire celui qui souffre du vertige. Je me sens aimanté, j’ai envie de me jeter dans leurs griffes et qu’ils me mettent en charpie, qu’ils me réduisent à l’état de masse informe et sanglante. Et me fassent disparaître. Ce ne sont pas seulement des démons. Ce sont mes démons, et ils m’obsèdent. Je suis terrifié par la place qu’ils prennent dans ma tête.

Sur l’arrivée des zombies :

D’ou viennent-ils ? Sont-ils le fruit d’expériences de l’armée américaine ? Une mutation naturelle de l’espèce ? Un virus ? Je ne suis pas biologiste, je ne compte pas faire de prélèvements. Ne pas savoir est une chance : la vérité est soit trop laide, soit trop banale. Il vaut mieux imaginer les mille explications possibles. C’est comme le big bang : on ne sait pas, et c’est tant mieux. Une chose est certaine : on parle de zombies depuis la nuit des temps. C’est un invariant dans l’esprit des hommes. Ils étaient là dans les légendes pour nous signifier notre mortalité, la mort dans notre vie, et la vie dans la mort. Nous avons été arrogants avec notre médecine et nos vitamines, avec notre ambition de faire disparaître la présence de la mort en mettant les cimetières à la marge de nos villes, en médicalisant les décès, en oubliant les rituels païens du deuil. La mort règne, on n’y changera rien. Je le sais depuis ma première crise d’angoisse existentielle à l’âge de six ans dans la petite chambre de l’immeuble d’une cité grise et pauvre où vivaient mes parents. Les zombies arrivent au moment juste. C’était leur tour d’entrer sur scène. Ils viennent terminer la destruction de l’humanité que nous avions commencée avec les guerres, la déforestation, la pollution, les génocides, l’élevage intensif et le pillage sanglant des océans. Ils réalisent notre plus profond désir. Notre propre destruction est le cadeau que nous demandons au Père Noël depuis la naissance de la civilisation. Nous avons enfin été exaucés.

Sur les monstres humains :

J’ai toujours su que les gens étaient des monstres. Alors qu’ils soient aujourd’hui des zombies, ça n’est qu’une confirmation. La métaphore s’est incarnée.

Sur l’humanité :

Dans mes moments les plus sombres avant l’épidémie, je me laissais aller à souhaiter que tel ou tel se casse une jambe. Mais je n’aurais pas osé faire le vœu de la disparition de l’humanité. Je n’y avais pas pensé, et pourtant, c’était ça la solution, c’était ça le remède qu’il me fallait. Je n’ai plus d’ulcère à cause de la faim dans le monde, de l’avidité économique assassine, des malades dans les hôpitaux. La souffrance repose en paix. C’est la fin des idiots combats pour l’argent et le pouvoir. L’humanité se tient au chaud dans les rêves de ceux qui ont survécu. Elle est intacte, belle, forte, c’est une flamme que je porte en moi. L’erreur avait été d’en faire une réalité.

Sur l’histoire de l’humanité et des zombies :

Les zombies se sont emparés du monde sans aucune stratégie autre que la satisfaction de leurs instincts. Quelle leçon donnée aux hommes, en particulier aux politiques et aux militaires, spécialistes des coups, des ruses et de l’organisation. C’est la rage meurtrière qui a vaincu, le désir de se nourrir et d’occuper l’espace. Des notions primaires et efficaces. Peut-être que si nous avions gardé ce lien avec nos propres élans vitaux, peut-être que si nos désirs n’avaient pas été captés par des choses dérisoires, si nos passions ne s’étaient pas nichées dans des objets de consommation, des voitures, des appareils électroniques et des vêtements, alors nous aurions eu assez de cran et de ruse pour résister, et nous sauver. Les arrogantes certitudes de notre espèce ont permis à un ennemi inattendu de nous renvoyer à la préhistoire. Il n’y a pas eu de lente catastrophe, de délitement, de pourrissement. Notre monde est tombé sous la coupe des zombies en un clignement de paupière. La nature a mis du temps avant de nous concocter un adversaire à notre mesure. Les tigres à dents de sabre, la peste, la grippe, le sida n’avaient pas réussi à nous anéantir. Finalement, la nature nous a éliminés à l’aide de versions monstrueuses de nous- mêmes. J’ai toujours su que les hommes disparaîtraient sous un ciel ironique. Et puis, il faut le dire : les morts-vivants sont plus civilisés que nous. L’air est moins pollué, les animaux respectés.

Pendant quelques siècles, tant que les zombies seront là, l’humanité aura une place qui lui permettra de se survivre. Car en définitive je sais que les zombies nous protègent de nous-mêmes : nous ne nous massacrerons plus entre nous tant que nous avons un ennemi commun. Plus besoin de communistes, de Juifs, d’Arabes, d’ennemis préfabriqués. Après ? On verra. Peut-être qu’il faudra leur inventer des successeurs.

Les êtres humains m’apparaissent comme des monstres. Les zombies, les loups-garous, les vampires ne sont pas des mythes. Ce sont des êtres réels que nous croisons tous les jours. Nous sommes monstrueux. C’est un fait. Cela implique que nous sommes capables de grandes violences, mais que nous sommes aussi doués de pouvoirs magiques et de forces incroyables pour, si nous le désirons, faire le bien. L’histoire des humains, c’est l’histoire de la destruction d’humains par des humains, mais aussi de comment certains parfois rusent, et parfois répliquent.


La nuit a dévoré le monde, Martin Page

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

La désertion

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Contrairement à Tout le pouvoir aux soviets que je venais de terminer, écrit par un auteur, Patrick Besson, dont j’avais déjà entendu parler même si je ne l’avais jamais lu, l’auteur (auteure ? actrice ?) de La désertion m’était totalement inconnue. J’ai découvert ce roman dans le catalogue de la plateforme NetGalley.fr par l’intermédiaire de laquelle l’éditeur a accepté de m’envoyer gracieusement un exemplaire numérique de ce livre en « service de presse ».

Le résumé de l’éditeur m’avait suffisamment intrigué pour me donner envie de découvrir ce roman :

« Le premier jour d’absence il était descendu à l’heure du déjeuner pour l’attendre dans le parc, caché derrière l’arbre d’où il observait la sortie de ses subordonnés. Il avait ensuite vérifié les registres de la badgeuse. Aucune trace d’elle. »

Un jour, Eva Silber disparaît volontairement. Pourquoi a-telle abandonné son métier, ses amis, son compagnon, sans aucune explication ? Tandis que, tour à tour, ses proches se souviennent, le fait divers glisse vers un récit inquiétant, un roman-enquête imprévisible à la recherche de la disparue.

La disparition soudaine d’Eva est le point de départ et le coeur du récit. Celui-ci est composé de quatre parties successives, dans lesquelles nous découvrons un narrateur différent :

  • Franck, le directeur pervers, voyeur et harceleur d’Eva
  • Marie-Claude, la collègue bienveillante et conventionnelle d’Eva
  • Paul, l’étrange ami-amant avec qui Eva avait une relation avant sa disparition
  • Eva, elle-même, pour conclure

Ces gens défilaient dans son bureau armés d’une sorte de servilité qu’il n’avait connue qu’à l’école. Elle obéissait à la règle informulée stipulant qu’on devait, toujours, et avec férocité, taper sur le plus faible pour ne pas paraître faible soi-même.

J’ai bien aimé cette construction chorale où chaque personnage nous fait partager sa vision d’Eva, de sa vie, et ses relations aux autres, et de sa disparition. A l’image d’un puzzle que l’on reconstitue pièce par pièce, chacun des points de vue apporte une lumière nouvelle sur Eva, un personnage difficile à cerner, que ce soit avant ou après sa « désertion », pour reprendre le terme choisi pour le titre du livre. Il faut attendre le récit d’Eva elle-même pour mieux comprendre ce qu’il lui est arrivé et la cause de sa disparition du jour au lendemain.

Ne lui restait que sa mémoire et, pire, ses sentiments, soit la part de lui-même la plus éloignée de lui, celle qu’il mettait au pas depuis toujours pour exécuter son plan – réussite sociale, normalité, accomplissement, utilisé. Fin de la honte de soi.

A travers le destin singulier d’Eva, le roman dresse un panorama triste mais sans doute réaliste de notre société. Emmanuelle Lambert nous décrit un monde du travail déshumanisé, où le processus est roi, où tout est affaire de statistiques, d’indicateurs, où le rôle des managers se résume à une autorité basée sur la surveillance permanente, la recherche de fautes et de coupables. Dans son roman, les relations sociales – faute de pouvoir être qualifiées de relations humaines – sont figées dans des conventions hypocrites où le savoir-vivre et les apparences prennent le pas sur l’honnêteté ; les amitiés sont superficielles, éphémères, fragiles, elles ne tiennent pas le coup face au poids des blessures qu’on refuse de voir.

Je n’ai jamais compris pourquoi les gens me renvoyaient tous que j’étais étrange, mais j’ai fini par m’y faire. Il ne faut pas du tout exclure que j’aie cru, un temps, être malade parce que les gens le croyaient pour moi, cela avait du sens après tout ils n’avaient jamais repéré que les choses que je leur livrais. Lorsque tout le monde vous voit comme malade, vous avez besoin d’un peu de temps pour changer la focale.

Au fil du roman, j’ai appris à apprécier la personnalité d’Eva, qu’on découvre progressivement au fil des pages. Elle apparait comme une personne déroutante, décalée, dérangée peut-être, mais c’est peut-être le personnage le plus humain du roman. Ses failles sont compréhensibles et on excuse aisément ses difficultés à y faire face, dans une société cruelle où l’humain doit rester anecdotique. On assiste, impuissant, à sa chute, qu’on voudrait éviter, qu’on voudrait lui épargner, car on s’attache à elle.

A quel moment ? Quand a-t-elle commencé à chuter dans le désintérêt, dans le dégoût des autres, de la vie, des choses qu’on fait, qu’on aime ? Elle ne pouvait répondre. Pour cela, il lui aurait fallu immobiliser ce moment le plus ténu, ce, ces moments où, d’un coup, tout dissone, rien ne va, rien ne coule, où l’esprit se désintéresse de lui-même, de sa vie, de son corps. Pour cela, il lui aurait fallu être capable d’arrêter le temps pour le contempler.

La désertion est un roman court (160 pages), troublant mais prenant, que j’ai lu avec plaisir et intérêt. Le style est simple mais plaisant. Il y a quelques passages très finement écrits et pleins de sens ; je me suis permis d’en citer quelques uns ici. Au-delà de l’enquête sur la disparition d’Eva, qui sert de fil rouge au récit, c’est aussi un livre qui fait réfléchir, et c’est toujours bon signe en littérature.

« Pour un être sensible, la pitié, souvent, est souffrance »

Herman Melville, dans « Bartleby le scribe », cité en exergue du roman


La désertion, Emmanuelle Lambert

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

Une vie à t’écrire

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Une vie à t’écrire est un roman de Julia Montejo, paru en 2015 dans sa version originale en langue espagnole sous le titre Lo que tango que concarte. La traduction française par Catarina Salazar vient d’être publiée aux éditions Les Escales.

Alors que l’auteur(e) m’était totalement inconnue, que la couverture et le titre me laissaient indifférent, le résumé m’a tout de suite intrigué :

Un soir, sur une plage du Pays basque espagnol, un écrivain en mal d’inspiration rencontre Amaia, une jeune femme mystérieuse. Elle est persuadée d’avoir déjà vécu au XVIIe siècle et d’avoir alors traversé les océans pour gagner l’Islande où les Basques partaient chasser la baleine. Au péril de sa vie, à une époque où les femmes n’avaient d’autres choix que l’obéissance et le silence, elle a su conquérir son indépendance et sa liberté. Là-bas, elle a rencontré Erik, son amour éternel, dont le souvenir ne cesse de la hanter. 
Amaia est-elle folle à lier ? C’est ce que commence par croire Asier avant d’être emporté par la force de son histoire. Envoûté, le jeune homme transforme le récit de cette étrange et attirante muse en roman. Le souffle des mots l’habite enfin. 

Est-ce seulement un roman qui s’écrit ou une histoire est-elle en train de naître entre ces deux âmes solitaires ?

Deux éléments dans ce résumé avaient tout pour me plaire : la présence d’un écrivain parmi les personnages principaux, et le lien avec l’Histoire avec ce personnage féminin qui croit avoir déjà vécu au XVIIème siècle. Quand un roman concilie deux de mes passions, l’écriture et l’Histoire, cela peut donner quelque chose de très bon.

Je suis donc entré dans ce roman avec beaucoup d’espoir, et autant dire tout de suite que je n’ai pas été déçu. Malgré un style pas forcément très emballant – mais que j’explique par la difficulté de l’exercice de traduction – j’ai vite été emporté par le récit, ou plutôt par le double récit, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit. D’une part, nous assistons à la rencontre entre Asier, un écrivain qui peine à écrire, et Amaia, une jeune femme perturbée. D’autre part, nous suivons le récit de la prétendue vie antérieure d’Amaia au XVIIème siècle, qui fuit son Pays Basque natal en se cachant sous le costume d’un simple moussaillon dans une expédition de chasse à la baleine dans les mers nordiques.

Les deux récits sont évidemment liés, par l’imagination conjointe de l’écrivain et de la jeune femme soupçonnée d’affabulation, voire de folie. J’ai beaucoup aimé ce travail sur l’imagination, qui peut être à la fois source d’inspiration pour l’écriture de fiction pour l’écrivain et un dangereux puits sans fond dans l’esprit du fou.

Au-delà de ce thème de l’écriture et de l’imagination, il y a également de très beaux passages dans le roman. J’ai ainsi été particulièrement marqué par un chapitre entier relatant sur plusieurs pages la traque d’une baleine par le navire de chasseurs. Ce chapitre m’a semblé aussi horrible pour ce qu’il relate que sublime dans la façon de le raconter. A mes yeux, la littérature, c’est aussi ça : savoir sublimer l’horreur. A ce titre, ce roman est une excellente oeuvre littéraire, que je conseille à tous les amoureux d’écriture, d’Histoire, et d’histoires en général.


Une vie à t’écrire, Julia Montejo

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

La plus folle de nous deux

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Je dois d’abord préciser que mon exemplaire (en version Kindle) de ce livre m’a été offert par l’éditeur par l’intermédiaire de NetGalley.fr, une plateforme qui propose de mettre en relation des éditeurs et des lecteurs dits « professionnels » (libraires, bibliothécaires, journalistes, blogueurs, etc.). L’intérêt pour le lecteur est évidemment de découvrir des livres en avant-première ou en tout cas parus récemment, et pour l’éditeur d’espérer la promotion à faible coût de ses parutions. Ceci étant dit, mon avis sur ce livre, et sur d’autres que j’aurais l’occasion de découvrir de la même façon, restera totalement objectif. Je ne suis nullement engagé auprès de l’éditeur à dire du bien du livre.

Je connais Hélène Risser, l’auteur(e) de ce roman, depuis maintenant pas mal d’années. Je l’avais découverte comme chroniqueuse dans « Arrêts sur Images », l’émission de Daniel Schneidermann, à l’époque où elle était diffusée chaque dimanche midi sur France 5. Je l’ai ensuite revue dans « Déshabillons-les », une émission de décryptage de la communication politique sur Public Sénat. Je ne connaissais par contre pas encore la romancière Hélène Risser, mais c’est avec curiosité que j’ai commencé à lire ce roman, son troisième à ce jour.

L’éditeur présente ce roman par ces quelques phrases :

Fascinée par la responsable politique Noémie Leblond, une journaliste décide de mener l’enquête. Un subtil double portrait de femmes tout en échos qui interroge la place des femmes dans la société. Rien ne semble pouvoir arrêter l’ascension politique de Noémie Leblond. Femme dans un monde d’hommes, elle domine toutes les situations – ambition, séduction, pouvoir, maternité. En pleine course pour la présidentielle, une journaliste se met à enquêter sur cet intrigant animal politique. Envahie peu à peu par une fascination qui dépasse largement les jeux et enjeux de pouvoir, elle est conduite à explorer ses propres fragilités, jusqu’à l’enfance. Jusqu’où ira-t-elle pour mener à bien cette expérience ?

Un double portrait de femmes tout en subtils échos.

Au-delà du nom de l’auteur, j’ai été attiré par ce livre car il parle de politique, un thème qui m’intéresse toujours beaucoup, même s’il n’est pas toujours traité avec subtilité dans la littérature de fiction. La première difficulté de l’exercice, c’est de faire la distinction, pour l’auteur comme pour le lecteur, entre fiction et réalité. J’ai ainsi passé un long moment à me demander quelle femme politique réelle avait servie de modèle pour le personnage de Noémie Leblond. Certains passages m’ont évoqué Nathalie Kosciusko-Morizet, d’autres m’ont fait penser à Rachida Dati. Peut-être cette façon de brouiller les pistes est-elle volontaire de la part d’Hélène Risser, mais j’aurais peut-être préféré que le personnage soit totalement imaginaire pour que je puisse m’intéresser pleinement au récit sans être perturbé par mes interrogations sur le rapport à la réalité.

La narratrice, qu’on devine être en grande partie Hélène Risser elle-même, nous parle du pouvoir et de féminité, et des liens entre les deux. Elle évoque également longuement le thème de la folie et de la psychiatrie. Le récit lui-même est intéressant, même s’il n’est pas révolutionnaire. J’ai lu les 256 pages du roman avec plaisir, sans m’ennuyer. Il y a quelques passages moins bons que d’autres, à cause du style parfois ampoulé de l’auteur qui semble parfois jouer à l’écrivain, mais sur la durée c’est une lecture plutôt plaisante.

Mon plus gros regret est que l’épilogue arrive trop vite. En parvenant à la fin du roman, j’ai pensé que celui-ci aurait pu sans problème se poursuivre sur une cinquantaine voire une centaine de pages supplémentaires. Cela aurait permis de continuer à explorer les vies de la narratrice et de Noémie Leblond et d’approfondir la relation entre les deux femmes. Dire qu’on regrette qu’un livre soit trop court pourrait sembler être le meilleur compliment qu’on puisse faire, mais en réalité cela dit beaucoup de celui-ci : il n’aborde certains sujets que superficiellement, et c’est vraiment dommage. J’ai ainsi terminé ma lecture avec une sensation d’inachevé, ce qui n’est jamais agréable.

Malgré tout, je pense garder un bon souvenir de ce roman et je vais sans doute me pencher sur les deux premiers romans d’Hélène Risser pour voir s’ils pourraient également m’intéresser.


La plus folle de nous deux, Hélène Risser

Note : ★★★☆☆


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Comics & BD

Batman & Robin (1) : Batman Reborn

Batman Reborn est le premier album de la nouvelle série Batman & Robin lancée après la mort de Bruce Wayne dans Final Crisis et mettant en scène le nouveau dynamic duo formé par Dick Grayson (le premier Robin qui avait ensuite pris son indépendance en endossant le costume de Nightwing) dans le costume de Batman et Damian Wayne (le fils de Bruce découvert dans Batman and Son) dans celui de Robin.

Ce premier volume compile les six premiers numéros de la série qui composent deux histoires : dans la première, Batman et Robin affrontent un « cirque de l’étrange » composé de criminels atteints de folie ; dans la seconde, ils affrontent Red Hood (dont Jason Todd, le second Robin, a repris une fois de plus le costume) et Scarlett son nouveau side-kick, avant d’unir leurs forces (si l’on peut dire …) contre Flamingo, un nouveau « méchant ». On note de la part de l’auteur une réelle volonté de renouveller la franchise Batman avec l’introduction de nouveaux méchants propres au nouveua Batman. Le choix du cirque de l’étrange comme premier ennemi dans les premiers numéros de la série n’est pas anodin quand on connait l’histoire de Dick Grayson, le nouveau Batman. Pour ceux qui l’ignorent, Dick était trapeziste dans un cirque avec ses parents jusqu’à ce que ceux-ci soient tués et qu’il soit recueilli par Bruce Wayne. Je ne suis pas forcément très fan des nouveaux ennemis de Batman mais ils ont au moins le mérite d’apporter un peu de nouveauté.

En fait, les deux histoires ne sont pas passionnantes mais permettent d’introduire le nouveau duo de héros et leur relation, très différente de celles auxquelles nous étions habitués avec Bruce Wayne et les Robin successifs. Ici, Damian est un garçon rebelle et impulsif qui n’accepte pas l’autorité de Batman et ne le respecte même pas – du moins au début. C’est ce qui m’a le plus plu dans cet album d’autant que j’aime beaucoup Damian Wayne depuis son arrivée dans Batman and Son. L’opposition entre Dick Grayson – en Batman – et Jason Todd – en Red Hood – est également intéressante à suivre.

Cet album permet de relancer la série Batman après les bouleversements de Final Crisis. Je ne suis pas encore totalement convaincu, je sens que la série peut partir dans des directions complètement différentes, certaines me plaisant plus que d’autres. Je vais très vite attaquer les deux albums suivants Batman vs. Robin et Batman & Robin must die pour savoir si ce sont mes espoirs ou mes craintes qui se réaliseront.