Livres & Romans

Libre d’aimer

Libre d’aimer est un roman d’Olivier Merle qui m’a été conseillé et prêté par une amie qui m’en avait dit beaucoup de bien après l’avoir elle-même lu peu de temps avant.

Juillet 1942. Elle s’appelle Esther, elle a vingt ans, elle est juive. Ses parents ont été arrêtés, elle erre dans les rues de Paris, perdue et terrifiée. Alors qu’elle se repose sur un banc, son regard croise celui d’une femme élégante, plus âgée qu’elle, qui fume de longues cigarettes à la terrasse d’un café.

Esther ne le sait pas encore mais sa rencontre prochaine avec Thérèse Dorval, l’épouse d’un homme cynique et violent qui collabore avec les Allemands, va bouleverser sa vie.

Naissance d’un désir irrésistible, en pleine tragédie. Amour interdit de deux femmes emportées par le feu de la passion. À Dinard, où elles se réfugient, elles devront, sous la pluie des bombes alliées, décider de leur destin : se séparer pour tenter de survivre ou accepter de mourir par amour. 

Le résumé et le thème étaient à double tranchant pour moi : cela pouvait me plaire comme m’ennuyer profondément, selon qu’on soit plus proche de la fiction historique ou de la romance lesbienne, un genre que je n’avais lu jusque là.

L’auteur a finalement trouvé un bon compromis entre ces deux genres. Le cadre historique est parfaitement posé, dans ce Paris occupé puis la Normandie à la veille du débarquement. L’histoire d’amour entre Esther et Thérèse est également bien menée, j’ai notamment bien aimé l’évolution de leur relation : si Esther se sent d’abord redevable et inférieure, elle finit par s’émanciper et c’est Thérèse qui finit par être dépendante de sa jeune amante.

Au confluent de ces deux genres, fiction historique et romance lesbienne, j’ai particulièrement aimé la plongée dans le Paris lesbien des années 1940, avec ses cabarets, ses garçonnes, ses soldats allemands qui viennent se rincer l’oeil en observant des femmes danser et s’embrasser.

Au-delà de la romance entre Esther et Thérèse, le roman aborde également la question de la condition féminine à cette époque, avec ces épouses qui dépendaient totalement de leur mari et n’avaient finalement que peu de droits et ne pouvaient que très difficilement conquérir leur indépendance.

Le récit ne présente pas de grosse surprise mais il se déroule sur un bon rythme et reste toujours plaisant à suivre, malgré la dureté des sujets abordés.

Ce roman est donc une belle découverte que j’ai pris plaisir à lire. Une bonne fiction historique sur un sujet qui ne m’avait jamais attiré jusque là mais qui m’a agréablement surpris.


Libre d’aimer, Olivier Merle

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

The Real Tadzio

The Real Tadzio est un livre atypique, signé par Gilbert Adair et publié en 2001. Son sous-titre, Thomas Mann’s ‘Death in Venice’ and the boy who inspired it, explique parfaitement le propos : dans cet essai d’une centaine de pages, Gilbert Adair nous parle du garçon qu’a réellement rencontré l’écrivain allemand Thomas Mann à Venise en 1911 et qui lui a inspiré sa célèbre nouvelle Death in Venice (La Mort à Venise en français) publiée en 1912 et qui est peut-être aujourd’hui son oeuvre la plus connue.

In the summer of 1911, the German writer Thomas Mann visited Venice in the company of his wife Katia. There, in the Grand Hotel des Bains, as he waited for the dinner-gong to ring, the author’s roving eye was drawn to a nearby Polish family, the Moeses, consisting of a mother, three daughters, and a young sailor-suited son who, to Mann, exuded an almost supernatural beauty and grace. Inspired by this glancing encounter with the luminous child, Mann wrote Death in Venice, and the infatuated writer made of that boy, Wladyslaw Moes, one of the twentieth century’s most potent and enduring icons.

But precisely who was the boy? And what was his reaction to the publication of Death in Venice in 1912 and, later, the release of Luchino Visconti’s film adaptation in 1971? In this revealing portrait, including telling photographs, Gilbert Adair brilliantly juxtaposes the life of Wladyslaw Moes with that of his mythic twin, Tadzio.

La Mort à Venise est une nouvelle que j’avais beaucoup aimé quand je l’avais lue pour la première fois. J’ai également été marqué par l’adaptation cinématographique de 1971 par Luchino Visconti, que je n’ai vu que très récemment. Tout ceci me poussait donc à lire cet essai signé Gilbert Adair.

Je n’ai pas été déçu et j’ai été captivé par ce texte. Si le récit de la vie du « vrai » Tadzio n’est pas forcément passionnante, elle est tout de même un récit qui m’a semblé représentatif de la destinée de l’aristocratie polonaise et de la Pologne en général au XX° siècle, prisonnière tour à tour de la Russie tsariste, de l’Allemagne nazie puis de l’Union Soviétique.

Plus encore, cet essai est un vibrant hommage à la fois à la nouvelle de Thomas Mann et à son adaptation au cinéma par Visconti. J’ai bien aimé également que l’auteur nous parle brièvement du destin de Björn Andresen, le jeune acteur suédois qui a immortalisé Tadzio sur grand écran.

L’auteur cite quelques oeuvres qui se sont inspirées ou en rendu hommage à La Mort à Venise, avant enfin de disserter sur la littérature homosexuelle en général pour conclure que Thomas Mann, avec sa nouvelle emblématique, en reste à ses yeux le maître incontesté.

Il faut sans doute être un amateur de l’oeuvre de Thomas Mann pour apprécier totalement ce livre de Gilbert Adair, mais j’en fais clairement partie et je suis content d’avoir eu l’occasion de le lire. Je vais le garder bien au chaud dans ma bibliothèque, car il n’est pas impossible que l’envie de le relire me prenne un de ces jours.


The Real Tadzio, Gilbert Adair

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Paris, 1899

Paris, 1899 est un premier roman proposé par Séverine Mikan chez MxM Bookmark. Il s’agit d’une romance gay à paraître le 25 mars 2019, que j’ai eu l’opportunité de découvrir en avant-première grâce à NetGalley.fr.

Paris, décembre 1899. La ville Lumière est un chantier immense, celui de la grande Exposition universelle. Là, au coeur de cette ruche festive et laborieuse où vont naître bientôt tous les espoirs de la Belle Époque, des vies se croisent, se mêlent, s’étreignent. Henryk, artiste sans le sou à l’âme révolutionnaire, rencontre James, l’héritier d’une riche famille anglaise. Leurs deux mondes ne pouvaient être plus opposés et pourtant, entre ces deux jeunes hommes, le coup de foudre est immédiat. Pas après pas, entre les quartiers de la bohème et de la bourgeoisie, de la chambre sous les toits d’Henryk au luxueux hôtel particulier de James, va se dessiner une belle histoire d’amour faite de doute, de séduction, de tendresse et de heurs. Car de lourds secrets vont bien vite rattraper les deux amants, et mettre en danger leur fragile idylle que la très conservatrice société de fin de siècle ne tolère pas… La saga Fragments d’éternité est un voyage par étapes dans l’Histoire. D’une époque à une autre, d’un pays à un autre, partez à la découverte de ces amours passionnés que la Morale et les lois ont réprouvé avec acharnement mais qu’aucune force n’est jamais parvenue à étouffer complétement.

Du côté de l’intrigue amoureuse et des personnages, nous sommes sur du classique, avec un coup de foudre entre deux hommes que tout oppose : Henryk est un artiste sans le sou d’origine polonaise, aux idées révolutionnaires ; James est un jeune aristocrate venu d’Angleterre, coincé par son éducation stricte et le poids de son beau-père.

Le cadre historique est intéressant, dans ce Paris de la toute fin du XIX° siècle, marqué par les grands chantiers qui vont transformer le visage de la ville pour la grande exposition universelle de 1900. Toutefois, j’ai trouvé que ce cadre n’était pas suffisamment exploité dans le récit, l’auteur se contentant trop souvent de citer des lieux emblématiques de cette époque sans dépasser forcément le stade de l’anecdote historique.

L’intrigue elle-même, comme je l’ai dit, est classique et sans surprise : nous assistons au coup de foudre d’Henryk et James, leurs premières rencontres, les obstacles qui s’opposent à leur amour, et la résolution finale. C’est très classique, parfois cliché, mais ça reste plaisant à suivre.

Dans l’ensemble, j’ai plutôt passé un bon moment avec ce roman. C’est sans prétention, pas totalement original, le style n’est pas parfait mais reste agréable, et l’impression finale est plutôt plaisante. Une bonne petite lecture divertissante, à condition de ne pas en attendre beaucoup plus.

Il semblerait que ce roman ne soit que le premier volume d’un cycle baptisé Fragments d’éternité. Je ne sais pas ce que l’auteur nous réserve pour la suite, je verrai donc si le prochain épisode m’intéresse.


Paris, 1899, Séverine Mikan

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

Un certain Paul Darrigrand

Un certain Paul Darrigrand est le nouveau roman de Philippe Besson, un auteur dont je parle très souvent ici, car je le suis avec attention depuis la publication de son premier roman En l’absence des hommes, qui figure toujours parmi les livres favoris, au côté d’autres romans du même auteur.

Après Arrête avec tes mensonges qui m’avait enchanté et ému en janvier 2017, Philippe Besson avait proposé en septembre de la même année Un personnage de roman, dans lequel il offrait son récit personnel de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron. La campagne était vécue comme une épopée et son acteur principal comme un personnage romanesque. Malgré le portrait sans doute excessivement flatteur du candidat par l’auteur, il y avait en tout cas un parti pris et une approche qui ne manquaient pas d’intérêt.

En ce mois de janvier 2019, Philippe Besson revient donc avec un nouveau roman, où il semble poursuivre ce qu’il avait commencé deux ans plus tôt avec Arrête avec tes mensonges : raconter sa vie et comment son expérience personnelle lui a fourni la matière de ses futurs romans.

Cette année-là, j’avais vingt-deux ans et j’allais, au même moment, rencontrer l’insaisissable Paul Darrigrand et flirter dangereusement avec la mort, sans que ces deux événements aient de rapport entre eux.

D’un côté, le plaisir et l’insouciance ; de l’autre, la souffrance et l’inquiétude. Le corps qui exulte et le corps meurtri.

Aujourd’hui, je me demande si, au fond, tout n’était pas lié.

Après les années lycée de Arrête avec tes mensonges, nous retrouvons l’auteur-narrateur pendant ses études supérieures. Nous sommes en 1988 : après trois années de solitude dans une école de commerce à Rouen, Philippe Besson revient dans sa région natale et commence un DESS à Bordeaux. Il y rencontre un certain Paul Darrigrand, étudiant un peu plus âgé que lui. Bien que Paul soit marié à la sympathique Isabelle, il va entamer une aventure avec Philippe. Quand Paul part en stage à Paris et laisse Philippe à Bordeaux, celui-ci tombe gravement malade et va être hospitalisé au service hématologie.

Le roman raconte à la fois l’aventure adultérine entre Paul et l’auteur-narrateur, et la maladie de celui-ci. Comme souvent dans ses romans, Philippe Besson est excellent pour mettre des mots sur des situations que nous avons tous pu connaître ou des sentiments que nous avons ressenti. Que ce soit sur le désir, la culpabilité, ou la peur, ses phrases peuvent résonner en nous avec une justesse remarquable.

Dans Arrête avec tes mensonges, Philippe Besson nous expliquait pourquoi ses romans étaient marqués par le thème de l’absence, du manque. Cette fois, il va plus loin en évoquant plus précisément les inspirations de plusieurs de ses romans.

Ainsi, l’adultère et la bisexualité de Paul étaient au centre de l’intrigue du roman Un garçon d’Italie. Quant à la maladie dont a souffert Philippe Besson, elle est au centre de son deuxième roman Son frère, également adapté au cinéma par Patrice Chéreau. D’autres exemples plus mineurs apparaissent également au gré des pages, comme ce garçon aperçu par le narrateur en plein milieu du récit et que l’auteur décrit explicitement comme l’inspiration du personnage de Vincent de l’Etoile dans son premier roman En l’absence des hommes.

J’ai bien aimé cette double lecture proposée par ce roman : celle d’un récit qui se suffit à lui-même, doublé d’une déclaration de l’auteur sur l’influence qu’ont eu ses expériences passées sur ses inspirations et son travail d’écrivain. J’aime ce projet, qui poursuit celui déjà entrepris dans Arrête avec tes mensonges, dont ce roman pourrait presque être vu comme une suite ou en tout cas une prolongation. Cela peut parfois avoir un côté agaçant, comme si l’auteur était tenté de justifier toute son oeuvre romanesque, mais le résultat est tout de même très plaisant.

Je dois dire que je suis assez curieux de voir si Philippe Besson va persister dans cette voie et nous racontant d’autres expériences marquantes de sa vie et comment celles-ci ont pu nourrir son écriture.


Un certain Paul Darrigrand, Philippe Besson

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Georges, le monde et moi

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Je suis en vacances depuis un peu plus d’une semaine sur la côte basque, et après avoir terminé le très bon premier roman Rue du Triomphe de Dov Hoenig, j’ai trouvé le roman idéal pour accompagner la suite de mon séjour : Georges, le monde et moi que j’ai eu l’occasion de lire en service de presse par l’intermédiaire de NetGalley.fr.

Le résume ne paye pas de mine mais je sentais que ça pouvait bien me plaire :

Avant, je me serais décrit comme le mec de base  : des notes dans la moyenne, une famille aimante, un petit groupe d’amis. Avant, j’étais l’archétype du geek qui termine avec la jolie fille à la fin d’un film. Bref, j’avais une vie banale.

Et puis Georges a débarqué, avec son franc-parler et ses blagues pourries, et tout a changé. Mon monde s’est désaxé. Clairement, je n’allais pas finir avec la jolie fille.

Le narrateur, Priam, a un prénom peu banal, issu de la mythologie grec. C’est un adolescent pas très bien dans sa peau, qui se pose beaucoup (trop) de questions, veut tout prévoir et anticiper et qui angoisse très vite quand les choses échappent à son contrôle. Comment s’étonner après ce portrait que je me sois facilement identifié au protagoniste de ce roman ?

J’aurais bien voulu ne pas m’inquiéter, être le genre de types qui vivent au jour le jour, mais ce n’est pas moi. Il faut toujours que j’analyse tout. Toutes les possibilités, toutes les variantes. Et comme si ça ne suffisait pas, j’angoisse pour chacune d’elles. Si bien qu’une fois qu’on fait le calcul, il en résulte énormément d’anxiété.

Alors qu’il commence son année de terminale, Priam fait la connaissance dans des circonstances rocambolesques de Georges, un jeune garçon au comportement très différent en apparence du sien : il semble ne pas se poser trop de questions et vit sa vie comme il le souhaite. Cette rencontre va changer la vie de Priam, jusque là bien tranquille dans une routine au sein d’un groupe d’amis sympathiques.

L’arrivée de Georges dans sa vie ça également amener Priam à s’interroger sur sa sexualité, alors qu’il n’avait été attiré jusque là que par des filles, au premier rang desquelles se trouve Gabrielle, sa meilleure amie dont il était « secrètement » amoureux depuis de longs mois. Georges assume ouvertement son homosexualité et Priam ne va pas rester insensible à son charme.

J’ai passé la main dans mes cheveux pour m’occuper et essayer de dissimuler au mieux mon malaise. Je n’avais pas l’habitude d’être appelé « le mec plutôt mignon » par un autre homme. En fait, même les filles ne le disaient pas.

Ceci n’est que le point de départ d’un récit très sympathique qui nous fait suivre toute l’année de terminale de Priam, entre ses cours au lycée, sa vie de famille, son groupe d’amis, ses angoisses, et l’évolution de sa relation avec Georges. Il y a pas d’humour, des rebondissements intéressants, des réflexions bien senties sur l’adolescence et le passage à l’âge adulte, et une bonne dose d’émotion.

Tout n’est évidemment pas parfait dans ce roman, c’est d’abord un livre pour adolescents, avec tout ce que cela implique souvent en terme de clichés, de stéréotypes et de maladresses narratives, mais c’est tout de même une jolie histoire d’amour et d’amitié et un très beau roman sur l’adolescence et ses difficultés. C’est vraiment une lecture parfaite pour les vacances, pour avoir le sourire en profitant du soleil ; c’est en tout cas ainsi que j’ai savouré ce roman !


Georges, le monde et moi, Illana Cantin

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

Arthur et Paul, la déchirure

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J’ai eu la possibilité de lire ce roman grâce à la plateforme de service de presse NetGalley.fr. Ce livre est l’une des nombreuses sorties de la rentrée littéraire, et le résumé m’avait donné envie de le lire :

 » Les deux Français se battaient. On avait l’impression qu’ils voulaient donner à cette joute une forme de grand final et qu’ils cherchaient à mourir ensemble. Rimbaud est rentré chez nous surgissant de la foudre. Verlaine gisait, livide et glacé, le regard au vague, dans un chemin envahi de ronciers. Des liasses manuscrites débordaient de sa besace tels les restes d’un pauvre destin. Il balbutiait des mots dénués de sens. Un voile épais de flocons descendait du ciel et le rideau tombait sur ce désastre sans retour, sur une poésie qui portait en elle un peu d’immortalité. L’histoire de ces poètes semble s’achever ici, comme une oeuvre qui se referme pour se déployer, un jour peut-être, dans la mémoire des hommes.  »

Ce roman a pour toile de fond la guerre de 1870 et la Commune. Rimbaud et Verlaine, ivres d’absinthe et de liberté, vivent leur épopée sulfureuse entre Paris, Bruxelles, Londres, Stuttgart, avec pour principal témoin un pasteur luthérien allemand. D’autres figures croisent leur destin, Hugo, Baudelaire, Marx, Napoléon III, Louise Michel, Henry Dunant et un juge belge viscéralement homophobe. Paul cherche l’apaisement dans l’illumination religieuse, Arthur s’étourdit dans son errance marginale, et l’aventure passionnelle se termine au coeur du Wurtemberg où Rimbaud confie à Verlaine ses derniers poèmes, comme un ultime legs à la littérature.

Même si le roman raconte également leur rencontre et le début de leur liaison tumultueuse, le récit se déroule principalement après l’arrestation de Verlaine qui a tiré sur Rimbaud alors que celui-ci voulait le quitter. Paul Verlaine purge une peine de prison en Belgique tandis qu’Arthur Rimbaud voyage à Londres où il rencontre un pasteur protestant allemand, puis à Stuttgart où ce même pasteur l’a invité.

Si les chapitres consacrés à Verlaine, notamment pendant la longue période de son emprisonnement, m’ont un peu ennuyé, j’ai été nettement plus séduit par ceux consacrés à Rimbaud, notamment grâce à la personnalité du jeune poète épris de liberté mais aussi grâce au pasteur allemand qu’il rencontre à Londres et dont les pensées sont intéressantes, même si je ne les partage pas toutes.

Vous êtes trop jeune pour avoir participé aux combats de 1870, vous ignorez heureusement l’horreur des carnages. Moi qui suis aujourd’hui un homme usé par l’expérience des conflits, je peux vous l’affirmer, nul ne survit à la guerre. Pas même les vainqueurs.

Le style de ce roman est très bon, peut-être parfois trop quand la forme semble l’emporter sur le fond et que l’auteur se perd en longues digressions qui m’ont plutôt perdu. La poésie est évidemment omniprésente dans ce roman consacré à deux grands poètes français, plusieurs extraits de leurs oeuvres respectives sont d’ailleurs citées régulièrement dans le texte.

L’effronté, à peine sorti de l’adolescence, croise mon regard, et je l’esquive. Bien que gêné par son insistance incongrue, je demeure imperturbable. Je ne suis pas homme à laisser paraître la moindre de mes émotions. Mes pensées profondes, mes questionnements, mes rêves ou mes doutes éventuels ne regardent personne. Je tiens à donner l’image d’un être pur et rigoureux chez lequel aucun ferment obscur, aucun sombre dessein ne pourrait se nicher.

Tout n’est pas parfait dans ce roman, le rythme est inégal, mais c’est tout de même une plongée réussie dans l’Europe de la deuxième moitié du XIXème siècle, entre chute du Second Empire, espoirs humanistes et révolution industrielle, le tout saupoudré de poésie.

Il deviendra poète, s’opposera à la bêtise et rendra le monde, pas nécessairement plus beau, mais plus intense.


Arthur et Paul, la déchirure, René Guitton

Note : ★★★☆☆


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The City and the Pillar

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Après plusieurs chroniques d’albums de bande dessinée empruntés à la médiathèque, je reprends le fil de mes lectures plus classiques. Et quand je parle de lecture plus classique, je vise juste dans le cas présent, avec le dernier roman que j’ai lu : The City and the Pillar de Gore Vidal, un roman que je voulais lire depuis un moment et dont la sortie récente sur Kindle m’a enfin permis de le découvrir :

Jim, a handsome, all-American athlete, has always been shy around girls. But when he and his best friend, Bob, partake in “awful kid stuff,” the experience forms Jim’s ideal of spiritual completion. Defying his parents’ expectations, Jim strikes out on his own, hoping to find Bob and rekindle their amorous friendship. Along the way he struggles with what he feels is his unique bond with Bob and with his persistent attraction to other men. Upon finally encountering Bob years later, the force of his hopes for a life together leads to a devastating climax.

The first novel of its kind to appear on the American literary landscape, The City and the Pillar remains a forthright and uncompromising portrayal of sexual relationships between men.

The City and the Pillar est un classique de la littérature américaine et de la littérature gay en l’occurence. La publication du livre en 1948 avait provoqué un scandale et avait valu l’opprobre à son auteur Gore Vidal, d’autant qu’il était alors vu comme le fils parfait de l’Amérique après la publication de son premier roman Williwaw qui dépeignait la vie de marins de la Navy pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Le livre avait fait scandale car il dépeignait des relations homosexuelles de la façon la plus naturelle possible, alors que c’était encore un tabou dans la société américaine de l’époque. Gore Vidal y décrit en effet une société homosexuelle souterraine, cachée et pourtant visible aux yeux de tous ceux qui savaient regarder : des acteurs homosexuels à Hollywood qui se fréquentent voire épousent des actrices pour donner le changer, un milieu littéraire et intellectuel où homosexuels et hétérosexuels se côtoient en connaissance de cause, des bars où des hommes cherchent la compagnie d’autres hommes avant de retrouver leurs épouses au petit matin, etc.

It starts in school. You’re just a little different from the others. Sometimes you’re shy and a bit frail; or maybe too precocious, too handsome, an athlete, in love with yourself. Then you start to have erotic dreams about another boy—like yourself—and you get to know him and you try to be his friend and if he’s sufficiently ambivalent and you’re sufficiently aggressive you’ll have a wonderful time experimenting with each other. And so it begins. Then you meet another boy and another, and as you grow older, if you have a dominant nature, you become a hunter. If you’re passive, you become a wife. If you’re noticeably effeminate, you may join a group of others like yourself and accept being marked and known. There are a dozen types and many different patterns but there is almost always the same beginning, not being like the others.

Publié de nos jours, ce roman passerait sans doute inaperçu et n’aurait pas forcément beaucoup d’intérêt, tant ce qu’il raconte a été vu et revu à de multiples reprises dans la littérature contemporaine, mais il faut apprécier ce livre dans son contexte de l’époque. Écrire et publier ce roman était un acte courageux, engagé, politique. Le personnage principal, Jim Willard, est certes homosexuel mais il est décrit comme un athlète, viril, masculin, très loin de la façon dont les personnages homosexuels étaient jusque là présentés dans la littérature.

Why should any of us hide? What we do is natural, if not ‘normal,’ whatever that is. In any case, what people do together of their own free will is their business and no one else’s.” The fat man smiled. “But do you have the nerve to tell the world about yourself?” Paul sighed and looked at his hands. “No,” he said, “I don’t.” “So what can we do, if we’re all too frightened?” “Live with dignity, I suppose. And try to learn to love one another, as they say.

Le style m’a beaucoup plu, ce fut un réel plaisir de lire de roman ; alors que le récit lui-même est parfois sans grand surprise, c’est très bien écrit, parfois poétique, parfois drôle. C’est définitivement un très beau roman, à la fois très joliment écrit et important dans l’histoire de la littérature. Je ne sais pas si les autres oeuvres de Gore Vidal me plairont autant, mais je risque de me laisser tenter par une lecture ou deux parmi sa riche bibliographie pour me faire un avis.

What did happen? The idea of nothing frightened him, and death was probably nothing: no earth, no people, no light, no time, no thing. Jim looked at his hand. It was tanned and square, and covered with fine gold hairs. He imagined the hand as it would be when he was dead: limp, pale, turning to earth. He stared for a long time at the hand which was certain to be earth one day. Decay and nothing, yes, that was the future. He was chilled by a cold animal fear. There must be some way to cheat the earth, which like an inexorable magnet drew men back to it. But despite the struggle of ten thousand generations, the magnet was triumphant, and sooner or later his own particular memories would be spilled upon the ground. Of course his dust would be absorbed in other living things and to that degree at least he would exist again, though it was plain enough that the specific combination which was he would never exist again.

The hot sun warmed him. The blood moved fast in his veins. He was conscious of the fullness of life. He existed in the present. That was enough. And perhaps in the years ahead he would have a new vision, one which would help him, somehow, to circumvent the fact of nothing. 


The City and the Pillar, Gore Vidal

Note : ★★★★☆


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