Livres & Romans

Culture numérique

J’ai lu ces derniers mois plusieurs livres sur les questions autour du numérique, que ce soit d’un point de vue technologique ou plus politique. J’avais notamment bien aimé La face cachée d’internet de Rayna Stamboliyska et surtout Cyberstructure : l’Internet, un espace politique de Stéphane Bortzmeyer, deux livres dont je vous avais parlé ici à l’époque.

Dans le même esprit, je viens de lire Culture numérique du sociologue Dominique Cardon, dont le résumé me semblait prometteur :

L’entrée du numérique dans nos sociétés est souvent comparée aux grandes ruptures technologiques des révolutions industrielles. En réalité, c’est avec l’invention de l’imprimerie que la comparaison s’impose, car la révolu­tion digitale est avant tout d’ordre cognitif. Elle est venue insérer des connaissances et des informations dans tous les aspects de nos vies. Jusqu’aux machines, qu’elle est en train de rendre intelligentes. Si nous fabri­quons le numérique, il nous fabrique aussi. Voilà pourquoi il est indispensable que nous nous forgions une culture numérique.

Si le résumé me semblait prometteur, je dois dire que le livre a largement répondu à cette promesse, je crois même qu’il a dépassé toutes mes attentes.

Dominique Cardon développe son propos à travers six grand chapitres :

Dans le premier, « Généalogie d’Internet », il retrace l’histoire de l’informatique et surtout d’Internet.

Le second chapitre, « Le Web, un bien commun », il présente les caractéristiques du World Wide Web, souvent confondu avec Internet dont il n’est pourtant qu’un des composantes, certes la plus connue et probablement la plus utilisée de nos jours.

Dans la troisième partie, « Culture participative et réseaux sociaux », l’auteur nous présente des théories sur la sociologie des réseaux sociaux, et leurs enjeux.

Le quatrième chapitre, « L’espace public numérique » suit le même schéma mais s’intéresse cette fois aux questions politiques et aux rapports entre numérique et démocratie.

La cinquième partie, « L’économie des plateformes » traite comme son nom l’indique des questions économiques : modèle économique des plateformes numériques, impacts sur nos sociétés, etc.

Le sixième et dernier chapitre mêle enfin les questions technologiques, politiques et éthiques en évoquant le sujet des Big Data et des algorithmes.

Comme ce découpage l’indique, l’auteur adopte des points de vue pour parler du numérique et aborde le sujet par des axes différents : technologique, historique, sociologique, politique, économique, philosophique, etc.

Cette approche pluri-disciplinaire est pour moi le gros point fort de ce livre : celui lui permet d’être à la fois aussi complet que possible sur les sujets évoqués qu’accessible aux non-initiés.

Cet ouvrage est à mes yeux le manuel parfait à destination de celles et ceux qui veulent acquérir ou développer leur culture numérique, c’est-à-dire comprendre les enjeux et les problématiques autour du numérique.


Culture numérique, Dominique Cardon

Note : ★★★★★

Livres & Romans

Cyberstructure : l’Internet, un espace politique

Je connaissais vaguement Stéphane Bortzmeyer car je le suivais depuis mon arrivée sur le réseau social libre et décentralisé Mastodon. Lorsqu’il y a quelques semaines j’ai demandé quelques conseils de lecture sur l’informatique libre et décentralisée et plus généralement sur les questions politiques autour du numérique, son livre Cyberstructure : l’Internet, un espace politique est revenu souvent parmi les suggestions qui m’ont été faites. Je l’avais donc acheté, encouragé par ces conseils convergents, et par un résumé prometteur :

« Une grande partie des activités humaines se déroule aujourd’hui sur l’Internet. On y fait des affaires, de la politique, on y bavarde, on travaille, on s’y distrait, on drague… L’Internet n’est donc pas un outil qu’on utilise, c’est un espace où se déroulent nos activités. »

Les outils de communication ont d’emblée une dimension politique : ce sont les relations humaines, les idées, les échanges commerciaux ou les désirs qui s’y expriment. L’ouvrage de Stéphane Bortzmeyer montre les relations subtiles entre les décisions techniques concernant l’Internet et la réalisation – ou au contraire la mise en danger – des droits fondamentaux. Après une description précise du fonctionnement de l’Internet sous les aspects techniques, économiques et de la prise de décision, l’auteur évalue l’impact des choix informatiques sur l’espace politique du réseau.

Un ouvrage pour appuyer une citoyenneté informée, adaptée aux techniques du XXIe siècle et en mesure de défendre les droits humains. 

Le livre se compose de trois parties de tailles inégales :

La première partie, la plus courte, s’intitule L’Internet aujourd’hui et peut quasiment servir d’introduction. Elle décrit successivement les usages et les problèmes actuels autour d’Internet.

La deuxième partie, comme son titre L’Internet derrière l’écran l’indique, est la plus technique.

L’auteur y explique comment Internet fonctionne concrètement. Pour cela, il a choisi de présenter son fonctionnement en trois couches : la couche physique (tout ce qui est matériel : les ordinateurs, les smartphones, les serveurs, les câbles, etc.), la couche intermédiaire des protocoles (IP, TCP, HTTP, etc.), et enfin la couche la plus proche des utilisateurs : les applications. Ces explications techniques m’ont paru très claires et faites avec une grande pédagogie. Moi qui n’y connaissais pas grand chose, au moins pour la couche physique, j’en suis sorti avec une vision bien plus claire de comment tout cela fonctionne.

Au-delà des aspects techniques, cette partie aborde également un aspect important mais souvent méconnu : la gouvernance d’Internet, à savoir les nombreux organismes impliqués dans le fonctionnement du « réseau des réseaux » (les organismes de normalisation, les gestionnaires de noms de domaine, etc.)

Dans ces deux premières parties, Stéphane Bortzmeyer commence à évoquer certains sujets politiques, certaines thématiques de débat, qu’il développe véritablement dans la troisième et dernière partie : Questions de droits humains.

C’est cette dernière partie, la plus longue, qui donne tout son sens au livre. L’auteur y traite des sujets aussi variés que la neutralité (ou non) de la technique, la question de l’accès de tous à Internet, l’utilisation de serveur vs. le fonctionnement pair-à-pair, l’alternative de l’auto-hébergement, la blockchain et ses applications concrètes, les logiciels libres, le chiffrement, la censure du web, les questions autour de l’identité numérique, de l’anonymat ou du pseudonymat, la neutralité du net, et la notion de partage d’un espace commun. Tous ces sujets sont passionnants et traités avec intelligence par l’auteur.

J’ai été passionné par ce livre du début à la fin. Bien sûr, certaines thématiques m’ont plus intéressé que d’autres, mais elles sont chaque fois traitées d’une façon claire et qui permet de se poser les bonnes questions et d’y réfléchir en se sentant informé et conscient des enjeux.

Ce n’est pas une mince affaire sur un sujet aussi complexe et finalement méconnu qu’Internet, son fonctionnement et ses enjeux. Je conseille clairement la lecture de ce livre à toutes celles et ceux qui s’intéressent de près ou de loin au sujet : il est à la fois accessible aux néophytes – c’était clairement l’objectif avoué de l’auteur – et passionnant sur le fond.


Cyberstructure : l’Internet, un espace politique, Stéphane Bortzmeyer

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Ce qu’il reste de nos rêves

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Je ne sais plus à quelle occasion, dans quelle émission de radio ou de télévision j’ai entendu parler de Flore Vasseur et de son livre Ce qu’il reste de nos rêves, paru au début de l’année 2019. Je ne sais même plus si j’avais entendu ou vu l’autrice elle-même parler de son livre ou s’il avait été uniquement présenté par un chroniqueur. Je me souviens par contre que cela m’avait tout de suite donné envie de le lire.

Pourtant, si le nom d’Aaron Swartz me disait vaguement quelque chose, j’ignorais quasiment tout de son parcours, qui est l’objet de ce livre :

Ce qu’il reste de nos rêves est un voyage sur les traces d’Aaron Swartz, cette figure quasi-christique qui a voulu changer la démocratie, et en creux le portrait d’une femme qui réfléchit depuis son premier roman sur la question du pouvoir, de l’engagement, de la résistance, dans un monde qui se prétend libre.

Brillant programmeur à la vision politique acérée, pour les pionniers du web, Aaron Swartz est un génie, pour les progressistes un sauveur, pour les autorités américaines, l’homme à broyer. Internet, miroir aux alouettes dans lequel l’humanité se noiera, doit rester un outil de contrôle des populations. Il faut arrêter Aaron.

Pris en tenaille sur Lee Street, il tombe de vélo, se retrouve couché sur le capot, mains dans le dos, ferré comme un criminel. Le gouvernement dégaine l’arme nucléaire : trente-cinq ans de prison, un million d’amende, l’interdiction de toucher à un ordinateur à vie. Aaron refuse toute négociation, veut un procès, laver son honneur et exposer l’injustice. Il est retrouvé pendu dans sa chambre à Brooklyn, à quelques semaines de l’ouverture de son procès, le 11 janvier 2013.

Je le disais : je ne connaissais pas grand chose de la vie d’Aaron Swartz mais il m’a suffi de me renseigner brièvement pour me rendre compte que c’est une personnalité qui avait tout pour me plaire : génie précoce de l’informatique et militant pour la liberté et le partage du savoir, cela faisait déjà deux qualités idéales pour moi. Son destin, bien sûr, a été tragique : traité comme un criminel par le gouvernement américain après un piratage du MIT, il s’est suicidé quatre mois avant son procès, où il risquait 35 ans de prison, dans un contexte américain de lutte acharnée contre le terrorisme.

Dans son livre, Flore Vasseur nous livre deux récits : celui de la vie, trop courte, d’Aaron Swartz ; et celui de sa propre enquête sur les pas d’Aaron, une personnalité qui la fascine et la touche profondément. L’autrice est allée à la rencontre de la famille et des amis dAaron, et ce voyage ne l’a pas laissée indifférente.

La partie biographique sur Aaron Swartz m’a passionné : son parcours est à la fois fulgurant et tragique. Je me retrouve parfaitement dans les combats qui ont été les siens, que ce soit pour le partage du savoir et des connaissances ou la lutte des citoyens pour leurs libertés face aux états et multinationales unies par l’argent. Après coup, je comprends que le décès d’Aaron Swartz ait touché autant de monde et qu’il soit resté depuis une source d’inspiration pour beaucoup.

L’autre aspect du livre, sur l’enquête de Flore Vasseur, m’a peut-être moins séduit, même si cela ne m’a pas empêché d’apprécier ma lecture. Je lui reconnais tout de même une sincérité dans son intérêt pour Aaron Swartz, loin du livre opportuniste comme il y a dû y en avoir plusieurs après la mort d’Aaron.

Pour finir, je dois dire que je n’ai pas vu passer les 352 pages de ce livre, dévoré en trois jours, et qui m’a de surcroit donné envie de lire les textes d’Aaron Swartz, compilé dans un livre intitulé The Boy Who Could Change The World, qui sera ma prochaine lecture et dont je vous parlerai sans doute ici.


Ce qu’il reste de nos rêves, Flore Vasseur

Note : ★★★★☆

Cinéma, TV & DVD

Person of Interest (saison 1)

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Person of Interest est une série TV qui a été diffusée sur la chaîne américaine CBC entre 2011 et 2016. Je viens de terminer la première des cinq saisons et j’avais envie de vous en parler ici.

L’accroche de la série est parfaitement résumée dans le générique de chaque épisode :

You are being watched. The government has a secret system: a machine that spies on you every hour of every day. I know because I built it. I designed the Machine to detect acts of terror, but it sees everything. Violent crimes involving ordinary people, people like you. Crimes the government considered irrelevant. They wouldn’t act, so I decided I would. But I needed a partner, someone with the skills to intervene. Hunted by the authorities, we work in secret. You’ll never find us, but victim or perpetrator, if your number’s up, we’ll find you.

Ou en VF :

On vous surveille. Le gouvernement possède un dispositif secret, une machine. Elle vous espionne jour et nuit, sans relâche. Je le sais, parce que c’est moi qui l’ai créée. Je l’avais conçue pour prévenir des actes de terrorisme, mais la Machine voit tout, tous les crimes impliquant des citoyens ordinaires, tels que vous. Des crimes dont le gouvernement se désintéresse. Alors, j’ai décidé d’agir à sa place, mais il me fallait un associé, quelqu’un capable d’intervenir sur le terrain. Traqués par les autorités, nous travaillons dans l’ombre. Jamais vous ne nous trouverez, mais victime ou criminel, si votre numéro apparaît, nous, nous vous trouverons.

L’individu qui parle dans cette accroche est Harold Finch, un milliardaire brillant et excentrique qui a conçu la fameuse « Machine » qui surveille la population dans le but de détecter les futurs actes criminels et terroristes. Lorsque le gouvernement décide d’utiliser uniquement cette mécanique pour traquer les terroristes et ignore les victimes de crimes « ordinaires », Harold Finch décide d’agir et engage John Reese, un ex-agent paramilitaire de la CIA présumé mort incarné, pour empêcher les crimes ignorés par le gouvernement.

Le début de la série est très classique et décevant, avec son format d’une enquête par épisode. Certaines affaires sont plus intéressantes que d’autres, il y a du suspense dans des épisodes, quelques surprises, même si à force on finit par s’attendre aux fausses pistes. Il y a aussi un peu d’humour bienvenu dans une série au ton souvent sombre et pessimiste. Sur la première partie de la saison, l’enchainement d’histoires indépendantes les unes des autres reste banal, les épisodes vont du moyen au bon, l’ensemble manque de liant et de passion.

Heureusement, la suite de la saison est meilleure, on retrouve à plusieurs reprises les mêmes thématiques et un fil conducteur commence à apparaître. Ce qui commence comme une banale série d’enquête basée sur un prétexte technologique devient alors une très bonne série d’anticipation, avec une réflexion intelligente sur la surveillance généralisée voulue par nos gouvernements sur fond de menaces terroristes. Si les prochaines saisons restent sur la lancée de la deuxième partie de cette première saison, je pense que je vais me régaler avec cette série.


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