Livres & Romans

Celui qui reste

Celui qui reste est la traduction en français du roman Only Child de Rhiannon Navin, une écrivaine née en Allemagne mais qui vit désormais aux Etats-Unis et écrit en langue anglaise. D’habitude, je préfère généralement lire les livres anglophones en version originale, mais cette fois-ci j’ai fait une exception car j’ai eu l’opportunité grâce à NetGalley.fr et à la maison d’édition JC Lattès de lire cette traduction en français par Carole Delporte.

Il faut dire que le résumé m’avait tout de suite intéressé :

Caché dans le placard de sa salle de classe avec ses camarades et sa maîtresse, Zach Taylor, le narrateur, entend des coups de feu dans le couloir de son école. Ce n’est pas la première fois qu’ils pratiquent cet exercice de confinement, mais cette fois, cela n’a rien d’un jeu. Un adolescent armé a pénétré dans l’école et, en quelques minutes, abat dix-neuf personnes, bouleversant à tout jamais le destin de la petite communauté. Et parmi les victimes, il y a le frère aîné de Zach.

Alors que la mère de Zach veut poursuivre en justice les parents du tueur, les tenant pour responsables des actes de leur fils, Zach se retranche dans un monde peuplé de livres et de dessins. Doué d’intuitions, de l’optimisme et de la détermination propres aux enfants, il décide d’aider ses proches à redécouvrir l’amour et la compassion, des vérités universelles dont ils ont besoin pour surmonter cette terrible épreuve.

Avoir lu un petit quart du roman, j’avais noté mes premières impression : c’était efficace, parfaitement calibré pour captiver l’attention et susciter l’émotion. J’avais ajouté : « presque trop efficace », avec cette sensation de lire un roman « prêt à l’emploi » pour un film hollywoodien.

Ensuite, je me souviens que j’ai trouvé qu’il y avait un temps faible au milieu de récit, avec une impression de tourner un peu en rond et de ne pas être surpris par les réactions et les actes des personnages, malgré l’intérêt du regard naïf et tendre du jeune narrateur, Zach.

La fin m’a beaucoup touché, alors même que je comptais bien résister à la terrible efficacité de l’auteur pour susciter des émotions. C’est presque trop facile avec un tel sujet, mais c’est bien fait et ça marche parfaitement.

Au final, c’est un joli roman sur le deuil familial : on assiste aux tentatives, différentes et parfois conflictuelles, d’un père, d’une mère et d’un petit garçon de six ans pour continuer à vivre après la père d’un enfant ou d’un grand frère. L’auteur a également l’idée très juste d’inclure dans l’équation les parents du tireur tout juste sorti de l’adolescence, abattu par la police après avoir tué dix-neuf enfants et enseignants.

Il me semble que Celui qui reste / Only Child est le premier roman publié de Rhiannon Navin, en tout cas en langue anglaise, je dois dire que je suis assez curieux de voir ce qu’elle nous proposera dans ses prochains romans. A suivre !

Livres & Romans

Des lieux, des écrivains

Des lieux, des écrivains est un ouvrage de 2003 du journaliste belge Jacques Franck, un auteur que je ne connaissais pas, dont le titre et la couverture avaient attiré mon attention lors de mon dernier passage à la médiathèque. La quatrième de couverture a beaucoup fait pour me donner envie de le lire, et donc de l’emprunter :

Il est des lieux où rôde l’ombre d’écrivains, des hôtels où une œuvre a germé, où une illumination a infléchi le destin d’un auteur. Des lieux, enfin, suffisamment conservés pour que l’on puisse, par la récréation de la mémoire et de la lecture, mettre ses pas dans ceux de ces auteurs, contempler ce qui les a inspirés et lire, par-dessus leur épaule, les pages qu’ils y écrivirent. Jacques Franck nous invite, tout au long de ce voyage littéraire, à revivre la rencontre du narrateur d’A la recherche du temps perdu avec Albertine et le baron de Charlus à Cabourg-Balbec ; accompagner Agatha Christie au Pera Palas d’Istanbul et prendre l’Orient-Express avec elle ; relire La Mort à Venise à l’endroit même où Thomas Mann s’est heurté au tragique de la beauté…

La promesse est séduisante : un carnet de voyages à la rencontre d’écrivains dans des hôtels où ils n’ont pas seulement séjourné mais surtout écrit des œuvres majeures ou été inspirés pour les écrire.

Chaque chapitre d’une grosse dizaine de pages est consacré à un lieu, un hôtel, son histoire, et l’écrivain ou les écrivains qui y sont liés. Comme souvent dans des livres construits sur ce modèle, certains chapitres sont plus intéressants que d’autres. Évidemment, cela variera selon les goûts et la sensibilité du lecteur.

En ce qui me concerne, j’ai été envouté par les voyages au Grand Hôtel de Cabourg avec Marcel Proust, à l’Hôtel Sacher pour des raisons plus historiques que littéraires, à l’Hôtel des Bains aux côtés de Thomas Mann découvrant le Tadzio qui lui inspirera sa nouvelle « La Mort à Venise », et au Pera Palace d’Istanbul où Agatha Christie aurait trouvé l’inspiration pour son célèbre roman « Le Crime de l’Orient-Express ».

D’autres chapitres m’ont moins marqué et certains m’ont même ennuyé, je me suis alors permis de les parcourir plus rapidement. C’est d’ailleurs l’avantage de ce genre d’ouvrage, où l’on pioche parmi les chapitres ceux qui nous attirent plus que d’autres, en se laissant la possibilité d’être agréablement surpris par d’autres qui nous inspiraient moins à la lecture de la table des matières.

C’est bien le cas avec ce livre : un assemblage de voyages plus ou moins inspirants, qui plairont à un public varié mais toujours amoureux de littérature. Car derrière ces séjours dans des hôtels mythiques paraît toujours un amour inconditionnel pour l’écriture et les écrivains. Il devient alors évident que ce livre ne pouvait pas me laisser indifférent, dans le bon sens du terme.


Des lieux, des écrivains, Jacques Franck

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

La nuit a dévoré le monde

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Je poursuis ma découverte des oeuvres de Martin Page, après Manuel d’écriture et de survieComment je suis devenu stupide et L’art de revenir à la vie. Cette fois, il s’agit d’un roman publié à l’origine sous pseudonyme. Pit Agarmen est en fait un avatar de Martin Page, qu’il utilise comme nom de plume quand il s’essaye à la littérature de genre.

Le genre en question, c’est le roman de zombies, comme le laisse tout de suite comprendre le résumé, même si le livre ne se limite pas à cela :

Quand les hommes se transforment en zombies, et qu’un jeune écrivain se trouve seul confronté à cette violente apocalypse, il n’est finalement pas si surpris. Depuis longtemps l’homme a fait preuve de sa décadence et de sa cruauté. Aujourd’hui, un pas de plus dans l’abomination a été franchi : il est devenu un monstre anthropophage.

Face à cette nuit de cauchemar, tel Robinson sur son île, le jeune survivant s’organise. Il vit reclus dans un appartement et se croit un temps à l’abri, en dépit des attaques répétées des morts-vivants. Mais la folie de ce nouveau monde fait vaciller sa propre raison. Pour échapper au désespoir, il réapprend à vivre et à lutter, Armé d’un fusil, il découvre avec surprise qu’il peut tuer et qu’il a même un certain talent pour ça. En réinterrogeant son passé, il se livre aussi à une introspection sensible sur sa propre condition et les raisons de ses échecs passés. C’est son inadaptation à la société des hommes qui explique peut-être sa survie à cette fin du monde.

Un roman d’action, littéraire et psychologique, qui reprend les codes du genre pour mieux les subvertir.

S’il s’agissait d’un énième roman de zombies, j’aurais vite passé mon chemin, mais ce roman est bien plus que cela. Cela commence évidemment par une apocalypse où l’humanité est peu à peu décimée par des zombies qui contaminent peu à peu la quasi-totalité de la population. Mais le roman ne s’arrête pas là. Le protagoniste est un écrivain solitaire, confronté à une solitude plus profonde encore après l’apparition des zombies, et qui va s’interroger sur son rapport à l’humanité.

C’est aussi un plaidoyer réussi pour la littérature de genre et contre l’élitisme du milieu littéraire, français en particulier, avec la suprématie de la littérature dite « blanche » sur tous les autres genres littéraires. Martin Page écrit de la littérature de genre sous un pseudonyme, comme c’est souvent l’usage pour distinguer les publications de littérature « générale » et les autres genres, mais il écrit ici un roman de genre dans une collection classique. C’est un pied-de-nez aux pratiques de nombreux éditeurs, et une réussite en ce qui me concerne.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman, non pas par son récit, très classique, mais par les réflexions qui l’accompagnent. J’ai retenu quelques passages marquants :

Sur la solitude :

Il m’a fallu un mois pour comprendre que les zombies ne sont pas le vrai danger. Je suis mon pire ennemi. Les zombies ne peuvent franchir les trois étages, ils ne peuvent défoncer la porte. Par contre, ils courent dans ma conscience comme s’ils en avaient toutes les clés. Ils sont à l’intérieur de moi et il n’y a rien de plus effrayant. À quoi bon vivre dans un tel monde ? À quoi bon vivre si on est seul ? Ceux que j’aimais sont morts. À certains moments, je pense me laisser contaminer : devenir l’un d’eux, céder au conformisme. Il suffirait d’une morsure. Ils m’attirent comme le vide attire celui qui souffre du vertige. Je me sens aimanté, j’ai envie de me jeter dans leurs griffes et qu’ils me mettent en charpie, qu’ils me réduisent à l’état de masse informe et sanglante. Et me fassent disparaître. Ce ne sont pas seulement des démons. Ce sont mes démons, et ils m’obsèdent. Je suis terrifié par la place qu’ils prennent dans ma tête.

Sur l’arrivée des zombies :

D’ou viennent-ils ? Sont-ils le fruit d’expériences de l’armée américaine ? Une mutation naturelle de l’espèce ? Un virus ? Je ne suis pas biologiste, je ne compte pas faire de prélèvements. Ne pas savoir est une chance : la vérité est soit trop laide, soit trop banale. Il vaut mieux imaginer les mille explications possibles. C’est comme le big bang : on ne sait pas, et c’est tant mieux. Une chose est certaine : on parle de zombies depuis la nuit des temps. C’est un invariant dans l’esprit des hommes. Ils étaient là dans les légendes pour nous signifier notre mortalité, la mort dans notre vie, et la vie dans la mort. Nous avons été arrogants avec notre médecine et nos vitamines, avec notre ambition de faire disparaître la présence de la mort en mettant les cimetières à la marge de nos villes, en médicalisant les décès, en oubliant les rituels païens du deuil. La mort règne, on n’y changera rien. Je le sais depuis ma première crise d’angoisse existentielle à l’âge de six ans dans la petite chambre de l’immeuble d’une cité grise et pauvre où vivaient mes parents. Les zombies arrivent au moment juste. C’était leur tour d’entrer sur scène. Ils viennent terminer la destruction de l’humanité que nous avions commencée avec les guerres, la déforestation, la pollution, les génocides, l’élevage intensif et le pillage sanglant des océans. Ils réalisent notre plus profond désir. Notre propre destruction est le cadeau que nous demandons au Père Noël depuis la naissance de la civilisation. Nous avons enfin été exaucés.

Sur les monstres humains :

J’ai toujours su que les gens étaient des monstres. Alors qu’ils soient aujourd’hui des zombies, ça n’est qu’une confirmation. La métaphore s’est incarnée.

Sur l’humanité :

Dans mes moments les plus sombres avant l’épidémie, je me laissais aller à souhaiter que tel ou tel se casse une jambe. Mais je n’aurais pas osé faire le vœu de la disparition de l’humanité. Je n’y avais pas pensé, et pourtant, c’était ça la solution, c’était ça le remède qu’il me fallait. Je n’ai plus d’ulcère à cause de la faim dans le monde, de l’avidité économique assassine, des malades dans les hôpitaux. La souffrance repose en paix. C’est la fin des idiots combats pour l’argent et le pouvoir. L’humanité se tient au chaud dans les rêves de ceux qui ont survécu. Elle est intacte, belle, forte, c’est une flamme que je porte en moi. L’erreur avait été d’en faire une réalité.

Sur l’histoire de l’humanité et des zombies :

Les zombies se sont emparés du monde sans aucune stratégie autre que la satisfaction de leurs instincts. Quelle leçon donnée aux hommes, en particulier aux politiques et aux militaires, spécialistes des coups, des ruses et de l’organisation. C’est la rage meurtrière qui a vaincu, le désir de se nourrir et d’occuper l’espace. Des notions primaires et efficaces. Peut-être que si nous avions gardé ce lien avec nos propres élans vitaux, peut-être que si nos désirs n’avaient pas été captés par des choses dérisoires, si nos passions ne s’étaient pas nichées dans des objets de consommation, des voitures, des appareils électroniques et des vêtements, alors nous aurions eu assez de cran et de ruse pour résister, et nous sauver. Les arrogantes certitudes de notre espèce ont permis à un ennemi inattendu de nous renvoyer à la préhistoire. Il n’y a pas eu de lente catastrophe, de délitement, de pourrissement. Notre monde est tombé sous la coupe des zombies en un clignement de paupière. La nature a mis du temps avant de nous concocter un adversaire à notre mesure. Les tigres à dents de sabre, la peste, la grippe, le sida n’avaient pas réussi à nous anéantir. Finalement, la nature nous a éliminés à l’aide de versions monstrueuses de nous- mêmes. J’ai toujours su que les hommes disparaîtraient sous un ciel ironique. Et puis, il faut le dire : les morts-vivants sont plus civilisés que nous. L’air est moins pollué, les animaux respectés.

Pendant quelques siècles, tant que les zombies seront là, l’humanité aura une place qui lui permettra de se survivre. Car en définitive je sais que les zombies nous protègent de nous-mêmes : nous ne nous massacrerons plus entre nous tant que nous avons un ennemi commun. Plus besoin de communistes, de Juifs, d’Arabes, d’ennemis préfabriqués. Après ? On verra. Peut-être qu’il faudra leur inventer des successeurs.

Les êtres humains m’apparaissent comme des monstres. Les zombies, les loups-garous, les vampires ne sont pas des mythes. Ce sont des êtres réels que nous croisons tous les jours. Nous sommes monstrueux. C’est un fait. Cela implique que nous sommes capables de grandes violences, mais que nous sommes aussi doués de pouvoirs magiques et de forces incroyables pour, si nous le désirons, faire le bien. L’histoire des humains, c’est l’histoire de la destruction d’humains par des humains, mais aussi de comment certains parfois rusent, et parfois répliquent.


La nuit a dévoré le monde, Martin Page

Note : ★★★★☆


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Manuel d’écriture et de survie

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Je pense que cela me fait du bien de varier un peu mes lectures après plusieurs semaines où j’ai principalement lu les livres en service de presse. C’était chaque fois des livres que j’avais malgré tout choisis de lire, mais l’engagement pris tacitement auprès de l’éditeur de lire et chroniquer chaque ouvrage sollicité induit une sorte de contrainte qui peut peser. A l’avenir, je serai vigilant à alterner plus régulièrement les lectures totalement choisies et celles sollicitées et reçues en service de presse.

Cette fois, pas de service de presse, il s’agit d’un livre assez court intitulé Manuel d’écriture et de survie par Martin Page, un écrivain français dont je n’avais lu aucun des romans jusque là. Je vous laisse découvrir le résumé avant de vous en dire plus :

Martin Page répond aux lettres d’une jeune écrivaine prénommée Daria. Tout en lui donnant des conseils d’écriture, il esquisse des moyens de se débrouiller avec le monde, avec le milieu littéraire, avec ses propres névroses et fragilités. Au fil de ce dialogue, il brosse aussi une sorte d’autoportrait. Entre dépression et exaltation, il nous parle de l’art sauvage de l’écriture, un art encore jeune, riche de possibilités. Sans escamoter la dureté sociale ni la réalité des coups et des blessures, il défend l’imagination comme forme de résistance et de création intime. La littérature est un sport de combat autant qu’un des grands plaisirs de l’existence.

Le livre se présente sous la forme de lettres écrites par l’auteur à une correspondante prénommée Daria, lectrice et qui se rêve écrivaine, à laquelle il donne des conseils sur l’écriture, le monde de l’édition, et la vie en général. Le procédé n’est pas forcément très subtil, mais il est efficace dans le sens où il permet à Martin Page d’évoquer des thèmes importants autour de l’écriture et du métier d’écrivain : le travail d’écriture, les relectures, les corrections ; la recherche d’un éditeur puis la relation avec cet éditeur ; les ateliers d’écriture ; le métier d’écrivain, y compris son volet financier ; les relations entre l’auteur et les lecteurs ; le monde littéraire en général. C’est à la fois didactique et agréable à lire.

Au-delà de ce côté guide pour écrivain qui ne ressemble pas à un manuel, le livre est également l’occasion pour l’auteur d’adresser des sujets plus perosnnels : son rapport aux autres, ses difficultés, ses névroses, etc. Cela reste discret mais cela donne un peu de vie au livre, pour que cela ne soit pas qu’une succession de conseils.

Je me rends compte en terminant ma lecture que j’ai surligneur (sur mon Kindle) énormément de passages du livre. Je ne vais pas tous les citer ici, mais je ne peux pas résister à l’envie de vous en proposer quelques uns.

Sur l’apprentissage et l’évolution de l’écrivain :

Un écrivain devrait être fidèle à toutes ses œuvres, car elles sont le reflet de son évolution. Il ne s’agit pas de tout aimer sans nuances, mais de respecter l’être qu’on était et qui a fait de son mieux.

Sur la « magie » de la lecture :

Le livre est un objet magique. Non seulement la littérature est une source de plaisirs et de connaissances, mais elle sauve des vies. Le dire paraît exagéré en ces temps de tiédeur. Je le répète : la littérature sauve des vies. Il y a quelques semaines j’ai reçu la lettre d’une femme qui me racontait qu’à une époque de sa vie les livres lui avaient permis de gagner un combat contre le désespoir, et de renaître. J’ai reçu quantité de lettres semblables. Les livres sont des armes et des outils pour transformer nos vies.

Sur la solitude :

Toute ma jeunesse a été solitaire. Je n’arrivais pas à être avec les autres. C’était comme si j’étais à des milliers de kilomètres. J’ai mis du temps à rencontrer ceux qui seraient mes amis. Quant à ma vie sentimentale, elle a été vide pendant des années. Je connais bien ces jours et ces soirées sans fin où rien ne se passe, ces samedis soir où les bruits des joyeuses soirées alentour blessent le cœur de celui qui est seul chez lui. Peu à peu, j’en ai fait un espace de liberté et de création. Seul, je ne suis jamais seul. C’est parmi les autres que je suis seul. Cette découverte est un soulagement.

Sur le raisons qui poussent à écrire :

Tu me demandes pourquoi j’écris. La vraie question me semble plutôt être : mais pourquoi tout le monde n’écrit pas ? C’est une chose si magique que ne pas le faire est pour moi incompréhensible. Tout le monde devrait écrire. En tout cas, avoir cette possibilité et s’y sentir autorisé.

Mais je ne me défile pas, je vais te répondre. J’écris parce que c’est un plaisir infini, parce que j’aime voir mes idées se transformer en un livre, parce que c’est ainsi que j’affronte la mort, parce que ça me permet des rencontres, parce que c’est une façon de continuer à m’inventer, parce que je peux jeter mes angoisses et mes obsessions sur le papier comme dans une arène, parce qu’ainsi ma conscience et mon inconscient entrent en conversation, parce que c’est une manière de m’en sortir. J’écris pour contre-attaquer et manger ce monde qui essaye de me dévorer. J’écris pour équilibrer le rapport de force avec le réel. J’écris pour avoir une bonne excuse d’être à l’écart et de me soustraire aux jeux sociaux. J’écris parce que l’encre sur le papier m’émeut. J’écris par plaisir, pour en recevoir et pour en donner. J’écris parce que j’aime la fiction et que je crois en son pouvoir. J’écris aussi pour des raisons moins nobles : parce que ça me donne l’occasion de prendre une revanche, et parce que, désespérément, je veux qu’on m’aime. C’est absurde, je le sais. Rien d’extérieur à moi-même ne résoudra mes problèmes narcissiques. Mais c’est ainsi.

Sur notre société actuelle :

Mais que font les plus fragiles ? Ils chutent et s’abîment sans cesse. Ceux qui pensent que nous vivons dans une société juste et démocratique mériteraient qu’on les paye au salaire minimum pour un boulot éreintant et ennuyeux.

Sur la place de la lecture de notre société :

Si le mercantilisme est une blessure faite à la littérature, l’entre-soi des plus éduqués l’est tout autant. Je vais souvent dans des écoles pour rencontrer élèves et professeurs, et je suis triste de constater que beaucoup d’adolescents (et d’adultes) ont peur des livres. Comment en est-on arrivé là ? Le livre est devenu l’instrument d’une sanction, c’est un devoir et une punition. Ça devrait être tout le contraire. Ce malaise s’incarne dans une polarisation de plus en plus grande : il y a des livres pour le peuple et d’autres pour les plus éduqués. Comme si chaque groupe social devait avoir sa littérature. (Ce phénomène touche tous les arts.) […]

La majeure partie de la population ne lit pas, elle est donc privée d’un des grands plaisirs de l’existence. Toutes les barrières qui font des livres un art réservé et effrayant sont à faire tomber. Allons dans les écoles, les prisons, les universités, parlons des livres sur internet. La littérature est pour tout le monde.

Sur la société française :

La France est un curieux mélange : c’est une société éclairée, riche de talents et de désirs, mais archaïque, sclérosée et violente. Elle est fragilisée par une école faussement républicaine (et réellement créatrice de réseaux et d’endogamie), le respect de l’autorité, et une organisation sociale hiérarchique qui décourage et opprime les personnalités atypiques, compétentes et originales. La créativité et l’enthousiasme y sont mal considérés, la cruauté des petits chefs incapables récompensée. Je me demande où ça va nous mener.

Encore une fois, sur la place de la lecture dans notre société, comme en écho au livre Des hommes qui lisent de notre Premier Ministre Edouard Philippe :

Si on veut défendre le livre, il faut défendre une certain conception de la vie en société. Les lecteurs doivent avoir les moyens d’acheter des livres et avoir du temps à consacrer à la lecture. Je ne vois pas comment on peut déclarer aimer le livre et soutenir une politique qui pousse la plupart des femmes et des hommes à travailler constamment pour s’en sortir. Le livre existe grâce à un environnement. C’est un fait de civilisation.

Je ne peux recommander la lecture de ce livre à ceux qui aiment la littérature et qui aiment ou rêvent d’écrire. En ce qui me concerne, ce livre m’a donné deux envies : découvrir l’oeuvre littéraire de Martin Page, et ré-écrire. C’est déjà beaucoup !


Manuel d’écriture et de survie, Martin Page

Note : ★★★★★


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Tout le pouvoir aux soviets

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Tout le pouvoir aux soviets est le premier roman que je lis de Patrick Besson, un auteur dont j’avais déjà entendu parler mais que je n’avais pas encore eu l’occasion de lire. Il ne doit évidemment pas être confondu avec son semi-homonyme Philippe Besson, mon romancier préféré dont j’ai déjà très souvent parlé ici. J’ai eu l’occasion de découvrir cet auteur et ce roman grâce à la plate-forme NetGalley.fr, sur laquelle j’ai sollicité et reçu la version Kindle du livre en service de presse après avoir été attiré par le synopsis :

Marc Martouret, jeune banquier né d’une mère russe antisoviétique et d’un père communiste français, porte en lui ces deux personnes énigmatiques dont on découvrira les secrets tout au long du roman qui nous emmène du Paris de Lénine en 1908 au Moscou de Poutine en 2015, ainsi que dans l’URSS de Brejnev pour le cinquantième anniversaire d’octobre 17. L’épopée révolutionnaire, ses héros et ses martyrs, ses exploits et ses crimes, ses nombreuses ambiguïtés, sont ressuscités au fil des pages. Trois histoires d’amour se croiseront et seule la plus improbable d’entre elles réussira.

Tout le pouvoir aux soviets est aussi une réflexion, chère à l’auteur, sur les rapports entre le pouvoir politique quel qu’il soit et la littérature. Le titre est de Lénine et on doit la construction aux célèbres poupées russes.

Le roman est construit comme un récit à tiroirs avec trois lignes temporelles qui s’emboitent l’une dans l’autre à l’image de poupées russes, comme l’indique très justement l’éditeur dans son résumé.

A l’époque contemporaine, Marc, un banquier français, séjourne à Moscou pour affaires et y rencontre Tania, une restauratrice sibérienne. De retour à Paris, il parle de cette rencontre avec son père René, qui raconte à son tour son séjour en URSS en 1967 lorsqu’il faisait partie de la délégation du Parti Communiste Français invité pour les célébrations du cinquantenaire de la Révolution d’Octobre. Lors de cette visite au coeur du régime soviétique, René fait la connaissance d’un apparatchick russe, ancien écrivain désormais à la tête d’une institution politico-littéraire à la solde du pouvoir. Celui-ci lui relate alors, dans un troisième récit, ses années à Paris au début du siècle aux côtés de Lénine puis les grandes étapes de la vie du père de la Révolution bolchevik en Russie.

La narration n’est pas linéaire, puisqu’on alterne entre les trois récits à trois époques différentes : le séjour de Marc à Moscou en 2017, celui de son père René en 1967, et les années 1908 à 1924 de Lénine sous le regard d’un écrivain raté. J’ai bien aimé cette construction, qui transforme le roman en simili-enquête sur le passé des personnages et permet de dresser des parallèles intéressants entre les époques évoquées.

– Le monde communiste est petit.

– De plus en plus petit, soupire l’adhérent du PCF (depuis 1963).

Le roman aborde plusieurs thèmes à la fois, et le fait plutôt bien dans ce récit à plusieurs voix.

D’abord, il interroge sur la parentalité et l’héritage, à travers le personnage de Marc, banquier d’affaires, fils d’un Français militant communiste convaincu et d’une Russe farouchement anti-soviétique. Tout semble opposé le père et le fils ; l’un est toujours attaché à l’idéal communiste, alors que l’autre a totalement embrassé le capitalisme en choisissant de la finance son métier, poussant le trait jusqu’à travailler avec des oligarques dans la Russie de Poutine.

– Je ne lis par les romans.

– Pourquoi ?

– Je suis banquier.

Dans une moindre mesure, c’est un livre qui nous parle des relations franco-russes, avec cet exil de Lénine à Paris au début du siècle, l’emprunt russe non remboursé que la bourgeoisie française n’a jamais pardonné, l’accueil des Russes blancs après 1917, et bien sûr les liens entre le PCF et le parti-frère (ou plutôt père, ou maître) en URSS.

Être communiste en France, ce n’est pas comme être communiste en URSS.

C’est un argument de mon père, toujours accueilli par ma mère ex-soviétique avec le même grincement de mots : « C’est pire parce qu’en URSS, ils ont une excuse : ils n’ont pas le choix. »

Patrick Besson évoque également à plusieurs reprises les liens entre littérature et pouvoir, à travers plusieurs figures d’écrivains proches du Parti ou au contraire hostiles au régime et victimes de sa censure, ou pire. J’ai également noté quelques réflexions attribuées à Lénine ou Staline sur la littérature et l’art en général.

La révolution, c’est le livre. Voilà pourquoi, dans les pays dits libres, on décourage la lecture par diverses distractions obligatoires comme le sport, la télévision ou le spectacle. Les prolétaires n’y trouveront aucune méthode pour se débarrasser de leurs exploiteurs qui, par surcroît, s’enrichissent grâce au post, à la télévision ou au spectacle. Le révolutionnaire est un lecteur, ce qui le sépare de l’élection qui ne lit même pas le programme bidon proposé par son candidat bourgeois.

C’est aussi, bien sûr, une critique acerbe du communisme, et en particulier du régime soviétique et de la complaisance du PCF à son égard. Il y a beaucoup de cynisme de la part des personnages du roman, qui pour la plupart ne croient pas ou ne croient plus au grand idéal marxiste y compris ceux rencontrés en 1967 et qui sont pourtant des bureaucrates bien installés du régime.

A une révolution comme au tournage d’un film, personne ne comprend rien sauf le metteur en scène. Notre metteur en scène, c’était Lénine. Il était bon, c’est-à-dire mauvais. « Comment peut-on faire une révolution sans fusiller ? », c’est de lui. A quoi répond la phrase célèbre de Trotski : « Il est impossible de faire régner la discipline sans révolver. » Selon eux, la Commune a perdu de ne pas avoir assassiné assez de bourgeois.

Je dois dire que je m’attendais à un roman totalement à charge contre le communisme, mais j’ai été agréablement surpris. Bien sûr, l’auteur dénonce le régime totalitaire et liberticide de l’ex-URSS et la complicité du PCF et de ses dirigeants, mais ce n’est pas outrancier comme je le craignais. C’est un regard sans concession sur le communisme réel du XXème siècle, tel qu’il a été vécu en Russie et dans les anciens pays satellites de l’URSS. Ce n’est pas pour autant une ode au capitalisme, dont les travers (de porc ?) sont également dénoncés.

Même si les thèmes abordés sont sérieux, le ton du livre est parfois enjoué, avec un humour efficace, des formules qui tombent juste et un point d’ironie appréciable. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, à la fois plaisant et enrichissant. S’enrichir avec un livre sur le communisme, c’est suffisamment remarquable pour le signaler !


Tout le pouvoir aux soviets, Patrick Besson

Note : ★★★★☆


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Festival Atlantide 2017, les Mots du Monde à Nantes

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La ville de Nantes accueille le Festival Atlantide depuis 2013. Cette année se tenait donc la 5ème édition de ce « festival des littératures », ouvert sur le monde comme en témoignent le sous-titre « Les Mots du Monde à Nantes » et surtout la liste des pays dont sont originaires les écrivains invités : Allemagne, Brésil, Canada, Congo, Espagne, Etats-Unis, Irak, Israël, Italie, Liban, Mexique, Roumanie, Royaume-Uni, Soudan, et Turquie.

Le festival se tient principalement au Lieu Unique, le centre culturel ouvert en 2000 dans les anciens locaux de la biscuiterie LU, à laquelle ce haut-lieu de la culture nantaise doit ses initiales. Plusieurs librairies et bibliothèques nantaises participent également à l’événement en accueillant des rencontres avec les écrivains invités du festival.

J’ai consulté le programme de l’édition 2017 il y a quelques semaines, j’ai commencé à noter les conférences et rencontres auxquelles j’avais envie d’assister, et comme souvent dans ce genre d’exercice, j’ai vite rempli mon week-end. Pire encore, je me suis rendu compte que les conférences qui m’intéressaient le plus avaient lieu le vendredi après-midi. J’ai donc fait le choix de poser une demie-journée de RTT pour pouvoir en profiter pleinement sans regretter d’avoir manqué des interventions qui me tentaient.

Je me suis donc présenté au Lieu Unique ce vendredi en début d’après-midi, je suis entré directement puisqu’il faut préciser que l’entrée est totalement libre et gratuite. J’ai constaté qu’une mini-conférence se tenait au milieu du bar installé à l’année dans le Lieu Unique, mais je ne me suis pas attardé. J’ai fait un tour rapide dans les allées des bouquinistes et de la boutique du festival, avant d’aller m’installer dans la salle principale accueillant les conférences (« conversations ») et les grandes rencontres.

La première conférence à laquelle j’ai assisté était intitulée La ville, théâtre de l’Histoire.

Marquée des cicatrices du passé et théâtre des évolutions en marche, la ville sert de décor aux destinées individuelles et de terrain d’interrogation sur l’avenir de nos sociétés. Fascinante ou repoussante, bienveillante ou dangereuse, siège du pouvoir ou lieu de perdition, d’Orient ou d’Occident, la ville aux multiples paradoxes serait-elle l’un des personnages majeurs de la littérature ?

Animée par Natalie Levisalles, journaliste littéraire à Libération, la conversation accueillait trois auteurs très différents par leur origine et leur caractère.

Ahmed Saadawi, auteur d’un roman se déroulant en 2005 dans la ville de Bagdad bombardée par les américains, m’a touché par son calme apparent qui contraste avec la passion que l’on perçoit quand il décrit sa ville natale et la colère qu’il exprime en parlant des décennies d’autoritarisme subies par son pays, que ce soit par le régime dictatorial de Saddam Hussein, par l’occupant américain et ses intérêts économiques, puis par les fondamentalistes religieux qui s’attaquent aujourd’hui aux libertés des habitants de Bagdad et de tout le pays.

Plus posée dans son attitude et dans ses propos, l’universitaire et écrivaine Ioana Pârvulescu nous a parlé avec romantisme, et ce qu’on devine être une certaine nostalgie, de la ville qui sert de cadre à l’un de ses romans : la cité de Bucarest à la fin du XIXème siècle, à l’époque où la future capitale roumaine, coincée entre les empires russes et autre-hongrois, était surnommée la « petite Paris ».

Quant au volubile auteur espagnol Eduardo Mendoza, il a beaucoup fait rire la salle, moi y compris, en nous parlant de son amour mêlé de haine pour sa Barcelone natale dont il parle dans presque tous ses romans. Amoureux de la vieille Barcelone de son enfance, il nous a décrit avec beaucoup d’ironie l’évolution de la capitale catalane en haut-lieu de tourisme qui a selon lui perdu son âme, et qu’il l’a amené à parcourir le monde pour découvrir d’autres horizons.

A la fin de cette conférence passionnante, quand la modératrice a proposé au public de poser des questions aux trois auteurs présents, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai osé lever la main, me mettre debout, prendre le micro tendu, et poser une question devant une salle d’au moins cent spectateurs. Cela ne me ressemble pas, mais le thème et la qualité des échanges m’ont tellement plu que je l’ai fait sans vraiment réfléchir. J’ai interrogé Eduardo Mendoza sur sa relation à sa cité natale : alors que son oeuvre est très fortement marquée Barcelone, il nous avait également raconté pendant la conférence qu’il était parti dès qu’il l’avait pu et qu’il avait vécu de nombreuses années à New-York, à Londres et ailleurs. Je lui ai donc demandé pourquoi il revenait toujours à Barcelone dans ses romans, et s’il n’avait pas envie d’écrire un jour sur les autres villes où il a vécu. Sans répondre totalement à ma question, Eduardo Mendoza nous a tout de même expliqué qu’il aimait se sentir étranger dans une ville, qu’il cherchait à être déraciné et qu’il partait d’une ville quand il commençait à s’y sentir un habitant comme les autres.

Après cette conférence très réussie, nous avons eu droit à une « lecture performée » d’un extrait du roman Fabrication de la guerre civile par Charles Robinson, l’auteur lui-même. Avec sa musique de fond et le ton théâtral, cet exercice m’a laissé au mieux indifférent, comme une grande partie de la salle, voire a provoqué une certaine gêne chez moi. Je pense que c’est un style de performance avec lequel je n’accroche pas.

Par contre, Charles Robinson m’a beaucoup plus intéressé dans la deuxième conférence à laquelle j’ai assisté vendredi après-midi. Sous le titre Engagez-vous, qu’ils disaient …, elle était consacrée à la notion de littérature engagée :

Mais à quoi s’engage la littérature ? Il est arrivé, il arrive qu’elle se glisse dans le champ politique et intervienne dans le débat d’idées. Mais quand elle ne milite pas, est-elle désengagée pour autant ? La littérature, par le regard critique qu’elle porte sur le monde, n’est-elle pas déjà en soi une prise de position intellectuelle, esthétique, humaniste ? Et sa plus grande promesse, en nous impliquant dans sa lecture, celle de nous amener à nous engager ?

Autour du consultant en politique Daniel von Siebenthal, cette conversation réunissait trois auteurs engagés chacun à leur façon. Charles Robinson, dont je viens de parler, est celui qui m’a le plus intéressé. Auteur de deux romans situés dans les « cités », dans la banlieue où il a grandi, il porte un regard original et humain sur ces quartiers que l’on dépeint par l’intermédiaire des médias sous l’axe sécuritaire ou social, avec des clichés profondément imprimés dans notre imaginaire collectif. Il a tenu un discours que j’ai trouvé très juste sur cette nouvelle ère d’information en continu et de réseaux sociaux où chacun commente plus vite que son ombre, où nos pensées sont anesthésiées par des idées préconçues, des opinions pré-fabriquées qu’il nous suffi d’activer et d’exprimer dès qu’un événement se déroule devant nos écrans. Face à cela, l’auteur considère que la littérature sera toujours en retard mais qu’elle doit permettre au lecteur de s’interroger sur ses modes de pensée et son rapport à l’information.

Plus anecdotiques, moins marquantes sur le fond, les interventions de Michael Collins, un auteur américain au discours marqueté, très formaté, et de l’auteur et dessinateur de bande dessinée Pierre-Henry Gomont m’ont moins emballées. Ce dernier m’a tout de même donné envie de lire le roman d’Antonio Tabuchi, dont il s’est inspiré pour sa dernière BD relatant la résistance d’un journaliste dans le Portugal sous le régime de Salazar.

Les dernières minutes de mon vendredi après-midi au Lieu Unique m’ont permis d’assister au début de la rencontre avec Danielle Mérian, la dame rendue célèbre suite à sa réponse pleine d’humanité à un micro-trottoir d’une chaîne d’information en continu suite aux attentats à Paris en novembre 2015. Cette dame charmante était accompagnée de Tania de Montaigne, la romancière avec laquelle elle a co-signé le livre Nous n’avons pas fini de nous aimer, dans lequel elle raconte la vie des femmes de sa famille et son parcours de militante féministe. Je n’ai pas pu rester pour toute la durée de la rencontre, mais j’ai tout de même tenu à être présent pour les premières minutes de son intervention, que j’ai suivies avec joie et émotion.

En raison d’autres obligations, je n’ai pas pu assister aux conférences et rencontres que j’avais retenues pour la journée du samedi. Par contre, j’ai pu retourner au Lieu Unique ce matin pour une conversation qui s’annonçait passionnante sur le thème Littérature et journalisme :

G. Orwell, C. Dickens, A. Londres, J. Kessel, pour ne citer qu’eux… Les passerelles entre journalisme et littérature ne datent pas d’hier, et aujourd’hui encore nombre d’écrivains ont été ou sont journalistes, nombre de journalistes se tournent vers la fiction. À quel désir, à quelle impérieuse nécessité tient cette perméabilité des genres ? Qu’est-ce qui relève du  fictionnel dans un texte dont l’intrigue est déjà écrite et, malheureusement, connue de tous ?

L’invitée principale autour de ce thème était la britannique Emma-Jane Kirby, journaliste à la BBC, lauréate d’un prix en 2015 pour son reportage sur le sauvetage de quarante-sept migrants en mer Méditerranée, et auteur d’un roman titré L’opticien de Lampedusa, inspiré de cet événement et de l’expérience humaine qu’elle a vécu lors de ce reportage.

J’ai beaucoup aimé cette conférence. Les lectures de deux extraits du texte original en anglais m’ont beaucoup touchées, les versions françaises m’ont par contre laissé de marbre, ce que j’explique à la fois par l’effet de la traduction et par le ton plus monotone de la lectrice française par rapport à sa collègue britannique. Les interventions d’Emma-Jane Kirby m’ont également beaucoup plu. Seul regret : le thème de son reportage et de son roman est tellement fort humainement que l’essentiel de la conversation a tourné autour de cela au lieu d’approfondir la relation difficile entre le travail journalistique et l’exercice d’écrire de fiction. J’ai à nouveau osé poser une question à la fin de la conférence, sur ce rapport délicat entre vérité et fiction dans une société où l’on se méfie de plus en plus de la parole publique et des journalistes, à quoi Emma-Jane Kirby a répondu qu’elle n’avait pas voulu que son roman soit un leçon de morale et qu’il s’agit uniquement d’un récit humain, à partir duquel chacun est libre de se faire sa propre opinion sur la question des migrants et de leur accueil.

J’ai donc passé d’excellents moments à l’occasion de ce festival Atlantide consacré aux littératures du monde. Je pense que je regarderai à nouveau avec attention le programme de la prochaine édition l’année prochaine, en espérant que les thèmes des interventions et  les écrivains invités seront aussi intéressants que cette année !


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Livres & Romans

Wonder

Je n’écris plus très souvent ici, au grand dam de mes millions de fans hystériques. Il y a quelques années, je publiais presque un billet pour chaque livre que je lisais, chaque film que je voyais au cinéma ou en DVD. Les temps ont changé. J’ai désormais moins de temps ou d’envie, ou les deux, pour écrire sur  mes lectures, mes découvertes, tous ces sujets qui me passionnent et qui font mon quotidien.

Même si je n’y écris plus très souvent, je n’ai jamais voulu fermer ce blog. Il continue d’être une porte, un moyen d’expression que j’utilise volontiers quand j’ai vraiment envie de parler de quelque chose et que je ressens le besoin de développer plus longuement que je ne pourrais le faire sur Twitter, sur Facebook ou sur mon Tumblr. Même si cela n’arrive qu’une fois tous les six mois, ce qui doit être plus ou moins ma moyenne de publication sur les 2 dernières années.

Je reste fidèle à ce blog quand j’ai envie de parler d’un film qui m’a beaucoup plu (l’exemple le plus récent étant « Dans la maison » l’année dernière), quand je veux parler de mon engagement politique (comme l’année dernière lors des élections présidentielles, ou plus récemment – dans un style plus décousu et passionné – à l’occasion du débat sur le mariage pour tous), ou pour un livre qui m’a particulièrement ému, comme c’est le cas aujourd’hui.

Ce livre, c’est Wonder de R.J. Palacio. Je l’ai découvert grâce à un entretien avec l’auteur(e) publié sur Slate.fr. Dès que j’ai lu l’article, j’ai su que j’allais lire ce livre. Je n’étais pas sûr qu’il me plaise, mais j’étais certain que j’allais le lire et qu’il ne me laisserait pas indifférent. Tout tenait en quelques lignes, dans le résumé du roman tel qu’il était décrit dans l’article :

L’ouvrage raconte l’histoire d’August Pullman, un garçon de dix ans au visage très différent – conséquence d’une maladie causée par une malformation chromosomique – et son parcours, qui le fait quitter le cocon protecteur de la scolarisation à domicile pour atterrir au collège et affronter ses hordes de sauvages.

Cette histoire allait forcément me parler. Ce n’est pas mon histoire., mon histoire n’est pas celle-ci, mais j’allais forcément me sentir proche de ce garçon qui ne passe pas inaperçu.

J’ai acheté ce livre le 6 janvier 2013, si j’en crois l’historique de mes achats sur Amazon. Le lendemain de la publication de l’article sur Slate, c’est dire si j’ai eu un coup de coeur pour ce roman. Pourtant, nous sommes mi-juin et je viens seulement de le lire. Il m’a fallu cinq mois pour me décider à le lire. A chaque fois que j’ai achevé un livre cette année, j’ai hésité à lire celui-ci, avant d’en choisir un autre, comme si je tenais à repousser l’échéance. Après la saga Hypérion, après une longue série de romans et de nouvelles de Stefan Zweig, après l’excellent « Let the right one in » qui a inspiré le meilleur film de vampires depuis bien longtemps (Morse), j’ai fini par m’y mettre.

J’en ressors ému et changé. Il m’arrive souvent d’être ému par un livre. Il m’arrive parfois d’être bouleversé par un livre ; certains romans de Philippe Besson dont j’ai parlés ici en sont de bons exemples. Il m’arrive beaucoup plus rarement de sortir changé de la lecture d’un livre.

J’ai été ému, sans surprise. Je me suis évidemment retrouvé dans ce petit garçon dont la malformation attire les regards surpris, craintifs, et parfois dégoutés. Ce roman n’est pas parfait, il y a quelques facilités, des stéréotypes un peu forcés, une intrigue sans vraiment de surprise. Mais cela reste un très bon roman. Même au moment du happy-end tellement prévisible, et dont je doute malheureusement du réalisme, je n’ai pas pu retenir mon émotion.

J’ai surtout lu ce roman dans les transports en commun et je pense que certains voyageurs auraient pu s’interroger s’ils avaient vus mes yeux s’embuer parfois au milieu d’une page, lorsque je lisais une phrase que j’aurais pu dire pour mot pour mot quand j’étais petit, ou même aujourd’hui encore. Un exemple, lu dès les premières pages, qui m’a fait comprendre très vite que ce livre allait me plaire :

And I feel ordinary. Inside. But I know ordinary kids don’t make other ordinary kids run away screaming in playgrounds. I know ordinary kids don’t get stared at wherever they go. If I found a magic lamp and I could make one wish, I would wish that I had a normal face that no one ever noticed at all. I would wish that I could walk down the street without people seeing me and then doing that look-away thing. Here’s what I think : the only reason I’m not ordinary is that no one else sees me that way. But I’m kind of used to how I look by now. I know how to pretend I don’t see the faces people make.

Je sors changé par cette lecture, et c’est plus surprenant. La grande réussite, pour moi, de ce roman c’est de donner la parole aux autres. August est le principal narrateur mais dans certaines parties du roman l’auteur donne également la parole à d’autres personnages : la soeur d’August, son meilleur ami, le petit ami de soeur, une camarade de classe, etc. Ce sont autant de points de vue différents sur August et sa particularité.

Pour moi, c’est une ouverture vers ce que peuvent ressentir mes proches, ce qu’a pu vivre ma famille quand j’étais petit. Je n’ai pas attendu ce livre pour apprendre sur moi, sur ma façon de vivre ma malformation, de la surmonter et parfois d’en faire une force, comme me l’avait dit quelqu’un un jour. Par contre, j’avais rarement eu l’occasion de me mettre à la place de mes proches. Ca, c’est une vraie découverte pour moi, et je pense que cela restera ancré en moi. C’est en cela que j’ai changé en lisant ce roman.

Emu, donc, comme je le pressentais. Changé, de façon plus surprenante. Et bouleversé, enfin, dans les dernières pages. Au milieu d’un final qui sent la guimauve, il y a ce discours du professeur principal d’August qui m’a tiré des larmes :

But the best way to measure how much you’ve grown isn’t by inches or the number of laps you can run around the track, or even your grade point average – though these things are important, to be sure. It’s what you’ve done with your time, how you’ve chosen to spend your days, and whom you have touched this year. That, to me, is the greatest measure of success.

Shall we make a new rule of life … always to be a little kinder than is necessary ? […] Kinder that is necessary. Because it’s not enough to be kind. One should be kinder than needed. Why I love that line, that concept, is that it reminds me that we carry with us, as human beings, not just the capacity to be kind, but the very choice of kindness. […] Such a simple thing, kindness. Such a simple thing. A nice word of encouragement given when needed. An act of friendship. A passing smile.

Et finalement les pensées d’August quand il reçoit une médaille pour récompenser son courage à la fin de l’année scolaire :

I wasn’t even sure why I was getting this medal, really.

No that’s not true. I knew why.

It’s like people you see sometimes, and you can’t imagine what it would be like to be that person, whether it’s somebody in a wheelchair or somebody who can’t talk. Only, I know I’m that person to other people, maybe to every single person in that whole auditorium.

To me, though, I’m just me. An ordinary kid.

But hey, if they want to give me a medal for being me, that’s okay. I’ll take it. I didn’t destroy a Death Star or anything like that, but I did just get through the fifth grade. And that’s not easy, even if you’re not me.

Difficile pour moi de ne pas être touché par le chemin parcouru par ce gamin au fil de l’année scolaire. Difficile de ne pas m’identifier à lui et en même temps de l’admirer, même s’il reste un personnage de fiction. Il m’a fallu plus de trente ans pour accomplir ce que ce gamin a fait à dix ans, mais ce n’est qu’un roman. Et quoi qu’il en soit, ça fait se sentir fort. Fragile parfois, mais irrésistiblement fort. Parce qu’on sait que quelque part il y a des amis, des proches qui ont pensé ou qui pensent la même chose que Jack, le meilleur ami d’August :

He’s just a kid. The weirdest-looking kid I’ve ever seen, yes. But just a kid.

Merci à tous les « Jack ».


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