Livres & Romans

Tu seras un ange, mon fils

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J’arrive presque au bout des livres que je m’étais engagé à lire en service de presse avec NetGalley.fr. Je pense que je vais ensuite réduire le rythme pour alterner plus sereinement mes lectures totalement choisies (et achetées) de celles que je sollicite en service de presse. J’ai découvert par ce biais d’excellents livres, et d’autres m’ont vraiment déçu.

Cette fois, il s’agit d’un récit intitulé Tu seras un ange, mon fils de Yolande Chapuisat-Gervaise, photographe et épouse de Gilles Dreu, chanteur populaire dans les années 1960-1970 et habitué des tournées Âge tendre et Têtes de bois.

Le résumé du livre m’avait attiré, j’attends clairement beaucoup de cette lecture :

« Tu n’es plus là où tu étais, mais tu es partout où je suis. »
Victor Hugo a dit bien mieux que moi le vide irréparable qu’est la perte d’un enfant.
La seule façon de survivre à ce drame est d’en parler et d’en parler encore. J’ai mis vingt ans à mûrir ce livre, vingt ans, jour pour jour, depuis le départ de Benjamin…

C’est parce que Benjamin aimait la vie qu’il aimait celle des autres… en particulier celle de ceux qu’il aimait.

J’aurais tellement aimé ce livre. Une mère qui parle de son fils décédé trop tôt, je ne pouvais pas y rester insensible. Malheureusement, ce récit ne m’a pas plu. Il n’y a pas une raison unique qui explique ma déception, c’est une somme de petites choses qui m’ont gêné ou dérangé pendant ma lecture.

Tout d’abord, c’est d’abord et avant tout un récit de la vie de la mère, plutôt que celle de son fils Benjamin. Je crois d’ailleurs qu’il faut attendre plus d’un tiers d’un livre pour que Benjamin fasse son apparition.  Je n’ai évidemment pas de problème avec l’idée que l’auteure nous raconte sa vie, les livres de ce genre sont nombreux, mais j’ai eu l’impression d’être trompé sur la marchandise, en commençant un livre où je m’attendais à ce qu’elle parle principalement de son fils et de sa relation avec lui. L’auteure s’en explique à un moment mais je n’ai pas été convaincu.

Ensuite, j’ai noté un côté « entre-soi » assez gênant. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai lu la tournure « grâce à X, j’ai eu la chance de », que ce soit pour trouver un appartement, un emploi, ou une maison de vacances. Cela m’a un peu rappelé « Instants précieux » que j’ai lu très récemment, avec cette tendance à nommer toutes les personnes plus ou moins connues que l’auteure a rencontré et avec qui elle a plus ou moins sympathisé. J’ai eu du mal à voir en quoi cela apportait quelque chose au récit, censé être consacré à son fils.

Enfin, la structure du livre est très étrange. Une longue première partie relate la vie de l’auteur avant et après la naissance de Benjamin. Au bout d’un moment, le livre devient un recueil de textes plus ou moins obscurs de la vie de Benjamin, qui plonge alors dans la drogue. Ensuite, l’auteur reprend la parole pour raconter les dernières années de la vie de son fils, les circonstances de sa disparition, et son propre deuil. Enfin, le livre s’achève par une collection de poèmes écrits par Benjamin, que j’ai clairement survolés, étant assez insensibles à cette prose.

Si j’essaie aujourd’hui de faire passer un message à tous ceux qui, de près ou de loin, ont pu vivre un cauchemar similaire avec l’un de leurs enfants, ou leur seul enfant, c’est parce que la seule façon de continuer à les faire exister sur terre, malgré leur lourde absence, est de ne pas cesser de parler d’eux ! Jamais je n’ai cessé de parler de Benjamin dès que j’en ai eu l’occasion, et elles ne manquent pas ! Et puis si on résiste à cette réalité, dont on prend peu à peu conscience, il arrive que l’on en sorte, non pas plus forts, mais malgré tout en état de continuer à vivre.

Je m’attendais à être ému par ce livre, et c’est loin d’être le cas, ou pas suffisamment pour éviter ma déception. C’est tout de même une belle déclaration d’une mère à son fils disparu, même si j’y suis trop souvent resté insensible, la faute à une forme qui m’a globalement déplu.

Pour finir, je ne peux mas m’empêcher de citer ce passage savoureux, dont je ne sais si c’est de l’ironie ou de la naïveté, quand on sait que l’auteur écrit ceci quand son fils se bat comme son addiction à la drogue :

C’est alors que j’ai pensé qu’il serait bon pour lui d’essayer d’entrer dans le milieu de la pub.


Tu seras un ange, mon fils, Yolande Chapuisat-Gervaise

Note : ★★☆☆☆


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Livres & Romans

Autoportrait à la guillotine

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J’enchaine des lectures en service de presse en ce moment, autant par plaisir que par souhait de tenir mes engagements auprès des auteurs ou des éditeurs qui ont accepté de me faire confiance. Cette fois encore, il s’agit d’un livre reçu gracieusement en version numérique par l’intermédiaire de la plateforme NetGalley.fr que j’apprends à redécouvrir avec joie.

C’est au tour de Christophe Bigot et de son roman Autoportrait à la guillotine de mettre la tête sur le billot, si je peux me permettre l’expression. Le résumé m’avait intrigué :

« Longtemps, j’ai cru que j’avais été guillotiné dans une vie antérieure. Cet aveu a toutes les allures d’une énormité, je sais. Tout ce que je puis dire à ma décharge est que ma croyance est révolue – quoiqu’elle fasse encore partie de moi. Il y a quinze ans, souffrant de problèmes de dos, j’ai consulté sur le conseil d’une amie un masseur versé en sophrologie. Tout en me pétrissant les lombaires, il m’a questionné sur mon passé. Avec une certaine réticence, j’ai évoqué cette croyance déjà ancienne. Lui a pris la chose très au sérieux. Aussi sec, il m’a parlé d’une patiente qui ressentait des douleurs aiguës entre les omoplates. Elles s’expliquaient, à l’en croire, par des coups de poignard reçus au xve siècle, alors que la dame était assaillie par des Ottomans en plein marché. J’ai trouvé ça exotique. Poétique, presque. En même temps, je me suis retenu de rire. Quand il est question de moi, hélas, je suis incapable de la même légèreté. »

Comment guérir l’obsession d’une vie ? A la créativité instinctive de l’enfance répondent les armes de l’âge adulte : l’humour et la volonté de comprendre. Entre les deux, l’amour maternel, indéfectible.

Si le résumé m’avait intrigué, je ne savais pas à quoi m’attendre, d’autant que les premières critiques que j’avais lues sur Goodreads par exemple n’étaient guère flatteuses. Comme souvent dans ce genre de cas, ça passe ou ça casse. Je ne vais pas laisser le suspense s’installer plus longtemps : j’ai aimé ce roman.

Dans ce roman autobiographique, l’auteur nous raconte son obsession pour la guillotine, qui l’a traumatisé dès son plus jeune âge. Enfant et jeune adolescent, il se passionne pour la Révolution Française et ses grandes figures, en particulier Camille Desmoulins auquel il consacrera plus tard son premier roman. Plus tard, découvrant que la guillotine n’a pas été reléguée aux oubliettes à la fin de la Révolution et qu’elle a au contraire servi d’instrument de mort jusqu’à peu de temps après sa naissance, l’adolescent s’intéresse de près à la peine de mort et à son abolition. Cette double passion pour la Révolution et pour l’abolition de la peine de mort va forger sa sensibilité politique.

J’en veux à la génération de mes parents, de mes grands-parents, dont l’inertie en la matière m’indigne : comment cent cinquante ans peuvent-ils séparer Le Dernier Jour d’un Condamné de la loi Badinter ?

Mon obsession n’a pas seulement accouché d’une vocation d’écrivain. Elle m’a offert, après bien des détours, une conscience politique.

En fil rouge, la guillotine reste pour lui le symbole de ses interrogations et ses angoisses vis-à-vis de la mort. A travers ce récit, Christophe Bigot nous décrit également son enfance, son adolescence et sa vie de jeune adulte, des années 1970 à 2000, et ses relations avec ses parents. C’est le volet plus intimiste de ce roman, où la mort plane jusqu’à ce qu’elle touche la mère du narrateur-auteur, décès maternel qui coïncide semble-t-il l’écriture du roman.

Je contemple, avec les yeux si bienveillants de ma mère, l’enfant de six ans, de dix ans, de treize ans que j’ai été. J’ai envie de le prendre dans mes bras, cet enfant, de lui dire de ne pas avoir peur. Mais je vois bien que c’est lui qui me regarde, de l’autre rive du fleuve, et qui me rassure. Lui qui est tellement plus fort que moi, parce qu’il a porté tout ce poids sur des épaules tellement plus frêles. C’est lui qui me dit de ne pas avoir peur, ni de vivre ni de mourir. Je crains hélas de n’en avoir jamais fini, avec la peur comme avec le chagrin. Mais je lui promets d’essayer.

Autoportrait à la guillotine porte bien son titre. C’est un roman à la fois intimiste et historique, un mélange des genres que j’apprécie quand comme ici il sait passer de l’un à l’autre avec talent et délicatesse. Le lien entre l’histoire personnelle et la grande Histoire est joliment amené dans le texte de Christophe Bigot. Cette lecture a été très plaisante : pour preuve, il ne m’a fallu que deux jours à peine pour lire les 225 pages de ce roman.


Autoportrait à la guillotine, Christophe Bigot

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

La désertion

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Contrairement à Tout le pouvoir aux soviets que je venais de terminer, écrit par un auteur, Patrick Besson, dont j’avais déjà entendu parler même si je ne l’avais jamais lu, l’auteur (auteure ? actrice ?) de La désertion m’était totalement inconnue. J’ai découvert ce roman dans le catalogue de la plateforme NetGalley.fr par l’intermédiaire de laquelle l’éditeur a accepté de m’envoyer gracieusement un exemplaire numérique de ce livre en « service de presse ».

Le résumé de l’éditeur m’avait suffisamment intrigué pour me donner envie de découvrir ce roman :

« Le premier jour d’absence il était descendu à l’heure du déjeuner pour l’attendre dans le parc, caché derrière l’arbre d’où il observait la sortie de ses subordonnés. Il avait ensuite vérifié les registres de la badgeuse. Aucune trace d’elle. »

Un jour, Eva Silber disparaît volontairement. Pourquoi a-telle abandonné son métier, ses amis, son compagnon, sans aucune explication ? Tandis que, tour à tour, ses proches se souviennent, le fait divers glisse vers un récit inquiétant, un roman-enquête imprévisible à la recherche de la disparue.

La disparition soudaine d’Eva est le point de départ et le coeur du récit. Celui-ci est composé de quatre parties successives, dans lesquelles nous découvrons un narrateur différent :

  • Franck, le directeur pervers, voyeur et harceleur d’Eva
  • Marie-Claude, la collègue bienveillante et conventionnelle d’Eva
  • Paul, l’étrange ami-amant avec qui Eva avait une relation avant sa disparition
  • Eva, elle-même, pour conclure

Ces gens défilaient dans son bureau armés d’une sorte de servilité qu’il n’avait connue qu’à l’école. Elle obéissait à la règle informulée stipulant qu’on devait, toujours, et avec férocité, taper sur le plus faible pour ne pas paraître faible soi-même.

J’ai bien aimé cette construction chorale où chaque personnage nous fait partager sa vision d’Eva, de sa vie, et ses relations aux autres, et de sa disparition. A l’image d’un puzzle que l’on reconstitue pièce par pièce, chacun des points de vue apporte une lumière nouvelle sur Eva, un personnage difficile à cerner, que ce soit avant ou après sa « désertion », pour reprendre le terme choisi pour le titre du livre. Il faut attendre le récit d’Eva elle-même pour mieux comprendre ce qu’il lui est arrivé et la cause de sa disparition du jour au lendemain.

Ne lui restait que sa mémoire et, pire, ses sentiments, soit la part de lui-même la plus éloignée de lui, celle qu’il mettait au pas depuis toujours pour exécuter son plan – réussite sociale, normalité, accomplissement, utilisé. Fin de la honte de soi.

A travers le destin singulier d’Eva, le roman dresse un panorama triste mais sans doute réaliste de notre société. Emmanuelle Lambert nous décrit un monde du travail déshumanisé, où le processus est roi, où tout est affaire de statistiques, d’indicateurs, où le rôle des managers se résume à une autorité basée sur la surveillance permanente, la recherche de fautes et de coupables. Dans son roman, les relations sociales – faute de pouvoir être qualifiées de relations humaines – sont figées dans des conventions hypocrites où le savoir-vivre et les apparences prennent le pas sur l’honnêteté ; les amitiés sont superficielles, éphémères, fragiles, elles ne tiennent pas le coup face au poids des blessures qu’on refuse de voir.

Je n’ai jamais compris pourquoi les gens me renvoyaient tous que j’étais étrange, mais j’ai fini par m’y faire. Il ne faut pas du tout exclure que j’aie cru, un temps, être malade parce que les gens le croyaient pour moi, cela avait du sens après tout ils n’avaient jamais repéré que les choses que je leur livrais. Lorsque tout le monde vous voit comme malade, vous avez besoin d’un peu de temps pour changer la focale.

Au fil du roman, j’ai appris à apprécier la personnalité d’Eva, qu’on découvre progressivement au fil des pages. Elle apparait comme une personne déroutante, décalée, dérangée peut-être, mais c’est peut-être le personnage le plus humain du roman. Ses failles sont compréhensibles et on excuse aisément ses difficultés à y faire face, dans une société cruelle où l’humain doit rester anecdotique. On assiste, impuissant, à sa chute, qu’on voudrait éviter, qu’on voudrait lui épargner, car on s’attache à elle.

A quel moment ? Quand a-t-elle commencé à chuter dans le désintérêt, dans le dégoût des autres, de la vie, des choses qu’on fait, qu’on aime ? Elle ne pouvait répondre. Pour cela, il lui aurait fallu immobiliser ce moment le plus ténu, ce, ces moments où, d’un coup, tout dissone, rien ne va, rien ne coule, où l’esprit se désintéresse de lui-même, de sa vie, de son corps. Pour cela, il lui aurait fallu être capable d’arrêter le temps pour le contempler.

La désertion est un roman court (160 pages), troublant mais prenant, que j’ai lu avec plaisir et intérêt. Le style est simple mais plaisant. Il y a quelques passages très finement écrits et pleins de sens ; je me suis permis d’en citer quelques uns ici. Au-delà de l’enquête sur la disparition d’Eva, qui sert de fil rouge au récit, c’est aussi un livre qui fait réfléchir, et c’est toujours bon signe en littérature.

« Pour un être sensible, la pitié, souvent, est souffrance »

Herman Melville, dans « Bartleby le scribe », cité en exergue du roman


La désertion, Emmanuelle Lambert

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

Un secret halo de rose

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Encore une lecture d’un livre reçu en service de presse, le deuxième consécutif par l’intermédiaire de la plateforme Simplement.pro, après La Symétrie de l’Effet dont je parlais en fin de semaine dernière. C’est l’auteur qui m’a contacté sur le site pour me proposer de découvrir son roman. Je n’accepte pas toutes les sollicitations, j’essaye de ne pas m’éparpiller, je préfère plutôt me concentrer sur les oeuvres susceptibles de m’intéresser mais aussi garder du temps pour mes lectures hors service de presse, les livres que j’ai achetés et prévus de lire indépendamment des sites comme Simplement.pro ou NetGalley.

Dans le cas de ce roman Un secret halo de rose, le synopsis m’a intrigué et m’a donné envie d’accepter cette lecture :

« Je me sens bien, animé d’un sentiment de plénitude. Les yeux plissés en guise de protection solaire, je respire profondément, hyperventilé, et tout un tas de fictions et scenarii me pénètrent, me traversent, se bousculent. L’inspiration revient comme un cheval au galop, à la vitesse de la marée montante. Je médite. Je somnole. Je m’évade, néo adepte de contemplation. Je platonise. La journée a fusé, si j’en crois le ciel qui commence à rosir, formant des halos entre ciel et mer, entre chien et loup. Sans emphase il y a encore peu de temps, je suis désormais en phase de réanimation. Sans envie il y a si peu de temps, je suis désormais en vie. »

Ronan est en détresse depuis la mort de son meilleur ami. Un banal accident de la route aux abords d’un rond-point damné. Que s’est-il vraiment passé ce soir-là ? Ronan ne sait plus très bien. Pourtant, il était aussi dans la voiture. Depuis, ses souvenirs s’entrechoquent, brouillent sa mémoire et les pistes, le mènent à l’impasse. Harcelé par le père du défunt, otage de ses propres démons et hallucinations, lâché par son psy, il s’exile alors sur le phare de la Vieille, au large de la pointe du Raz, où il vivra une odyssée aussi salvatrice qu’extraordinaire, aux confins de l’irréalité.

Ceux qui me suivent depuis longtemps ici savent que les romans qui parlent du deuil, de l’absence, du manque, m’ont toujours interpelé, Philippe Besson qui est passé maître à ce jeu n’étant pas par hasard mon auteur favori. J’avais donc envie de plonger dans ce livre, publié par Prem’Edit, une petite maison d’édition dont la particularité est d’avoir un comité de lecture « citoyen » composé de 120 lecteurs. C’est en quelque sorte une maison d’édition « participative », dans le sens où ce sont les lecteurs qui choisissent les livres qui seront publiés. Je dois dire que je trouve cette idée plutôt sympathique et j’ai envie de l’encourager ici.

Le narrateur est agent immobilier le jour, écrivain amateur la nuit. Ronan est hanté par la mort de Tristan, son meilleur ami décédé dans un accident de la route. Ayant lui-même survécu à cet accident, il culpabilise et les circonstances du drame le hantent. Autour de lui gravitent un psychothérapeute pour le moins excentrique et un père au deuil vengeur.

Le style d’écriture est assez étonnant. L’humour est omniprésent, cela fonctionne parfois, mais pas toujours. Le texte est émaillé d’une succession de jeux de mots et de mots d’esprit, parfois réussis, mais qui finissent par peser et ont un peu perturbé ma lecture au bout d’un moment. Je comprends le jeu que cela constitue pour l’auteur au moment de l’écriture, ainsi que la volonté de bien faire, mais mon impression en tant que lecteur a parfois été proche de la saturation sur cet aspect. Ce qui est assez drôle, c’est que le narrateur, lui aussi écrivain amateur à ses heures perdues, commence son récit en expliquant qu’il a tendance à vouloir trop en faire quand il écrit, qu’il relit et retravaille sans cesse ses textes jusqu’à ce qu’il soit totalement satisfait de chaque phrase. J’ai pris cela comme une auto-critique déguisée de l’auteur, et j’ai trouvé cela assez malin.

Ce qui est également malin, c’est le déroulement du roman lui-même. C’est un récit décousu et par moments difficile à suivre, avec des temps faibles, notamment au milieu du livre où j’ai parfois perdu à la fois le fil et l’attention. Mais c’est aussi un récit qui retrouve du rythme et qui trouve tout son sens dans sa dernière partie. Je me répète, mais j’ai vraiment envie de dire que c’est un livre malin.

Je pense qu’il faut être intéressé par les tourments et les secrets de l’esprit humain pour y être sensible, mais c’est plutôt un beau roman. Cela m’a en tout cas suffi pour oublier des effets de style un peu lourds sur la durée, que l’auteur gagnerait à atténuer dans ses prochains écrits s’il ne veut pas prendre le risque de perdre en route quelques lecteurs pourtant de bonne volonté.


Un secret halo de rose, Léonnic Asurgi

Note : ★★★☆☆


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Cinéma, TV & DVD

HHhH

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HHhH est un film réalisé par le cinéaste français Cédric Jimenez et sorti en salles en 2017. Le synopsis nous plonge dans les années 1930 puis en pleine Seconde Guerre Mondiale :

L’ascension fulgurante de Reinhard Heydrich, militaire déchu, entraîné vers l’idéologie nazie par sa femme Lina. Bras droit d’Himmler et chef de la Gestapo, Heydrich devient l’un des hommes les plus dangereux du régime. Hitler le nomme à Prague pour prendre le commandement de la Bohême-Moravie et lui confie le soin d’imaginer un plan d’extermination définitif. Il est l’architecte de la Solution Finale.

Face à lui, deux jeunes soldats, Jan Kubis et Jozef Gabcik. L’un est tchèque, l’autre slovaque. Tous deux se sont engagés aux côtés de la Résistance, pour libérer leur pays de l’occupation allemande. Ils ont suivi un entraînement à Londres et se sont portés volontaires pour accomplir l’une des missions secrètes les plus importantes, et l’une des plus risquées aussi : éliminer Heydrich.

C’est en réalité une adaptation du livre du même nom de Laurent Binet, qui avait remporté à cette occasion le prix Goncourt du premier roman en 2010. J’avais lu et été marqué par ce roman historique passionnant et intelligent. J’avais entendu parler ces dernières années qu’une adaptation pour le grand écran était dans les tuyaux, mais je n’avais pas prêté attention à sa sortie l’année dernière et c’est seulement ce week-end que j’ai constaté qu’il passait sur Canal + et que c’était l’occasion parfaite pour le voir.

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Le titre HHhH est l’acronyme de l’allemand « Himmlers Hirn heißt Heydrich », qui signifie « le cerveau de Himmler s’appelle Heydrich » ; il s’agit en fait du surnom donné par les SS à Reinhard Heydrich, adjoint d’Himmler dès 1933. Cet acronyme n’est jamais explicité ni expliqué dans le film me semble-t-il, contrairement au livre où j’y avais lu cette explication. C’est l’une des divergentes entre le livre et le film, même si celle-ci reste mineure.

La plus grosse divergence entre le roman et son adaptation littéraire, c’est son point de vue très différent. Dans le livre de Laurent Binet, le narrateur était un écrivain qui voulait écrire sur Heydrich et les deux soldats résistants tchèques qui l’ont assassiné. En parallèle du récit historique, on y suivait son enquête minutieuse et ses interrogations sur la difficulté à « raconter l’Histoire ». Il y avait donc une profondeur supplémentaire, sur le dilemme entre véracité historique et souci d’une narration fluide et intéressante pour le lecteur. Le film est plus classique, nous sommes face à un récit plus classique, entre film historique et biopic. Le film se divise d’ailleurs en deux parties distinctes.

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La première partie est très académique, trop conventionnelle d’ailleurs, à la limite de l’ennui tellement c’est convenu et sans saveur. Cela se présente presque comme un biopic classique de Reinhard Heydrich, en commençant son exclusion de la Marine allemande en 1929, puis son mariage avec une militante du Parti National-Socialiste, sa rencontre avec Himmler, son ascension au sein des SS, sa participation dans l’élimination des SA, son rôle majeur dans la Shoah (d’abord par la création des Einsatzgruppen, les sections SS chargées de l’élimination des juifs par fusillade en Pologne au début de la guerre, puis son élaboration de la solution finale), sa nomination à Prague comme Reichprotektor, et l’attentat dont il a été victime en 1942 dans la capitale tchèque.

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Cet attentat marque la transition entre la première et la seconde partie. Celle-ci est centrée sur les résistants tchécoslovaques et en particulier sur Jan Kubis et Jozef Gabcik, deux soldats respectivement tchèque et slovaque qui vont mener l’attentat contre Heyrich. Tout est évidemment fait pour qu’on admire ces deux héros et qu’on s’attache à eux. Cette deuxième partie est nettement plus convaincante, marquée par des scènes glaçantes qui restent en mémoire et malgré quelques défauts sur lesquels je reviendrai.

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Le plus gros défaut de ce film à mes yeux, c’est sa grandiloquence, sa volonté de faire du spectaculaire et de l’esthétique à partie d’un matériel historique dramatique. L’exercice de tourner et de montrer des scènes de tortures ou d’assassinats de masse est sans doute difficile voire très périlleux, mais j’ai parfois ressenti une certaine gêne face à certaines scènes. A force de vouloir rendre ça spectaculaire et « beau« , on frôle parfois l’indécence.

L’autre reproche que je ferais à ce film, c’est qu’il ait été tourné en anglais, ce qui me gêne toujours quand l’action se déroule dans un pays non anglophone et que les habitants de ce pays ne parlent pas leur langue natale. Je comprends la justification commerciale de ce choix, mais en ce qui me concerne elle nuit à l’immersion. Des dialogues en allemand ou en tchèque entre les personnages, avec les sous-titres adéquats, auraient été un choix plus judicieux à mes yeux, ou plutôt à mes oreilles. Cette uniformisation des langues, aussi artificielle soit-elle d’un point de vue narratif, est malheureusement une tendance forte dans l’industrie cinématographique. Je crains que mon humble avis de cinéphile très occasionnel n’ait pas beaucoup de poids face aux exigences commerciales des grosses sociétés de production.

Je n’insisterai pas sur les acteurs, qui m’ont tous semblé talentueux et qui font le job, comme on dit. La musique accompagne bien l’action, même si elle a tendance à être omniprésente comme dans toutes les grosses productions actuelles.

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Dans l’ensemble, j’ai du mal à me faire un avis clair et définitif sur ce film. La première partie m’a nettement déçu et ennuyé, la seconde m’a plus emballé malgré les défauts dont je viens de parler. Ce n’est pas véritablement un mauvais film, mais j’ai tout de même le sentiment qu’à force de vouloir trop en faire, il passe à côté de son sujet. C’est d’autant plus dommage que le livre de Laurent Binet avait une richesse et une profondeur remarquables, peut-être difficilement adaptables à l’écran mais qui auraient sans doute mérité mieux.


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Livres & Romans

L’été dernier à Syracuse

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J’ai eu l’occasion de découvrir la version française de ce roman en avant-première, la sortie officielle étant prévue début juin. C’est par l’intermédiaire de la plate-forme NetGalley.fr que l’éditeur m’a offert la version Kindle de ce livre. Je l’ai lu cette semaine, en quelques jours, le roman étant assez court.

Avant de commencer ma lecture, je ne savais pas vraiment quoi penser du résumé :

Michael et Lizzie, deux New-Yorkais respectivement écrivain et journaliste, partent pour une semaine en Italie avec Finn et sa femme Taylor accompagnés de Snow, leur fille de dix ans surprotégée et surangoissée. Lizzie l’a décidé, ils iront d’abord à Rome puis à Syracuse, sur la côte sicilienne.

Tout sépare les deux couples – milieu social, idées politiques et passions –, mais le décor idyllique fait de bons vins, de gelati et de ciel bleu devrait être celui de vacances paradisiaques. Pourtant, même loin de chez eux, les secrets du passé et les infidélités du présent refont surface. Lizzie et Finn, qui ont eu une histoire des années auparavant, flirtent à nouveau ; Michael, quant à lui, cherche le courage de dire à Lizzie qu’il veut la quitter afin de vivre au grand jour sa relation avec Kath, une jeune serveuse.

Dans un paysage inondé de soleil, les journées s’égrènent lentement. Entre désaccords et reproches, les deux couples sont mis à l’épreuve et, déjà fragilisés par le temps, se fissurent davantage. Dans une ambiance de plus en plus délétère, les mensonges sont mis au jour. Et la jeune Snow, plongée au cœur de ce quatuor dissonant, devient malgré elle le catalyseur d’un drame inévitable.

L’idée de suivre deux couples américains en vacances en Italie ne m’emballait pas vraiment, mais j’avais l’espoir que ce ne soit que le prétexte pour une critique sociale. J’espérais aussi que le changement progressif d’ambiance annoncé par le résumé soit réussi et permette de transformer le ton et les thématiques du roman. Malheureusement, j’ai été déçu. A mes yeux, le roman ne décolle jamais et le changement d’ambiance est un échec.

Je pense que la première et principale raison qui m’a empêché d’apprécier ce roman tient dans ses personnages, que j’ai tous trouvés agaçants et inintéressants. Je crois qu’il n’y en a pas un pour rattraper l’autre : ni Taylor, petite bourgeoise qui gère l’office de tourisme de Portland et dont seule la bêtise rivalise avec la superficialité ; ni son mari Finn, chef cuisinier qui passe son temps à dragouiller toutes les filles qui passent ; ni Michael, l’écrivain mythomane dont la maîtrise lui fait la surprise de le rejoindre en Italie ; ni Lizzie, l’épouse de Michael qui vit un peu dans son ombre et excuse toutes les fautes de mari. Ne parlons même pas de Snow, la fille de dix ans de Taylor et Finn, transparente au début du roman mais dont le rôle sera capital dans le récit.

Le récit, parlons-en. Il est sans surprise, malgré les tentatives de brouiller les pistes. L’auteur essaye par la construction narrative du roman de ménager un semblant de suspense, mais je crois qu’il ne m’a fallu qu’un quart du roman pour comprendre ce qui allait se passer. J’espérais que cela soit une fausse piste mais la suite m’a malheureusement donné tort.

J’ai tout de même fait l’effort de terminer ce roman, car certains éléments sont tout de même réussis. J’ai notamment apprécié la façon dont est décrite la relation entre Snow et Michael, sorte de père de substitution qui contraste avec Finn, son vrai père.

Je regrette tout de même que ces quelques réussites soient noyées dans un ensemble stéréotypé et sans surprise. Une lecture à oublier, et cela tombe bien, car il ne s’agit pas d’un livre inoubliable …


L’été dernier à Syracuse, Delia Ephron

Note : ★★☆☆☆


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Livres & Romans

« Arrête avec tes mensonges »

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En quatrième de couverture, Philippe Besson promet de dire la vérité, pour la première fois. La promesse est tenue, et magnifiquement tenue à mes yeux.

Philippe Besson nous raconte son premier amour d’adolescence, celui qu’il a toujours tu mais qu’il n’a pourtant cessé de raconter à demi-mot dans ses livres. Quasiment tous ses romans parlent d’absence, de séparation, de deuil, de manque, de la « morsure du manque » comme il l’appelait déjà dans un passage qui m’avait alors tellement marqué de « Un homme accidentel ». Dans ce dernier roman, il nous explique l’origine de cette obsession, il nous offre le récit de cette blessure qui l’a tant inspiré pour écrire.

Cet auteur qui nous a si souvent assuré qu’il n’était que romancier, que son métier était d’inventer de de raconter des histoires, de produire des oeuvres de fiction, finit par avouer qu’il a menti. Dans ce joliment nommé « Arrête avec tes mensonges », il reconnait finalement ce que nous pressentions : que ce thème récurrent de l’absence et du manque vient évidemment du plus profond de lui, d’un chagrin d’amour de jeunesse, qu’il nous raconte ici avec le talent qui est le sien.

Le style est fluide, agréable à lire, comme toujours avec Philippe Besson. De nombreux passages sonnent justes et semblent nous parler au coeur, comme s’ils étaient tirés directement de nos pensées passées ou présentes. Ce n’est plus une surprise avec cet auteur, mais à plusieurs reprises en lisant certaines phrases, je me suis dit que j’aurais pu les écrire mot pour mot, le talent en moins.

Le récit est classique, sans grande surprise, mais émouvant par ce qu’il évoque en nous. Surtout, il éclaire d’un jour nouveau les oeuvres précédentes de Philippe Besson. Nous avons ainsi droit à une explication qu’il ne nous devait pas (parce qu’un auteur ne doit rien à ses lecteurs) mais que nous recevons avec plaisir. Un personnage du roman explique avoir lu plusieurs romans de l’auteur et qu’il a l’impression qu’il s’agit de pièces d’un puzzle, qu’il suffit de les assembler pour former une image compréhensible. C’est exactement ce travail d’assemblage que ce roman propose, et c’est passionnant.

Vers la fin du roman, il y a ce dialogue qui résume tout :

C’est lui qui reprend la parole : et vous ? Vous allez écrire sur cette histoire, n’est-ce pas ? Vous n’allez pas pouvoir vous en empêcher.
Je répète que je n’écris jamais sur ma vie, que je suis un romancier.
Il sourit : encore un de vos mensonges, pas vrai ?
Je souris en retour.

« Arrête avec tes mensonges » est un roman splendide sur l’amour, l’absence, et le manque, mais aussi sur l’inspiration que ces sentiments génèrent pour le travail d’écriture. Un grand livre, assurément.


« Arrête avec tes mensonges ! », Philippe Besson

Note : ★★★★★


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