Livres & Romans

Jour de courage

Il y a des livres qui nous tombent dessus un peu par hasard, dont on découvre l’existence par un de ces étranges enchainements de circonstances que la vie nous réserve parfois, et dont on se dit ensuite, une fois lus, qu’on ne pouvait pas y échapper, que les lire était comme une obligation, une évidence. Jour de courage en fait assurément partie.

Le résumé m’avait beaucoup plu mais je m’attendais, sans forcément comprendre pourquoi, à un roman gentillet sur un thème fort :

Lors d’un exposé en cours d’histoire sur les premiers autodafés nazis, Livio, 17 ans, retrace l’incroyable parcours de Magnus Hirschfeld, ce médecin juif-allemand qui lutta pour l’égalité hommes-femmes et les droits des homosexuels dès le début du XXe siècle. Homosexuel, c’est précisément le mot que n’arrive pas à prononcer Livio : ni devant son amie Camille, dont il voit bien qu’elle est amoureuse de lui, ni devant ses parents. Magnus Hirschfeld pourrait-il parler pour lui ? Sous le regard interdit des élèves de sa classe, Livio accomplit alors ce qui ressemble à un coming out.

Deux histoires se mêlent et se répondent pour raconter ce qu’est le courage, celui d’un jeune homme prêt à se livrer, quitte à prendre feu, et celui d’un médecin qui résiste jusqu’à ce que sa bibliothèque de recherche soit brûlée vive. À un siècle de distance, est-il possible que Magnus Hirschfeld et Livio se heurtent à la même condamnation ?

Le tout début m’a conforté dans mon idée préconçue : c’est bien écrit mais gentillet, cette histoire d’un adolescent qui profite d’un exposé en cours d’histoire pour parler de sa propre homosexualité, c’est sympathique mais ça ne va pas forcément m’emmener très loin.

Là où l’auteur fait preuve d’un véritable talent d’écriture, c’est que le rythme et la tension montent progressivement. Au fur et à mesure que Livio avance dans son exposé, qu’il raconte l’histoire du premier autodafé nazi qui a touché un institut de la sexualité engagé pour l’égalité des droits, que ce soit pour les femmes ou pour les homosexuels, il se dévoile lui aussi de plus en plus. Il s’expose, au sens premier du terme, au regard de ses camarades.

J’ai été véritablement happé par le double récit, celui de Livio faisant son exposé dans la salle de classe et celui de l’autodafé annoncé. J’ai dévoré les dernières pages, impatient de découvrir le fin mot de l’histoire.

En terminant ce roman, j’ai eu très vite deux pensées. La première, c’est qu’il s’agit d’un très grand livre, dont la qualité d’écriture – à la fois par le style et par le rythme et l »intérêt du récit – m’a surpris et captivé. La seconde, c’est que son titre a été magnifiquement choisi. Ce n’est pas toujours le cas, mais ce Jour de courage reflète parfaitement le contenu du roman, avec toutes les interprétations que chacun pourra en faire.


Jour de courage, Brigitte Giraud

Note : ★★★★★

Livres & Romans

Munich

J’ai découvert Robert Harris il y a plusieurs années en lisant son roman Fatherland, que j’ai d’ailleurs relu il y a tout juste un an. Il s’agissait alors d’une uchronie, un polar ayant pour cadre la ville de Berlin dans des années 1960 fictives, au sein d’une Europe dominée par l’Allemagne nazie qui aurait remporté la Seconde Guerre Mondiale.

Il semble que la période nazie intéresse beaucoup Robert Harris car Munich, paru en 2018, a pour cadre la négociation des fameux accords de Munich en 1938, quand le Grande-Bretagne et la France ont abandonné leur allié tchécoslovaque et ont cédé face à l’Allemagne d’Hitler pour éviter la guerre.

September 1938.

Hitler is determined to start a war.

Chamberlain is desperate to preserve the peace.

The issue is to be decided in a city that will forever afterwards be notorious for what takes place there.

Munich. 

As Chamberlain’s plane judders over the Channel and the Führer’s train steams relentlessly south from Berlin, two young men travel with secrets of their own. 

Hugh Legat is one of Chamberlain’s private secretaries; Paul Hartmann a German diplomat and member of the anti-Hitler resistance. Great friends at Oxford before Hitler came to power, they haven’t seen one another since they were last in Munich six years earlier. Now, as the future of Europe hangs in the balance, their paths are destined to cross again. 

When the stakes are this high, who are you willing to betray? Your friends, your family, your country or your conscience?

Le roman suit alternativement les deux délégations auxquelles l’auteur s’intéresse particulièrement : celle de l’Allemagne nazie qui reçoit à Munich, et celle de la Grande-Bretagne conduite par le premier ministre Neville Chamberlain. Les délégations de la France et de l’Italie sont bien présentes mais ne jouent qu’un rôle secondaire dans le récit proposé par Robert Harris.

Au sein de ces deux délégations, nous suivons particulièrement deux jeunes diplomates : le britannique Hugh Legat et l’allemand Paul Harmann, qui ont étudié ensemble à Oxford mais ne se sont plus vus depuis six ans. Hugh est l’étoile montante de la diplomatie britannique mais traverse une période difficile dans son couple. Quand à Paul, s’il travaille pour le Ministère des Affaires Etrangères allemand, il appartient clandestinement à un petit groupe de diplomates et de militaires qui désapprouvent la politique du régime nazi et veulent renverser Hitler.

Le roman se déroule sur quatre jours, fin septembre 1938 au moment de la crise tchécoslovaque. Hitler menace d’envahir la Tchécoslovaquie pour récupérer les territoires des Sudètes, dont la population est majoritairement de langue allemande. Les britanniques, civils comme militaires, craignent une guerre qu’ils ne sont pas certains de gagner, et le Premier Ministre Neville Chamberlain veut jouer l’apaisement, au moins pour retarder l’échéance.

C’est dans ce contexte que le récit de Robert Harris nous plonge. Le roman est bien construit et prenant. Il nous emmène dans les coulisses d’une négociation internationale tristement fameuse, puisqu’elle signait le renoncement des démocraties occidentales à faire respecter les traités et le droit international face à l’Allemagne nazie.

Malgré tout, le propos de l’auteur m’a semblé plus nuancé, j’ai même senti une tentative de réhabiliter la figure de Neville Chamberlain, présenté non pas comme un pacifiste absolu mais comme un pragmatique qui voulait éviter la guerre immédiate pour permettre à la Grande-Bretagne de se préparer au mieux pour un conflit malgré tout inévitable.

Par contre, les deux personnages principaux que l’auteur nous propose de suivre tout au long du roman ne m’ont pas vraiment captivé. Leur passé commun à Oxford n’est qu’à peine effleuré et m’a semblé n’être qu’un simple prétexte pour les besoins du récit. Leurs personnalités respectives sont assez transparentes et j’ai eu du mal à me passionner pour leurs aventures à Munich.

Finalement, j’ai pris un certain plaisir à lire ce roman, plus pour l’aspect historique, sa description des enjeux et des négociations, que pour les deux protagonistes. Un bon roman historique, assurément, qui m’a donné de poursuivre ma découverte de l’oeuvre de Robert Harris.


Munich, Robert Harris

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Orphelins 88

Orphelins 88 est le dernier roman en date de Sarah Cohen-Scali, une auteur(e?) que j’avais découvert avec son grand succès Max paru en 2012. Dans ce nouveau roman publié en septembre dernier, elle reprend un cadre historique passionnant qui avait déjà fait la particularité et le succès de Max. Après avoir suivi l’enfance d’un enfant conçu dans le cadre du programme Lebensborn, l’auteur nous parle cette fois d’un garçon enlevé à ses parents pour être éduqué comme un « parfait petit aryen » dans le cadre du même programme.

Munich, juillet 1945. Un garçon erre parmi les décombres…

Qui est-il ? Quel âge a-t-il ? D’où vient-il ? Il n’en sait rien. Il a oublié jusqu’à son nom. Les Alliés le baptisent  » Josh  » et l’envoient dans un orphelinat où Ida, directrice dévouée, et Wally, jeune soldat noir américain en butte au racisme de ses supérieurs, vont l’aider à lever le voile de son amnésie.

Dans une Europe libérée mais toujours à feu et à sang, Josh et les nombreux autres orphelins de la guerre devront panser leurs blessures tout en empruntant le douloureux chemin des migrants. Si ces adolescents sont des survivants, ils sont avant tout vivants, animés d’un espoir farouche et d’une intense rage de vivre.

Un roman saisissant qui éclaire un pan méconnu de l’après- Seconde Guerre mondiale et les drames liés au programme eugéniste des nazis, le Lebensborn.

Le personnage principal, renommé Josh car il ne souvient pas de sa véritable identité, est plutôt sympathique, parfois touchant et souvent drôle. Il m’a parfois semblé un peu mature pour son âge (estimé entre 11 et 12 ans par le médecin qui l’examine au début du roman) mais c’est peut-être après tout un effet crédible de ce qu’il a vécu pendant la guerre. Les personnages secondaires m’ont peut-être moins intéressé, sans que cela me gêne outre mesure.

Après avoir lu un bon quart du roman, je le trouvais passionnant et agréable à lire, mais j’avais un peu peur pour la suite, dans le sens où je me demandais ce qu’il restait à raconter et quelles surprises l’auteur nous réservait. Mon pressentiment s’est en partie réalisé car si le récit est prenant, il arrive un moment où il tourne en rond. Bizarrement, il reste rythmé et intéressant, c’est assez difficile à expliquer. C’est peut-être un effet narratif volontaire pour montrer l’éternel recommencement de la recherche de son passé et de sa famille par Josh.

L’auteur nous parle évidemment du programme Lebensborn, mais aussi du sort des Juifs dans l’après-guerre, de l’antisémitisme toujours présent chez les allemands, les polonais et les russes, mais aussi – et c’est peut-être plus inattendu – du racisme dans l’armée américaine, à travers le personnage de Wally, le GI noir avec lequel Josh sympathise. A ce propos, j’ai bien aimé la réaction de surprise de Josh quand Wally lui raconte la ségrégation raciale encore fortement ancrée aux Etats-Unis alors que les américains viennent « réapprendre » la démocratie aux allemands après douze ans de nazisme au pouvoir.

Au final, Orphelins 88 est une fiction historique très réussie, bien ficelée, sur un sujet complexe mais passionnant. S’il présente quelques défauts, ce roman est tout de même très agréable à lire et m’a beaucoup plu.


Orphelins 88, Sarah Cohen-Scali

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

La puissance des illusions

J’ai eu l’opportunité de découvrir La puissance des illusions grâce à l’éditeur Librinova et la plateforme NetGalley. Il s’agit du premier roman de Valérie Paparemborde et son résumé m’avait séduit :

« Jusqu’où peut-on aller trop loin ? Ce thriller psychologique dans l’Allemagne de la république de Weimar et le Paris des Années folles raconte les destins croisés d’un couple confronté à la montée du nazisme et de médecins aveuglés par leurs ambitions au moment où se propage la pratique de l’eugénisme et de l’hygiène raciale. Lorsque Lotte Sandberg rencontre l’athlète français Thomas Lagache dans un cabaret berlinois, ils vont vivre une passion immédiate et tumultueuse, tiraillée entre aspirations personnelles et idéaux politiques, qui bouleversera leurs certitudes et leurs vies. Quels secrets cache le docteur Rathenald derrière les murs de la Victors Haus ? Les deux enfants, Jason et Hans, pris au piège de la lutte entre partisans et opposants à l’hygiène raciale, en sont très certainement la clé. Leurs parcours nous entraînent des années vingt jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale et illustrent la puissance des illusions qui peut à tout moment faire basculer un destin. »

Je suis embêté au moment de parler de ce roman. Certains aspects m’ont franchement déplu tandis que d’autres m’ont au contraire donné envie de poursuivre ma lecture.

Ma première impression a été franchement mauvaise : j’ai trouvé le style pauvre, le texte bourré de clichés et d’expressions vues et revues. J’ai notamment été marqué par cet extrait qui m’a déplu dès les premières pages du roman et qui représente tout ce que je n’aime pas dans la littérature :

« Ses longs cheveux tombent jusqu’aux reins, d’un blond vénitien qu’elle entretient avec des bains de camomille. […]

Un visage qui impressionne par la détermination du regard, d’une indéfinissable couleur, tantôt verveine, tantôt émeraude. Ses yeux semblent vous pénétrer sans vous voir vraiment. Une présence intense doublée d’un détachement surprenant à tout ce qui l’entoure. »

J’ai également été gêné voire choqué par le détournement de l’Histoire avec cet athlète allemand entraîné par Thomas qui devient champion olympique devant Jesse Owens, l’auteur citant tout de même l’athlète américain et rappellant même l’épisode voyant Hitler et Goebbels quitter La Tribune officielle pour ne pas serrer la main d’un noir. Même si à la fin du livre l’auteur précise que son roman est une fiction, cet arrangement avec la vérité historique m’a semblé maladroit si ce n’est malvenu sur un sujet si sensible.

Dans un autre registre, moins pardonnable généralement à mes yeux, des coquilles et même des erreurs de noms dans le texte : l’athlète entraîné par Thomas s’appelle Franz puis Frantz quelques pages plus loin. Quant aux époux Goebbels, ils sont renommés par erreur Goering lors d’un dîner avant de retrouver leur véritable patronyme.

L’histoire d’amour entre Lotte et Thomas ne m’a pas intéressé. Le personnage de Lotte m’a même carrément déplu et son évolution m’a semblé peu crédible. Thomas est un peu plus intéressant, même si j’ai eu du mal à croire que le régime nazi ait laissé un franco-allemand connu pour son engagent communiste entraîner un athlète allemand favori des épreuves d’athlétisme pour les jeux olympiques de Berlin.

L’histoire autour des expériences du docteur Rathenald m’a plus intéressé, parce qu’elle permet d’aborder les questions passionnantes de l’inné et de l’acquis, de l’hérédité, de l’éducation, de l’eugénisme et des théories raciales. C’est d’ailleurs cette partie du récit et cette thématique qui donnent pour moi tout leur intérêt au roman et qui m’a donné envie d’aller au bout. J’ai même été pris dans le récit, malgré le style et les éléments gênants dont je viens longuement de parler.

C’est tout le paradoxe de ce premier roman : une intrigue prometteuse, une thématique intéressante, mais un récit pas toujours bien exécuté, des personnages publiables voire agaçants, et surtout un style, des maladresses et des erreurs qui gâchent en partie le plaisir de la lecture. Au moment du bilan, je dois dire que je suis faible : j’ai plutôt apprécié cette lecture malgré ses défauts souvent impardonnables à mes yeux.


La puissance des illusions, Valérie Paparemborde

Note : ★★★☆☆

Comics & BD

Il était une fois en France

Fabien Nury est un scénariste de bande dessinée que j’ai découvert cette année et dont j’ai très vite apprécié le travail. J’ai parlé ici de plusieurs bandes dessinées qu’il a écrites, comme Mort au Tsar, La Mort de Staline, Je suis Légion, ou Silas Corey. C’est dans doute avec beaucoup d’attente que j’ai commencé ma lecture de Il était une fois en France, une série de bande dessinée qu’il a écrit avec Sylvain Vallée au dessin.

Il était une fois en France se compose de 6 tomes et raconte la vie de Joseph Joanovici, une figure controversée, ferrailleur juif devenu millionaire pendant l’Occupation.

Après un premier tome qui joue sur plusieurs lignes temporelles, avec d’une part l’enfance et les premières années de la vie active de Joseph, et d’autre part ce qui semble être les dernières années de sa vie, les albums suivants suivent une trame plus classique, avec un récit chronologique de la vie de Joseph Joanovici.

Juif originaire de Roumanie, analphabète mais fin connaisseur du métal, roublard et comptable de génie, Joseph Joanovici bâtit une affaire solide dans la France d’avant-guerre. Avant même l’Occupation, il accepte de faire affaires avec les Allemands pour fournir des métaux nécessaires pour le réarmement clandestin de l’Allemagne nazie.

Quand la guerre éclate, que la France est vaincue puis occupée, l’Empire de Monsieur Joseph est menacé par sa confession juive. Il pactise alors avec l’occupant et entre en collaboration active. Plus tard, sentant le vent tourner, il commence un double jeu en aidant également la Résistance. Vers la fin de la guerre, il fait également le nécessaire pour faire disparaître les preuves, et les témoins, de sa collaboration avec les autorités allemandes.

Après la guerre, Joseph est finalement rattrapé par la justice, notamment par un petit juge de Melun qui est obsédé par l’objectif de lui faire payer ses fautes.

Tout au long de ses 6 tomes, le récit est captivant, servi par des personnages très bien écrits. Joseph Joanovici est une crapule prête à tout pour s’enrichir et survivre. Le petit juge de Melun, qu’on perçoit d’abord comme très attaché à la justice, est obsédé par Joseph et lui aussi prêt à tout pour le faire tomber, quitte à outrepasser sa fonction. Nous n’avons pas affaire ici à des héros, mais à des hommes clairement imparfaits, pour ne pas dire plus.

Nous suivons ainsi le cours de l’histoire et de l’Histoire et voyons les personnages se débattre et prendre des décisions qui les importeront jusqu’à la fin de leur vie.

Il était une fois en France est une histoire forte et sublime sur l’Occupation et l’ambiguïté de nombreux français pendant cette période trouble de notre Histoire.


Il était une fois en France (tomes 1 à 6), Fabien Nury & Sylvain Vallée

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Salò, l’agonie du fascisme

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Si vous me lisez fidèlement, vous savez certainement que je suis passionné d’Histoire. Il y a quelques semaines, j’avais donc parcouru le catalogue des lectures proposées en service de presse sur NetGalley.fr, un peu par hasard pour changer un peu des romans. J’étais alors tombé sur ce livre intitulé Salò, l’agonie du fascisme et signé Mathilde Aycard et Pierre Vallaud.

Le 25 juillet 1943, alors que l’Italie ne parvient pas à résister aux assauts des Alliés, le Grand Conseil fasciste désavoue Mussolini. Le Duce est limogé et arrêté. Le 8  septembre, l’Italie tire les conséquences de sa situation militaire et politique, et signe un armistice. L’Allemagne hitlérienne ne l’entend pas de cette oreille qui envoie de nouvelles troupes et libère Mussolini pour le remettre en selle sous son contrôle. Le 1er  décembre naît la République sociale italienne, dont les principes ne s’embarrassent plus de «  compromis  » avec la monarchie ou l’Église.

Si la Seconde Guerre mondiale semble se jouer ailleurs, sur le front de l’Est, c’est en Italie que l’Allemagne nazie est confrontée à l’ouverture du second front et qu’elle perd de facto son allié principal. C’est aussi durant ces quelques mois que se construit l’Italie d’après-guerre, celle de la conciliation entre communistes et chrétiens démocrates.

Dans ce livre captivant, Mathilde Aycard et Pierre Vallaud retracent les 600  jours de la République de Salò, véritable tragédie antique, avec ses traîtres, ses figures tutélaires, ses enjeux politiques et humains, ses intrigues amoureuses.

Comme son résumé l’indique parfaitement, ce livre est consacré à la « république de Salò », une période de l’Histoire italienne pendant la Seconde Guerre Mondiale que je ne connaissais pas vraiment jusque là.

De l’Italie de cette époque, je connaissais surtout la montée du fascisme et la prise de pouvoir de Mussolini dans les années vingt, la relation fluctuante entre le Duce et Hitler au fil du temps, l’entrée en guerre comme allié de l’Allemagne nazie, et la défaite face aux Alliés. J’avais un vague souvenir d’avoir su un jour que Mussolini avait perdu le pouvoir une première fois, avant de le reprendre puis d’être capturé et exécuté à la fin de la guerre, mais je ne connaissais pas les circonstances précises de ces événements. Il est vrai qu’à mon époque, et je ne sais pas si cela a beaucoup changé, l’enseignement de la Seconde Guerre Mondiale au collège puis au lycée était principalement centré sur la France, l’Allemagne, et accessoirement la bataille d’Angleterre, l’entrée en guerre des Etats-Unis avec l’attaque de Pearl Harbor par les japonais, et la fin de la guerre mondiale avec la capitulation du Japon suite aux attaques à la bombe atomique sur Hiroshima et Nagasaki par les américains.

Ce livre a donc un premier avantage : celui de me faire découvrir des événements que je ne connaissais pas ou très peu. En 300 pages environ, Mathilde Aycard et Pierre Vallaud couvre près de deux ans de l’histoire italienne : de la chute de Mussolini, désavoué par le Grand Conseil fasciste et placé sous résidence surveillée en juillet 1943, jusqu’à sa capture et son exécution en avril 1945. Entre temps, les hiérarques du régime fasciste ont fait appel au roi Victor-Emmanuel III, qui était resté roi mais mis de côté quand Mussolini détenait tous les pouvoirs, pour négocier un armistice avec les anglo-américains. Face à cette tentative de paix séparée de l’Italie avec les Alliés, Hitler a réagi en occupant le Nord de l’Italie et en faisant libérer Mussolini pour le remettre à la tête d’un nouveau régime.

La république de Salò (qui porte d’ailleurs très bien son nom, si je peux me permettre ce mot d’esprit un peu facile sur un sujet aussi sérieux), c’est ce régime fasciste mis en place par l’Allemagne en Italie du Nord entre 1943 et 1945. A sa tête, Mussolini collabore encore plus franchement avec les nazis, accentuant encore les mesures antisémites déjà en place depuis les années trente. La lutte contre la résistance, qu’elle soit communiste, démocrate-chrétienne ou monarchiste, est également féroce.

Le livre présente à la fois Mussolini comme une marionnette manipulée par l’Allemagne, qui contrôle de fait le gouvernement de la république de Salò, et comme un homme trahi par les siens et désabusé face à une défaite qu’il comprend comme inévitable.

Par de nombreux aspects, la comparaison entre la république de Salò et l’Etat français est saisissante : même collaboration active avec l’occupant nazi, même politique antisémite, même férocité dans la lutte contre le résistants, avec la création d’un bras armé spécifiquement chargé de pourchasser et tuer les « partisans », avec la collaboration des SS allemands.

Ce qui est vraiment intéressant dans ce récit, c’est le basculement d’une Italie qui était d’abord l’allié fidèle de l’Allemagne nazie et qui devient progressivement un pays occupé, vassalisé par l’Allemagne, et par ailleurs en proie à une guerre civile entre le Nord contrôlé par les fascistes et les nazis et un Sud occupé par les Alliés.

L’évolution de la relation entre Hitler et Mussolini est également intéressant. Mussolini, qui a pris le pouvoir dans les années 1920 alors qu’Hitler échouait dans son putsch de Munich et passait quelques années en prison, est d’abord un modèle pour le futur chancelier allemand. Le rapport de force s’inverse après la prise de pouvoir des nazis en Allemagne : Hitler devient un conquérant, qui défie les démocraties occidentales et impose l’annexion de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie, pendant que Mussolini organise la conférence de Munich pour se poser comme intermédiaire entre l’Allemagne d’une part et la France et l’Angleterre d’autre part.

Ce livre décrit et décrypte parfaitement tout cela, à travers un récit bien écrit et passionnant, qui suit la chronologie des événements tout en sachant s’arrêter régulièrement pour prendre du recul et rappeler le rôle passé et futur des acteurs de l’Histoire. On assiste ainsi à la chute du fascisme, sans réel procès comme l’Allemagne le connaître à Nuremberg, ce qui d’après les auteurs a eu des conséquences sur la suite de l’Histoire italienne dans la seconde partie du XX° siècle.

En conclusion, j’ai lu ce livre avec beaucoup d’intérêt. J’y ai appris beaucoup de choses et le récit est captivant. Je n’irai pas jusqu’à dire que cela se lit comme un roman, mais pas loin !


Salò, l’agonie du fascisme, Mathilde Aycard & Pierre Vallaud

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Château de femmes

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Château de femmes est la traduction en français du roman The Women in the Castle de l’auteur(e) américaine Jessica Shattuck. La version originale a été publiée en mars 2017 et la traduction dans notre langue, signée Laurence Kiefé et proposée par la maison d’édition JC Lattès, vient tout juste de sortir. J’ai eu la chance de découvrir ce roman en service de presse par l’intermédiaire de la plateforme NetGalley.

Je parle de chance car, sans ménager le suspense, j’ai beaucoup aimé ce roman. Il faut dire qu’il avait tout pour me plaire, à commencer par son résumé :

La Seconde Guerre mondiale vient de s’achever et, dans un château de Bavière en ruines qui accueillait autrefois la haute société allemande, on suit l’histoire puissante de ces trois veuves de résistants allemands dont la vie et le destin s’entrecroisent.

Au milieu des cendres de la défaite de l’Allemagne nazie, dans l’immédiat après-guerre, Marianne von Lingenfels revient dans le château, autrefois grandiose, des ancêtres de son époux, une imposante forteresse de pierre désormais à l’abandon. Veuve d’un résistant pendu à la suite de l’assassinat raté de Hitler, le 20 juillet 1944, Marianne a bien l’intention de tenir la promesse faite aux courageux conspirateurs dont son mari faisait partie : retrouver et protéger leurs enfants et leurs femmes, devenues comme elle des veuves de résistants.

En rassemblant cette famille de bric et de broc, Marianne croit que les chagrins partagés vont les souder. Mais elle s’aperçoit rapidement que ce monde en noir et blanc, plein de principes est devenu infiniment plus complexe et alourdi de sombres secrets qui menacent de les déchirer. Ces trois femmes se retrouvent finalement  confrontées aux choix qui ont défini leurs vies avant, pendant et après la guerre, avec de nouveaux défis à relever.

Tout commence en 1938 lors de la nuit de Cristal. Réunis dans un château bavarois, Albecht et Marianne von Lingenfels ainsi plusieurs de leurs amis, notamment Connie, l’ami d’enfance de Marianne, entrent officiellement en résistance contre le régime nazi. En 1944, plusieurs d’entre eux, dont Albecht et Connie,  sont exécutés après avoir fomenté l’attentat raté contre Hitler.

J’ai été idiot. J’ai été égoïste. J’ai parfois agi en ayant à cœur mes propres intérêts et ceux de notre pays. Mais j’ai toujours pensé que notre avenir en tant qu’individus se fondait dans celui de l’Allemagne. Si moi, en tant qu’être humain, je n’agis pas contre Hitler, alors, je ne peux plus me regarder en face. Si nous, Allemands, n’abattons pas notre propre démon, il ne sera jamais exorcisé.

Le récit reprend alors en 1945, au lendemain de la guerre. Désormais veuve avec trous enfants, Marianne respecte l’engagement pris auprès de son mari de prendre soin des épouses de ses co-conspirateurs, et retrouve Benita, veuve de Connie et mère d’un petit garçon que Marianne a également retrouvé dans un orphelinat. Elles s’installent au château des von Lingenfels, où elles sont rejointes par Ania, une autre veuve qui préfère ne pas trop parler de son passé.

— Je ne sais pas, répond Ania. J’ai fait ce que je croyais bien. Mais je suis mal placée pour en juger.

— Ah ! dit Marianne. Comme toute notre génération, pas vrai ?

Nous suivons alors la cohabitation de ces trois femmes aux caractères et aux trajectoires de vie très différentes et qui ont vécu les mêmes événements chacune à leur façon. Marianne reconstruit ainsi une famille avec ses deux amies et leurs enfants. Le personnage de Marianne est très fort, avec son intransigeance  qu’elle brandit comme un devoir de mémoire envers son mari, son ami d’enfance et tous les résistants disparus en luttant contre les nazis.

Chaque question a sa réponse et, d’après son expérience, on n’a pas toujours envie de ces réponses-là. Puisqu’elle s’occupe de jardins, elle sait que, quand on retourne une pierre, on trouve dessous des vers et des insectes. Parfois même un serpent. Et, puisqu’elle est allemande, elle sait que si on commence à piocher dans une boîte à chaussures remplie de photographies, on trouve des uniformes nazis, des swastikas et des enfants le bras levé pour saluer, Heil Hitler.

J’ai beaucoup aimé ce roman, qui parle très bien de mémoire et de famille. La toute dernière partie, qui se déroule au début des années 1990, est peut-être un tout petit moins intéressante, mais elle reste émouvante et conclut joliment un récit très réussi.


Château de femmes, Jessica Shattuck

Note : ★★★★☆