Comics & BD

Sir Arthur Benton, 3. L’assaut final

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Je viens de terminer le dernier des trois albums qui composent le premier cycle de la BD Sir Arthur Benton, écrite par Trek et illustrée par Stéphane Perger.

Trois années se sont écoulées depuis la fin du deuxième album. Nous sommes en 1945, la fin de la guerre approche et les soviétiques encerclent Berlin :

1945 : pendant la prise du bunker d’Hitler, le IIIe Reich s’effondre. On retrouve Benton, interrogé comme criminel de guerre. Mais à la demande expresse de l’Etat-Major anglais, le traître, Sir Arthur Benton, est transféré dans une caserne en Belgique ! Pour Marchand qui l’a traqué, l’explication  » secret défense  » ne suffit pas… Pourquoi Churchill intervient-il – en personne, pour récupérer l’agent complice des nazis ? Quel terrible secret détient Sir Arthur Benton pour échapper à ses juges ?

Tarek et Perger terminent ce cycle d’une guerre « secrète » par un final apocalyptique (exécutions sommaires dans un Berlin en feu…) et surprenant.

Magistralement documentée, cette histoire d’espionnage, psychologique et à suspense, a reçu de nombreux prix du scénario et du dessin. Déjà un classique.

Le britannique aux fidélités troubles Sir Arthur Benton et l’agent secret français Marchand se font toujours face à face pour le grande règlement de compte à l’issue de la guerre. Benton est transféré en Belgique sur l’ordre direct de Churchill, une décision qui scandalise Marchand, plus encore quand il découvre la raison de cette décision.

En toile de fond, soviétiques et alliés tentent d’exfiltrer des scientifiques allemands ou issus des pays occupés. La guerre n’est pas encore terminée mais les pays vainqueurs commencent déjà à préparer la prochaine : l’affrontement inévitable entre le bloc soviétique de Staline et l’Occident mené par les Etats-Unis d’Amérique.

Ce troisième album est du même niveau que le deux précédents, à savoir très réussi. La conclusion de ce premier cycle consacré à la montée et à la chute du nazisme avant et pendant la Seconde Guerre Mondiale est parfaite.

Cette trilogie montre notamment comment d’une certaine façon les démocraties occidentales ont été complices des crimes commis par les nazis en permettant d’abord leur montée en puissance pour lutter contre le communisme, en sous-estimant le danger que représentaient Hitler et ses amis, avant de les combattre par les armes lorsque ce fut trop tard.

La série se poursuit avec trois autres albums qui se déroulent cette fois pendant la guerre froide. Je risque de vous en reparler ici très vite !


Sir Arthur Benton, 3. L’assaut final, Tarek (scénario) et Stéphane Perger (illustrations)

Note : ★★★★☆

Comics & BD

Sir Arthur Benton, 2. Wannsee 1942

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Après le premier épisode Opération Marmara dont je parlais ce matin, j’ai enchainé avec le deuxième album de Sir Arthur Benton : Wannsee 1942.

– Où étiez-vous entre la fin 1942 et 1943 ?

-Varsovie ! … L’amiral Canaris m’avait demandé de m’occuper des rouges qui harcelaient nos troupes en Pologne.

-Et les juifs du ghetto ? !

-Calmez-vous ! Ils étaient bien entre eux dans le ghetto… Je n’ai éliminé que des agents de Staline, je n’ai pas cherché à savoir s’ils étaient juifs ou catholiques…

Dans cette deuxième partie de la guerre secrète entre services spéciaux, les aveux sont terribles : l’agent anglais Sir Arthur Benton, le traître, qui a choisi l’idéologie nazie, était présent à Wansee, en 1942, quand la solution finale a été décidée…

En mai 1945, l’interrogatoire du britannique anti-communiste et pro-nazi Sir Arthur Benton par l’agent des services secrets français Marchand continue.

Après le début des années 1930 et la prise du pouvoir par le parti nazi, le récit fait un saut de temps. Nous sommes désormais en 1942, et Benton assiste de loin à la funeste conférence de Wannsee, organisée par Reinhard Heydrich et au cours de laquelle plusieurs haut fonctionnaires nazis vont valider et organiser la « solution finale au problème juif ».

Benton dit désapprouver cette politique d’extermination, non par souci d’humanité, mais parce qu’il considère que c’est une perte de ressources qui devraient être affectées au seul combat qui compte à ses yeux : lutter contre les communistes et l’Union Soviétique.

Deux ans plus tard, Sir Arthur Benton est à Varsovie où il dirige un groupe chargé d’écraser la résistance communiste, sans se préoccuper du sort des juifs emprisonnés dans le ghetto.

En Allemagne, certains militaires de la Wechmacht commencent à douter d’Hitler et certains iront même jusqu’à fomenter un attentat pour l’éliminer et mener un coup d’état afin de sauver le sort de l’Allemagne dans cette guerre qu’elle s’apprête à perdre.

A nouveau, cet album nous plonge dans l’histoire du Troisième Reich. Après la montée du parti nazi et sa prise de pouvoir, nous assistons là au coeur de la Seconde Guerre Mondiale, avec des combats qui s’intensifient en Europe et la mise en oeuvre d’une politique de grande ampleur d’extermination des juifs par le régime nazi. L’album montre bien cependant que l’existence des camps d’extermination – et pas seulement de concentration – a été connue des Alliés très tôt pendant la guerre et que le secret a été gardé jusqu’à l’issue de la guerre.

Le cadre historique de cet album est évidemment terrifiant, glaçant, tandis que le récit est bien rythmé, alternant les scènes d’action et d’espionnage et les explications historiques. Comme pour le premier volume, l’album s’achève par quelques pages pour rappeler le contexte historique et présenter les personnages réels ou fictifs qui y figurent.


Sir Arthur Benton, 2. Wannsee 1942, Tarek (scénario) et Stéphane Perger (illustrations)

Note : ★★★★☆

Comics & BD

Sir Arthur Benton, 1. Opération Marmara

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Je lis beaucoup de bandes dessinées en ce moment, grâce au catalogue à la fois riche et de qualité de la médiathèque que je fréquente. J’y ai notamment découvert cette série composée de deux cycles en 3 albums chacun : Sir Arthur Benton. Le tout premier album, qui inaugure le premier cycle, s’intitule Opération Marmara.

Sir Arthur Benton est citoyen britannique. Or, il a choisi le mauvais camp : celui de l’idéologie nazie. Après la capitulation d’Hitler en 1945, prisonnier des alliés à Nuremberg, il n’accepte de parler qu’à son pire ennemi : le colonel de la Taille, membre du 2e bureau français. Ce récit documenté, psychologique et à suspense, traite de la guerre menée dans l’ombre entre services secrets alliés et allemands. Une guerre qui commence en 1929 à Istanbul pour s’achever à Berlin dévastée, en mai 1945.

Les premières pages se déroulent en mai 1945, au lendemain de la chute du Troisième Reich. Sir Arthur Benton, citoyen britannique mais soutien des nazis, a été arrêté par les Alliés et est interrogé par le colonel de la Taille, un agent des services secrets français que Benton semble bien connaître.

L’interrogatoire nous ramène alors au tout début des années 1930. Farouchement opposé aux communistes et sympathisant des thèses nazies, Sir Arthur Benton accepte de servir d’intermédiaire pour fournir au Parti national-socialiste allemand de l’ragent et des armes pour préparer les prochaines élections et conquérir le pouvoir par les urnes, après avoir tiré les leçons de l’échec du putsch de Munich en 1923.

En Turquie, Benton joue un double jeu avec les nationalistes syriens, tandis que le colonel de la Taille et ses agents des services secrets français cherchent à identifier un agent allemand, sans se douter de ce qui se trame réellement à Istanbul.

Ce premier épisode m’a beaucoup plu. Si le récit d’espionnage est plaisant et bien rythmé, c’est surtout le cadre historique parfaitement rendu qui m’a séduit. Le récit de la montée du nazisme est glaçant, et les agissements souvent troubles des différents services secrets étrangers en Turquie sont bien décrits. Un cahier des quelques pages à la fin de l’album présente d’ailleurs quelques textes qui situer le récit dans son contexte historique, et c’est très bien fait.

Je vais sans tarder poursuivre avec le deuxième album de la série, intitulé Wannsee 1942.


Sir Arthur Benton, 1. Opération Marmara, Tarek (scénario) et Stéphane Perger (illustrations)

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Berlin finale

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Berlin finale est un roman de l’écrivain et journaliste allemand Heinz Rein, boycotté et persécuté par le régime nazi. Publié en Allemagne en 1947, ce livre n’a été publié en français que cette année par la maison d’édition Belfond.

A vrai dire, je ne m’explique pas pourquoi il a fallu attendre plus de soixante-dix ans pour proposer au lectorat francophone une traduction de ce roman hors normes. Sur la plateforme NetGalley grâce à laquelle j’ai pu lire ce livre en service de presse, le résumé proposé par l’éditeur m’avait tout de suite attiré :

« Nous tenons entre nos mains un témoignage historique absolument unique.  »
Fritz J. Raddatz, essayiste et journaliste

Publié en 1947 en Allemagne, vendu à plus de 100 000 exemplaires,
Berlin finale est l’un des premiers best-sellers post-Seconde Guerre mondiale. Une œuvre passionnante, haletante, audacieuse, qui a su, alors que l’Europe se relevait à peine de la guerre, décrire dans toute sa complexité le rapport des Berlinois au nazisme.

Jusqu’alors inédit en France, un roman-reportage brillant qui nous raconte, à travers les destins d’une poignée de résistants, les derniers jours de Berlin avant sa chute. Un texte majeur, un Vintage événement.

Heinz Rein nous plonge dans Berlin en avril-mai 1945, lorsque la ville est encerclée par l’armée russe et que le régime nazi ordonne à la population de se battre jusqu’au bout. Nous suivons plusieurs personnages engagés dans la résistance : un jeune soldat déserteur, un médecin social-démocrate, un syndicaliste pourchassé par la Gestapo, la femme de ce dernier, un ouvrier communiste, et un patron de bistrot qui accueille avec bienveillance ce petit groupe de résistants.

Ecrit juste après les événements qui y sont relatés, ce roman est un témoignage glaçant des dernières semaines du Troisième Reich et des combats dans Berlin. L’auteur montre parfaitement comment Hitler et ses sbires étaient prêts à sacrifier toute la population civile de Berlin plutôt qu’admettre la défaite face aux Alliés et en particulier face à l’ennemi soviétique. Il met également en évidence comment les nazis avaient réussi à mettre dans la tête de beaucoup de gens, soldats comme civils, que national-socialisme et Allemagne ne faisaient qu’un et que la chute du régime ne pouvait qu’entrainer la chute totale de la nation allemande.

Le texte d’Heinz Rein alterne des scènes d’action, avec leur lot de rebondissements, des descriptions glaçantes de la ville assiégée et détruite, et de longs dialogues.

Dans ces derniers, les personnages ont parfois tendance à parler comme dans un livre, se substituant ainsi à l’auteur pour lui permettre d’exprimer une opinion, une analyse, certes très souvent intéressante, mais qui ne cadre pas forcément avec les situations dans lesquelles sont plongées les personnages. Cela donne parfois un côté artificiel, faussement romanesque, mais les idées développées sont tellement fortes et intéressantes que cela ne réduit en rien la qualité de l’oeuvre. Dans sa post-face, Fritz J. Raddatz l’exprime bien mieux que moi :

Dans les moments où Heinz Rein aimerait lui-même prendre la parole, en quelque sorte, où, dans les dialogues, il fait passer à travers la bouche des personnages de son livre ses positions politiques très honorables. D’un côté, c’est encore une fois un principe cinématographique ; car un film a besoin de dialogues, il ne peut fonctionner en se fondant uniquement sur des atmosphères, sur la contemplation extérieure de ses acteurs et actrices. Toutefois, Rein distend ce principe jusqu’à l’improbable. Il est vrai qu’il a réuni un ensemble de personnages intéressants avec son Dr Böttcher plutôt réservé, le pur Berlinois Klose, à la forte personnalité sympathique, le résistant Wiegand qui vit dans la clandestinité, et surtout le déserteur Lassehn qui, très hésitant au début, est toujours surpris de son propre courage. Mais ils parlent trop. Ils fatiguent souvent, sur plusieurs pages, avec des débats et des formes de dialogue laborieuses, avec leurs multiples exposés sur la nature du système nazi, les formes éventuelles de gouvernement après la guerre, sur des dilemmes moraux et sur la possible inutilité du travail de l’ombre : petits séminaires de sciences politiques au café de Klose.

Parmi ces longues mais passionnantes réflexions de l’auteur à travers ses personnages, j’en ai surlignées de très nombreuses (sur mon Kindle, car je ne maltraite pas les livres papiers au stabilo). Je ne vais pas toutes vous les citer ici, mais je tiens tout de même à partager celles qui me semblent les plus représentatives ou les plus fortes :

Sur la génération élevée sous le Troisième Reich :

C’est bien la première fois dans l’histoire de l’humanité que la jeunesse ne se sent pas supérieure à la vieillesse, qu’elle n’est pas fière d’être jeune. Quand vous avez dit à l’instant, monsieur Lassehn, que vous nous enviiez notre âge, votre formule n’était pas tout à fait pertinente, ce n’est pas tellement notre âge que vous convoitez, mais le savoir et les expériences que nous avons accumulés à une époque où le national-socialisme n’avait pas encore restreint la pensée à une formule élémentaire unique. Bien sûr, la plupart de ceux de votre génération n’ont pas encore pris conscience de cette idée, parce qu’elle est masquée par la guerre et les discours de Hitler et de Goebbels qui s’évertuent à être rassurants, mais un jour la guerre finira, Hitler et Goebbels ne seront plus là, et quand le grand silence s’abattra sur eux et que plus personne ne sera là pour approuver leurs actes, quand, de tous côtés, on leur fera des reproches, alors seulement ils comprendront que leur jeunesse a été honteusement trahie, que leur capacité d’enthousiasme a été scandaleusement maltraitée, que leur pensée a été induite en erreur. Un vide immense s’ouvrira devant eux, car, tandis que les générations précédentes peuvent encore trouver refuge dans des conceptions antérieures, le socialisme, le communisme, le libéralisme ou la démocratie, l’Église ou un système philosophique quelconque, la jeunesse se retrouvera tout à fait démunie spirituellement.

[…]

Dans les vingt à vingt-cinq ans. C’est la génération sur laquelle les nazis ont eu une influence totale. Mais nous devons vraiment compter dessus et nous en rapprocher à tout prix. — Et pourquoi ça ? demande Schröter. — Parce que, un jour, quand nous nous retirerons – et ce moment n’est pas très lointain, car nous ne sommes plus tout jeunes, tous autant que nous sommes –, ils seront amenés à gouverner, répond le Dr Böttcher avec gravité.

Ce serait absurde de toute manière de condamner toute une génération, de la radier de la vie de la nation, de l’exclure de l’organisation de son propre avenir. Quand cette guerre désastreuse sera finie, il n’y aura – en gros –que deux directions pour la jeunesse : une partie sera incorrigible et restera aussi national-socialiste qu’avant, elle imputera l’échec aux insuffisances techniques et militaires ; l’autre partie, sans doute plus importante, sera nihiliste, elle errera et vivra en nomade sur le plan politique et intellectuel parce que les fondements de l’existence que les jeunes ont vécue jusqu’ici, de leur foi et de leur, disons, idéologie, leur auront été brusquement arrachés. Il est évident que nous ne pouvons pas assister à ça sans rien faire et laisser la jeunesse livrée à elle-même, mais nous ne devons pas non plus… »

[…]

Car si on en est arrivés au point où la jeunesse allemande est tombée entre les mains des criminels bruns et ne s’est pas rendu compte de la démence de leur doctrine, ce n’est pas sa faute – si toutefois on peut vraiment parler de faute –mais celle de ceux qui ont laissé faire ça.

Sur la « fusion » entre nation allemande et national-socialisme :

Les nazis ont réussi, dit Lassehn, à identifier le national-socialisme à la nation allemande, à rendre tout à fait naturelle l’idée que la chute du national-socialisme devait forcément signifier la chute de l’Allemagne et du peuple allemand. J’ai connu plusieurs camarades qui expliquaient en toute franchise qu’ils n’avaient pas de sympathie pour le national-socialisme mais qu’ils se trouvaient dans une situation contraignante et devaient défendre l’Allemagne.

[…]

Ils mettent l’Allemagne à terre en toute conscience parce qu’ils ne savent plus quoi faire. N’ont-ils pas dit clairement que si le parti national-socialiste devait sombrer, ils entraîneraient tout le peuple allemand dans leur chute pour qu’il ne soit pas livré au bon vouloir sadique et à l’asservissement des bolchevistes et des ploutocraties occidentales ?

Sur le patriotisme allemand :

Vous savez, dit-il, quand j’entends le mot “Allemagne”, j’ai toujours des sueurs froides, à chaque fois j’entends dzimboum ratatam ratatam et des coups de canon noirs, blancs et rouges.

— Et moi j’entends des Lieder de Schubert et des poèmes d’Eichendorff, je vois la forêt de Thuringe et le lit de la Weser, réplique le Dr Böttcher. Mon cher Schröter, chez certains d’entre vous – et vous semblez faire partie de ceux-là –c’est la même chose que pour les Juifs. De la même façon qu’ils flairent l’antisémitisme dès que quelqu’un ne fait même que prononcer le mot “Juif”, vous entendez toujours nationalisme dès qu’arrive le mot “Allemagne”.

Sur la culpabilité du peuple allemand :

Ce n’est pas bien de désigner un seul côté comme coupable, dit le Dr Böttcher. Si nous voulons vraiment aborder la question de la culpabilité, alors je peux vous dire tout de suite mon avis : tout le peuple allemand – à l’exception du petit noyau des combattants clandestins –est coupable, par négligence, par ignorance, par lâcheté, par cette nonchalance typiquement allemande, mais aussi par arrogance, méchanceté, cupidité et besoin de domination.

Sur la nation allemande et l’humanité :

En tant qu’Allemands, nous devons gagner cette guerre, avec toutefois cette petite réserve : en tant qu’hommes, nous en avons un peu peur.

— C’est une opinion largement répandue, dit le Dr Böttcher, mais il est facile de la réfuter. Comment peut-il y avoir une divergence entre “allemand” et “humain” ? Il y a quelque chose qui ne va pas, mon ami. Si “allemand” ne veut pas dire “humain”, si je dois dissocier de mon humanité mon identité allemande, alors je ne veux plus être allemand. Or ce qui est allemand a toujours été humain, Dürer, Beethoven, Kant, Goethe, Leibniz sont allemands et universels dans leurs œuvres, il n’y a pas de différence entre leur origine ethnique et leur culture cosmopolite. Croyez-vous que Beethoven, s’il vivait aujourd’hui, aurait écrit dans le dernier mouvement de sa Neuvième : “Embrassez-vous, millions de sang allemand” ? Non, ce baiser était adressé au monde entier. Et ça ne devrait plus exister aujourd’hui ?

Au-delà de ces tirades que j’ai trouvées très fortes, il y a un récit rythmé avec des personnages attachants, et surtout la description d’une ville assiégée qui attend la fin de la guerre dans une souffrance intolérable et incompréhensible. J’ai mis une dizaine de jours à le lire, c’est un pavé très riche (plus de 800 pages en version papier), mais ce roman est véritablement un témoignage passionnant et saisissant.

Toujours dans sa post-face, Fritz J. Raddatz résume parfaitement ce livre :

Un film. Ce livre est un film tourné sur papier. Il a le rythme qu’affectionnent les réalisateurs de documentaires, le montage sec d’un thriller politique, le décor admirablement soigné des grands axes de circulation, des minuscules rues adjacentes, des « passages » quasi inextirpables d’une ville aux millions d’habitants, et cette direction des dialogues qui tantôt sont vifs comme des échanges de ping-pong, tantôt s’étendent largement, dont un roman n’a pas nécessairement besoin, mais dont le cinéma ne peut se passer. Et il a lui aussi un thème musical, dont le compositeur est Heinz Rein : sa haine des nazis, sa rage envers leur crime, appelé la guerre, son effroi devant ce qui a été infligé aux hommes dans l’Allemagne de Hitler, son horreur, doublée de supplication, face à l’assassinat de la ville nommée Berlin, perpétré par des fous – eux-mêmes lâches –méprisant l’humanité, dans un combat final absurde qui n’épargna ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards, ni les estropiés, pas plus que les jeunes aveuglés : Berlin finale.

En conclusion, je ne peux m’empêcher de citer celle de Fritz J. Raddatz, encore et toujours dans post-face :

Nous devons nous rappeler. Et il faut rappeler ce purgatoire à ceux qui vivent aujourd’hui dans l’aisance, de manière si insoucieuse et agréable. Berlin finale est un livre noir de la honte.


Berlin finale, Heinz Rein

Note : ★★★★★

Livres & Romans

Rue du Triomphe

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Grâce à ce service de presse obtenu par l’intermédiaire de NetGalley.fr, j’ai eu l’opportunité de lire ce premier roman de Dov Hoenig, Rue du Triomphe, dont le résumé m’avait semblé très prometteur :

 » Pendant les dimanches d’été au ciel d’azur et aux parfums d’acacia, le spectre de la guerre ne nous empêchait pas de nous lever tard. Une fois que Maria, la domestique du propriétaire Theodorescu, avait aspergé d’eau froide le gravier des allées et l’asphalte des trottoirs brûlants, les portes commençaient à s’ouvrir lentement, invitant les effluves de la terre rafraîchie à l’intérieur des maisons. C’était le signal attendu. Les gens sortaient devant leur seuil, s’installant sur des chaises en paille et des chaises longues, et la cour s’animait comme une foire. Les femmes exposaient leurs bras et leurs épaules au soleil brûlant – les jambes, par décence, jusqu’aux genoux seulement – et les hommes se réunissaient à l’ombre autour de petites tables couvertes de nappes multicolores pour discuter politique ou se taquiner lors d’effervescentes parties de poker. J’étais l’attraction principale de ces débats animés. Dévorant avec passion les quotidiens que mon père rapportait à la maison, j’étais au courant des moindres drames et intrigues de la vie politique roumaine.  »

Rue du Triomphe raconte les rêves et les tourments, les aspirations politiques et les émois amoureux d’un jeune homme grandissant à Bucarest avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Dans ce roman initiatique qui est aussi un face-à-face avec l’Histoire, Dov Hoenig, avec une force d’évocation rare, redonne vie à tout un monde disparu.

Le roman nous raconte d’un jeune garçon juif dans la Roumanie des années 1930 et 1940. En toile de fond, il y a évidemment la montée du régime nazi en Allemagne, l’alliance de la Roumanie avec le Troisième Reich, puis la Seconde Guerre Mondiale et ses conséquences avec le rapprochement de la Roumanie avec l’Union Soviétique. Bernard, le narrateur âgé d’une dizaine d’années au début du récit, suit ces événements avec un mélange de vif intérêt et d’appréhension, le sort des juifs roumains étant en suspens comme dans tous les pays alliés de l’Allemagne hitlérienne.

Depuis mes premières années d’école, j’avais témoigné un intérêt particulier pour l’histoire. J’étais fasciné par la vie et l’œuvre des grands héros du passé et par les vicissitudes des peuples et des nations. Contrairement à l’arithmétique et à la géométrie que j’estimais appartenir à un espace planétaire inanimé et stérile, l’histoire m’offrait tout ce qu’il y a de plus excitant dans l’aventure de l’homme sur terre. Ma passion pour cette matière allait de pair avec mon intérêt pour la politique. Cet intérêt, peu courant pour un garçon de mon âge, était dû en grande partie au fait que durant mon enfance, entre les années 1938 et 1945, j’avais été témoin involontaire d’une série d’événements historiques de grande importance pour le monde autant que pour la Roumanie.

Bernard grandit, passe de jeune garçon à adolescent, alors que son pays se transforme sois l’Occupation allemande. Il sait que l’issue de la guerre, selon qu’elle signe la victoire ou la défaite de l’Allemagne nazie, est une question de survie pour lui et ses proches.

De l’autre côté, un groupe de jeunes soldats allemands, riant à pleine voix, sortaient hésitants d’une pâtisserie, ne sachant pas quelle direction emprunter. Leurs voix, leurs uniformes, leurs insignes, leurs bottes courtes, chics, me mirent en rage. Ah ! Les Boches ! Depuis des mois nous vivions avec eux, parmi eux. Ils étaient les loups, nous étions leur proie. Nos chemins se croisaient maintes fois. Nous ne nous saluions pas, mais nos regards convergeaient. Parfois même nous nous frôlions. Leurs yeux nous scrutaient avec une froide curiosité, leurs narines nous flairaient. Mais ce n’était pas encore l’heure. Ils étaient dressés pour se comporter comme des loups dociles, policés, entraînés à ne pas dévorer leur proie tant que l’ordre ne serait pas donné. Ils se transformeraient en tueurs le temps venu. Pour l’instant, nous vivions en leur compagnie, la compagnie des loups, dans une sorte de paix précaire, dans ce Bucarest devenu incongru et incohérent.

Le jeune homme acquiert une conscience politique, se convertit à la fois au marxisme-léninisme et au sionisme, tentant ainsi une périlleuse fusion entre deux idéologies plutôt éloignées à la base. Il croit à la fois à la lutte des classes et à la création d’un Etat national juif, auquel il veut participer en partant en Palestine. Pendant ce voyage dangereux, il va rencontrer d’autres jeunes hommes qui partagent cet idéal mais qui le confrontent également à d’autres points de vue politiques.

Moi aussi je suis pour un État socialiste. Mais à condition qu’il soit démocratique. La belle révolution socialiste dont tu parles, tu peux voir ce qu’elle a donné en URSS. La tyrannie du tsar a été remplacée par la dictature du prolétariat, le pivot du marxisme-léninisme. Les libertés individuelles ont été étouffées et tout le pouvoir est aux mains d’un seul parti, et pire encore, d’un seul homme : Staline !

Ce livre est un excellent roman initiatique, dans un contexte politique à la fois connu (la Seconde Guerre Mondiale) et méconnu (la Roumanie). L’auteur mêle habilement des histoires de famille et des considérations politiques et historiques. Comme en plus c’est très bien écrit, cela donne un très bon roman, passionnant à lire du début à la fin. Un beau succès pour un premier roman !

Je veux m’enfuir du passé et du présent, de notre maison, de notre cour et de notre rue… Je veux m’enfuir de toi… Je veux m’enfuir des larmes de maman, de la mine abattue de papa, de l’expression de défaite dans ses yeux et de la façon dont tu lui parles, dont tu le regardes. Penses-tu que je ne vois pas comme tu l’observes quand il parle, quand il mange, quand il s’habille ? Pourquoi le regardes-tu comme ça ? Et pourquoi tu ne l’embrasses plus ? C’est toi qui as empoisonné maman avec l’idée qu’il devait se faire examiner la tête. Je veux m’enfuir de tout ça. Et je veux m’enfuir aussi de l’avenir qui m’attend si je reste ici avec vous. C’est de tout ça que je veux m’enfuir !


Rue du Triomphe, Dov Hoenig

Note : ★★★★☆


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Comics & BD

Silas Corey – Le Testament Zarkoff 2/2

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Le deuxième cycle de Silas Corey, la bande dessinée d’action historique de Fabien Nury et Pierre Alary s’achève avec ce second album Le Testament Zarkoff 2/2, que j’ai dévoré ce matin après en fait de même hier avec le premier.

Madame Zarkoff est morte à la fin du premier volume et la bataille pour son héritage s’accélère :

Novembre 1918. Pour des millions de Français, la guerre est terminée … Pour Silas Corey, elle ne fait que commencer.

Infiltré en Bavière, Silas Corey n’a pas pu mettre la main sur l’héritier de la mère Zarkoff. Il a néanmoins retrouvé sa femme, Nina Zichler. Il a surtout découvert le triste état dans lequel se trouve cette Allemagne sortant de la guerre… En faillite, le pays traverse une crise profonde. La colère gronde parmi le peuple et un mouvement, foncièrement antibolchévique et antisémite, commence à prendre de l’ampleur. S’inspirant des exploits mythologiques du dieu Wotan, il milite pour la restauration de la grandeur de l’Allemagne. Et celui qui est à sa tête pourrait bien être le même qui cherche à s’emparer de l’empire Zarkoff… S’il veut empêcher ça, Silas doit à tout prix protéger Nina, pourchassée et menacée de mort. Mais derrière eux, l’Histoire est déjà en marche… et elle n’est pas belle à voir.

Je crois que j’ai encore plus aimé cet épisode que le précédent, et que j’ai encore plus aimé ce cycle que le premier (Le Réseau Aquila, dont je vous ai parlé très récemment avec les deux épisodes 1/2 et 2/2).

L’intrigue est sympathique mais c’est surtout le cadre historique de ce second cycle qui m’a passionné. Nous sommes plongés dans l’Allemagne au lendemain de la Première Guerre Mondiale : les bolcheviks tentent d’instaurer une république socialiste sur le modèle de leurs camarades russes ; de son côté la bourgeoisie allemande, soutenue en sous-main par les puissances occidentales, dont la France, veut empêcher le pays de basculer dans le communisme, quitte à puiser dans les pulsions revanchardes et antisémites de leurs concitoyens.

C’est le terreau de la montée du nazisme en Allemagne qui est présenté par Fabien Nury et Pierre Alary dans cet album. Tout est ainsi résumé dans le dialogue final entre Silas Corey et son fidèle assistant Nam :

– Monsieur a-t-il apprécié son séjour à Munich ?

– Modérément.

– Il parait pourtant qu’il y a de belles choses à voir, dans cette ville.

– Je vais te dire ce que j’ai vu, Nam. J’ai l’avenir … et il ne m’a pas plu.

C’est une très belle conclusion à un cycle passionnant et de très bonne qualité historique. C’est assez remarquable d’avoir réussi à mêler une intrigue haletante d’action et d’enquête avec un contexte historique finement représenté. Tout ce que j’aime dans la bande dessinée !


Silas Corey – Le Testament Zarkoff 2/2, scénario : Fabien Nury, dessin : Pierre Alary

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

Que va-t-on faire de Knut Hamsun ?

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Grace à la plateforme de service de presse NetGalley.fr, j’ai eu l’opportunité de découvrir ce roman de Christine Barthe, une auteur(e ?) que je ne connaissais pas. Je crois d’ailleurs qu’il s’agit de son premier roman, ceci expliquant sans doute cela :-)

Le sujet du roman m’avait tout de suite attiré en découvrant son résumé :

Ils m’ont placé dans cette bâtisse, entre hospice et hôpital, service des maladies infectieuses. Ils ne savent pas quoi faire d’un homme comme moi, du nom de Knut Hamsun, Prix Nobel de littérature. La justice piétine, tourne en rond, parle tout bas. Je me doute bien que pour beaucoup de mes juges, il serait préférable que je passe de vie à trépas ou, tout au moins, que je bascule dans la sénilité. On aimerait que mes opinions politiques relèvent de la psychiatrie. On cherche à cerner mon caractère, on pense que j’ai courbé l’échine devant l’Allemand Terboven qui dirigeait notre pays pendant la guerre, et que j’ai baisé les pieds d’Hitler. Grands dieux, ce n’est pas ce que j’ai fait. Ils disent que je suis un traître. Je suis un traître mais mon procès est reporté. Je suis un traître qu’ils ne veulent pas juger.  »

Avec les armes de la fiction, Christine Barthe s’interroge sur la dérive tragique d’un écrivain de génie, suivant son héros de son arrestation jusqu’à la cour de justice. Dans un livre percutant, empreint de poésie et de mystère aussi, elle pose la question de l’engagement et de la responsabilité, sans jamais perdre de vue le caractère romanesque de ses personnages.

Christine Barthe s’intéresse à Knut Hamsun, écrivain norvégien et lauréat du Prix Nobel de littérature en 1920, mais aussi soutien affiché du parti pro-nazi de Vidkun Quisling, à la tête du gouvernement collaborationniste de la Norvège occupée par l’Allemagne nazie. Le roman se déroule entre l’arrestation de l’écrivain en 1945 pour collaboration avec l’occupant nazi et sa mort en 1952 à l’âge de quatre-vingt-douze ans.

Avant la guerre, Knut Hamsun était une grande figure adulée par ses compatriotes. Pendant l’Occupation, il a publié plusieurs articles pour soutenir le Troisième Reich et la collaboration du gouvernement norvégien avec l’Allemagne. Quelques jours après la mort d’Hitler, il a même écrit un texte rendant hommage au défunt, mettant en avant la combattivité du Führer. Son attitude et ses prises de position pendant la guerre ternissent considérablement son image. en 1945, il est arrêté puis interné, les autorités préférant le faire déclarer inapte plutôt que d’organiser un procès embarrassant. Malgré tout, Knut Hamsun va insister pour être jugé, et il sera finalement condamné pour collaboration avant de mourir quelques années plus tard dans sa résidence familiale.

C’est ce parcours assez particulier que le roman relate. Knut Hamsun est évidemment un personnage intéressant, ses choix pendant la guerre sont condamnables mais il ne semble pas avoir conscience de ses erreurs. Il explique ses prises de position par le souci de préserver la Norvège rurale de l’industrialisation, qu’il associe à l’Angleterre et dont il craint une alliance avec la Russie, mais à aucun moment il n’exprime de regret pour avoir soutenu l’Allemagne nazie et la collaboration du gouvernement norvégien avec l’occupant.

Certes il n’avait pas aimé, dans les années vingt, le passage à la production industrielle, il avait regardé nerveusement la migration des hommes vers la ville, car ainsi ces hommes oubliaient l’origine de toute chose : la terre. Il avait voulu prévenir par ses romans comment les uns et les autres, en adhérant à la fabrique de masse, allaient perdre leur âme, se mentir à eux-mêmes, mener une vie d’insecte qui déclencherait violence, bassesses, misère. S’était-il trompé ? Le déracinement ne provoquait-il pas le désarroi, la société nouvelle n’entraînait-elle pas l’éclatement de la famille, la science ne prenait-elle pas le pas sur l’amour, l’individu sur la participation commune à la vie sociale ? Quels bienfaits dans cette vie nouvelle, où l’homme étouffe entre vapeur et ciment ? Où la mort plus que la vie s’élève en même temps que la fumée des industries ?

Je dois dire que le début du roman m’a un peu ennuyé, le rythme m’a semblé particulièrement lent. Heureusement, le récit gagne en intérêt et en intensité au fur et à mesure, même si cela reste assez lent. Nous suivons la vie et les pensées d’un vieillard qui ne semble pas comprendre la gravité de ses erreurs et la colère du peuple norvégien à son égard.

Le roman n’est pas parfait, notamment à cause de son rythme, mais j’en garde plutôt une bonne impression, en particulier parce que le dernier tiers voire la deuxième moitié sont bien meilleurs que le début. C’est finalement un livre triste, sur un homme vieux et seul face à ses choix passés.

Tu as dit : « Je fais ça pour la Norvège. » Je te demande : « Qu’as tu fait avec Elle ? » Es-tu bien sûr que tu voulais faire le chemin avec Elle ? Es-tu bien sûr que c’était avec Elle que tu voulais voir grandir l’Europe germanique ? Ou pour toi ? C’est une vraie question, Hamsun. Il y a des moments où l’on doit savoir. Sinon, on devient complice, on collabore par manque de discernement, et on se retrouve à suivre un homme nourri de colère au point d’avoir besoin de mettre le monde à ses pieds. Alors toi, quelle colère t’a porté jusqu’à Hitler ? Ton enfance ? Tes errances ? La sensation un temps d’avoir été rejeté ? Les Anglais ? Je ne peux pas croire que tu aies écrit ces livres sans avoir jamais dépassé tes tourments. Pourtant. Tu as cautionné la terreur plus que la grandeur. Même si tu t’en défends. Même si tu te mens.


Que va-t-on faire de Knut Hamsun, Christine Barthe

Note : ★★★☆☆


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