Livres & Romans

Amatka

Amatka est un roman de l’écrivaine suédoise Katrin Tidbeck, traduit en français par Luvan pour La Volte, un éditeur dont j’apprécie souvent les publications et que j’ai découvert à travers celles d’Alain Damasio.

Un roman déroutant qui se présente presque comme une fable, mais une fable politique dans une ambiance étrange.

Le roman met en scène une femme prénommée Vanja, enquêtrice pour une compagnie de produits d’hygiène et qui vient mener une étude de marché à Amatka, une cité que la quatrième de couverture présente fort justement comme « une austère colonie antarctique aux ambiances post-soviétiques ». Vanja rencontre les habitants d’Amatka, sympathise avec certains, s’intègre peu à peu à la vie de la cité, et s’interroge progressivement sur la société dans laquelle elle vit, sur ses règles, ses non-dits voire ses secrets.

Comme je le disais en introduction, l’ambiance est étrange mais prenante, avec une bureaucratie qui vire à l’absurde et des objets qu’il faut marquer par des étiquettes ou nommer à haute voix régulièrement pour qu’ils gardent leur forme et éviter qu’ils ne se désagrègent en une crème pâteuse désagréable. On pense parfois à 1984 de George Orwell, pour la satire de la société moderne et ses aspects dystopiques.

Le récit est parfois lent, cependant à la fin de chaque chapitre j’ai eu envie de découvrir la suite. Il n’y a pas de grandes scènes d’action qui viennent bouleverser le récit mais plutôt une lente progression dans un mouvement qui semble presque inéluctable.

La conclusion m’a peut-être laissé sur ma faim, mais l’ensemble du livre est plaisant à lire et donne à réfléchir. Sans atteindre évidemment le sublime des oeuvres de Ursula K. Le Guin mais dans la lignée de ses romans comme The Left Hand of Darkness ou The Dispossessed, Katrin Tidbeck nous offre un bon roman d’anticipation, de la SF où les sciences mises en action sont plus les sciences sociales que les sciences dures.


Amatka, Katrin Tidbeck

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

Comment je suis devenue anarchiste

Comment je suis devenue anarchiste est un témoignage d’Isabelle Attard, députée écologiste entre 2012 et 2017. L’ancienne élue EELV nous raconte comment, après son expérience à l’Assemblée Nationale, elle a vécu ce qu’elle appelle une déconstruction puis une reconstruction politique en embrassant l’idéologie anarchiste.

Isabelle Attard nous raconte son parcours personnel tout en présentant les bases de l’anarchisme : son idéologie, son histoire, ses expérimentations, etc. L’autrice cite également ses sources d’inspiration, les auteurs qui ont fait évoluer sa vision de l’anarchisme. A mon avis, la bibliographie à la fin du livre vaut également le coup d’oeil.

Le format du livre, moins de 200 pages, fait que chaque sujet n’est pas forcément approfondi, mais c’est à mon avis une bonne première approche de l’anarchisme et un témoignage qui a de la valeur venant de quelqu’un « venu de l’autre bord », puisqu’elle a siégé 5 ans au Palais Bourbon avant de se définir aujourd’hui comme anarchiste.


Comment je suis devenue anarchiste, Isabelle Attard

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Parce que c’était lui, parce que c’était moi

Dans ce livre signé par Marie-Laure Delorme, à qui on l’on doit déjà deux livres-enquêtes sur l’ENA et l’ENS, des hommes, et de rares femmes politiques se livrent sur leur rapport à l’amitié en politique et sur leurs relations avec leurs amis.

Ce fut l’occasion pour moi de redécouvrir que l’on peut éprouver du respect et de l’estime pour l’homme derrière le politique, au-delà des divergences d’opinion, parfois profondes.

Je ne soutiendrai jamais l’action politique d’Edouard Philippe mais je serai toujours séduit par le fait de partager une passion avec lui : l’amour des livres et de la littérature. Je l’avais découvert avec son très beau livre « Des hommes qui lisent » et le chapitre qui lui est consacré dans celui-ci a confirmé mon respect pour l’homme derrière le Premier Ministre d’Emmanuel Macron.

Ce chapitre sur Edouard Philippe est le premier du livre et c’est aussi l’un de mes préférés. D’autres m’ont laissé plus indifférents, sans que je sache s’il y a là un lien avec l’intérêt ou l’estime que je porte à l’égard de la personne interviewée.

J’ai tout de même découvert des personnalités, des parcours que je ne connaissais pas. J’ai notamment été touché par Anne Hommel, conseillère en communication de Dominique Strauss-Kahn, qu’elle a accompagné et soutenu jusqu’aux pires moments, avant de voir leur amitié être rompue malgré elle.

Tout n’est pas parfait dans ce livre, il y a peut-être un peu de voyeurisme dans cette façon de parler de certaines coulisses de la vie politique sous l’angle de l’amitié. Il y a aussi une tendance de l’autrice à se mettre en scène, qui m’a un peu agacé.

Mais l’ensemble est très bon et donne un livre sensible sur l’amitié en politique, et l’amitié en général.


Parce que c’était lui, Parce que c’était moi, Marie-Laure Delorme

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Culture numérique

J’ai lu ces derniers mois plusieurs livres sur les questions autour du numérique, que ce soit d’un point de vue technologique ou plus politique. J’avais notamment bien aimé La face cachée d’internet de Rayna Stamboliyska et surtout Cyberstructure : l’Internet, un espace politique de Stéphane Bortzmeyer, deux livres dont je vous avais parlé ici à l’époque.

Dans le même esprit, je viens de lire Culture numérique du sociologue Dominique Cardon, dont le résumé me semblait prometteur :

L’entrée du numérique dans nos sociétés est souvent comparée aux grandes ruptures technologiques des révolutions industrielles. En réalité, c’est avec l’invention de l’imprimerie que la comparaison s’impose, car la révolu­tion digitale est avant tout d’ordre cognitif. Elle est venue insérer des connaissances et des informations dans tous les aspects de nos vies. Jusqu’aux machines, qu’elle est en train de rendre intelligentes. Si nous fabri­quons le numérique, il nous fabrique aussi. Voilà pourquoi il est indispensable que nous nous forgions une culture numérique.

Si le résumé me semblait prometteur, je dois dire que le livre a largement répondu à cette promesse, je crois même qu’il a dépassé toutes mes attentes.

Dominique Cardon développe son propos à travers six grand chapitres :

Dans le premier, « Généalogie d’Internet », il retrace l’histoire de l’informatique et surtout d’Internet.

Le second chapitre, « Le Web, un bien commun », il présente les caractéristiques du World Wide Web, souvent confondu avec Internet dont il n’est pourtant qu’un des composantes, certes la plus connue et probablement la plus utilisée de nos jours.

Dans la troisième partie, « Culture participative et réseaux sociaux », l’auteur nous présente des théories sur la sociologie des réseaux sociaux, et leurs enjeux.

Le quatrième chapitre, « L’espace public numérique » suit le même schéma mais s’intéresse cette fois aux questions politiques et aux rapports entre numérique et démocratie.

La cinquième partie, « L’économie des plateformes » traite comme son nom l’indique des questions économiques : modèle économique des plateformes numériques, impacts sur nos sociétés, etc.

Le sixième et dernier chapitre mêle enfin les questions technologiques, politiques et éthiques en évoquant le sujet des Big Data et des algorithmes.

Comme ce découpage l’indique, l’auteur adopte des points de vue pour parler du numérique et aborde le sujet par des axes différents : technologique, historique, sociologique, politique, économique, philosophique, etc.

Cette approche pluri-disciplinaire est pour moi le gros point fort de ce livre : celui lui permet d’être à la fois aussi complet que possible sur les sujets évoqués qu’accessible aux non-initiés.

Cet ouvrage est à mes yeux le manuel parfait à destination de celles et ceux qui veulent acquérir ou développer leur culture numérique, c’est-à-dire comprendre les enjeux et les problématiques autour du numérique.


Culture numérique, Dominique Cardon

Note : ★★★★★

Livres & Romans

Le maître d’hôtel de Matignon

Gilles Boyer est d’abord un conseiller politique et un proche du Premier ministre Edouard Philippe, avec qui il partage notamment deux caractéristiques : ils ont tous deux été des fidèles d’Alain Juppé, et ils aiment tout autant la littérature. Ensemble, ils ont d’ailleurs écrit deux bons romans se déroulant dans le monde politique : L’heure de vérité et Dans l’ombre. Gilles Boyer est également l’auteur, seul cette fois, d’autres livres frictionnels ou non, dont Rase campagne qui raconte la campagne présidentielle 2017 de François Fillon, qu’il a vécue de l’intérieur.

Cette fois encore, l’univers politique n’est pas loin avec son nouveau roman : Le maître d’hôtel de Matignon. Le titre, l’auteur et le résumé m’ont très vite donné envie de lire ce livre, que j’ai eu la chance de lire grâce à NetGalley.fr et à la maison d’édition JC Lattès.

Le maître d’hôtel de Matignon a connu 13 Premiers ministres  : il les a servis, côtoyés, il a été pour eux l’homme de l’ombre, le confident, le témoin silencieux des colères, des détresses, des grandes heures. La dernière année de son service, avant de partir à la retraite, il assiste à l’arrivée d’un jeune conseiller, qui a connu Matignon enfant quand son père était Premier ministre. Il est son contraire. Il doit agir, s’engager, il est le novice, il ne connait pas les lieux, pas les hommes, presque rien du pouvoir. Le maître d’hôtel est arrivé là un peu par hasard après avoir servi dans la Marine. Le conseiller a rêvé de travailler ici. L’un est un autodidacte, l’autre un héritier. Pourtant ils se comprennent, se rapprochent, se confient.

De Matignon, on connait l’histoire officielle, le tapis rouge et le perron où sont photographiés les invités de marque, les puissants et l’hôte des lieux. Gilles Boyer dans un roman qui s’inspire de ce qu’il a pu connaitre à Matignon comme conseiller, des hommes et des femmes qu’il a rencontrés, de ce qu’il a ressenti, nous raconte l’histoire cachée de ce lieu et de ces hommes  : les assistants, les huissiers à chaine qui portent des piles de parapheurs, les chauffeurs, les maîtres d’hôtel, les serveurs qui tiennent des plateaux repas ou des corbeilles de fruits, les conseillers qui courent, dossier à la main vers la réunion suivante. On découvre un monde bien différent de ce qu’on imaginait, des secrets, des intrigues, des actes qui bouleversent complètement ceux qui travaillent un jour-là.

L’auteur prévient dès le préambule : il y a du vrai dans ce roman, mais aussi du faux. C’est le genre d’avertissement qui a plutôt le don de m’agacer dans ce genre de situation : on sait très bien que le lecteur ressent un intérêt supplémentaire pour un livre sur les coulisses de Matignon, même présenté comme un roman, du simple fait que son auteur baigne dans le milieu politique depuis des années, qu’il a été le lieutenant d’un ancien Premier ministre et qu’il est l’un des plus proches conseillers de l’occupant actuel de Matignon. Jouer ainsi sur le mélange de fiction et de réalité me semble alors un artifice incongru et maladroit.

Cet étant dit, le livre se lit vite, très bien et est passionnant du début à la fin.

J’ai notamment adoré les courts chapitres mettant en scène des maîtres d’hôtel successifs de l’hôtel de Matignon à des moments clefs de l’Histoire de France et de l’hôtel de Matignon lui-même : l’époque où il abritait l’ambassade de l’Empire austro-hongrois à la fin du XIX° siècle, l’installation de la Présidence du Conseil, alors nomade, dans les années 1930, le chassé-croisé en 1944 avec le départ précipité de Pierre Laval (« la fuite de la rue de Varenne ») et l’arrivée du gouvernement provisoire, et l’atmosphère de fin d’une époque avant la victoire de la gauche en 1981.

J’ai apprécié également l’évocation de Michel Rocard, Premier ministre en exercice lorsque le narrateur a pris ses fonctions de maître d’hôtel à Matignon et dont il se souvient avec émotion trente ans plus tard.

Le reste se compose des chapitres racontés par Claude, le fameux maître d’hôtel du titre, qui nous livre les coulisses de Matignon et évoque, avec une certaine liberté de parole mais toujours avec un respect perceptible, ses occupants successifs et leurs habitudes. Le roman propose également quelques chapitres où s’exprime Thomas, jeune conseiller fictif d’Edouard Philippe qui nous sert de porte d’entrée dans les coulisses plus politiques de Matignon.

Le livre est très plaisant. En tant que roman, de récit de fiction, ça ne casse pas trois pattes à un canard, mais pour l’amoureux à la fois de politique et d’histoire, c’est une mine incroyable d’informations et d’anecdotes.


Le maître d’hôtel de Matignon, Gilles Boyer

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Helliconia Summer

Je crois que j’ai trouvé ce deuxième tome de la trilogie Helliconia, intitulé Helliconia Summer, encore meilleur que le premier, Helliconia Spring. Malgré quelques longueurs dans certains chapitres, l’ensemble est fascinant.

Si le récit au premier degré est déjà intéressant, il prend toute sa saveur quand on le place dans la grande histoire d’Helliconia et de ses saisons longues de plusieurs siècles au cours desquelles des civilisations naissent et tombent. On retrouve ainsi avec plaisir des références à des lieux ou des personnages présents dans le premier volume, mais évoqués ici comme des légendes, des mythes aux noms parfois déformés par le passage du temps.

Le résultat est passionnant et montre le talent de l’auteur pour créer, décrire et faire vivre un écosystème cohérent et finement pensé, avec une richesse incroyable.

J’espère que le troisième et dernier tome, que je lirai très prochainement, sera à la hauteur et parachèvera ce qui est pour le moment une trilogie de très grande qualité.


Helliconia Summer, Brian W. Aldiss

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Cyberstructure : l’Internet, un espace politique

Je connaissais vaguement Stéphane Bortzmeyer car je le suivais depuis mon arrivée sur le réseau social libre et décentralisé Mastodon. Lorsqu’il y a quelques semaines j’ai demandé quelques conseils de lecture sur l’informatique libre et décentralisée et plus généralement sur les questions politiques autour du numérique, son livre Cyberstructure : l’Internet, un espace politique est revenu souvent parmi les suggestions qui m’ont été faites. Je l’avais donc acheté, encouragé par ces conseils convergents, et par un résumé prometteur :

« Une grande partie des activités humaines se déroule aujourd’hui sur l’Internet. On y fait des affaires, de la politique, on y bavarde, on travaille, on s’y distrait, on drague… L’Internet n’est donc pas un outil qu’on utilise, c’est un espace où se déroulent nos activités. »

Les outils de communication ont d’emblée une dimension politique : ce sont les relations humaines, les idées, les échanges commerciaux ou les désirs qui s’y expriment. L’ouvrage de Stéphane Bortzmeyer montre les relations subtiles entre les décisions techniques concernant l’Internet et la réalisation – ou au contraire la mise en danger – des droits fondamentaux. Après une description précise du fonctionnement de l’Internet sous les aspects techniques, économiques et de la prise de décision, l’auteur évalue l’impact des choix informatiques sur l’espace politique du réseau.

Un ouvrage pour appuyer une citoyenneté informée, adaptée aux techniques du XXIe siècle et en mesure de défendre les droits humains. 

Le livre se compose de trois parties de tailles inégales :

La première partie, la plus courte, s’intitule L’Internet aujourd’hui et peut quasiment servir d’introduction. Elle décrit successivement les usages et les problèmes actuels autour d’Internet.

La deuxième partie, comme son titre L’Internet derrière l’écran l’indique, est la plus technique.

L’auteur y explique comment Internet fonctionne concrètement. Pour cela, il a choisi de présenter son fonctionnement en trois couches : la couche physique (tout ce qui est matériel : les ordinateurs, les smartphones, les serveurs, les câbles, etc.), la couche intermédiaire des protocoles (IP, TCP, HTTP, etc.), et enfin la couche la plus proche des utilisateurs : les applications. Ces explications techniques m’ont paru très claires et faites avec une grande pédagogie. Moi qui n’y connaissais pas grand chose, au moins pour la couche physique, j’en suis sorti avec une vision bien plus claire de comment tout cela fonctionne.

Au-delà des aspects techniques, cette partie aborde également un aspect important mais souvent méconnu : la gouvernance d’Internet, à savoir les nombreux organismes impliqués dans le fonctionnement du « réseau des réseaux » (les organismes de normalisation, les gestionnaires de noms de domaine, etc.)

Dans ces deux premières parties, Stéphane Bortzmeyer commence à évoquer certains sujets politiques, certaines thématiques de débat, qu’il développe véritablement dans la troisième et dernière partie : Questions de droits humains.

C’est cette dernière partie, la plus longue, qui donne tout son sens au livre. L’auteur y traite des sujets aussi variés que la neutralité (ou non) de la technique, la question de l’accès de tous à Internet, l’utilisation de serveur vs. le fonctionnement pair-à-pair, l’alternative de l’auto-hébergement, la blockchain et ses applications concrètes, les logiciels libres, le chiffrement, la censure du web, les questions autour de l’identité numérique, de l’anonymat ou du pseudonymat, la neutralité du net, et la notion de partage d’un espace commun. Tous ces sujets sont passionnants et traités avec intelligence par l’auteur.

J’ai été passionné par ce livre du début à la fin. Bien sûr, certaines thématiques m’ont plus intéressé que d’autres, mais elles sont chaque fois traitées d’une façon claire et qui permet de se poser les bonnes questions et d’y réfléchir en se sentant informé et conscient des enjeux.

Ce n’est pas une mince affaire sur un sujet aussi complexe et finalement méconnu qu’Internet, son fonctionnement et ses enjeux. Je conseille clairement la lecture de ce livre à toutes celles et ceux qui s’intéressent de près ou de loin au sujet : il est à la fois accessible aux néophytes – c’était clairement l’objectif avoué de l’auteur – et passionnant sur le fond.


Cyberstructure : l’Internet, un espace politique, Stéphane Bortzmeyer

Note : ★★★★☆