Livres & Romans

L’inconscient est politiquement incorrect

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J’arrive presque au bout de mes lectures en service de presse, mais je n’ai pas gardé que de mauvaises expériences pour la fin. Ma dernière lecture n’est pas un roman mais un essai sur la psychanalyse et l’inconscient, écrit par le psychanalyste et professeur de psychopathologie Jacques André.

J’avais lu le résumé avant de solliciter ce livre auprès de l’éditeur sur NetGalley.fr et je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre.

À l’heure du « développement personnel », du « bonheur en vingt leçons » et du devoir de « positiver », la force de la psychanalyse est de ne pas sous-estimer la violence de la vie psychique. Derrière la façade des vies « comme il faut », la folie privée est la chose du monde la mieux partagée.

Ce livre, à travers des instantanés de séances, cherche à faire entendre la parole souvent dérangeante, et en dépit du bon sens, de l’inconscient. Le bouleversement des anciennes rigidités familiales, les nouvelles libertés du choix sexuel ont le « mérite » de révéler mieux que jamais l’âpreté de la relation homme-femme, l’expérience à la fois éprouvante et passionnante de leur altérité.

Les « vérités » de la psychanalyse ne sont pas toujours bonnes à entendre – l’inconscient ignore le « politiquement correct » –, mais au moins elles ne font pas l’impasse sur la complexité des vies intérieures.

Je ne savais pas à quoi m’attendre, disais-je : soit ce serait très intéressant, soit ce serait inaccessible au commun des mortels, c’est-à-dire à ceux qui ne sont pas initiés à la psychanalyse, que ce soit comme analyste ou « patient ». Le résultat est finalement entre les deux : certains chapitres ou certains passages sont passionnants et facilement accessibles au novice que je suis, d’autres m’ont semblé plus obscurs ou moins intéressants.

Le livre commence par une introduction où l’auteur défend fermement la psychanalyse face aux « psychologies douces » et autres méthodes de développement personnel, qui d’après Jacques André ne reposent que sur un positivisme factice qui nie la dimension complexe et douloureuse de l’inconscient.

Positiver ! Vu de la psychanalyse, ce mot d’ordre a tout d’une formation réactionnelle ! « Le bonheur en 20 leçons » qui envahit le livre et les ondes est la face visible d’une médaille dont le revers est le désordre des vies individuelles et collectives. Cachez cette angoisse, cette haine, cette folie que je ne saurais voir. L’honneur de la psychanalyse est de ne pas s’en détourner, ce qui ne signifie évidemment pas en triompher.

Dans les chapitres suivants, Jacques André nous raconte des échanges réels avec des « patients » et s’en sert pour illustrer son propos sur de nombreux thèmes récurrents dans la psychologie et dans la psychanalyse en particulier : le rapport à la mère, au père, la sexualité (qu’elle soit hétérosexuelle, homosexuelle ou bisexuelle), la culpabilité, le pouvoir, la soumission, la relation entre l’analyste et son patient, le rapport à la mort, etc.

Ce livre est également l’occasion pour son auteur de disserter sur des évolutions de notre société, en les décrivant sans les juger. Avec des allers-retours bienvenus entre sphère privée, à travers les instantanés de séances de psychanalyse, et sphère publique, avec des réflexions d’ensemble, Jacques André joue sur deux tableaux en restant intéressant. Raconter uniquement des histoires individuelles pourrait être intéressant, mais manquerait peut-être de profondeur. Là, il mêle habilement vies intimes et vie en société pour étayer et illustrer son propos.

J’avais surligné plusieurs passages marquants pendant ma lecture, mais je ne vais pas les citer tous ici. Je vais me contenter de quelques exemples :

Sur la soumission privée ou publique :

Libre de se soumettre … c’est presque un slogan politique. Plus d’un dictateur, aujourd’hui comme par le passé, doit à un vote démocratique la disposition de ses pleins pouvoirs. La « servitude volontaire » est aussi un fantasme de masse.

Sur le sentiment de culpabilité :

Le crime a beau n’être qu’un crime de pensée, le fardeau du coupable n’en est pas moins accablant. Au point, parfois, de commettre un délit afin d’échanger le crime psychique, impossible à payer, contre un crime réel pour lequel la justice exige des comptes. […] Remplacer une torture intérieure, impossible à fuir, par la soumission à un châtiment extérieur.

Sur la mort :

La pensée de la mort, sinon la mort elle-même qui est un possible que jamais la vie ne réalise, est bien la blessure narcissique par excellence. La conviction d’une vie éternelle, qui évite le face-à-face avec l’inéluctable, est le prolongement délirant du fantasme de Narcisse.

Sur les morts des attentats :

Comment rendre à la mort anonyme d’aujourd’hui son humanité, comment échapper à l’indifférence, comment défendre la culture contre la destruction, comment rendre à la qualité, celle de la symbolisation, la mort devenue quantité ? L’un des gestes collectifs les plus vivants, les plus émouvants, après le Bataclan, a été de passer d’un chiffre, 130, à une collection de portraits, texte et photo, restituant à chacun des disparus l’absolue singularité d’une vie. Ce que les journalistes du Monde ont réalisé alors, ils l’ont refait pour les tués de Nice. Contre la Mort, les morts. Contre l’anonymat, restituer un visage et une histoire.

Sans être initié à la psychanalyse, ni comme patient ni encore moins évidemment comme praticien, j’ai trouvé de l’intérêt à cet livre sur le sujet. Ce qui se présentait tout d’abord comme un plaidoyer en défense d’une psychanalyse en perte de vitesse ou du moins passée de mode s’est révélé être un essai intéressant et bien écrit, agréable à lire.


L’inconscient est politiquement incorrect, Jacques André

Note : ★★★☆☆


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L’empire de la morale

L'empire de la morale
L'empire de la morale

Après Ainsi va le jeune loup de sang, j’ai ressorti de mes étagères un autre roman de Christophe Donner qui m’attendait depuis plusieurs années : L’empire de la morale. Sur la quatrième de couverture, on peut lire ceci :

Un jeune adolescent surdoué, habité par une hallucination qui fait de lui un handicapé de la vie auquel tout contact physique est interdit, est interné dans une institution spécialisée. Enfin libéré, il part avec son père à Saint-Tropez avant de revenir vers Paris où il s’affranchit progressivement de ses démons.

Comment le narrateur en arrive-t-il là ? Il est le fils bâtard de Freud et de Marx, de la psychanalyse et du communisme, deux fléaux incarnés par sa mère et son père.

La religion de l’Inconscient contre celle de la Révolution ont coulé dans ses veines depuis l’enfance : c’est cette double violence exercée sur lui, ce double mensonge meurtrier du siècle, qui constituent les véritables personnages du roman.

La révolte contre la tyrannie douce d’une mère psychanalyste passe par la dénonciation de l’escroquerie du freudisme ; l’apostasie de la religion du père communiste passe par le règlement de comptes avec la légende léniniste.

De sorte que l’extrême singularité du « roman familial » touche à l’universalité du roman générationnel. Roman total où l’on trouve de la drôlerie et de la sauvagerie, de la science et de l’histoire, une théorie de la morale et une certain pratique de la fiction …

L’empire de la morale n’est pas un roman comme les autres. Je suis tenté de dire que c’est plus qu’un roman, tant le narrateur, ou l’auteur, nous entraîne parfois dans des réflexions qui vont au-delà de la fiction. Je vais partir de l’hypothèse que c’est l’auteur qui s’exprime dans les deux passages, excellents et mémorables, où il dénonce la psychanalyse et les théories freudiennes dans un premier temps, puis le communisme, dans des démonstrations qui semblent d’une précision chirurgicale. Je n’ai pas suffisamment de connaissance de ces sujets pour évaluer la pertinence des éléments présentés par Christophe Donner, mais je dois au moins reconnaître que cela semble très bien documenté, mais aussi sa force de conviction et le fait que tout cela semble vraiment « sortir des tripes ». J’ai particulièrement apprécié ce qui ressemble presque à un cours sur l’histoire du socialisme, sur Lénine et sur la révolution russe.

Ces réflexions éclipsent presque le reste du roman, plus anecdotique à mes yeux, avec notamment des éléments sur la relation du narrateur avec ses parents. Je ne sais plus, finalement, si la dénonciation de la psychanalyse et du communisme servent de prétexte au propos du narrateur sur ses parents, ou si c’est l’inverse qui est voulu. Quel est le message, finalement ? C’est peut-être la seule critique que je ferais à ce livre : ne pas vraiment choisir entre fiction et essai. Les deux aspects du livre sont réussis, c’est là la force de Christophe Donner, mais c’est un peu perturbant pour le lecteur un peu simplet que je suis. Je reste malgré tout emballé par ce livre particulier et marquant.

L’empire de la morale, Christophe Donner

Grasset, ISBN 2-246-59291-7

Note : ★★★★/☆☆☆☆☆