Livres & Romans

The Expanse – 3. Abaddon’s Gate

Abaddon’s Gate est le troisième volume de de la saga de science-fiction The Expanse signée James S.A. Corey, le nom de plume du duo composé des auteurs Daniel Abraham et Ty Franck. A ce jour, il s’agit du dernier roman adapté dans la série TV tirée de cette saga, les trois premières saisons diffusées couvrant globalement les trois premiers romans du cycle.

Le récit reprend là où Caliban’s War, le précédent volume, s’achevait :

For generations, the solar system – Mars, the Moon, the Asteroid Belt – was humanity’s great frontier. Until now. The alien artefact working through its program under the clouds of Venus has emerged to build a massive structure outside the orbit of Uranus: a gate that leads into a starless dark.

Jim Holden and the crew of the Rocinante are part of a vast flotilla of scientific and military ships going out to examine the artefact. But behind the scenes, a complex plot is unfolding, with the destruction of Holden at its core. As the emissaries of the human race try to find whether the gate is an opportunity or a threat, the greatest danger is the one they brought with them.

Comme dans le volume précédent, les auteurs nous proposent de suivre le récit à travers le point de vue de quatre personnages différents, mais hormis James Holden qui reste le protagoniste principal depuis le début de la saga, les trois autres personnages que nous suivons sont différents de ceux du tome précédent :

  • « Melba » se présente comme une technicienne à bord d’un vaisseau des Nations Unies en route vers l’Anneau, mais derrière cette identifié fictive se cache en réalité Clarissa Mao, la soeur cadette de Julie Mao et la fille de Jules-Pierre Mao, tombé en disgrâce après les événements du deuxième tome, que Clarissa veut venger en tuant Holden et son équipage
  • Bull est un ancien militaire des Nations Unies auprès de Fred Johnson, qu’il a ensuite rejoint au sein de l’OPA ; il est désormais chef de la sécurité à bord du Behemoth, l’immense vaisseau générationnel construit par l’OPA pour les Mormons, reconverti en vaisseau de guerre en route vers l’Anneau pour « représenter les intérêts » de l’OPA face aux puissances « coloniales » terriennes et martiennes
  • Anna est pasteur de l’Eglise méthodiste, elle est originaire de Russie et membre de la délégation civile qui approche l’Anneau à bord d’un vaisseau des Nations Unies ; elle a laissé sur Terre son épouse et leur jeune fillette âgée de moins de deux ans
  • Quant à James Holden, il est toujours capitaine du Roccinante, son vaisseau « emprunté » à l’armée martienne, toujours attaché à son équipage formé du pilote Alex, du mécanicien Amos et surtout de son officière en second, l’ingénieur Naomi ; depuis la fin du deuxième tome, il est également « hanté » par d’étranges apparitions du détective Joe Miller, mort à la fin du premier roman mais réapparu « comme par magie » par l’intermédiaire de la protomolécule

Nous avons à nouveau des personnages variés qui offrent des points de vue différents sur l’histoire qui se déroule au fil des plus de cinq cent pages du roman.

Je dois avouer que certaines personnages m’attiraient plus que d’autres : Holden a parfois tendance à m’agacer par son côté boy-scout, et le personnage d’Anna, qui nous parle beaucoup de sa foi, n’avait pas forcément grand chose pour me plaire. Les chapitres où Bull s’exprime étaient clairement mes préférés au début, avec les luttes de pouvoir au sein du Behemoth. Finalement, tous les personnages apportent quelque chose au récit et j’ai même suivi avec beaucoup d’intérêt ceux d’Anna, en particulier l’épilogue où elle conclut magnifiquement le roman.

Je dois noter un point que j’ai beaucoup apprécié : c’était déjà le cas dans le volume précédent, et contrairement à certains romans de SF ou de fantasy, l’auteur n’attend pas les derniers chapitres du roman pour qu’il se passe réellement quelque chose, pour que le récit avance vraiment.Dès le milieu du livre, il y a des scènes ayant un impact fort et des enjeux importants, telles qu’on les rencontre parfois dans les cinquante dernières pages d’un roman. Pas de tel artifice ici : l’intrigue avance, on n’a pas l’impression de lire 300 pages de progression un peu laborieuse vers un climax tant attendu.

Le rythme est bien géré, avec des moments où le rythme s’accélère et d’autres où le souffle retombe. Les auteurs gèrent très bien ces changements de rythme pour proposer un roman où les événements s’enchainent parfaitement, avec le bon compromis entre un récit haletant et des moments pour réfléchir et s’interroger sur les thèmes évoqués dans le livre.

Un bémol, toutefois, qui m’a particulièrement marqué dans ce troisième tome : une tendance des auteurs à tuer des personnages secondaires pour montrer que leur récit est sombre, que le danger est omniprésent et que personne n’est à l’abri d’une balle … sauf les personnages principaux que l’on suit depuis le début de la saga. J’ai parfois eu l’impression que les auteurs sacrifiaient des personnages secondaires que l’on avait suffisamment croisé pour s’y attacher et que leur mort ait un impact émotionnel sur le lecteur, mais sans oser s’attaquer aux personnages principaux, trop souvent intouchables dans ce genre de romans.

Ce travers n’enlève cependant rien à la grande qualité de ce roman, sans doute mon préféré des trois premiers volumes du cycle. Il y a de l’action, des personnages mémorables, des enjeux forts, et des interrogations intelligentes sur l’humanité et son avenir. La fin change beaucoup de choses, élargit encore les enjeux de la saga, et promet une évolution significative dans les prochains tomes, j’ai déjà hâte de découvrir cela dans le quatrième volume : Cibola Burn.


The Expanse – 3. Abaddon’s Gate, James S.A. Corey

Note : ★★★★★

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Helliconia Spring

Helliconia Spring est le premier volume d’une trilogie de science-fiction baptisée Helliconia et signée par Brian W. Aldiss.

J’avais déjà essayé de lire ce premier tome il y a quelques années mais j’avais abandonné, trouvant cette lecture trop difficile. J’ai retenté ma chance cette semaine et je ne le regrette pas !

L’idée de départ de cette trilogie de Brian W. Aldiss, c’est une planète : Helliconia, située à des années-lumières de la Terre. Sa particularité, c’est d’être en orbite autour d’un premier soleil baptisé Batalix, qui tourne lui-même autour de Freyr, un autre soleil bien plus grand que le premier. Helliconia tourne autour de Batalix en un peu plus de quatre-cent jours, constituant ainsi une année assez similaire à celles que nous connaissons sur Terre. Mais Helliconia et Batalix mettent plus de mille ans à tourner autour de Freyr.

Cette particularité astronomique provoque sur Helliconia des saisons immensément longues : l’hiver et l’été durent chacun plusieurs siècles et sont séparés par un court printemps qui bouleverse chaque fois l’écologie de la planète. Deux espèces humanoïdes se partagent le globe : les humains, qui nous ressemblent, semblent destinés à dominer pendant la longue saison estivale, tandis que les phagors, que j’ai envie de comparer à des minotaures des neiges, sont particulièrement adaptés aux conditions de vie hivernales.

Au rythme de ces saisons longues de plusieurs siècles, des civilisations naissent et meurent au gré des changements climatiques et écologiques. La faune et la flore évoluent également au fur et à mesure de l’éloignement ou du rapprochement de la planète par rapport au soleil Freyr.

Tout ceci n’est pas connu des habitants d’Helliconia, qui subissent les conséquences de ces longues saisons mais sans en comprendre le fonctionnement ni les causes. Humains et phagors semblent condamnés à revivre apogée et décadence de leurs civilisations respectives, une race dominant l’autre pendant plusieurs siècles avant que le printemps ne vienne inverse les rôles.

Dans le roman, nous découvrons tout cela à travers un ensemble de personnages, principalement humains, qui peuplent l’un des continents d’Helliconia. De temps en temps, l’auteur nous propose également des interludes sur une station orbitale terrienne qui observe Helliconia à l’insu de ses habitants, et sans avoir le droit d’intervenir sur la planète.

Tout commence avec un long prélude qui nous raconte l’enfant et l’apprentissage du jeune Yuli, un chasseur qui découvre la vie dans une cité souterraine après avoir perdu son père dans une attaque par des phagors. Ensuite, le récit se poursuit plusieurs décennies plus tard, quand les descendants de Yuli vivent dans un petit village qui s’apprête à quitter l’hiver d’Helliconia pour connaître le printemps et ses bouleversements.

Le récit est parfois lent, s’attardant sur des détails plus ou moins intéressants. On sent la volonté de l’auteur de nous présenter une planète cohérent, pensée dans ses moindres détails sans ses particularités, avec son climat, sa géographie, sa faune, sa flore, ses civilisations, ses religions, etc. C’est ambitieux, souvent passionnant, parfois un peu moins.

Après avoir terminé ce premier volume, je comprends pourquoi j’avais eu du mal à le terminer lors de ma première tentative de lecture, mais je suis également heureux d’avoir insisté cette fois-ci. L’effort n’est pas négligeable car c’est une lecture difficile et exigeante, mais j’ai très envie de poursuivre l’aventure et de découvrir l’évolution de la planète Helliconia et de ses habitants dans le prochain volume : Helliconia Summer, qui comme son nom l’indique se déroule lors de la prochaine saison, l’été.


Helliconia Spring, Brian W. Aldiss

Note : ★★★★☆

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Civilizations

Civilizations – avec un z, vous avez bien lu et ce n’est pas une faute de frappe – est le nouveau roman de Laurent Binet, déjà auteur de l’excellent roman HHhH qui m’avait beaucoup plu il y a quelques années. Ce roman paraîtra le 14 août prochain mais j’ai eu la chance de le lire en avant-première grâce à la maison d’édition Grasset et à la plateforme de service de presse NetGalley.fr.

Je dois dire que lorsque j’avais lu le résumé du roman, j’avais hâte de pouvoir le lire, il semblait avoir tout pour me plaire :

Vers l’an mille  : la fille d’Erik le Rouge met cap au sud.
1492  : Colomb ne découvre pas l’Amérique.
1531  : les Incas envahissent l’Europe.
 
À quelles conditions ce qui a été aurait-il pu ne pas être ? Il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux conquistadors.  Donnez-leur  le cheval, le fer, les anticorps, et toute l’histoire du monde est à refaire.

Civilizations est le roman de cette hypothèse : Atahualpa débarque dans l’Europe de Charles Quint. Pour y trouver quoi  ?

L’Inquisition espagnole, la Réforme de Luther, le capitalisme naissant. Le prodige de l’imprimerie, et ses feuilles qui parlent. Des monarchies exténuées par leurs guerres sans fin, sous la menace constante des Turcs. Une mer infestée de pirates. Un continent déchiré par les querelles religieuses et dynastiques.

Mais surtout, des populations brimées, affamées, au bord du soulèvement, juifs de Tolède, maures de Grenade, paysans allemands  : des alliés.

De Cuzco à Aix-la-Chapelle, et jusqu’à la bataille de Lépante, voici le récit de la mondialisation renversée, telle qu’au fond, il s’en fallut d’un rien pour qu’elle l’emporte, et devienne réalité.

Laurent Binet nous propose une uchronie que je trouve originale, même si je me doute que cette possibilité a déjà été explorée dans d’autres textes de fiction : pendant la Renaissance, ce n’est pas Christophe Colomb qui découvre l’Amérique mais au contraire la civilisation inca qui traverse l’océan et « découvre » l’Europe.

Le roman est décomposé en quatre parties :

Dans la première, Laurent Binet expose le point de divergence de cette histoire alternative. Il se situe vers l’an 1000, quand une expédition viking débarque dans les Caraïbes où elle finit par s’installer et se mêler aux tribus indigènes sur plusieurs générations, leur apportant ainsi trois éléments essentiels pour la suite : des chevaux, du fer, et des anticorps pour résister aux maladies venues du Vieux Monde. Même s’il m’a semblé un peu confus par moment, j’ai bien aimé cette introduction.

La deuxième partie se déroule en 1492 : Christophe Colomb débarque à son tour dans les Caraïbes mais rien ne se passe comme dans l’Histoire telle que nous la connaissons : les indigènes, qui maîtrisent les chevaux et le fer – et donc l’armement qui va avec – prennent le dessus sur les troupes européennes, résistent aux maladies venues d’Europe, et Christophe Colomb ne rentrera jamais en Europe. Cette deuxième partie m’a bien plu, on commence à sentir clairement les différences avec l’Histoire réelle et c’est captivant.

Quelques décennies se passent avant que débute la troisième partie, qui est de loin la plus longue, puisqu’elle représente une bonne moitié du roman. C’est aussi celle qui m’a le plus plu. Il s’agit de la chronique de la conquête de l’Europe par Atahualpa, l’empereur Inca qui fuit une guerre civile avec son frère sur le continent sud-américain. L’Inca et ses maigres troupes débarquent à Lisbonne au lendemain du tremblement de terre et se retrouvent très vite en situation périlleuse. La suite est passionnante, avec rebondissements, intrigues politiques et récits de batailles épiques. La confrontation entre la civilisation Inca et les monarchies européennes est captivante et parfois drôle, comme lorsque les incas parlent à de nombreuses reprises de la religion du « dieu cloué » pour parler du christianisme.

La quatrième et dernière partie se déroule après la mort d’Atahualpa et relate les aventures de Cervantes dans une Europe conquise par les civilisations sud-américaines. C’est clairement la partie qui m’a le moins intéressé, je n’ai pas réussi à me passionner pour les mésaventures de Cervantes et de son compagnon d’infortune. J’ai trouvé que cela gâchait un peu la fin d’un roman tellement réussi jusque là.

Malgré cet épilogue décevant, j’ai pris énormément de plaisir à lire ce roman inventif et bien écrit, qui captive dès le début grâce à une idée géniale. C’est vraiment une excellente uchronie, que je conseille à tous les amateurs du genre et plus généralement à tous les amoureux d’Histoire.


Civilizations, Laurent Binet

Note : ★★★★☆

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Mon Père

Grégoire Delacourt est un auteur que je suis de façon irrégulière. J’avais lu ses deux premiers romans « L’écrivain de la famille » et « La liste de mes envies », j’en avais gardé un bon souvenir mais sans que cela m’attache définitivement à ses livres. Je me renseignais vaguement lorsqu’il publiait un nouveau livre, que je lisais ou non selon que l’intérêt que suscitait pour moi leur résumé.

Cette fois, le thème de son nouveau roman, à paraître le 20 février prochain, m’a tout de suite interpellé, et j’ai eu la chance de pouvoir le lire en avant-première grâce à l’éditeur JC Lattès et à la plateforme de service de presse NetGalley.fr.

Loin des récits plutôt légers de cet auteur que j’avais eu l’occasion de lire jusque là, Son Père s’attaque à un sujet lourd puisqu’il promet un face à face entre un père et le prêtre qui a abusé sexuellement de son jeune fils :

Mon Père c’est, d’une certaine manière, l’éternelle histoire du père et du fils et donc du bien et du mal. Souvenons-nous d’Abraham.

Je voulais depuis longtemps écrire le mal qu’on fait à un enfant, qui oblige le père à s’interroger sur sa propre éducation. Ainsi, lorsque Édouard découvre celui qui a violenté son fils et le retrouve, a-t-il le droit de franchir les frontières de cette justice qui fait peu de cas des enfants fracassés ? Et quand on sait que le violenteur est un prêtre et que nous sommes dans la tourmente de ces effroyables affaires, dans le silence coupable de l’Église, peut-on continuer de se taire ? Pardonner à un coupable peut-il réparer sa victime ?

Mon Père est un huis clos où s’affrontent un prêtre et un père. Le premier a violé le fils du second. Un face à face qui dure presque trois jours, pendant lesquels les mensonges, les lâchetés et la violence s’affrontent. Où l’on remonte le temps d’avant, le couple des parents qui se délite, le gamin écartelé dont la solitude en fait une proie parfaite pour ces ogres-là. Où l’on assiste à l’histoire millénaire des Fils sacrifiés, qui commence avec celui d’Abraham.

Mon Père est un roman de colère. Et donc d’amour. »


Le roman décrit principalement la rencontre pleine de tension entre le père et le Père, mais ce face à face qui constitue le coeur du récit alterne avec quelques courts chapitres qui décrivent tour à tour l’enfance de Benjamin, celle de son père Édouard, et les circonstances dans lesquelles celui-ci a appris les abus dont son fils a été victime.

La figure biblique d’Isaac, que son père aurait été prêt à sacrifier pour obéir à Dieu, est omniprésente dans le roman et dans l’esprit du narrateur. Isaac, comme son fils Benjamin, est la victime silencieuse, que la Bible « oublie » ensuite pendant de longues pages avant qu’on le retrouve plus âgé.

Tu t’es tu, Isaac. Et l’histoire ne t’a prêté aucune parole à transmettre, des siècles et des siècles plus tard, à Benjamin, ton frère. Il ne reste rien de tes frayeurs dans la Genèse. Il n’y est fait mention d’aucune réparation à la violence qui tu as subie – il est vrai que dans la Bible on se soucie fort peu de la parole des enfants, ils n’ont que des devoirs d’obéissance et donc de silence.

Tu n’es plus qu’une ombre, Isaac, une victime muette – n’appelle-t-on d’ailleurs pas ta tragédie « Le sacrifice d’Abraham » alors que c’est du tien dont il s’agissait ?

Grégoire Delacourt nous parle de colère, de justice, de vengeance, de culpabilité, et évidemment d’amour et d’humanité. Il nous parle du père qui n’a rien vu et se le reproche. Il nous parle du Père qui doit assumer la lourde culpabilité d’avoir violé un enfant et trompé la confiance de ses parents. Il nous parle de de l’enfant qui doit accepter son innocence de victime et qui ne doit pas chercher sa propre culpabilité. Il nous parle également de religion et du rapport de chacun à la foi et à l’Eglise. Le personnage de la mère du narrateur, la grand-mère du petit Benjamin, est à ce titre emblématique et intéressant. Quant au personnage du prêtre, le coupable désigné et donc le « méchant » de l’histoire, il est suffisamment complexe pour susciter à la fois la répulsion, la colère, et la pitié, voire des sentiments plus ambivalents au fur et à mesure du récit.

Et parce que je n’ai pas protégé ceux que j’avais la charge de consoler et de chérir. Et l’Église a fermé les yeux. L’évêque de notre diocèse a fermé les yeux. Le Vatican a préféré se coudre les paupières et manipuler les magistrats. Alors je me suis plu à imaginer que leur cécité était une forme d’assentiment. Car si les pères ne condamnent pas, si les pères n’interdisent pas, si les pères ne punissent pas, alors les fils conjecturent qu’ils ont tous les droits.

Je trouve que Grégoire Délacourt s’en sort plus que bien face à un sujet aussi périlleux que celui de la pédophilie au sein de l’Eglise catholique. Il évite me semble-t-il parfaitement de tomber dans les clichés. Il dépeint très justement les sentiments des différents personnages à travers des scènes fortes et des passages très joliment écrits. J’ai toujours pensé que Grégoire Delacourt avait une jolie plume, mais je trouvais que trop souvent les récits qu’il proposait n’étaient pas à la hauteur de cette qualité d’écriture. Ici, sa plume permet de porter un récit à la fois lourd par sa thématique et aérien par son style.

Benjamin dort. Je m’effondre dans le fauteuil près de lui. Je devine sous le drap son corps fragile et martyrisé. Je comprends enfin les douleurs au ventre, l’anisme, les cauchemars, et l’insomnie qui force à rester sur ses gardes. Et la merde de mes yeux se dissout. Je suis devenu un criminel par inattention. Une indignité de père.

Son Père est un roman très fort que j’ai dévoré en une journée. Il aborde un sujet délicat et il m’a semblé qu’il le faisait joliment, aussi joliment que le thème le permet en tout cas, et de surcroit avec une grande justesse de ton. A mes yeux, c’est clairement, et de loin, le meilleur roman de Grégoire Delacourt.


Mon Père, Grégoire Delacourt

Note : ★★★★★

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La guerre des pauvres

Eric Vuillard est un habitué des récits historiques. J’avais été emballé par son roman L’ordre du jour, qui avait remporté le prix Goncourt en 2017 et dans lequel il revenait sur la montée du nazisme et en particulier sur l’annexion de l’Autriche par le Troisième Reich. J’avais été un peu moins séduit par 14 Juillet, même si j’avais trouvé des qualités à ce récit de la prise de la Bastille. Dans les deux cas, Eric Vuillard maîtrisait l’art de saisir un événement historique et d’en tirer un récit immersif.

En ce début d’année 2019, il revient avec La guerre des pauvres, un récit qui résonne étonnement avec l’actualité française, ce qui à mon avis est loin d’être un hasard.

1524, les pauvres se soulèvent dans le sud de l’Allemagne. L’insurrection s’étend, gagne rapidement la Suisse et l’Alsace. Une silhouette se détache du chaos, celle d’un théologien, un jeune homme, en lutte parmi les insurgés. Il s’appelle Tomas Müntzer. Sa vie terrible est romanesque. Cela veut dire qu’elle méritait d’être vécue ; elle mérite donc d’être racontée.

Le récit se déroule donc en Allemagne au début du XVI° siècle. La réforme luthérienne provoque des troubles en Allemagne, et un théologien nommé Tomas Müntzer va prendre la tête d’un mouvement de révolte à la fois religieux et social face à l’Eglise et aux princes allemands.

Eric Vuillard livre un récit rythmé et court, puisque le roman fait tout juste 80 pages. C’est un format plutôt atypique dans la littérature actuelle, mais je trouve que cela se prête parfaitement à l’exercice.

Tout n’est pas parfait dans ce court roman, certains chapitres sont plus faibles que d’autres, mais il y a quelques passages remarquables :

Sur l’imprimerie :

Cinquante ans plus tôt, une pâte brûlante avait coulé, elle avait coulé depuis Mayence sur tout le reste de l’Europe, elle avait coulé entre les collines de chaque ville, entre les lettres de chaque nom, dans les gouttières, par les méandres de chaque pensée ; et chaque lettre, chaque morceau d’idée, chaque signe de ponctuation s’était retrouvé pris dans un bout de métal. On les avait répartis dans un tiroir de bois. Les mains en avaient choisi un et encore un et on avait composé des mots, des lignes, des pages. On les avait mouillées d’encre et une force prodigieuse avait appuyé lentement les lettres sur le papier. On avait refait ça des dizaines et des dizaines de fois, avant de plier les feuilles en quatre, en huit, en seize. Elles avaient été mises les unes à la suite des autres, collées ensemble, cousues, enveloppées dans du cuir. Ça avait fait un livre. La Bible. Ainsi, en trois ans, on en fit cent quatre-vingts, pendant qu’un seul moine, lui, n’en aurait copié qu’une. Et les livres s’étaient multipliés comme les vers dans le corps.

Sur le rapprochement entre Réforme religieuse et préoccupations sociales :

Il cite l’Évangile et met un point d’exclamation derrière. Et on l’écoute. Et les passions remuent, car ils sentent bien, les tisserands, que si on tire le fil toute la tapisserie va venir, et ils sentent bien, les mineurs, que si on creuse assez loin toute la galerie s’effondre. Alors, ils commencent à se dire qu’on leur a menti. Depuis longtemps, on éprouvait une impression troublante, pénible, il y avait tout un tas de choses qu’on ne comprenait pas. On avait du mal à comprendre pourquoi Dieu, le dieu des mendiants, crucifié entre deux voleurs, avait besoin de tant d’éclat, pourquoi ses ministres avaient besoin de tellement de luxe, on éprouvait parfois une gêne. Pourquoi le dieu des pauvres était-il si bizarrement du côté des riches, avec les riches, sans cesse ? Pourquoi parlait-il de tout laisser depuis la bouche de ceux qui avaient tout pris ?

Sur la révolte face aux détenteurs du pouvoir :

Après avoir invité Son Altesse à déplorer la voie par quoi les princes se font craindre des peuples au lieu de s’en faire aimer, il évoque le glaive, il menace : S’il en est autrement, le glaive leur sera enlevé et sera donné au peuple en colère. Ça y est, pour la première fois peut-être, on entend ça : le glaive leur sera enlevé et sera donné au peuple en colère.

Sur la fin d’une révolte :

Le martyre est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire.


La guerre des pauvres, Eric Vuillard

Note : ★★★☆☆

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Les guerres de religion (1559-1629)

J’en suis déjà (ou seulement, selon qu’on soit de nature optimiste ou pessimiste) au sixième des treize volumes de la collection Histoire de France éditée chez Belin sous la direction de Joël Cornette. Après La France avant la France (481-888), Féodalités (888-1180), L’âge d’or capétien (1180-1328), Le temps de la guerre de Cent Ans (1328-1453), et Renaissances (1453-1559), ce sixième volume est intitulé Les guerres de religion (1559-1629).

Son auteur, Nicolas Le Roux, est professeur d’histoire moderne à Lyon et a notamment travaillé sur les règnes des derniers Valois et sur l’assassinat d’Henri III, le dernier d’entre eux. Il était donc parfaitement légitime pour prendre en charge cet opus de la collection Histoire de France couvrant la période connue sous le nom des guerres de religion.

Après une préface signée Joël Cornette, Nicolas Le Roux adopte pour cet ouvrage une approche chronologique qui revient sur les grandes phases des guerres de religions. C’est particulièrement bienvenu pour un lecteur comme moi qui n’avait qu’un vague souvenir de mes cours d’Histoire sur cette période.

Ainsi, l’auteur commence par décrire la crise de la monarchie de la Renaissance, notamment la crise religieuse avec l’affirmation de la foi calviniste, les menaces sur l’autorité temporelle et morale du roi, les premiers troubles liés à la religion, les premières tentatives de conciliation, et le premier édit de tolérance.

La deuxième partie décrit la « paix impossible », avec des tensions qui s’exacerbent, des violences qui s’accroissent et les affrontements qui opposent catholiques et protestants. Cette montée des tensions et des violences atteint son apogée tragique dans la troisième partie consacrée au massacre de la Saint-Barthélemy, que ce soit ses sources, son déroulement et ses conséquences.

La quatrième partie est entièrement consacrée au règne d’Henri III, à travers son portrait, la description de son mode de gouvernement, l’organisation de sa cour (avec ses fameux « mignons »), son rapport à la religion, mais aussi l’état du royaume sous son règne.

Dans la cinquième partie, le règne d’Henri III s’achève tragiquement par son assassinat et Henri IV monte sur le trône dans un pays plus divisé que jamais, entre protestants, catholiques royalistes et catholiques de la Ligue, hostiles à l’avènement du nouveau monarque.

Le sixième chapitre montre la reconstruction du royaume, avec le rétablissement progressif de la paix, la réaffirmation du pouvoir monarchique, et l’application d’un régime de tolérance civile à travers le fameux édit de Nantes qui garantit la liberté de conscience tout en laissant les protestants dans une position de minorité fragile. Meilleur signe de de la maigre étendue de mes connaissances sur cette période, j’ai découvert ou redécouvert qu’avant d’être roi sous le nom d’Henri IV, Henri de Navarre était un prince protestant, qui abjura et se convertit au catholicisme pour conquérir la couronne royale.

Comme son prédécesseur, Henri IV fut assassiné par un fanatique catholique, ce qui provoque de nouveaux troubles décrits dans la septième partie. Son épouse Marie de Médicis assure la régence avant que, dans la huitième et dernière partie, son fils Louis XIII, atteigne sa majorité et assure son rôle de monarque, conseillé par le célèbre cardinal de Richelieu. Les dernières étapes de ce récit, qui voient l’éclosion de la monarchie absolutiste, servent parfaitement de transition vers le tome suivant, consacré aux rois absolus que furent Louis XIII et Louis XIV.

Dans les désormais traditionnels ateliers de l’historien, spécificité toujours bienvenue de cette collection, l’auteur revient d’abord sur la multitude des sources disponibles sur cette période, en mettant en avant certaines. Il relate ensuite les étapes successives de l’historiographie de la période des guerres de religion, à travers les travaux de plusieurs historiens plus ou moins connus. Enfin, Nicolas Le Roux présente les recherches et les débats passés et actuels sur cette période, à travers quelques thématiques : la Saint-Barthélemy, l’édit de Nantes, l’Etat et le roi, etc.

En sortant de cette lecture exigeante mais passionnante, je crois que ce sixième volume est pour le moment mon préféré ou l’un de mes deux préférés de la collection Histoire de France. Le tout premier volume, La France avant la France, m’avait déjà passionné et j’ai retrouvé dans celui-ci la même sensation d’apprendre énormément sans m’ennuyer. Le plan chronologique et le style abordable de l’auteur y sont certainement pour beaucoup, alors que cette période n’était pas forcément celle qui m’attirait le plus a priori. Contrairement à certains autres volumes de la collection, toujours érudits et globalement intéressants à lire, celui-ci m’a semblé à la fois accessible, captivant et riche.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire cet ouvrage, tout en apprenant énormément sur les guerres de religion. J’espère que les prochains volumes de la collection seront du même niveau, en terme d’érudition et d’accessibilité, que celui-ci, qui me semble être un modèle à suivre.


Les guerres de religion (1559-1629), Nicolas Le Roux

Note : ★★★★★

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Les Renaissances (1453-1559)

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Le cinquième volume de la collection Histoire de France dirigée par Joël Cornette pour la maison d’édition Belin est consacrée à la Renaissance, ou plutôt Les Renaissances comme l’indique le titre de cet opus.

Ce livre efface la coupure aussi traditionnelle qu’arbitraire entre le Moyen-Âge et l’époque moderne : c’est tout le siècle qui court de 1453 à 1559 qui est placé ici sous le signe « des » Renaissances, d’où la volonté de ne pas le découper en phases distinctes. Avec son dynamisme, sa floraison, sa créativité, c’est finalement la période qui correspond le mieux à l’appellation de « beau XVI° siècle » apparue il y a quelques décennies.

Cependant, si le changement est emblématique de la période et en particulier de ses représentations, de très fortes continuités se font jour. Cette dialectique nourrit le débat, déjà ancien, sur la « modernité » de la Renaissance. Correspond-elle vraiment à l’enfantement d’un monde nouveau ? N’est-ce pas plutôt le point d’aboutissement d’un rapport au monde issu directement des dernières siècles médiévaux ? Ces interrogations permettent de mettre en perspective le passage de cette époque, considérée comme lumineuse, aux ténèbres des guerres de Religion.

Le résumé l’indique parfaitement : l’ambition de Philippe Hamon, l’auteur de ce volume, n’est pas de glorifier l’époque de la Renaissance comme un nouvel Âge d’Or après des siècles de ténèbres médiévales, mais au contraire d’interroger à la fois sur les continuités et les changements entre le Moyen-Âge et cette période ouvrant sur l’époque moderne.

A cet effet, le plan retenu m’a semblé très efficace.

Le premier court chapitre, d’une trentaine de pages, vise à synthétiser la chronologie des principaux événements de l’époque, à travers le récit des règnes de Charles VII, Louis XI, Charles XVIII, Louis XII, François Ier et Henri II. Cela m’a semblé un rappel utile et bienvenu.

Suite à ce préambule chronologique, la plan est en suite thématique, avec 6 parties consacrées à un aspect différent de la période étudie.

La première partie est consacrée à la démographie et à l’économie, avec un synthèse des études sur la population française de l’époque, sur la production agricole et artisanale, et sur le commerce.

La deuxième partie s’intéresse aux questions sociales, avec les structures élémentaires d’encadrement, le monde urbain, les corporations, les notions d’inclusion et d’exclusion, et une réflexion sur la mobilité sociale et « l’ascenseur social ».

Dans la troisième partie, l’auteur s’attarde sur les questions politiques : la figure du roi, le mode d’exercice du pouvoir, la cour, l’accroissement des moyens d’action de la monarchie, et les relations entre le souverain et ses sujets.

La quatrième partie est consacrée aux relations internationales, avec une étude des moyens (armée et diplomatie), les moyens de contrôle des province, les tentatives d’expansion en Italie, et une présentation des alliés et des adversaires du royaume de France en Europe, en particulier l’Angleterre et l’Empire de Charles Quint.

La cinquième partie revient sur la question religieuse, au coeur de laquelle se trouve la Réforme et sa déclinaison française : le calvinisme. L’auteur montre comment le besoin de réforme au sein de l’Eglise catholique a été débordé par une Réforme plus profonde provoquant un schisme au sein de l’Eglise chrétienne d’Occident.

Enfin, la sixième thématique porte sur la culture : le projet humaniste y est défini ; les questions linguistiques et littéraires y sont abordées, avec évidement l’impact de l’invention de l’imprimerie ; d’autres thématiques culturelles sont également étudiées : l’influence italienne dans l’art, la naissance d’un classicisme français, la diffusion de la modernité artistique, et la place de l’art dans la société (artistes, mécènes, etc.)

Après une brève conclusion, le livre s’achève, comme tous les volumes de cette collection, par l’atelier de l’historien et des annexes. L’atelier de l’historien revient cette fois sur quatre sujets : la difficulté liées à l’étude des sources, nombreuses et hétérogènes sur la période ; l’historiographie sur François Ier, sur Rabelais, et sur les Français en Amérique à l’époque de la Renaissance ; des débats sur l’état, l’Homme de la Renaissance et le histoire des femmes et du genre ; et enfin un court chapitre intitulé « Chantiers » dans lequel l’auteur évoque les sujets d’étude et les approches qui mériteraient selon lui d’être poursuivis pour approfondir ou renouveler notre compréhension de la Renaissance.

Après avoir lu les 600 pages environ de ce livre, j’ai l’impression d’avoir une bien meilleure vision de la Renaissance qu’avant, même si certaines subtilités m’ont certainement échappées et que certains sujets m’ont moins intéressé que d’autres. J’y ai tout de même pioché des éléments passionnants et enrichissants, et j’ai surtout trouvé un livre de synthèse passionnant sur la Renaissance, auquel je pourrai me référer ultérieurement si je souhaite approfondir certaines thématiques.

Il me reste désormais à poursuivre ma découverte de cette collection avec le prochain tome, consacré aux passionnantes Guerres de Religion.


Les Renaissances (1453-1559), Philippe Hamon

Note : ★★★★☆