Livres & Romans

La révolution inachevée (1815-1870)

La révolution inachevée est le titre du dixième volume de la collection Histoire de France éditée chez Belin sous la direction de Joël Cornette. Ecrit par l’historienne Sylvie Aprile, il traite des années 1815 à 1870, c’est-à-dire la Restauration, la Monarchie de Juillet, l’éphémère Deuxième République, puis le Second Empire et sa chute.

Après la préface d’Henry Rousso et l’introduction par Sylvie Aprile, j’ai trouvé le menu plutôt alléchant : redécouvrir et éventuellement réhabiliter un court XIXème siècle méconnu, malaimé et souvent malmené par l’historiographie.

Le première chapitre, « De Louis XVIII à Louis-Philippe : une monarchie limitée » décrit et explique la période de la Restauration (1815-1830) : retour sur le trône de Louis XVIII qui concède une Charte constitutionnelle ; interlude des Cent-Jours voyant le retour puis la défaite définitive de Napoleon Ier ; règnes de Louis XVIII et de Charles X. Le chapitre s’achève à la veille des Trois Glorieuses.

Un deuxième chapitre long mais passionnant raconte la révolution des Trois Glorieuses en juillet 1830, qui fait chuter Charles X et aboutit à l’instauration de la Monarchie de Juillet, puis le règne de Louis-Philippe comme Roi des Français dans une monarchie constitutionnelle qui échouera en 1848. Le chapitre s’achève avec une longue partie sur l’opinion et ses espaces : parlement, rue, etc.

Après deux chapitres plutôt chronologiques, le troisième est thématique : « La France des champs et l’industrialisation » décrit la France et les transformations techniques et sociales qu’elle vit pendant la Restauration : un pays qui reste majoritairement rural, centré sur le « village », mais qui vit une modernisation faisant évoluer l’économie avec une industrialisation croissante.

J’ai ensuite beaucoup aimé le quatrième chapitre consacré à l’histoire des idées et des arts pendant la Restauration : essor du libéralisme (dans ses dimensions politique et économique), l’esprit de réforme, l’invention de nouveaux modèles de société (socialisme, anarchisme, catholicisme social, etc.), et la vie intellectuelle et artistique (avec un long passage sur le romantisme).

Le cinquième chapitre, sobrement intitulé « La France, l’Europe et le monde » traite de la place de la France de la Restauration et de la Monarchie de Juillet dans le concert international : les suites du congrès de Vienne de 1815, la rivalité anglo-française, la reprise d’une politique coloniale, et enfin un aperçu de l’Europe à la veille de 1848.

Pendant les fêtes, je n’avais pas avancé dans la lecture de ce livre, avant de m’y remettre avec un 6ème chapitre consacré intégralement à la révolution de 1848 : ses origines, l’insurrection de février mettant fin au règne de Louis-Philippe, la proclamation de la Seconde République (qui ne sera finalement que la deuxième), les élections au suffrage universel (masculin), l’abolition de l’esclavage, et la fin de la révolution en juin 1848.

Suite à la Révolution de 1848 décrite au chapitre précédent, le 7ème est consacré à la Deuxième République : l’établissement de la Constitution, l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte à la Présidence de la République, la lutte entre le président et l’opposition parlementaire, jusqu’au coup d’État de décembre 1851. L’autrice présente bien cette Deuxième République, en prenant soin de ne pas la limiter à une parenthèse menant nécessairement au coup d’État est à l’Empire.

Le huitième chapitre inaugure la partie consacrée au Second Empire, avec pour commencer le thème de l’autorité impériale : mode de gouvernance de Louis-Napoléon, proclamation de l’Empire, et musellement de l’opposition.

Le neuvième chapitre détaille la politique impériale, avec ses deux piliers : l’économie (modernisation de l’économie, transformation de Paris, prospérité) et la guerre (renouveau de la diplomatie française, avec la guerre de Crimée puis la question italienne), mais aussi la politique coloniale (implication en Amérique latine et achèvement de la conquête de l’Algérie).

Le dixième chapitre décrit la société du Second Empire, dans ses constantes et ses transformations : une France qui reste principalement rurale, mais qui voit l’essor du monde ouvrier ; la place des notables ; le style Second Empire dans l’art et la culture ; le retour des oppositions ; la religion et l’Église ; un parlementarisme timide.

Le onzième et dernier chapitre relate les trois dernières années du Second Empire : libéralisation du régime (parlementarisme accru, relative liberté de la presse) ; les élections de 1869 aux résultats contrastés, et le plébiscite de 1870 ; la guerre contre la Prusse de Bismarck, la défaite de Sedan et la chute de l’Empire.

Comme tous les volumes de cette collection, l’ouvrage s’achève avec d’impressionnantes annexes (chronologie, biographies, bibliographie, références iconographiques, textuelles et documentaires, et évidemment un abondant index), mais surtout le désormais traditionnel Atelier de l’historien, cette fois autour de quatre thématiques : revisiter le XIXe siècle ; l’Histoire et les historiens du XIXe siècle ; usages et mésusages de la littérature : faire de l’histoire avec Balazac, Flaubert, Hugo, etc. ; le premier siècle du regard photographique.

Je ne peux pas achever cette critique sans souligner la richesse et la qualité des illustrations et de la documentation de cet ouvrage : que ce soit les caricatures, les photographies, les documents, les cartes, les graphiques, tout s’accorde parfaitement avec le texte et l’illustre parfaitement.

Le livre lui-même est passionnant à lire, sur une période peu connue ou en tout cas mal connue en dehors du cercle des spécialistes. Il m’a clairement permis de redécouvrir un XIX° siècle que je connaissais mal alors qu’il s’agit sans doute d’une des périodes les plus intéressantes de notre histoire.

Je vais désormais pouvoir poursuivre mon voyage dans le temps et me rapprocher doucement mais sûrement de notre époque, avec le prochain volume consacrée aux années 1870-1914 et La république imaginée.


La révolution inachevée (1815-1870), Sylvie Aprile

Note : ★★★★☆

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La Fortune des Rougon (Les Rougon-Macquart #1)

Parmi mes résolutions prises pour l’année 2020, il y a l’ambition de lire ou relire des grands classiques de la littérature française, et notamment les oeuvres de Victor Hugo, Emile Zola et Marcel Proust.

J’ai commencé cette aventure avec Emile Zola et son oeuvre Les Rougon-Macquart, une série de vingt romans racontant la vie de plusieurs membres d’une famille et de dresser à travers eux un portrait aussi complet que possible de la France du Second Empire.

Le premier roman de la saga s’intitule La fortune des Rougon. Le récit prend place en décembre 1851, au moment du coup d’état où le prince-président Louis-Napoléon fait tomber la République pour consolider son pouvoir personnel et à terme proclamer le Second Empire. L’action se déroule à Plassans, une ville fictive de Provence, que l’on peut rapprocher d’Aix-en-Provence, où Emile Zola a passé son enfance et son adolescence.

L’auteur nous présente une famille complexe issue d’Adélaïde Fouque, dite Tante Dide, une femme victime de crises de nerf et de convulsions. Mère d’un premier fils, Pierre, de son mariage avec un certain Rougon, elle vit après la mort de son mari avec le contrebandier Macquart, dont elle aura deux enfants : Antoine et Ursule. Pierre Rougon, Antoine Macquart et Ursule Mouret (le nom de son époux) sont à la base des trois branches familiales dont sont issus tous les personnages principaux des Rougon-Macquart.

Dans La Fortune des Rougon, nous nous intéressons principalement à la premier génération. Pierre Rougon est un petit bourgeois qui rêve de grandeur avec son épouse au moins aussi ambitieuse que lui. Antoine Macquart est un fainéant qui vit dans l’amertume et la jalousie face à la meilleure situation de son demi-frère. Quant au jeune Silvère, âgé de dix-sept ans, le neveu de Pierre et Antoine, il a découvert à la fois l’amour avec sa jeune voisine Miette et l’engagement politique en voulant défendre la République agonisante.

Le roman se déroule le temps d’une semaine, dans les jours qui précédent puis suivent le coup d’Etat bonapartiste à Paris. Pierre Rougon, informé par son fils Eugène à Paris, réunit les milieux réactionnaires dans son salon et tente de profiter de la situation politique pour améliorer la sienne. Bonapartistes, légitimistes et orléanistes font alors cause commune pour faire tomber la République honnie.

A travers les personnages de Pierre Rougon et de son épouse Félicité, Emile Zola dresse un portrait finement cruel de la petite bourgeoisie de province dont la cupidité n’a d’égale que la lâcheté. Face à ces arrivistes prêt à tout pour réussir, sauf à se battre réellement, l’auteur nous présente Silvère Mouret, jeune idéaliste de dix-sept ans, autant amoureux de sa belle Miette que de la République. Entre les deux, le dépravé Antoine Macquart, d’abord républicain puis complice des manigances de son demi-frère.

Avec ces trois personnages, Emile Zola nous raconte à hauteur d’homme une page d’Histoire de France, celle du coup d’état de décembre 1851. Il nous dresse aussi le portrait d’une ville de province secouée par les événements parisiens, sans savoir d’abord comment ils s’achèveront.

Malgré un style parfois un peu lourd – c’est l’époque qui veut cela, La fortune des Rougon est clairement un roman passionnant, un début plus que prometteur pour une saga dont j’attends désormais encore plus.


La Fortune des Rougon (Les Rougon-Macquart #1), Emile Zola

Note : ★★★★☆

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Je n’ai pas le temps

Après la lecture un peu décevante de Le joueur et son ombre, j’ai enchainé avec un autre livre reçu en service de presse : Je n’ai pas le temps, de Jacques Cassabois. Comme l’indique le sous-titre, Le roman tumultueux d’Evariste Galois, il s’agit d’une biographie romanesque du mathématicien Evariste Galois.

Évariste Galois fait partie de ces êtres qui ne s’apprivoisent pas. Mathématicien de génie, provocateur irrésistible, républicain militant, il a traversé le début du XIXe siècle telle une comète. Flamboyant, éphémère.

Mort à vingt ans pour une querelle de pacotille, il aura malgré tout eu le temps de d’être arrêté deux fois, jugé, incarcéré en prison pour crime politique, et, bien sûr, de marquer l’histoire des mathématiques.

Évariste a mené, à cent à l’heure, une vie digne d’un roman. Jacques Cassabois nous livre ici le récit de ses dernières années.

Je dois avouer que je connaissais très mal cette figure de l’histoire des sciences, alors que j’ai pourtant passé deux années – il y a certes bien longtemps – dans une résidence universitaire qui portait son nom. La lecture de ce roman biographique était une occasion de combler cette lacune.

J’ai très vite été passionné par le récit de la vie d’Évariste et par sa personnalité. C’est un jeune homme brillant mais turbulent, qui se rebelle contre l’autorité et la tradition.

Brillant, il l’est en particulier dans l’étude des mathématiques, pour lesquelles il passionne à partir de l’âge de 15 ans, se plongeant dans l’étude des grands maîtres de la discipline et ambitionnant de les dépasser en développant des théories sur des questions alors sans réponse.

Turbulent, il le prouve à de nombreuses reprises. Fils d’un républicain convaincu dans la France de la Restauration, au tournant des années 1820 et 1830, Évariste s’engage à son tour dans les mouvements républicains et s’oppose aux gouvernements du roi Charles X puis à la Monarchie de Juillet de Louis-Philippe, qu’il accuse d’avoir confisqué la révolution populaire des Trois Glorieuses. Il enchaine les provocations, que ce soit comme élève au collège puis étudiant à l’Ecole Normale, s’attirant les foudres de ses aînés et de ses maîtres.

Si ce roman est peut-être un peu long – une cinquantaine voire une centaine de pages de moins n’auraient en rien réduit sa qualité, bien au contraire – mon intérêt a rarement faibli. J’ai particulièrement apprécié que le récit ne se limite pas à la « carrière » mathématique d’Évariste Galois mais nous parle aussi longuement de son engagement républicain, qui n’est évidemment pas pour rien – au même titre que sa jeunesse – dans le mépris que ses travaux ont suscité auprès de ses pairs.

La descente aux Enfers puis la fin tragique, voire pathétique, d’Évariste n’enlèvent rien au respect que j’ai pu ressentir à son égard tout au long du roman.

Je n’ai pas le temps est un roman passionnant qui nous raconte les dernières années de la vie d’une personnalité assez incroyable qui mérite qu’on s’y intéresse. A ce titre, ce roman est une réussite, que je recommande à ceux qui s’intéresse aux mathématiques, aux sciences en général, mais aussi à la politique et à la France du XIX° siècle.

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Récidive. 1938

Je ne sais plus dans quelle émission j’ai découvert il y a quelques semaines le philosophe Michaël Foessel, mais j’ai tout de suite été attiré par le projet sur lequel il s’était appuyé pour écrire son dernier livre : Récidive. 1938.

Cette démarche peut se résumer en quelques mots : relire, en 2018, la presse française de 1938 : la dernière année avant la guerre, l’année des accords de Munich, peut-être l’année de la dernière chance des démocraties face aux régimes fascistes.

« Populisme », « néolibéralisme », « nationalisme » : les mots se bousculent et pourtant l’insatisfaction demeure. Pour décrire ce qui nous arrive, nous ne manquons pas de savoirs. La crise de la démocratie fait l’objet de diagnostics récurrents. Mais c’est la stupeur qui domine, comme si la nouveauté du présent contribuait encore à accroître l’inquiétude. Et si cette nouveauté tant de fois mise en avant était un obstacle à la compréhension ?

Ce livre décrit la rencontre entre un philosophe inquiet du présent politique et l’année 1938. Tombé presque par hasard sur la presse française de 1938, l’auteur est allé de surprise en surprise. Au-delà de ce qui est bien connu (les accords de Munich et la supposée « faiblesse des démocraties »), il a découvert des faits, mais aussi une langue, une logique et des obsessions étrangement parallèles à ce que nous vivons. L’abandon de la politique de Front populaire, une demande insatiable d’autorité, les appels de plus en plus incantatoires à la démocratie contre la montée des nationalismes, une immense fatigue à l’égard du droit et de la justice : l’auteur a vu dans ce passé une image de notre présent.

Ce livre ne raconte pas l’histoire de l’avant-guerre, il n’entonne pas non plus le couplet attendu du « retour des années 30 ». Il fait le récit d’un trouble : pourquoi 1938 nous éclaire-t-il tant sur 2018 ? Non sur les événements, bien sûr, mais sur une manière de les interpréter systématiquement dans le sens du pire. « Récidive », c’est le nom d’une errance dans un passé que l’auteur croyait clôt. C’est aussi le risque d’une nouvelle défaite.

Dans son introduction, Michaël Foessel explique tout d’abord sa « rencontre » avec l’année 1938, ce qui l’a motivé ensuite à éplucher la presse française de 1938, sur tout le spectre de l’échiquier politique, de L’Humanité à Je suis partout, sans oublier la presse dite populaire et locale. Il y a notamment ce passage qui explique très bien, me semble-t-il, pourquoi l’auteur a estimé utile l’écriture de ce livre :

J’ai rencontré 1938, je n’en ai pas fait l’étude. La rencontre suppose une surprise, elle est tout le contraire d’une confirmation. En l’occurrence, la confirmation de mon savoir scolaire sur la période aurait consisté dans la découverte d’un pays amoindri par des querelles intérieures, idéaliste sur les chances du maintien de la paix européenne et soucieux de préserver des règles démocratiques dans un environnement continental de plus en plus hostile. La surprise est venue de ce que je n’ai rien découvert de tout cela. En 1938, j’ai rencontré des logiques, des discours, des urgences économiques ou des pratiques institutionnelles qui m’ont d’abord instruit sur ce que nous vivons aujourd’hui. […]


On devrait donc s’attendre à voir la France passer sans transition de la lumière à l’ombre : d’un régime parlementaire, peut-être faible, mais attaché à ses principes, à un système autoritaire imposé par l’occupant. Or, je n’ai pas vu dans la France de 1938 un pays que son respect des règles parlementaires rendait vulnérable à l’ennemi fasciste. Justement parce que j’étais animé par des inquiétudes sur la démocratie en 2018, j’ai décelé dans la France de 1938 une société qui, sans rien savoir de ce qui l’attendait, avait déjà abdiqué sur l’essentiel.

Plutôt qu’un récit chronologique, l’auteur s’attache à suivre un plan thématique, il nous parle ainsi tour à tour de questions économiques, sociales, institutionnelles, morales, etc. La lecture et l’analyse de la presse de 1938 par Michaël Foessel montre la nature des débats qui agitaient alors le pays : la politique étrangère de la France (apaisement ou confrontation avec l’Allemagne), les relations avec l’URSS, les alliances politiques entre radicaux et les socialistes et communistes ou au contraire avec la droite, la mise en place sans cesse différée d’une retraite pour les « vieux », la remise en cause des acquis du Front Populaire, et le procès médiatique fait à cette période de progrès social. 1936 est dénoncée en 1938 comme la cause de tous les maux, oubliant au passage les effets de la crise économique de 1929, comme Mai 68 ou les 35 heures sont encore régulièrement posés en bouc-émissaire dans nos débats contemporains, oubliant les crises économiques et financières successives depuis la fin des Trente Glorieuses.

Pourtant, l’auteur ne veut pas se contenter de l’équation 1938 = 2018, attendue et trop simpliste. Ainsi, il ne parle jamais directement, ouvertement, des événements et des personnalités de 2018, laissant le lecteur face à sa propre réflexion à travers des citations de discours et d’articles de 1938. Il est souvent troublant de retrouver dans ces textes de 1938 des préoccupations omniprésentes dans le discours public actuel, ainsi qu’un vocabulaire dont l’usage nous semble pourtant récent. Là où j’ai été plus gêné, c’est quand l’auteur, heureusement en de très rares occasions, paraphrase les écrits et les déclarations de 1938 avec des mots d’aujourd’hui, pour renforcer artificiellement la similitude entre les deux époques.

La thèse proposée par Michaël Foessel et que le lecteur pourra ou non s’approprier, est que la France de 1938 n’était pas la démocratie faible et impuissante face à des régimes autoritaires, telle qu’on l’a longtemps décrite dans nos manuels d’Histoire. Pour l’auteur, cette vision est même trompeuse : serait-ce la démocratie, soupçonnée d’être par nature lente et inefficace, qui serait la cause de la défaite de 1940 ? Au contraire, l’auteur tend à montrer qu’en 1938, la République Française avait déjà commencé le tragique chemin qui l’amenait à n’avoir plus de République que le nom. Selon lui, la dérive autoritaire était déjà en route, et c’est en reniant ses valeurs, en acceptant les termes du débat portés par ses ennemis, que la Troisième République agonisante préparait le terrain du régime de Vichy. Michael Foessel reprend ainsi le terme de « pré-fascisme » employé dans la revue Esprit en 1938, pour qualifier le régime et l’atmosphère politiques de la France de la fin des années 30.

Dans sa conclusion, l’auteur Michaël Foessel prend garde à ne pas tomber dans la facilité : il réfute l’idée que l’histoire se répète, que les années qui ont suivi 1938 préfigurent les années à venir pour nous. Il reconnait toutefois des similitudes entre 1938 et notre époque. Il parle d’analogie, sans laquelle ce livre serait finalement sans objet.

Une analogie n’est pas une simple ressemblance, mais une égalité des proportions. Elle n’affirme pas que A = B (1938 = 2018), mais que A/B = C/D : il s’agit d’une identité de rapports entre des réalités hétérogènes.

En l’occurrence, l’hypothèse finale de ce livre est que la politique Daladier, faite d’assouplissement économique et de reprise en main autoritaire, est aux régimes totalitaires qu’elle combat ce que les politiques néolibérales menées depuis plus d’une décennie sont au nationalisme autoritaire qui menace de venir dans nombre de pays européens.

A et C sont adoptées comme des politiques alternatives à ce dont elles risquent en réalité de faciliter l’advenue par toute une série de mesures et d’associations d’idées.

Le fait, par exemple, d’avoir introduit dans le « grand débat » la question de l’immigration absente des revendications initiales des « Gilets jaunes » est hautement symbolique. En 1938, déjà, les décrets-lois sur la police des étrangers apparaissaient au milieu d’une avalanche de mesures économiques. Cela crée artificiellement un lien entre les problèmes sociaux et les angoisses identitaires dans le but de flatter une opinion publique supposée intrinsèquement xénophobe. […]

Ce qui ne diffère pas, en revanche, c’est la tentation de déplacer le centre de gravité du conflit : de social et démocratique, il devient identitaire et culturel. Comme le débat sur la politique économique est borné par des a priori gestionnaires, on engage la discussion sur l’insécurité culturelle et l’identité nationale. Des sujets qui présentent l’avantage de n’impliquer aucune ligne budgétaire, mais qui donnent par avance raison aux adversaires de la démocratie que l’on entend combattre.

Michaël Foessel évoque notamment l’idée dangereuse de combattre les adversaires de la démocratie avec des armes qui, d’abord, ne font que les renforcer, et ensuite, pourront leur servir s’ils parviennent au pouvoir :

L’analogie entre 1938 et 2018 présente aussi l’intérêt de mettre en garde contre des mesures prises pour défendre la démocratie et qui, dans les faits, risquent de la mettre à terre. […]

Quelles que soient les précautions que l’on peut avoir à l’égard des leçons de l’Histoire, il est utile de se souvenir que, parvenus au pouvoir, les adversaires acharnés de la République se sont appuyés sur l’héritage d’une République délestée de ses défenses démocratiques.

Je pourrai disserter encore des heures, ou des pages, sur ce livre passionnant et vous livrer les nombreux passages que j’y ai surinés pendant ma lecture. Je vais me contenter de citer la conclusion, parfaite à mes yeux :

En 1938, rien n’était inéluctable. La lassitude à l’égard de la démocratie s’est transformée en ressentiment seulement lorsque l’on s’est convaincu que cette forme de société était à l’origine du malheur français.

Aujourd’hui, tout est à reprendre. Conquis de haute lutte après la Seconde Guerre mondiale, le consensus européen autour de la démocratie est largement effrité. Certains présentent comme une fête au coût exorbitant un amour pour la liberté et une passion égalitaire qui, en réalité, ont triomphé au cours d’un combat sans merci.

Rien n’oblige, pour autant, à emprunter une nouvelle fois le chemin d’une longue et vaine pénitence pour redonner vie à ces sentiments.


Récidive. 1938, Michaël Foessel

Note : ★★★★★

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Idiss

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Robert Badinter est une figure qu’on ne présente plus. Avocat, homme politique, ministre de la Justice après l’élection de François Mitterand en 1981, il restera dans l’Histoire comme celui qui a fait voter l’abolition de la peine de mort en France. Même si sur certains sujets je ne suis pas toujours d’accord avec ses prises de position, c’est un homme pour lequel j’ai toujours éprouvé beaucoup de respect, notamment après avoir lu son excellent livre L’abolition où il racontait son combat contre la peine de mort.

Dans Idiss paru tout récemment, il nous parle de sa grand-mère, qui portait le prénom qui donne son titre au livre :

J’ai écrit ce livre en hommage à ma grand-mère maternelle, Idiss.

Il ne prétend être ni une biographie, ni une étude de la condition des immigrés juifs de l’Empire russe venus à Paris avant 1914. Il est simplement le récit d’une destinée singulière à laquelle j’ai souvent rêvé.

Puisse-t-il être aussi, au-delà du temps écoulé, un témoignage d’amour de son petit-fils.

Robert Badinter nous raconte la vie de sa grand-mère, juive originaire de Bessarabie et installée à Paris avec sa famille au début du XX° siècle pour fuir les pogroms de l’Empire tsariste. A travers le récit de cette vie, il nous raconte également l’histoire des juifs en France et en Europe au cours de la première parte du XX° siècle.

Je ne vais pas vous raconter en détail ni la vie d’Idiss, vous la découvrirez en lisant ce livre, ni celle des juifs d’Europe, que vous connaissez déjà. Je vais me contenter de vous proposer quelques extraits du livre qui m’ont marqués, et qui me semblent refléter parfaitement son contenu .

La France y est d’abord perçue comme une terre d’accueil bienveillante avec les juifs immigrés de pays où ils sont persécutés :

L’affaire Dreyfus, qui avait tant agité les esprits, n’avait pas autant ému cette minorité encore étrangère à la France et qui avait trop connu l’antisémitisme virulent du régime tsariste pour s’étonner de celui qui avait mobilisé une partie de la France chrétienne et traditionnaliste. Cependant, en quel pays d’Europe aurait-on vu autant de sommités intellectuelles ou politiques mener le combat pour que justice soit rendue à un juif innocent contre la haute hiérarchie militaire, si respectée des Français4 ? Que la justice l’ait en définitive emporté sur l’antisémitisme était pour eux un gage de sécurité. Et une source de fierté, puisque la cause de Dreyfus était aussi la leur.

Mais, en même temps qu’ils révéraient la République, ils ne pouvaient ignorer les défilés sur les boulevards des manifestants criant « Mort aux juifs », comme dans les provinces de l’Empire tsariste. Des juifs avaient été malmenés et des magasins pillés çà et là, notamment en Algérie française. Mais les juifs immigrés avaient compris à l’épreuve de l’affaire Dreyfus que c’était la République qui était leur protectrice plutôt que la France, fille aînée d’une Église catholique qui avait enseigné à ses fidèles l’exécration du peuple déicide. Ainsi, en politique, les juifs se trouvaient massivement dans le camp des républicains. De toutes les nuances de l’arc-en-ciel politique, mais tous républicains.

Il y a notamment ce très beau passage sur l’école laïque et républicaine :

L’école était séparée de la rue par un mur à mi-hauteur surmonté d’une grille. Un drapeau tricolore flottait au fronton du bâtiment central. La devise républicaine était gravée au-dessus de l’entrée. C’était la République triomphante ouvrant à ses enfants les voies de la connaissance. Ainsi, Chifra-Charlotte fit son entrée à douze ans dans le monde du savoir…

Surtout, ma mère nous parlait de monsieur Martin, le sous-directeur, qui enseignait le français à ces enfants d’immigrés qui n’en connaissaient que quelques mots usuels. M. Martin, à entendre Charlotte, n’était rien de moins qu’un missionnaire de la culture française dépêché dans ces quartiers populaires de Paris où s’entassaient dans des immeubles vétustes les familles d’immigrés.

Ce que voulait M. Martin, instituteur de la République, c’était transformer ces enfants venus d’ailleurs en petits Français comme les autres, auxquels il enseignait les beautés de la langue française, la grandeur de l’histoire de France et les principes de la morale républicaine. Car M. Martin était profondément patriote. Il croyait à la mission civilisatrice de la France, et la devise républicaine était son credo. Il admirait Jaurès, courait à ses réunions, lisait L’Humanité. Il avait foi dans un avenir meilleur où régneraient le socialisme et la paix par l’arbitrage international. Comme il était patriote, il n’oubliait pas l’Alsace-Lorraine que les Allemands nous avaient injustement arrachée. Mais comme il était pacifiste, il pensait que c’était par le droit à l’autodétermination des peuples que les territoires perdus reviendraient un jour à la République française. Dans son métier, M. Martin avait fait sienne la devise de Jaurès : « Aller vers l’idéal en partant du réel ». L’idéal pour lui, c’était dans sa modeste école parisienne de faire reculer l’ignorance et les préjugés, et d’ouvrir ces jeunes esprits au monde de la connaissance et aux beautés de la culture française.

Les années 1930 puis 1940 virent au désastre pour la République et notamment ses « enfants » juifs :

Mon père Simon avait changé. Ses certitudes, les piliers sur lesquels était fondée sa vie, s’étaient effondrés. La débâcle de juin 1940, les troupes françaises en déroute mêlées aux civils fuyant l’invasion, avaient ébranlé sa fierté d’être devenu un citoyen de la « Grande Nation » dont il connaissait si bien l’histoire. La disparition de la République à Vichy avait suscité en lui chagrin et angoisse. Que les Français rejettent la République était pour ce citoyen d’adoption plus qu’un changement de régime : une trahison de son idéal.

Mais ce qu’il ressentait, c’était que le gouvernement de cette France qu’il avait tant aimée le rejetait comme une marâtre haineuse. Cet abandon, cette trahison, l’accablait secrètement. Il avait beau s’efforcer de l’imputer aux seuls nazis, il n’était plus, avec sa famille, qu’un juif au sein d’un État français plus antisémite dans ses lois que la Russie tsariste de son enfance.

Souvent, je me suis interrogé : que pensait-il lorsque, à Drancy, en mars 1943, il montait dans le train qui le conduirait au camp d’extermination de Sobibor, en Pologne ? Arrêté à Lyon par Klaus Barbie, et déporté sur son ordre, c’était aux nazis qu’il devait sa fin atroce, à quarante-huit ans. Mais au camp de Pithiviers ou de Drancy, qui le gardait, sinon des gardes mobiles français ? Tel que je l’ai connu, aimant si profondément la France, a-t-il jusqu’au bout conservé sa foi en elle ? On ne fait pas parler les morts. Mais cette question-là, si cruelle, n’a jamais cessé de me hanter.

En un peu plus de deux cent pages, Robert Badinter nous offre un joli hommage à sa grand-mère disparue mais surtout un récit tragique et malheureusement réaliste de la destinée des juifs d’Europe dans la première moitié du XX° siècle. Idiss restera sans doute pour moi l’une des lectures marquantes de cette année.


Idiss, Robert Badinter

Note : ★★★★★