Comics & BD

La mort de Staline – 1. Agonie

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La médiathèque de ma nouvelle commune a un petit rayon de bande dessinée dans lequel j’ai pioché dès mon inscription la semaine dernière. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion de lire les deux albums de Mort au Tsar : Le Gouverneur et Le Terroriste dont j’ai parlé ici ces derniers jours. Le même jour, j’avais également emprunté les deux albums qui composent une autre histoire complète : La mort de Staline, signée du même duo que Mort au Tsar : Fabien Nury au scénario et Thierry Robin au dessin.

Le premier des deux volumes s’intitule Agonie :

Le 2 mars 1953, en pleine nuit, Joseph Staline, le Petit Père des peuples, l’homme qui régna en maître absolu sur toutes les Russies, fit une attaque cérébrale. Il fut déclaré mot deux jours plus tard. Deux jours de lutte acharnée pour le pouvoir suprême, deux jours qui concentrèrent toute la démence, la perversité et l’inhumanité du totalitarisme.

A partir de faits réels, Fabien Nury, scénariste d’Il était une fois en France, et Thierry Robin, le créateur de Rouge de Chine, signent un album éblouissant, d’un humour ravageur et cruel, portrait saisissant d’une dictature plongée dans la folie.

Le récit se déroule donc en 1953, au moment de la mort de Staline. Le dirigeant incontesté de l’ Union Soviétique est victime d’une attaque cérébrale qui laisse peu de doute sur sa survie. Les membres du Comité Central du Parti Communiste vont alors venir à son chevet, dans une ambiance de suspicion générale alors que chacun se prépare et manigance en vue de la guerre de succession qui va inévitablement s’ouvrir.

On trouve notamment Malenkov, secrétaire général adjoint du Parti et qui devrait donc à ce titre être le successeur naturel de Staline. Mais les deux prétendants les plus sérieux semblent être Beria, ministre de l’Intérieur et donc chef de toutes les polices d’URSS, et Khrouchtchev, son grand rival. Il faut également compter avec Molotov, ministre des Affaires Etrangères que Staline dont s’apprêtait apparemment à se débarrasser avant son attaque cérébrale.

La bande dessinée, par son dessin sobre mais efficace et ses textes bien ficelés, rend parfaitement l’atmosphère pesante qui entoure les deux jours d’agonie de Staline. Les membres du Comité Central sont des rivaux, habitués aux méthodes expéditives de Staline qu’ils n’hésiteront évidemment pas à employer pour se débarrasser les uns des autres et remporter la succession. Car il ne fait guère de doute que le successeur désigné le sera après avoir éliminé les autres prétendants, et qu’il purgera le Comité de ses derniers adversaires après sa prise de pouvoir. C’est donc une lutte pour la survie de chacun qui s’ouvre avec la mort annoncée de Staline.

Dans cette course contre-la-montre, Beria semble avoir une longueur d’avance, mais comme nous avons l’avantage de connaître la fin de l’histoire dans nos livres d’Histoire, je suis curieux de voir comment cela va se dérouler dans le second volume, intitulé Funérailles et dont je vous parlerai sans doute demain.


La mort de Staline – 1. Agonie, scénario : Fabien Nury, dessin : Thierry Robin

Note : ★★★★☆


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Comics & BD

Mort au Tsar – 2. Le Terroriste

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Deux jours avoir lu le premier volume Le Gouverneur, je viens de terminer le second, intitulé Le Terroriste, complétant ainsi ma découverture de ce diptyque en bande dessinée écrit par Fabien Nury et dessiné par Thierry Robin. Comme je l’expliquais dans mon billet sur le premier album, cette histoire est consacrée à la mort du Grand Duc Sergueï Alexandrovitch, oncle du tsar et gouverneur général de Moscou, à l’époque de la révolution avortée de 1905 en Russie.

Fin du diptyque imaginé par Fabien Nury et Thierry Robin où polar et histoire s’entremêlent au coeur de la Russie tsariste.

Georgi est un terroriste. Il veut tuer le gouverneur Sergueï Alexandrovitch. Quitte à y laisser sa peau. Un thriller politique sur un terroriste prêt à tout !

Mort au Tsar, polar historique, nous entraîne sur les traces des révolutions russes de 1905.

Le récit de ce second album reprend celui du premier, mais cette fois du point de vue de Georgi, le cerveau de la cellule terroriste qui tente d’assassiner le gouverneur. Nous faisons connaissance avec les membre de la bande : Erna, une fausse comédienne ; Heinrich, un étudiant ; et Vania, un cocher fanatique religieux. Mais c’est surtout la personnalité de Georgi qui attire l’attention, avec son obsession pour sa mission. C’est un personnage fascinant, qui ne vit que pour la cause révolutionnaire.

C’est vraiment intéressant de revivre les mêmes événements que dans le premier volume, mais cette fois à travers les yeux des révolutionnaires. Georgi et les terroristes ne sont pas forcément présentés sous un jour plus favorable que le gouverneur et le pouvoir tsariste ne l’étaient dans le précédent album. C’est un vrai point fort de ce diptyque : les deux points de vue sont donnés. Il n’y a pas de « gentils » et de « méchants » : Le gouverneur est un père de famille aimant et un dirigeant sanguinaire ; le terroriste est un révolutionnaire sincère et sans scrupules.

J’ai pris autant de plaisir à lire cette bande dessinée que j’en avais pris pour la première partie, d’autant que le dessin est toujours aussi réussi. Après cela, j’ai bien envie de me renseigner sur les autres oeuvres écrites par Fabien Nury.


Mort au Tsar – 2. Le Terroriste, scénario : Fabien Nury, dessin : Thierry Robin

Note : ★★★★☆


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Comics & BD

Mort au Tsar – 1. Le Gouverneur

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Ça fait longtemps que je n’avais pas parlé de bande dessinée ici, mais j’ai profité de mon inscription à la médiathèque de ma nouvelle commune pour emprunter plusieurs BD qui me faisaient de l’œil. Parmi elles : une histoire complète en deux volumes, intitulée Mort au Tsar dont la couverture m’a tout de suite attiré. Il s’agit d’un histoire complète en deux albums, signés Fabien Nury pour le scénario et Thierry Robin au dessin. Le récit est fermé, il se limite aux deux albums publiés, ce qui évite l’écueil de certains cycles à rallonge.

Le premier tome, intitulé « Le Gouverneur », est résumé ainsi par l’éditeur :

Avec ce premier tome de Mort au Tsar, Fabien Nury et Thierry Robin imaginent un diptyque où polar et histoire s’entremêlent au coeur de la Russie tsariste.

Moscou, 17 septembre 1904. Sur le parvis du palais du gouverneur général de Moscou, une foule révoltée par la misère brandit bâtons, pierres et légumes pourris. Au balcon, le gouverneur Sergueï Alexandrovitch lâche son mouchoir… Geste prémédité ou mouvement involontaire ? Peu importe, c’est le signal : les soldats tirent dans la foule. Dans un contexte politique explosif, où le peuple s’organise pour lutter contre le régime autocratique, cet épisode signe l’arrêt de mort du grand-duc. Un polar historique signé Nury et Robin.

Ce 1er volet de Mort au Tsar, polar historique, nous entraîne sur les traces des révolutions russes de 1905.

Ma première impression en parcourant les premières pages a été très positive : le dessin est très joli, riche en détails sur la Russie tsariste, avec notamment un soin apporté aux uniformes (bien que je ne sois pas un spécialiste).

Je vous ai cité le résumé juste avant, mais pour ma part j’ai commencé à lire cet album uniquement sans l’avoir lu au préalable. Au vu du titre, je m’attendais à une bande dessinée sur la Révolution russe de 1917 ou sur les derniers jours du tsar Nicolas II et de sa famille en 1918. L’action commence en réalité en 1904 et relate l’attentat qui a coûté la vie au Grand Duc Sergueï Alexandrovitch, oncle du tsar et gouverneur général de Moscou. C’est un prélude à la révolution avortée de 1905 qui sera réprimée dans le sang par le pouvoir tsariste. On voit bien dans ce contexte que les germes de la révolution de 1917 étaient déjà présentes et que la Première Guerre Mondiale ne sera que l’étincelle qui fera tout exploser.

Le récit évoque également brièvement le Protocole des Sages de Sion, un faux opus écrit par la police secrète tsariste pour dénoncer un prétendu complot juif visant à dominer le monde. Ce livre a alors été utilisé par le régime tsariste pour faire des juifs le bouc-émissaire idéal des malheurs de la population russe, dans une époque de montée des tensions et des revendications, avant d’être à nouveau repris par Hitler et les idéologues nazis pour justifier les politiques antisémites et la « solution finale ».

Dans ce tome, on suit le récit à travers le point de vue du gouverneur, un aristocrate dont le courage ne semble pas la première qualité et qui apparaît comme un homme faible dépassé par les événements. Il est la cible des terroristes révolutionnaires après avoir réprimé une manifestation populaire par les armes, provoquant la mort de plusieurs dizaines de manifestants, dont des enfants. Il sait que la mort l’attend et qu’il n’y échappera pas, ce qui le mène aux portes de la folie. Bien que comme lui on connaisse l’issue inéluctable, la tension est palpable et va crescendo tout au long des soixante pages de l’album. Au fur et à mesure du récit, on peut presque s’attacher et éprouver une certaine sympathie pour le personnage du Grand Duc, ce qui souligne la qualité d’écriture de cette bande dessinée.

Si j’en crois le titre du deuxième tome de cette histoire, « Le terroriste », nous devrions cette fois suivre le récit à travers le point de vue d’un révolutionnaire l’assaillant du gouverneur. Je dois dire que j’ai hâte de voir cela et de vous en parler ici.


Mort au Tsar – 1. Le Gouverneur, scénario : Fabien Nury, dessin : Thierry Robin

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

Un gentleman à Moscou

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Les lectures en service de presse sont parfois décevantes, mais elles permettent aussi de découvrir de petits bijoux. C’est le cas avec ce roman d’Amor Towles, dont j’ai eu la chance de lire en avant-première la traduction en français, qui sera publiée cette semaine, le 22 août précisément.

Le résumé m’avait tout de suite attiré :

Au début des années 1920, le comte Alexandre Illitch Rostov, aristocrate impénitent, est condamné par un tribunal bolchévique à vivre en résidence surveillée dans le luxueux hôtel Metropol de Moscou, où le comte a ses habitudes, à quelques encablures du Kremlin. Acceptant joyeusement son sort, le comte Rostov hante les couloirs, salons feutrés, restaurants et salles de réception de l’hôtel, et noue des liens avec le personnel de sa prison dorée   – officiant bientôt comme serveur au prestigieux restaurant Boyarski –, des diplomates étrangers de passage – dont le comte sait obtenir les confidences à force de charme, d’esprit, et de vodka –, une belle actrice inaccessible – ou presque –, et côtoie les nouveaux maîtres de la Russie. Mais, plus que toute autre, c’est sa rencontre avec Nina, une fillette de neuf ans, qui bouleverse le cours de sa vie bien réglée au Metropol.

Trois décennies durant, le comte vit nombre d’aventures retranché derrière les grandes baies vitrées du Metropol, microcosme où se rejouent les bouleversements la Russie soviétique.

La promesse, parcourir la Russie soviétique des années 1920 à 1950 par l’intermédiaire d’un aristocrate assigné à résidence dans un grand hôtel moscovite, était tentante. Je ne vais pas ménager le suspense plus longtemps : la promesse est largement tenue.

Le roman oscille entre humour très fin, réflexions intéressantes sur la société, critique de la bureaucratie soviétique, et fresque pseudo-familiale, puisque le comte Alexandre Rostov n’a plus de famille biologique mais construit la sienne au fil des années au sein du personnel et des clients de l’hôtel Metropol où il est condamné à rester.

Le roman est assez long, avec près de 600 pages, mais il est passionnant et bien rythmé dans l’ensemble, malgré quelques longueurs peut-être inévitables au milieu du récit. Quand on l’ambition de raconter trois décennies de l’Histoire de l’Union Soviétique, on n’échappe pas à quelques moments de flottement mais cela vaut largement le coup car le résultat est à la hauteur : captivant, parfois émouvant, souvent drôle, et intelligent dans sa façon d’aborder les choses.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce roman, et je ne peux pas m’empêcher de vous laisser avec quelques citations qui m’ont marquées pendant la lecture et qui vont permettront sans doute de goûter au style, à l’humour et à l’intelligent du propos de l’auteur :

Sur l’aristocratie et la bourgeoisie :

L’histoire a démontré que le charme est l’ambition ultime de la classe des rentiers.

Sur l’importance des duels dans la Russie tsariste :

Pourquoi donc notre pays s’est-il autant passionné pour le duel ? demanda-t-il à la cage d’escalier sans espérer de réponse.

Certains auraient sans doute répondu par facilité que le duel était un dérivé de la barbarie. Étant donné les longs hivers cruels de la Russie, sa familiarité avec la famine, son sens approximatif de la justice et ainsi de suite, il était naturel à l’aristocratie du pays d’adopter comme moyen de résoudre les conflits un acte d’une violence absolue.

Or selon l’opinion mûrement réfléchie du comte, si le duel avait emporté les faveurs des gentlemen russes, c’était uniquement en vertu de leur passion pour tout ce qui était éclatant et grandiloquent. Certes, par convention, les duels avaient lieu à l’aube dans des lieux isolés afin de garantir l’anonymat des gentlemen impliqués. Mais se déroulaient-ils pour autant derrière un tas de cendres ou dans une décharge ? Bien sûr que non ! Ils se déroulaient dans une clairière recouverte d’une fine couche de neige au cœur d’une forêt de bouleaux. Ou bien sur la berge d’un ruisseau sinueux. Ou encore en lisière d’un domaine familial sous les fleurs des arbres agitées par la brise… En d’autres termes, dans des décors qu’on n’aurait pas été surpris de découvrir au deuxième acte d’un opéra. En Russie, quel que soit le spectacle, tant que le décor a de l’éclat et le ténor de la grandiloquence, il trouvera son public.

De fait, au fil des années, à mesure que les lieux de duels gagnaient en pittoresque et les pistolets en raffinement, les hommes les plus distingués affichèrent une disposition à défendre leur honneur pour des offenses de moins en moins graves. Si bien qu’en 1900 la tradition du duel, qui était peut-être bien née en réponse à des crimes de la plus haute gravité – traîtrise, trahison, adultère –, avait peu à peu abandonné toute raison, et l’on se battait pour l’inclinaison d’un chapeau, l’insistance d’un regard, ou l’emplacement d’une virgule.

Sur le destin et les amitiés inattendues :

Les deux jeunes gens paraissaient donc peu voués à devenir amis. Pourtant, le destin n’aurait pas la réputation qu’on lui prête s’il ne faisait que ce à quoi on s’attendait.

Sur l’évolution technologique, spirituelle et politique des civilisations :

En tant qu’archéologue, lorsque Thomsen divisa l’histoire de l’humanité entre âge de la pierre, du bronze et du fer, il le fit tout naturellement en se fondant sur les outils physiques qui définissent chaque époque. Mais quid du développement spirituel de l’humanité ? Et de son développement moral ? Crois-moi, ils ont progressé dans le même sens.

À l’âge de la pierre, l’homme des cavernes avait les idées aussi rudimentaires que sa massue, aussi basiques que le silex d’où il tirait des étincelles.

À l’âge du bronze, lorsque quelques petits malins découvrirent la science de la métallurgie, combien de temps leur fallut-il pour fabriquer des pièces, des couronnes, des épées ? Cette trinité impie à laquelle l’homme du peuple s’est ensuite retrouvé asservi pendant mille ans. Michka se tut un instant, les yeux au plafond, avant de reprendre.

Ensuite vint l’âge du fer, et avec lui la machine à vapeur, la presse, le fusil. Une trinité complètement différente, en effet. Car si ces outils ont été mis au point par la bourgeoisie afin de servir ses propres intérêts, c’est à travers la machine à vapeur, la presse et le fusil que le prolétariat a commencé à se libérer de l’exploitation, de l’ignorance et de la tyrannie.

Michka commenta cette trajectoire historique – ou peut-être ses propres tournures de phrase – d’un signe de tête appréciatif.

– Eh bien, cher ami, nous conviendrons je pense qu’un nouvel âge a commencé : l’âge de l’acier. Nous avons maintenant la capacité de construire des centrales électriques, des gratte-ciel, des avions.

Puis, se tournant vers le comte : – Tu as vu la tour Choukhov ?

Le comte répondit que non.

– C’est un bien bel objet, Sasha. Une spirale en acier de deux cents mètres de haut depuis laquelle nous diffusons les toutes dernières nouvelles et informations – mais également, eh oui, les mélodies sentimentales de ton cher Tchaïkovski –jusque dans chaque foyer, dans un rayon de cent soixante-dix kilomètres. Et à chaque fois, la morale russe progresse au même rythme que ces avancées. Il se peut que nous assistions de notre vivant à la fin de l’ignorance, de l’oppression et à l’avènement de la fraternité des hommes.

Sur les révolutions :

Un soulèvement populaire, des troubles politiques, le progrès industriel – la combinaison de ces trois facteurs peut faire évoluer une société si rapidement qu’elle sautera des générations entières, balayant ainsi des aspects du passé qui autrement auraient peut-être survécu plusieurs décennies. Et il ne peut qu’en être ainsi lorsque les hommes nouvellement arrivés au pouvoir se méfient de toute forme d’hésitation ou de nuance et placent les certitudes au-dessus de tout.

Sur l’exil en Russie :

Oui, l’exil était aussi vieux que l’humanité. Mais les Russes furent le premier des peuples à maîtriser la notion d’exil dans leur propre pays. Dès le XVIIIe siècle, les tsars, plutôt que de chasser leurs ennemis du pays, choisirent de les envoyer en Sibérie. Pourquoi ? Parce qu’ils avaient décidé qu’exiler un homme de la Russie comme Dieu avait exilé Adam du jardin d’Éden ne constituait pas un châtiment suffisamment sévère ; car dans un autre pays, un homme peut se jeter à corps perdu dans le travail, construire une maison, fonder une famille. En d’autres termes, recommencer une nouvelle vie.

Mais lorsque vous exilez un homme dans son propre pays, il lui est impossible de recommencer à zéro. Pour l’exilé intérieur – que ce soit en Sibérie ou à travers la Moins Six –, l’amour du pays ne sera jamais flou ou dissimulé par le brouillard du temps qui passe. En fait, comme notre espèce a, au fil de l’évolution, appris à accorder la plus grande attention à ce qui se trouve hors de sa portée, ces exilés rêveront des splendeurs de Moscou selon toute probabilité plus que n’importe quel Moscovite qui peut en profiter librement.

Sur le cinéma américain comme instrument de propagande :

Mais les films américains, dit-il, méritaient de leur part un examen soigneux, pas simplement en tant que fenêtres offrant une perspective sur la culture occidentale, mais également en tant que mécanismes inédits de répression de classe. Car avec leur cinéma, les Yankees avaient semblait-il découvert comment calmer une classe ouvrière tout entière pour la modique somme de cinq cents par semaine.

Leur Dépression, expliquait-il. Elle a duré dix ans en tout. Une décennie complète, pendant laquelle ils ont laissé le prolétariat se débrouiller tout seul en fouillant dans les poubelles et en mendiant à la sortie des églises. S’il y a bien une période pendant laquelle les travailleurs américains auraient dû secouer le joug, c’est celle-là. Pourtant, ont-ils rejoint leurs frères d’armes ? Ont-ils pris leurs haches et défoncé les portes des grandes demeures ? Jamais. Tant s’en faut. Ils se sont traînés jusqu’au cinéma le plus proche, où on a fait miroiter sous leurs yeux la dernière fantaisie en date.

Tel un scientifique chevronné, Ossip disséquait froidement ce qu’ils venaient de regarder. Les comédies musicales ? Des « pâtisseries conçues pour calmer les pauvres avec des rêves de bonheur inaccessible ». Les films d’horreur ? Des « tours de passe-passe dans lesquels les ouvriers voyaient leurs peurs supplantées par celles de jolies jeunes filles ». Les comédies légères ? De « grotesques narcotiques ». Et les westerns ? La pire propagande qui soit. Des fables dans lesquelles le mal était représenté par des masses criminelles et voleuses de bétail tandis que le bien apparaissait sous les traits d’un individu solitaire qui risquait sa vie pour défendre le caractère sacré de la propriété privée. En somme, « Hollywood est la force la plus dangereuse qui soit dans toute l’histoire de la lutte des classes ».

Sur les différences entre les modèles américain et soviétique :

Comme le Faucon maltais. Qu’est-ce que cet oiseau noir, sinon un symbole du patrimoine culturel occidental ? Cette sculpture d’or et de pierres précieuses façonnée par des chevaliers des croisades pour rendre hommage à un roi, c’est un emblème de l’Église et des monarchies – ces institutions rapaces sur lesquelles toute la vie artistique et intellectuelle de l’Europe s’est construite. Qui sait, peut-être leur amour de ce patrimoine est-il tout aussi peu judicieux que celui que le Gros porte à son faucon ? Peut-être est-ce cela précisément dont il faut se débarrasser pour que leurs peuples puissent espérer progresser.

« Les bolcheviques, poursuivit Ossip d’une voix adoucie, ne sont pas des Wisigoths, Alexandre. Nous ne sommes pas des hordes de barbares fondant sur Rome pour détruire tout ce qui est beau, simplement par ignorance et jalousie. Bien au contraire. En 1916, la Russie était un État barbare. La nation la plus illettrée d’Europe, dont la majorité des habitants vivaient en quasi-servage, travaillaient les champs avec des charrues en bois, battaient leurs femmes le soir à la chandelle, s’effondraient sur un banc ivres de vodka, avant de se lever à l’aube pour se prosterner devant leurs icônes. En d’autres termes, vivaient exactement comme leurs ancêtres cinq cents ans auparavant.

Notre vénération pour toutes ces statues, cathédrales et institutions antiques ne pourrait-elle pas justement avoir été cela même qui nous empêchait d’avancer ?

Et au fait, où en sommes-nous maintenant ? Jusqu’où avons-nous avancé ? En mariant le tempo américain et les objectifs soviétiques, nous sommes près d’atteindre le taux d’alphabétisation maximum. Les endurantes femmes russes, elles aussi esclaves autrefois, ont été élevées au rang d’égales. Nous avons construit de nouvelles cités, et notre production industrielle dépasse celle de la majeure partie des pays européens.

– Mais à quel prix ? Ossip frappa du plat de la main sur la table.

– À un prix exorbitant ! Vous pensez que les réussites des Américains – que le monde entier leur envie – ne leur ont rien coûté ? Demandez un peu à leurs frères africains ! Vous pensez que les ingénieurs qui ont conçu leurs illustres gratte-ciel ou construit leurs routes ont hésité une seconde avant d’aplatir les charmants petits quartiers qui leur barraient le chemin ? Je vous garantis, Alexandre, qu’ils ont posé les bâtons de dynamite et appuyé sur le détonateur eux-mêmes. Comme je vous l’ai déjà dit, les Américains et nous serons les nations dirigeantes de ce siècle parce que nous sommes les seules nations à avoir appris à balayer le passé plutôt que de nous incliner devant lui. Seulement eux ont agi de la sorte au nom de leur cher individualisme, alors que nos efforts à nous sont au service du bien commun.

Sur les grands hôtels internationaux :

Certains pourraient s’étonner que deux hommes se considèrent comme de vieux amis alors qu’ils ne se connaissaient que depuis quatre ans ; mais la solidité d’une amitié ne se mesure pas au passage du temps. Ces deux-là auraient eu l’impression d’être de vieux amis même quelques heures après s’être rencontrés. Cela était dans une certaine mesure dû au fait qu’ils étaient âmes sœurs – le genre à se découvrir au cours d’une conversation parfaitement fluide de multiples points communs et des raisons de rire. Mais il s’agissait aussi très certainement d’une question d’éducation. Élevés dans de grandes demeures au sein de villes cosmopolites, sensibilisés aux arts, jouissant de longs moments d’oisiveté et exposés aux plus beaux objets, le comte et l’Américain, pourtant nés à dix ans et six mille cinq cents kilomètres d’écart, avaient plus de choses en commun l’un avec l’autre qu’avec la majorité de leurs compatriotes respectifs.

C’est pour cette même raison, bien sûr, que les hôtels prestigieux des capitales du monde se ressemblent tous. Le Plaza à New York, le Ritz à Paris, le Claridge à Londres, le Metropol à Moscou – construits dans la même période de quinze ans : eux aussi étaient des âmes sœurs, les premiers hôtels de la ville équipés du chauffage central, de l’eau chaude et du téléphone dans les chambres, avec la presse internationale à disposition des clients dans le grand hall, une cuisine cosmopolite et des bars américains juste à côté de la réception. Ces hôtels avaient été construits pour des gens comme Richard Vanderwhile et Alexandre Rostov, afin qu’ils puissent lors de leurs voyages dans des villes étrangères se sentir tout à fait chez eux, en compagnie de gens de leur milieu.

Sur la mort de Staline :

Pourquoi, se demandèrent maints observateurs occidentaux, un million de citoyens étaient-ils prêts à faire la queue pour voir le cadavre d’un tyran ? Certains désinvoltes expliquèrent que c’était pour s’assurer qu’il était bien mort. Mais une telle remarque ne rendait pas justice aux hommes et aux femmes qui attendaient en pleurant. De fait, ils furent des millions à pleurer la perte de celui qui les avait menés à la victoire dans la Grande Guerre patriotique contre les forces hitlériennes ; et ils furent tout aussi nombreux à pleurer la perte de l’homme qui avait de manière aussi résolue hissé la Russie au rang de puissance mondiale ; tandis que d’autres sanglotaient simplement en comprenant qu’une nouvelle ère d’incertitudes commençait.


Un gentleman à Moscou, Amor Towles

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

La femme qui ressuscite

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La femme qui ressuscite est le premier roman de Nadia Oswald, que j’ai eu l’occasion de découvrir et de lire en service de presse par l’intermédiaire de la plateforme NetGalley.fr. J’avais sollicité ce livre car son résumé m’avait interpellé :

Février 1919. Une jeune fille se réveille dans le lit d’une clinique de Berlin, amnésique, après s’être jetée dans le fleuve. Le mystère autour de son identité commence, en même temps qu’une des plus grandes énigmes du XXe siècle.

Est-ce Anastasia Romanov, la dernière survivante du clan Romanov épargnée par les bolcheviks… ou l’ambitieuse petite paysanne schwab de Pologne qui réussira toute sa vie à donner le change auprès des familles impériales de la planète en se faisant passer pour la défunte princesse ?

L’héroÏne reconstruit sa mémoire et son identité… mais sont-ce bien les siennes ?
Sans jamais prendre parti ni donner les clés, Nadia Oswald donne vie à cette réincarnation mentale et physique. Premier roman servi par une langue prodigieuse, baroque et poétique, La Femme qui ressuscite fait revivre un mystère, un double portraits de femme, et un esprit que le trouble de l’inconnu mènera jusqu’aux limites de la folie.

Outre la saga des Romanov, le livre nous plonge aussi dans la fn de l’empire des Tsars, le Berlin de l’après-première guerre mondiale, la diaspora Russe nostalgique de l’époque impériale, l’Amérique des années folles et l’exubérance artistique des années 20 …

Le roman nous propose la rencontre au début des années 1920 d’une jeune femme qui vient de survivre à une tentative de suicide et qui affirme soudainement être Anastasia Romanov, dernière héritière de Nicolas II, dernier tsar de Russie qui a pourtant été tué avec son épouse et tous leurs enfants en 1918.

Le roman s’appuie sur une histoire « vraie », puisque le personnage principal, connu sous plusieurs noms tout au long de sa vie, a réellement existé et a prétendu être Anastasia, suscitant de nombreuses polémiques entre ceux qui croyaient à son histoire et donc à la survie de la dernière fille de Nicolas II, et ceux qui dénonçaient une imposture destinée à mettre la main sur la fortune des derniers tsars russes. Dans ce roman, nul doute n’est permis sur l’imposture : la jeune femme en question n’est pas Anastasia, son identité véritable est connue dès le début.

Le récit nous propose alors de suivre la vie d’Anna, comme elle se se fait appeler, d’abord en Allemagne où elle se fait connaître, puis en Suisse, aux Etats-Unis, puis à nouveau en Allemagne. Les compagnons et compagnes se succèdent autour d’Anna, plus ou moins convaincus de sa prétendue ascendance impériale. Des anciens proches de famille Romanov viennent rencontrer Anna pour se faire leur propre opinion, et les avis divergent clairement.

Si j’ai apprécié la trame de départ du roman et sa description du monde des années 1920, notamment l’Allemagne et les Etats-Unis, j’ai rapidement été lassé par le récit. C’est intéressant au début, on se prend au jeu de l’imposture, mais cela finit par devenir répétitif voire franchement ennuyant.

Je suis allé au bout car le roman est court, mais je ne suis pas sûr que j’en aurai eu le courage s’il avait fait une centaine de pages de plus. Cette lecture est donc plutôt une déception, car le sujet m’intéressait mais je m’attendais à un récit plus passionnant alors que le cadre tient toutes ses promesses.


La femme qui ressuscite, Nadia Oswald

Note : ★★☆☆☆


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Livres & Romans

Futbol – Le ballon rond de Staline à Poutine

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Alors que la Coupe du Monde de football 2018 vient de commencer en Russie, j’ai lu ce livre repéré sur NetGalley.fr et reçu en service de presse. Le thème m’a tout de suite intéressé :

Trop grande, trop froide, trop isolée, la Russie n’était pas faite pour le football. Et pourtant, dès qu’il a rebondi sur la terre russe, le ballon rond a fait mieux que s’acclimater. Il est devenu l’objet d’une fièvre populaire que le Kremlin, de Staline à Poutine, cherche à instrumentaliser.

Beria était le patron du KGB, mais aussi le parrain des équipes du Dynamo de Moscou et Tbilissi, faisant de ces clubs les instruments d’une lutte sans merci contre  » l’équipe du peuple « , celle du Spartak Moscou. Pendant des décennies, deux clans se sont affrontés et tous les coups étaient permis, jusqu’à la déportation au Goulag des meilleurs joueurs de l’équipe adverse.

En Russie, le football est un sport de combat politique : dès les premières rencontres à Saint-Pétersbourg qui avaient de furieux airs de lutte des classes ; lors du  » match de la mort  » du 9 août 1942, opposant Ukrainiens du FC Start et nazis de la Luftwaffe ; dans la façon dont le régime mit en scène ses vedettes comme Lev Yachine ; avec le football  » scientifique  » qui conquit le monde pendant la guerre froide ; dans le rapport qu’entretiennent les oligarques avec ce sport, et jusqu’à l’organisation éminemment politique du Mondial 2018.

Fourmillant d’anecdotes mettant en scène grands leaders et champions soviétiques, ce livre raconte davantage qu’un siècle de football : il décrypte le pouvoir russe à travers le prisme du ballon rond.

Cela commence, dès l’introduction, par un très beau passage sur l’histoire du football en Russie et en URSS :

Ce livre raconte une histoire de l’URSS et de la Russie à travers le football. Une histoire terrible et grandiose vue depuis les tribunes, où le peuple en supportant tel club plutôt qu’un autre trouvait le moyen de s’exprimer. Comme l’a dit le génial compositeur Dimitri Chostakovitch, fan absolu de foot : « Le stade de football, c’est le seul endroit en Union Soviétique où on pouvait être non seulement pour, mais aussi CONTRE ! »

La suite du livre est à la hauteur de cette introduction et de mes espoirs. Des dernières années de la Russie tsariste à l’ère de Poutine en passant par la Révolution bolchévique,  la lutte contre l’Allemagne nazie et la longue période soviétique, c’est un récit captivant dans l’Histoire du football russe et soviétique. A travers ce récit historique et sportif, c’est aussi une plongée enrichissante dans ce pays et dans le quotidien souvent difficile de ses habitants.

J’ai clairement appris beaucoup de choses sur la Russie, sur son football, ses clubs, mais aussi sur sa politique et sur les pays qui composaient l’URSS. J’ai notamment découvert avec stupeur cette anecdote, quoique le mot soit mal choisi, des joueurs du Dynamo Kiev qui n’apprennent l’incident nucléaire de Tchernobyl que quelques semaines après l’explosion du réacteur, lors d’un déplacement à Lyon pour la finale de la Coupe d’Europe des Vainqueurs de Coupe. Le commentateur russe décidera alors de révéler l’accident aux téléspectateurs russes, poussant ainsi les autorités soviétiques à amplifier l’évacuation de la population à proximité de la centrale.

Le livre est rempli d’anecdotes de ce style, qui montrent bien les liens forts entre football et politique, entre sport et Histoire. Il n’est donc pas étonnant que ce livre m’ait passionné, quand on connait ma passion à la fois pour l’Histoire d’une part et pour le sport d’autre part.

Je finis avec quelques passages du livre qui m’ont marqué.

Sur la nationalisme réprimé en URSS mais exprimé à travers le football :

« J’adorais le foot bien sûr. Mais à vrai dire, c’est surtout le Dynamo que j’adorais. Et la Géorgie à travers lui. Le soutenir, pour nous, c’était secrètement se rebeller contre les bolcheviques. C’était d’abord être Géorgien. Et comme on ne pouvait pas l’exprimer ouvertement, cela aurait été le Goulag assuré, on le disait en soutenant notre Dynamo, l’air de rien. Soutenir notre équipe adorée, ça, on avait le droit de le faire.

Sur le rôle du sport comme instrument de « soft power » par les dirigeants russes et soviétiques :

Depuis son arrivée au pouvoir en août 1999, Poutine s’est politiquement construit sur une seule idée : restaurer la grandeur de la Russie, la remettre au centre de la scène internationale, pour mieux épater son propre peuple notamment. « Je suis un esclave, mais mon Tsar gouverne le monde », ironisait le poète Mikhaïl Lermontov au XIX° siècle.

Mais, comme pour Staline à ses débuts, Poutine a conscience que son pays est une « puissance pauvre » et pour compenser les faiblesses structurelles du pays, les « Tsars » russes et soviétiques ont recours aux symboles, à l’image et aux rodomontades. Voilà pourquoi le sport est si important pour eux. Les fondamentaux restent, alors l’histoire se répète.

Et cette conclusion, que j’ai beaucoup aimée :

Cette histoire est celle d’un sport que les hommes qui régnaient et qui règnent aujourd’hui au Kremlin ont rarement aimé mais dont ils ont compris qu’on pouvait l’exploiter pour magnifier l’image du pays. Un pays fasciné par l’Occident, par sa puissance, et qui n’a rêvé et ne rêve encore que de se mesurer à lui. Un pays sans doute trop grand et trop froid pour bien jouer au football mais qui aura tout fait pour sauver les apparences grâce au ballon rond.


Futbol – Le ballon rond de Staline à Poutine, Régis Genté & Nicolas Jallot

Note : ★★★★★


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Livres & Romans

Tout le pouvoir aux soviets

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Tout le pouvoir aux soviets est le premier roman que je lis de Patrick Besson, un auteur dont j’avais déjà entendu parler mais que je n’avais pas encore eu l’occasion de lire. Il ne doit évidemment pas être confondu avec son semi-homonyme Philippe Besson, mon romancier préféré dont j’ai déjà très souvent parlé ici. J’ai eu l’occasion de découvrir cet auteur et ce roman grâce à la plate-forme NetGalley.fr, sur laquelle j’ai sollicité et reçu la version Kindle du livre en service de presse après avoir été attiré par le synopsis :

Marc Martouret, jeune banquier né d’une mère russe antisoviétique et d’un père communiste français, porte en lui ces deux personnes énigmatiques dont on découvrira les secrets tout au long du roman qui nous emmène du Paris de Lénine en 1908 au Moscou de Poutine en 2015, ainsi que dans l’URSS de Brejnev pour le cinquantième anniversaire d’octobre 17. L’épopée révolutionnaire, ses héros et ses martyrs, ses exploits et ses crimes, ses nombreuses ambiguïtés, sont ressuscités au fil des pages. Trois histoires d’amour se croiseront et seule la plus improbable d’entre elles réussira.

Tout le pouvoir aux soviets est aussi une réflexion, chère à l’auteur, sur les rapports entre le pouvoir politique quel qu’il soit et la littérature. Le titre est de Lénine et on doit la construction aux célèbres poupées russes.

Le roman est construit comme un récit à tiroirs avec trois lignes temporelles qui s’emboitent l’une dans l’autre à l’image de poupées russes, comme l’indique très justement l’éditeur dans son résumé.

A l’époque contemporaine, Marc, un banquier français, séjourne à Moscou pour affaires et y rencontre Tania, une restauratrice sibérienne. De retour à Paris, il parle de cette rencontre avec son père René, qui raconte à son tour son séjour en URSS en 1967 lorsqu’il faisait partie de la délégation du Parti Communiste Français invité pour les célébrations du cinquantenaire de la Révolution d’Octobre. Lors de cette visite au coeur du régime soviétique, René fait la connaissance d’un apparatchick russe, ancien écrivain désormais à la tête d’une institution politico-littéraire à la solde du pouvoir. Celui-ci lui relate alors, dans un troisième récit, ses années à Paris au début du siècle aux côtés de Lénine puis les grandes étapes de la vie du père de la Révolution bolchevik en Russie.

La narration n’est pas linéaire, puisqu’on alterne entre les trois récits à trois époques différentes : le séjour de Marc à Moscou en 2017, celui de son père René en 1967, et les années 1908 à 1924 de Lénine sous le regard d’un écrivain raté. J’ai bien aimé cette construction, qui transforme le roman en simili-enquête sur le passé des personnages et permet de dresser des parallèles intéressants entre les époques évoquées.

– Le monde communiste est petit.

– De plus en plus petit, soupire l’adhérent du PCF (depuis 1963).

Le roman aborde plusieurs thèmes à la fois, et le fait plutôt bien dans ce récit à plusieurs voix.

D’abord, il interroge sur la parentalité et l’héritage, à travers le personnage de Marc, banquier d’affaires, fils d’un Français militant communiste convaincu et d’une Russe farouchement anti-soviétique. Tout semble opposé le père et le fils ; l’un est toujours attaché à l’idéal communiste, alors que l’autre a totalement embrassé le capitalisme en choisissant de la finance son métier, poussant le trait jusqu’à travailler avec des oligarques dans la Russie de Poutine.

– Je ne lis par les romans.

– Pourquoi ?

– Je suis banquier.

Dans une moindre mesure, c’est un livre qui nous parle des relations franco-russes, avec cet exil de Lénine à Paris au début du siècle, l’emprunt russe non remboursé que la bourgeoisie française n’a jamais pardonné, l’accueil des Russes blancs après 1917, et bien sûr les liens entre le PCF et le parti-frère (ou plutôt père, ou maître) en URSS.

Être communiste en France, ce n’est pas comme être communiste en URSS.

C’est un argument de mon père, toujours accueilli par ma mère ex-soviétique avec le même grincement de mots : « C’est pire parce qu’en URSS, ils ont une excuse : ils n’ont pas le choix. »

Patrick Besson évoque également à plusieurs reprises les liens entre littérature et pouvoir, à travers plusieurs figures d’écrivains proches du Parti ou au contraire hostiles au régime et victimes de sa censure, ou pire. J’ai également noté quelques réflexions attribuées à Lénine ou Staline sur la littérature et l’art en général.

La révolution, c’est le livre. Voilà pourquoi, dans les pays dits libres, on décourage la lecture par diverses distractions obligatoires comme le sport, la télévision ou le spectacle. Les prolétaires n’y trouveront aucune méthode pour se débarrasser de leurs exploiteurs qui, par surcroît, s’enrichissent grâce au post, à la télévision ou au spectacle. Le révolutionnaire est un lecteur, ce qui le sépare de l’élection qui ne lit même pas le programme bidon proposé par son candidat bourgeois.

C’est aussi, bien sûr, une critique acerbe du communisme, et en particulier du régime soviétique et de la complaisance du PCF à son égard. Il y a beaucoup de cynisme de la part des personnages du roman, qui pour la plupart ne croient pas ou ne croient plus au grand idéal marxiste y compris ceux rencontrés en 1967 et qui sont pourtant des bureaucrates bien installés du régime.

A une révolution comme au tournage d’un film, personne ne comprend rien sauf le metteur en scène. Notre metteur en scène, c’était Lénine. Il était bon, c’est-à-dire mauvais. « Comment peut-on faire une révolution sans fusiller ? », c’est de lui. A quoi répond la phrase célèbre de Trotski : « Il est impossible de faire régner la discipline sans révolver. » Selon eux, la Commune a perdu de ne pas avoir assassiné assez de bourgeois.

Je dois dire que je m’attendais à un roman totalement à charge contre le communisme, mais j’ai été agréablement surpris. Bien sûr, l’auteur dénonce le régime totalitaire et liberticide de l’ex-URSS et la complicité du PCF et de ses dirigeants, mais ce n’est pas outrancier comme je le craignais. C’est un regard sans concession sur le communisme réel du XXème siècle, tel qu’il a été vécu en Russie et dans les anciens pays satellites de l’URSS. Ce n’est pas pour autant une ode au capitalisme, dont les travers (de porc ?) sont également dénoncés.

Même si les thèmes abordés sont sérieux, le ton du livre est parfois enjoué, avec un humour efficace, des formules qui tombent juste et un point d’ironie appréciable. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, à la fois plaisant et enrichissant. S’enrichir avec un livre sur le communisme, c’est suffisamment remarquable pour le signaler !


Tout le pouvoir aux soviets, Patrick Besson

Note : ★★★★☆


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