Livres & Romans

Omar et Greg

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J’ai relativement de la chance en ce moment avec mes lectures en service de presse. Toujours grâce à NetGalley.fr qui m’avait permis récemment de découvrir l’excellent roman Un gentleman à Moscou, j’ai eu l’occasion cette fois de lire en avant-première cet ouvrage de François Beaune : Omar et Greg, qui sortira le 14 septembre prochain dans toutes les bonnes librairies (et sans doute également dans les mauvaises).

François Beaune est un journaliste et écrivain que je ne connaissais pas, même si j’ai découvert pendant ma lecture qu’il était l’auteur d’un roman intitulé Un homme louche que j’avais lu il y a plusieurs années et qui ne m’avait pas particulièrement plu. Comme quoi, il ne faut jamais se contenter de la première impression avec un écrivain !

Ici, François Beaune nous propose une rencontre avec deux hommes au parcours à la fois typique et atypique de beaucoup de concitoyens français :

« On ne pense pas de la même façon le ventre vide et le ventre plein ».

Omar et Greg sont deux enfants d’ouvriers. Deux jeunes nés et grandis dans des ZUP. Le petit fils d’Algérien engagé dans l’armée française, chasseur de skins à l’adolescence, est travailleur social ; l’Italo-Tunisien, cheminot homo formé à la lecture de Jaurès et de Che Guevara, est devenu militant de carrière. Après mille expériences entre Reims et Vaulx- en-Velin, Bordeaux et Marseille, tous deux se retrouvent un jour à proposer au Front national un projet politique aberrant : faire entrer la communauté musulmane au FN.

L’itinéraire de ces deux citoyens engagés et enragés témoigne de la manière dont la France accueille et forme (ou pas) ses enfants de l’immigration : quartiers, racisme, religion, éducation, sexualité, engagement, rapport à l’autre … Omar et Greg cherchent leur place avec une interrogation obsédante sur ce que c’est qu’être français.

L’écrivain François Beaune, connu pour ses Entresorts et ses Histoires vraies, a connu Omar et Greg dans le quartier de la porte d’Aix, à Marseille. Il les a rencontrés, écoutés, enregistrés, et en a tiré cette fresque sociale, récit d’une amitié hors norme et portrait croisé de deux citoyens qui, par leurs contradictions, incarnent un destin français.

Le livre commence doucement, je n’ai pas tout de suite accroché, peut-être parce que je n’avais pas de sympathie particulière pour les deux protagonistes. Le récit de leur jeunesse respective à Reims et dans le Rhône n’est pas passionnant, même s’il est symptomatique de la société française et de son évolution, entre montée des tensions sociales et « ethniques » et déclassement des classes moyennes et populaires.

La suite m’a plus emballé, avec le récit de leur engagement militant : d’abord dans deux camps opposés, l’un à gauche au Parti Socialiste et à SOS Racisme, l’autre au Front National ; puis ensemble, à la tête d’une initiative un peu folle de créer un pôle « patriotique social » au FN, avec en toile de fond une tentative de réconciliation du Front National avec les musulmans de France.

Je ne partage évidemment pas toutes les opinions d’Omar et Greg, mais j’ai aimé le récit de leurs combats politiques et la part d’honnêteté intellectuelle que je dois leur reconnaître en lisant leurs propos tels que François Beaune les relate. Même sans me reconnaître dans leurs idées, je dois saluer la cohérence de leur parcours et une certaine noblesse dans leurs combats.

Au-delà de la personnalité et du parcours des deux protagonistes qui donnent leur nom au livre, c’est le portrait d’une France blessée, divisée, contrastée, en souffrance, un panorama de cette France dite périphérique, déclassée, délaissée dont on nous parle en permanence dans les médias en feignant de s’y intéresser mais sans s’attaquer aux causes du phénomène. C’est en cela que ce livre est passionnant, par son interrogation sur ce qu’est la France, sur ce que c’est d’être français. Omar et Greg sont deux exemples de ce peut être la citoyenneté française, avec des parcours différents, des croyances différentes, mais un même sentiment d’appartenance à une même communauté, une même nation.

J’ai relevé de nombreuses citations en lisant ce livre, et je vous propose d’en découvrir quelques unes, pour mieux comprendre le propos de ce livre assez particulier mais passionnant.

Sur l’immigration :

L’immigration, ça existera toujours. Tu mets un enfant qui sait marcher au milieu d’une pièce, tu fais plus attention, le gosse il est déjà à l’autre bout de la rue. Les gens sont faits pour marcher, voyager, bouger. Les migrations, en soi, c’est naturel. Maintenant quand ces vagues sont créées dans les intérêts de Bouygues, Bolloré, Vinci, Total, qui ne payent pas leurs impôts en France, et qu’on envoie nos soldats se faire crever pour leurs projets à l’étranger, on doit réagir. Il faut arrêter toutes ces guerres coloniales. Le devoir universel de la France, c’est de tout faire pour instaurer la paix. Alors que là c’est nous qui déclarons la guerre.

Sur le système qui divise :

Je crois que le système diviseur joue sur les cordes sensibles, un coup sur la religion, un coup sur les ethnies, un autre sur les classes sociales. Un anarchiste, un skinhead, un Maghrébin, tous ceux-là se tapent dessus, alors que le système est en train de s’engraisser et tire tous les marrons du feu.

Sur les politiques culturelles dans les banlieues :

C’est un drame de faire des gens acculturés, qui n’ont aucun sentiment d’appartenance à ce pays. L’éducation nationale est dévoyée, parce que la pensée dominante, majoritaire, est de gauche, et eux visent à virer tout ce qui est patriotique, à faire de nos gosses des citoyens déstructurés, sans appartenance charnelle avec la France. Exactement ce qu’on a vécu dans les centres sociaux. Toutes les MJC où j’ai été, où j’ai grandi, on ne t’apprend pas la culture française, au contraire, on te maintient dans ta culture d’origine, djembé, rap, raï, on accentue l’appartenance ethnique, on fait la promotion des cultures communautaires. Les animateurs sont pas payés pour faire de toi un bon Français, mais pour te tenir au calme.

Sur la jeunesse :

Quand on renie l’Histoire, quand tu as pour référent Cyril Hanouna ou Nabila, le mépris des politiques et la misère dans des centaines de ghettos, quand il y a pas d’avenir, pas de vision globale, à un moment tu fais quoi ? La jeunesse, elle cherche un idéal, trouver une place dans la société, accomplir quelque chose et s’accomplir. Le jeune, il est responsable de ses actes, mais il est pas coupable. Les coupables c’est ceux qui ont créé cette situation, qui alimentent la division, qui laissent partir ces jeunes en les montrant du doigt avec leurs pseudo-lois ridicules de déchéance de nationalité, comme si ça allait empêcher un type de se faire sauter. Les coupables c’est les Valls, les Hollande, les Sarkozy, les Macron.


Omar et Greg, François Beaune

Note : ★★★★☆


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Livres & Romans

Qui a tué mon père

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Qui a tué mon père est le troisième roman d’Edouard Louis, qui avait fait une entrée remarquée dans le monde littéraire en 2014 avec En finir avec Eddy Bellegueule. Dans ce premier roman, que certains avaient vu à tort ou à raison comme un règlement de compte avec sa famille, Edouard Louis né Eddy Bellegueule racontait sans filtre son enfance et son adolescence en tant que garçon efféminé et homosexuel dans un milieu populaire, prolo comme disent certains, dans le Nord de la France. J’avais été très touché mais aussi un peu gêné par ce roman, en particulier parce que la frontière très floue entre fiction et autobiographie était troublante. En 2016, son deuxième roman Histoire de la violence était également une réussite à mes yeux, même s’il m’avait moins marqué que le premier.

Dans ce troisième roman, Edouard Louis reste dans le genre autobiographique, puisqu’il nous parle de son père et de sa relation avec lui. C’est aussi un livre engagé, qui constate et dénonce le déterminisme social. J’ai été marqué par ce passage, où Edouard, âgé de sept ans me semble-t-il, pleure car la voiture de son père a été détruite par un camion de passage :

Est-ce que tu m’avais déjà fait comprendre que nous faisions partie de ceux que personne ne viendrait aider ? Est-ce que tu m’avais déjà transmis le sens de notre place au monde ?

Il y également ce passage sur la jeunesse de son père :

Tu as essayé d’être jeune pendant cinq ans. Quand tu es parti du lycée, seulement quelques jours après avoir commencé, tu as été embauché à l’usine du village mais tu n’es pas resté longtemps non plus, à peine quelques semaines. Tu ne voulais pas reproduire la vie de ton père et de ton grand-père avant toi. Ils avaient travaillé directement après l’enfance, à quatorze ou quinze ans. Ils étaient passé sans transition de l’enfance à l’épuisement et à la préparation à la mort, sans avoir le droit aux quelques années d’oubli du monde et de la réalité que les autres appellent la jeunesse – c’est une formule un peu bête, les quelques années d’oubli que les autres appellent la jeunesse.

Toi pendant cinq ans tu as lutté de toutes tes forces pour être jeune, tu es parti vivre dans le sud de la France en te disant que là-bas la vie serait plus belle, moins écrasante de par la présence du soleil, tu as volé des mobylettes, tu as passé des nuits sans dormir, tu as bu le plus possible. Tu as vécu toutes ces expériences le plus intensément et le plus agressivement possible à cause du sentiment que c’était quelque chose que tu volais – c’est ça, c’est là que je voulais en venir : il y a ceux à qui la jeunesse est donnée et ceux qui ne peuvent que s’acharner à la voler.

Le titre du livre est « Qui a tué mon père », et l’absence de point d’interrogation est essentielle. Il ne s’agit pas d’une question mais d’une accusation. Edouard Louis accuse. L’auteur énumère sans concession les coups portés depuis plus de dix ans à ceux qui luttent chaque jour pour vivre : le dé-remboursement de certains médicaments en 2006 par le président Jacques Chirac et son ministre de la santé Xavier Bertrand ; la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007, qui met en cause les « assistés » et humilie ceux qui ont déjà honte d’eux-même ; le remplacement du RMI par le RSA en 2009 par Nicolas Sarkozy devenu président et Martin Hirsch, qui oblige à accepter des conditions de travail indignes pour pouvoir toucher des indemnités ; la loi Travail en 2016 par le président François Hollande et sa ministre Myriam El Khomri, qui bascule encore plus le rapport de force en faveur des employeurs face aux employés ; les déclarations en 2017 du président Emmanuel Macron aux syndicalistes en t-shirt qui devraient travailler pour pouvoir se payer un costume ou sur les « fainéants » qui empêchent les réformes.

Hollande, Valls, El Khomri, Hirsch, Sarkozy, Macron, Bertrand, Chirac. L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre. L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique.

Tout le troisième et dernier chapitre du livre est ainsi un réquisitoire violent mais profondément juste contre les gouvernants qui ont mené les politiques qui cassent les gens, dégradent les conditions de travail, pourrissent leur vie quotidienne, jusqu’à les rendre malades et les empêcher de se soigner.

A l’heure où il est à la mode de dire que la politique ne sert à rien, Edouard Louis rappelle au contraire son importance essentielle :

Tu avais conscience que pour toi la politique était une question de vie ou de mort.

Il explique également ceci, qui m’a semblé tout à fait vrai :

Chez ceux qui ont tout, je n’ai jamais vu de famille aller voir la mer pour fêter une décision politique, parce que pour eux la politique ne change presque rien. Je m’en suis rendu compte, quand je suis allé vivre à Paris, loin de toi : les dominants peuvent se plaindre d’un gouvernement de gauche, ils peuvent se plaindre d’un gouvernement de droite, mais un gouvernement ne leur cause jamais de problèmes de digestion, un gouvernement ne leur broie jamais le dos, un gouvernement ne les pousse jamais vers la mer. La politique ne change pas leur vie, ou si peu. Ça aussi c’est étrange, c’est eux qui font la politique alors que la politique n’a presque aucun effet sur leur vie. Pour les dominants, le plus souvent, la politique est une question esthétique : une manière de se penser, une manière de voir le monde, de construire sa personne. Pour nous, c’était vivre ou mourir.

Ce roman apparait également comme déclaration d’amour d’Edouard Louis à son père, qui vient nuancer la critique féroce de son premier roman En finir avec Eddy Bellegueule. Je retiens notamment ce passage, à la fin du livre :

Tu as changé ces dernières années. Tu es devenu quelqu’un d’autre. Nous nous sommes parlé, longtemps, nous nous sommes expliqués, je t’ai reproché la personne que tu as été quand j’étais enfant, ta dureté, ton silence, ces scènes que j’énumère depuis tout à l’heure et tu m’as écouté. Et je t’ai écouté. Toi qui toute ta vie as répété que le problème de la France venait des étrangers et des homosexuels, tu critiques maintenant le racisme de la France, tu me demandes de te parler de l’homme que j’aime. Tu achètes les livres que je publie, tu les offres aux gens autour de toi. Tu as changé du jour au lendemain, un de mes amis dit que ce sont les enfants qui transforment leurs parents, et pas le contraire. Mais ce qu’ils ont fait de ton corps ne te donne pas la possibilité de découvrir la personne que tu es devenu.

Je ne sais pas si cela transparait dans ce que j’ai écrit depuis le début de ce billet, mais ce livre m’a énormément plu et profondément marqué. C’est un livre totalement engagé mais aussi profondément ancré dans le réel. Il s’agit d’une oeuvre à la fois très intime et très politique, ce qui représente un peu tout ce que j’attends et que j’aime dans la littérature. Parce que la politique, comme le rappelle très justement et puissamment Edouard Louis dans ce texte, a un impact sur le quotidien et la vie des « gens ordinaires », et que ce roman en est la synthèse parfaite.


Qui a tué mon père, Edouard Louis

Note : ★★★★★


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