Livres & Romans

La révolte des premiers de la classe

La révolte des premiers de la classe, sous-titré Métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines, est un livre de Jean-Laurent Cassely. Lors de sa sortie en 2017, je crois me souvenir qu’il avait fait un peu de bruit, et cela m’avait donné envie de le lire. Malgré tout, il m’attendait depuis dans ma pile à lire. J’ai enfin pris le temps de le lire ces derniers jours.

Vous vous ennuyez au travail malgré de bonnes études ? Vous vous sentez inutile ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas seul. Ceux qu’on appelle encore les « cadres et professions intellectuelles supérieures » n’encadrent plus personne, d’ailleurs ils n’utilisent plus vraiment leur cerveau et sont menacés par le déclassement social. Chez ces anciens premiers de la classe, les défections pleuvent et la révolte gronde. Vous ne les trouverez cependant pas dans la rue à scander des slogans rageurs, mais à la tête de commerces des grands centres urbains : boulangers, restaurateurs, pâtissiers, fromagers, bistrotiers ou brasseurs, derrière leur comptoir et les deux mains dans le concret. La quête de sens de ces jeunes urbains n’a pas ni de redessiner nos villes, notre consommation mais aussi notre vision du succès, car ces nouveaux entrepreneurs marquent peut-être le renversement des critères du prestige en milieu urbain. Alors, faut-il vraiment passer un C.A.P. cuisine après un bac +5 ?

Le thème principal de ce livre, c’est le phénomène – plus ou moins massif – des cadres hautement diplômés qui quittent leurs « métiers à la con » (bullshit jobs en anglais) pour ouvrir un restaurant, un bar, ou pour devenir boulangers, fromagers, artisans, etc.

Je dois avouer que j’avais quelques appréhensions en commençant ma lecture mais j’ai été agréablement surpris. Pour le dire clairement, c’est moins con-con que je le craignais. Je redoutais que le livre se contente d’une suite de témoignages à la gloire de ces courageux et si originaux reconvertis, mais c’est plus nuancé que ça, l’auteur libre une analyse claire et objective du phénomène.

Jean-Laurent Cassely ne se contente pas de présenter le phénomène avec quelques exemples typiques, il l’analyse sous plusieurs aspects : il commence par le définir et le quantifier, même si ce n’est pas simple.

Il essaye ensuite d’en décortiquer les causes, avec le développement des « métiers à la con », ou le déclassement et la préconisation relative des cadres depuis l’après-guerre.

L’auteur insiste ensuite sur les tenants et les aboutissants de ces reconversions : le retour vers le concret et la fabrication artisanale de A à Z, qui contrastent avec les métiers très souvent abstraits de nombreux cadres, très éloignés des chaines de production ; le contact direct avec les clients, y compris dans des mises en scène du parcours des entrepreneurs et dans la proposition non pas d’un produit mais d’une « expérience »

Jean-Laurent Cassely évoque également la tentative de reconstituer des villages au coeur des villes, ainsi que la montée en gamme, consistant à se ré-approprier, notamment dans la restauration, des produits populaires pour les « réinventer » et les « sublimer » pour les vendre à une clientèle plus élitiste et plus fortunée, donc à des prix bien plus élevés.

Il conclut en définissant une nouvelle « bourgeoisie de proximité », dont le modèle vivrait en parallèle de l’élite telle qu’on la connait aujourd’hui, avec d’un côté une majorité de cadres travaillant dans de grandes entreprises comme on les connait aujourd’hui, et une minorité reconvertie dans les métiers de bouche, de l’artisanat et des services, dans des espaces de consommation proposant des produits plus ou moins réinventés et destinés à ces cadres restés du côté « classique » de la société.

Comme je le disais, j’avais un peu peur en commençant ce livre mais je l’ai finalement trouvé très intéressant : l’auteur ne tombe pas dans l’angélisme et décrypte à mon sens parfaitement le phénomène, dans ses causes, ses aspects, ses conséquences, mais aussi ses excès et ses dérives. Pour en témoigner, je vous propose quelques extraits qui m’ont particulièrement plus :

Or les nouveaux entrepreneurs urbains s’écartent du modèle du soixante-huitard néo-rural sur au moins deux aspects. Tout d’abord, leur révolution personnelle et leur rupture se vivent à territoire constant : si le bonheur est dans le concret, il n’est plus vraiment dans le pré mais en centre-ville. Ensuite, leur projet s’intègre dans l’économie de marché, dont ils ne contestent pas tant le principe que la forme actuelle et les excès.

C’est justement en transposant les expertises et les manières de penser propres à cet environnement qu’ils fuient, qu’ils créent de la valeur et de la différenciation lorsqu’ils prennent en main leurs nouveaux métiers. Qu’ils enfilent leur tablier ou se mettent derrière les fourneaux, la capacité de recul critique, de conceptualisation et de réflexion stratégique qui distingue les manipulateurs d’abstractions ne les quitte jamais tout à fait. Tout comme leur enthousiasme pour leur auto-récit, cette forme de mythe d’eux-mêmes et de leur parcours qui les rend si reconnaissables, dans les devantures du nouvel ordre commercial et urbain.

Les néo-sédentaires disposent en outre d’un atout que très peu d’artisans à l’ancienne ont dans leur manche : l’accès aux médias. Par leurs origines sociales, leur formation universitaire et leurs cercles relationnels, les « néos » baignent dans des réseaux au sein desquels la probabilité d’avoir dans son entourage un journaliste qui travaille dans un magazine de mode ou un journaliste est bien plus importante que pour un entrepreneur qui est entré dans le métier par la voie de la formation initiale courte ou par tradition familiale.


La révolte des premiers de la casse, Jean-Laurent Cassely

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Les Furtifs

Alain Damasio est un auteur de science-fiction que j’estime énormément. Je l’avais découvert il y a plusieurs années en lisant ce qui est sans doute son roman le plus connu, La Horde du Contrevent, une épopée mémorable. J’avais ensuite lu son premier roman, La Zone du Dehors, un roman très politique sur le pouvoir et les sociétés de contrôle.

Ce que j’apprécie dans l’oeuvre d’Alain Damasio, c’est sa capacité à mêler des univers crédibles, des futurs possibles, une critique acérée de nos sociétés de consommation, de spectacle et de contrôle, et un grand talent littéraire à la fois esthétique et créatif.

Les Furtifs n’est finalement que son troisième roman, après La Zone du Dehors en 1999 et La Horde du Contrevent en 2004. Entre temps, Alain Damasio est publié un certain nombre de nouvelles et de contributions sur ses thèmes de prédilection.

Je peux donc dire que j’attendais ce nouveau roman avec impatience, d’autant que les premiers éléments dévoilés par l’auteur et son éditeur au fil des années et des mois précédant la sortie me laissaient espérer quelque chose de bon, voire de grand. Ce pressentiment n’a pas été démenti par le résumé du roman :

Ils sont là parmi nous, jamais où tu regardes, à circuler dans les angles morts de la vision humaine. On les appelle les furtifs. Des fantômes ? Plutôt l’exact inverse : des êtres de chair et de sons, à la vitalité hors norme, qui métabolisent dans leur trajet aussi bien pierre, déchet, animal ou plante pour alimenter leurs métamorphoses incessantes.

Lorca Varèse, sociologue pour communes autogérées, et sa femme Sahar, proferrante dans la rue pour les enfants que l’éducation nationale, en faillite, a abandonnés, ont vu leur couple brisé par la disparition de leur fille unique de quatre ans, Tishka – volatilisée un matin, inexplicablement. Sahar ne parvient pas à faire son deuil alors que Lorca, convaincu que sa fille est partie avec les furtifs, intègre une unité clandestine de l’armée chargée de chasser ces animaux extraordinaires. Là, il va découvrir que ceux-ci naissent d’une mélodie fondamentale, le frisson, et ne peuvent être vus sans être aussitôt pétrifiés. Peu à peu il apprendra à apprivoiser leur puissance de vie et, ainsi, à la faire sienne.

Les Furtifs vous plonge dans un futur proche et fluide où le technococon a affiné ses prises sur nos existences. Une bague interface nos rapports au monde en offrant à chaque individu son alter ego numérique, sous forme d’IA personnalisée, où viennent se concentrer nos besoins vampirisés d’écoute et d’échanges. Partout où cela s’avérait rentable, les villes ont été rachetées par des multinationales pour être gérées en zones standard, premium et privilège selon le forfait citoyen dont vous vous acquittez. La bague au doigt, vous êtes tout à fait libres et parfaitement tracés, soumis au régime d’auto-aliénation consentant propre au raffinement du capitalisme cognitif.

Dès les premières pages, j’ai retrouvé avec plaisir les traits saillants de l’écriture d’Alain Damasio : des personnages attachants et construits avec finesse, un récit prenant et puissant, et un style à la fois inventif et captivant.

Ainsi, on retrouve la technique déjà utilisée par l’auteur dans La Horde du Contrevent pour distinguer ses narrateurs, avec la typographie propre à chaque personnage au début d’un nouveau paragraphe pour marquer le changement de narrateur.

Dans ce roman, Alain Damasio va surtout beaucoup plus loin que dans ses deux précédents romans dans son jeu avec le langage. Entre le vocabulaire inventé mais intuitif et les multiples jeux de mots et acronymes, l’auteur nous immerge dans un futur proche plus que crédible.

Je vais avoir du mal à parler clairement de ce livre sans en dévoiler l’intrigue, je vais donc tenter de me concentrer sur l’essentiel, ou en tout cas sur ce que j’en ai retenu, ce qui m’a marqué au cours de ma lecture.

A travers son récit et ses personnages, Les Furtifs aborde de multiples sujets, certains habituels chez Alain Damasio, d’autre qui m’ont semblé nouveaux dans ses écrits.

Avec les Furtifs, ces créatures furtives qui doivent échapper au regard humain sous peine d’être tués par pétrification, l’auteur nous parle d’évolution, d’écologie, de la place de l’humanité dans son environnement. Il nous parle également de langage, de son, de musique, d’expression corporelle, et plus généralement de ce qui fait à la fois la vitalité individuelle et la vie collective, sans que l’une puisse être distincte de l’autre.

Alain Damasio nous parle enfin, comme souvent dans son oeuvre, de politique, de société de contrôle, du pouvoir excessif des multinationales, du droit à la propriété vs. le droit de vivre, d’engagement militant, et d’alternatives au modèle dominant.

C’est sur ce dernier volet que j’ai trouvé le livre particulièrement réussi et, à vrai dire, touchant. J’ai ressenti certains passages du roman comme un véritable hommage d’Alain Damasio pour celles et ceux qui luttent au quotidien contre un monde qui ne les convient pas et qui cherchent des solutions, avec leurs moyens, leurs limites, leurs préoccupations, leurs approches, leurs méthodes, etc. En ce sens, ce roman compose une ode à l’engagement militant, quel qu’il soit, et en tant que tel est porteur d’espoir.

Il n’est jamais facile pour moi de parler après coup d’un livre qui m’a autant plu, voire bouleversé. Il y a l’écueil de tomber dans l’excès d’enthousiasme, qui mène au soupçon de subjectivité et d’idolâtrie envers l’auteur. Il y a aussi la crainte de ne pas pouvoir exprimer clairement, rationnellement, ce qui m’a plu dans ce livre et qui pourrait, je l’espère, plaire à d’autres.

Sachez simplement que j’ai adoré ce livre, qui devient d’un coup mon roman préféré d’Alain Damasio, tant il fait la synthèse presque parfaite entre la critique socio-politique acérée de La Zone du Dehors et l’épopée poétique de La Horde du Contrevent. Et déjà, cette impatience qui renait tout doucement au fond de moi : que pourra-t-il nous proposer de mieux encore la prochaine fois ?


Les Furtifs, Alain Damasio

Note : ★★★★★

Livres & Romans

Je pense mieux : Vivre heureux avec un cerveau bouillonnant, c’est possible !

Je continue ma lecture de livres de développement personnel avec mes préoccupations du moment. J’ai beaucoup aimé Je pense trop de Christel Petitcollin avant d’être un peu déçu par J’arrête de trop penser de Béatrice Lorant. Cette fois, j’ai lu la suite du très bon livre de Christel Petitcollin : après Je pense trop, le temps est venu de lire, et dire, Je pense mieux.

La parution de Je pense trop a été (et est encore !) une aventure extraordinaire. Je n’avais jamais reçu autant de lettres, d’e-mails, de posts, de textos à propos d’un de mes livres ! Vous m’avez fait part de votre enthousiasme, de votre soulagement et vous m’avez bombardée de questions : sur les moyens d’endiguer votre hyperémotivité, de développer votre confiance en vous, de bien vivre votre surefficience dans le monde du travail et dans vos relations amoureuses… Vous avez abondamment commenté le livre.

Je me suis donc appuyée sur vos réactions, vos avis, vos témoignages et vos astuces personnelles pour répondre à toutes ces questions. Je pense trop est devenu le socle à partir duquel j’ai élaboré avec votre participation active de nouvelles pistes de réflexion pour mieux gérer votre cerveau.

Je pense mieux est un livre-lettre, un livre-dialogue, destiné aux lecteurs qui connaissent déjà Je pense trop et qui en attendent la suite.

Je pourrais dire que tout est dans le titre, mais ce serait un trop gros raccourci. Si Je pense trop était beaucoup dans le diagnostic, et j’avais d’ailleurs regretté que la partie consacrée aux conseils pratiques soit un peu légère, cette suite a une vocation plus concrète. Son sous-titre est d’ailleurs porteur d’une promesse : Vivre heureux avec un cerveau bouillonnant, c’est possible !

Je ne sais plus combien de temps s’est écoulé entre la parution de Je pense trop et de sa suite, mais Christel Petitcollin affirme avoir reçu un abondant courrier provenant de personnes qui se sont reconnues dans son livre. Dans ce flux de retours par les premiers concernés, certaines remarques l’ont amusé, d’autres l’ont surprise, certaines l’ont conforté dans ce qu’elle pressentait ou savait, d’autres enfin lui ont permis d’affiner ou de compléter sa connaissance du sujet.

Comme elle n’a pas pu répondre individuellement à chaque courrier, l’auteur nous explique avoir décidé d’écrire ce second livre pour répondre aux interrogations et aux remarques qu’elle a reçues suite à la publication du premier. Elle présente ainsi ce livre comme un dialogue avec ses lecteurs, avec à la fois des réponses à leurs questions et des compléments sur des sujets non évoqués ou survolés dans le premier livre.

Si on met évidemment de côté son aspect commercial (surfer sur une vague est souvent rentable), la démarche m’a semblé intéressante. Le résultat m’a par contre laissé sur ma faim. Il y a du bon dans ce livre, mais aussi des choses qui m’ont moins intéressé quand elles ne m’ont pas agacé.

Il m’a semblé que l’auteur voulait aborder de nombreux sujets, cherchant à leur trouver un lien, parfois tiré par les cheveux, avec la surefficience mentale. Ainsi, j’ai trouvé passionnante les chapitres sur le jumeau perdu ou le chamanisme mais je ne suis pas certain d’y voir un rapport évident avec le sujet qui m’intéressait tout d’abord en lisant ce livre.

A l’inverse, j’ai apprécié les chapitres où l’auteur parle de trouver sa voie, ce qui anime notre âme et notre esprit. C’est sans doute parce que c’est au coeur de mes préoccupations actuelles, j’y ai en tout cas trouvé des éléments intéressants pour alimenter mes réflexions en cours et à venir.

Le ton m’a parfois semblé condescendant, voire agressif dans certains passages. J’ai également noté une obsession de l’auteur sur la question des manipulateurs, encore une fois omniprésents dans cette suite après avoir déjà occupé une grande place dans ce premier. J’ai bien compris que la vision de Christel Petitcollin est de diviser le monde en 3 parties : les sur efficients d’une part, les manipulateurs de l’autre, et au milieu ce qu’elle appelle les « normo-pensants », c’est-à-dire la majorité de l’humanité. Je ne suis pas convaincu de la pertinence de ce découpage et j’ai été gêné de retrouver cet aspect aussi souvent dans le propos de l’auteur.

Dans l’ensemble, il y a du bon à tirer de ce livre, malgré une volonté de l’auteur de ratisser large en parlant de sujets multiples, aves influences multiples et hétéroclites, sans forcément suivre une ligne directrice. Cela m’a donné une impression de fourre-tout, avec des étagères-chapitres remplies d’objets intéressants voire essentiels, et d’autre plus dispensables. Chacun y trouvera sans doute son compte.


Je pense mieux : Vivre heureux avec un cerveau bouillonnant, c’est possible !, Christel Petitcollin

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

Histoire de ta bêtise

Comme beaucoup, je pense que ma « rencontre » avec François Bégaudeau, ou devrais-je dire ma découverte de François Bégaudeau, date du film Entre les murs réalisé par Laurent Cantet, dans lequel François Bégaudeau jouait le rôle d’un professeur de français d’une classe de 4ème dans un collège du XX° arrondissement de Paris. Ce long-métrage était adapté du livre portant le même titre et écrit par François Bégaudeau lui-même.

Depuis, j’avais vaguement suivi les publications littéraires de François Bégaudeau, ses interventions publiques, ses chroniques sur le football dans un quotidien national, mais sans y porter une attention démesurée. J’avais notamment lu son ouvrage intitulé Une vie périphérique, dans lequel il parlait de cette fameuse France périphérique dont on entend souvent parler ces derniers temps.

Cela m’amène à cette Histoire de ta bêtise dont j’ai découvert l’existence et la publication dans ces circonstances que je saurais bien incapable de raconter ici. J’ai sans doute vu un extrait d’un passage de l’auteur dans un quelconque talk-show, sans que je me souvienne duquel. Par contre ses propos et sa façon d’aborder certains sujets d’actualité m’avaient donné envie d’en savoir plus sur son dernier ouvrage.

Tu es un bourgeois.

Mais le propre du bourgeois, c’est de ne jamais se reconnaître comme tel.

Petit test  :
 
Tu votes toujours au second tour des élections quand l’extrême droite y est qualifiée, pour lui faire barrage.
Par conséquent, l’abstention te paraît à la fois indigne et incompréhensible.
Tu redoutes les populismes, dont tu parles le plus souvent au pluriel.
Tu es bien convaincu qu’au fond les extrêmes se touchent.
L’élection de Donald Trump et le Brexit t’ont inspiré une sainte horreur, mais depuis lors tu ne suis que d’assez loin ce qui se passe aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne.
Naturellement tu dénonces les conflits d’intérêts, mais tu penses qu’en voir partout relève du complotisme.
Tu utilises parfois (souvent  ?) dans une même phrase les mots racisme, nationalisme, xénophobie et repli sur soi.
Tu leur préfères définitivement le mot ouverture.

Si tu as répondu oui au moins une fois, ce livre parle de toi.
Prends le risque de l’ouvrir.

Dans ce long texte de 220 pages, François Bégaudeau s’adresse à la bourgeoisie (plutôt de gauche) qui constitue une grande partie de son entourage. Il identifie cette classe sociale, il la nomme, et il l’accuse clairement de bêtise, à savoir de ne plus penser.

François Bégaudeau parcourt plusieurs sujets et développe une analyse que je ne pourrai pas détailler ni résumer ici. On y trouve notamment l’affirmation de l’existence de la bourgeoisie comme classe sociale, sa volonté – au moins inconsciente – de ne pas apparaître comme une classe sociale à part entière et de maintenir un ordre social dans elle profite.

Si je devais retenir un (long) extrait pour présenter la pensée développée par l’auteur, ce serait celui-ci :

Quand tu t’es mis, comme un seul homme, à parler des populismes, on a d’abord cru que par là tu prenais acte de la multiplication des foyers européens de la peste –sur tes cartes de chaînes d’info, la Pologne, l’Italie, la Slovénie et l’Autriche étaient en noir. Puis il est apparu que le pluriel visait à inclure des mouvements de gauche. Or aux mille tares que tu prêtes aux Insoumis, entre allégeance vénézuélienne et archaïsme économique, tu n’aurais quand même pas l’indécence d’ajouter le racisme et autres bazinstincts à la flatterie desquels on reconnaît censément le populisme. Rien à faire, pas de trace d’un tweet xénophobe ou misogyne sur le compte de Mélenchon. Et ses ambiguïtés sur les migrants ne sont ambiguës que dans tes rêves.

Mais alors qu’est-ce qui vaut aux Insoumis leur intégration à l’axe du mal populiste ? La réponse n’est pas dans la récente réhabilitation du mot au sein de la gauche critique, via les travaux de Mouffe et Laclau que tu ignores. Elle n’est pas dans la mégalomanie du leader charismatique des Insoumis –ton Macron n’y est pas moins sujet, et pas moins autocrate. La réponse est dans le mot, dans sa morphologie. Peuple + isme, donc. Au plus sincère de ta perception, le populiste est bien celui qui, non pas trompe le peuple comme tu le prétends en le taxant de démagogie, mais le défend. Et par peuple ton inconscient social sait très bien ce que tu désignes. Ce signifiant creux est plein. Plein de ta peur. Plein de la vieille peur qui t’anime, te mobilise, te structure. Définition de peuple dans ton dictionnaire intime ? Ce qui te menace. Menace ta place. La repère, la conteste, parfois l’assiège.

Parlant du peuple, tu penses gens du peuple. Tu penses classes populaires. Dont tu crains qu’elles montent, en effet, qu’elles montent comme la Seine en crue jusqu’à ta position ; qu’elles dressent des échelles contre le mur du château et t’embrochent sur une fourche. Aussi vrai que le procès en égalitarisme sert de cheval de Troie au procès de l’égalité, l’hostilité au populisme est le masque présentable de ce que Rancière appelle ta haine de la démocratie, coextensive à ta sainte terreur de l’irruption des gueux dans tes hautes sphères. Les prolos, tu les aimes comme les racistes aiment les Africains : chez eux. Tu les aimes s’ils restent à leur niveau, et les hais quand ils prétendent s’asseoir à la table du conseil d’administration de la société.

Qui es-tu ? Qui est « tu » ?

Tu es celui que tout ébranlement des classes populaires inquiète et crispe en tant qu’il menace ta place. Celui que tout ébranlement des classes populaires inquiète et crispe en tant qu’il menace sa place peut sans écart de langage être nommé bourgeois.

« Tu » est un bourgeois.

Tu es un bourgeois. Un bourgeois de gauche si tu y tiens. Sous les espèces de la structure, la nuance est négligeable. Tu peux être conjoncturellement de gauche, tu demeures structurellement bourgeois. Dans bourgeois de gauche, le nom prime sur son complément. Ta sollicitude à l’égard des classes populaires sera toujours seconde par rapport à ce foncier de méfiance. Dans bourgeois de gauche, gauche est une variable d’ajustement, une veste que tu endosses ou retournes selon les nécessités du moment, selon qu’on se trouve en février ou en juin 1848, selon le degré de dangerosité de la foule.

Tu es de gauche si le prolo sait se tenir. Alors tu loues sa faculté d’endurer le sort –sa passivité. Tu appelles dignité sa résignation. Digne est le pauvre qui te ménage, qui t’épargne. S’il ne se tient pas, tu fais les gros yeux. À Ruffin en maillot de foot à la tribune de l’Assemblée, tu colles une amende, précédée d’un conseil de discipline où tu le sermonnes. Tu es le proviseur adjoint du lycée France, et le proviseur Attali en remet une couche à la télé, pose la limite, marque la règle, en rappelant qu’une tenue négligée n’est pas tolérable car député oblige. Oblige à quoi ? Oblige le gueux à se costumer avant d’entrer dans l’hémicycle. L’oblige à se déguiser en toi. En bourgeois.

En lisant ce livre, j’ai passé beaucoup de temps à surligner des passages qui m’ont plu ou qui m’ont marqué. C’est généralement le signe que le livre va beaucoup me plaire, ce qui est bien le cas de celui-ci. J’y ai retrouvé des réflexions que je me suis souvent faites, même si évidemment je n’ai pas développé cette pensée aussi précisément et longuement que François Bégaudeau le fait dans cet ouvrage.

François Bégaudeau se présente comme un bourgeois qui n’accepte pas l’ordre social et qui se tient à l’écart de sa classe sociale. Je me suis retrouvé en partie dans cette description. Je suis un transfuge de classe mais je ne me suis jamais senti totalement intégré à cette bourgeoisie à laquelle mes revenus et mon mode de vie devraient pourtant me faire appartenir. Ce rejet, ou pour employer une expression moins forte, cette intégration seulement partielle, je pense qu’elle vient autant de moi que « d’eux » (de vous ?).

Comme François Bégaudeau, j’ai une certain radicalité de pensée, un besoin de m’interroger sur le monde et les rapports sociaux, qui s’accorde mal avec l’idéologie dominante mais aussi avec mes propres intérêts. A plusieurs reprises, j’ai eu l’impression récurrente de voter contre mes propres intérêts, parce que pour moi la pensée est plus forte que ses impacts sur mon mode de vie, qu’être cohérent avec mes valeurs est plus important que mon intérêt à court ou moyen terme.

Mais je suis peut-être coupable de la même hypocrisie que celle avouée par l’auteur à la fin de son texte : il souhaite la révolution et le bouleversement de l’ordre social, tant que cela paraît irréalisable.

J’ai dévoré ce livre en moins de trois jours et il m’a passionné. Je ne suis pas forcément d’accord à 100% avec tout ce que François Bégaudeau déclare dans ce texte, mais je pourrai en reprendre une très grande partie à mon compte. Je sais parfaitement que ce livre peut en agacer plus d’un, d’ailleurs l’auteur lui-même le savait certainement en l’écrivant. Pour ma part, c’est déjà l’une de mes lectures marquantes de 2019, et sans doute un livre que j’aurai plaisir à relire dans quelques années.


Histoire de ta bêtise, François Bégaudeau

Note : ★★★★★

Livres & Romans

La Californie

J’ai eu l’occasion de lire La Californie de Bruno Masi grâce à la plateforme NetGalley.fr et à la maison d’édition JC Lattès. Je ne savais pas exactement à quoi m’attendre mais le résumé m’avait intrigué :

Marcus Miope a 13 ans. C’est un vieillard dans un corps d’enfant, un jeune garçon à l’âme déjà fatiguée, éprouvée par le temps et les autres. Mais il n’est pas cynique. Il regarde le monde  et pose des questions.

Cet été-là, il est assis sur le rebord d’une passerelle. Sous ses pieds filent les voitures de l’autoroute ; au loin on distingue dans la lumière rouge d’un énorme soleil les silhouettes avachies des buildings. L’adolescent repense à cette scène dans To Live and Die in L.A. où Bill Petersen s’élance dans le vide depuis un pont, la cheville reliée à un filin. Ca fait quoi la chute ? Et le choc en bas ?

Assis à côté, les pieds dans les chaussures en suède de son père, son ami Virgile n’a rien à répondre à ça, les élucubrations de Marcus l’ont toujours fatigué. Les jours sont interminables. A part filer en vélo sur la piste cyclable où habite le harki, il n’y a rien à faire dans cette ville pourrie. Marcus pense à sa mère, Annie, qui a de nouveau disparu. Il pense à Noémie-Mélodie, à Pénélope la Norvégienne qu’il a croisée sur la plage, à son frère et ses coups, et à cette silhouette dont il ne parvient pas à distinguer le visage et qui lui fait peur. Et tandis que le vrombissement des voitures devient intenable, il revoit les frères Raccioni allongés sur les bancs de la place du collège, et leurs regards en biais, au retour du cours de sport. Forcément, ça va mal finir. La Californie c’est ça : trois mois dans la vie d’un adolescent de treize ans. Trois mois, à tombeau ouvert. C’est le roman des débuts : début de l’émotion, de l’ennui, de la vie qui n’est pas comme on veut, de la vie comme on la voudrait.

Le récit se déroule le temps d’un été, au coeur des années 80. Le narrateur, Marcus, vient de fêter ses 13 ans. Il rêve de partir vivre en Californie mais passe tout l’été dans sa ville traversée par l’autoroute. C’est l’été où sa mère va s’enfuir définitivement. Son frère aîné Dimitri ne s’occupe pas beaucoup plus de lui. Il traîne avec ses copains, avec des filles, et surtout il s’ennuie.

Pourquoi il vit là ce type ? j’ai demandé.

Parce qu’il peut pas aller ailleurs, comme nous, m’a dit Virgile.

Le roman fait deux cent pages mais j’aurais du mal à raconter ce qu’il s’y passe exactement, à part quelques événements plus marquants à la fin. Mais le résultat est plutôt bon, avec cette plongée réussie dans les années 80 et cette vision d’une adolescence déjà désabusée, qui sait que ses rêves ne se réaliseront pas et qu’une vie d’ennui et de galère l’attend.

C’est au final un roman qui oscille joliment entre nostalgie d’une époque révolue et mélancolie face à une vie déjà écrite d’avance.

Pourquoi n’arrivait-on jamais à nous sentir heureux, comme ces touristes contents d’eux-mêmes qui passent leurs journées entières sur la plage ? Je n’ai jamais éprouvé ce qui semble être une forme de plénitude, même vingt ans plus tard. Ce jour-là, tandis que le mois de juillet touchait à sa fin, en appui sur nos coudes, les corps plats, nous regardions autour de nous, et ce que nous ressentions, c’était de la solitude, comme si nous étions assis dans une salle de cinéma où se jouait un film dans une langue étrangère, au milieu d’une foule hilare. Mais ni Virgile ni moi n’avions le courage de l’admettre. Nous aurions pu en parler entre nous, nous livrer l’un à l’autre, et essayer de mettre des mots sur ce qui s’était mis à trembler à la surface de nos peaux blanches, avant de reprendre nos vélos et de nous tirer. Peut-être avait-on trop vu cette plage le reste de l’année, l’envers du décor, peut-être était-il trop difficile de jouer le jeu et de nous faire croire que tout ce qui nous entourait avait un tant soit peu de vérité. Mais on est trop sérieux à treize ans. On n’avait pas encore compris que les artifices sont les seules choses qui valent la peine. Ils octroient une pause au milieu de la laideur ambiante.

Livres & Romans

Super-héros, une histoire politique

Super-héros, une histoire politique est un ouvrage publié en octobre 2018 chez Libertalia, un éditeur que j’ai découvert à cette occasion. Son auteur, William Blanc, est un historien médiévaliste, spécialiste des cultures populaires, qui s’était notamment fait connaître en co-signant en 2013 avec Aurore Chéry et Christophe Naudin Les Historiens de garde , un livre qui s’attaquait à la façon dont des personnalités comme Lorànt Deutsch ou Patrick Buisson racontaient l’Histoire comme un roman national à des fins idéologiques.

Le propos est tout autre ici, avec le livre consacré aux comics, aux super-héros, et à la façon dont ces oeuvres populaires ont aussi été tout au long de leur histoire des outils politiques et idéologiques.

Cinéma, séries télévisées, romans, jeux… les super-héros, nés il y a quatre-vingts ans avec l’apparition de Superman, ont envahi la culture populaire planétaire.

Loin d’être un simple produit de divertissement, le genre super-héroïque a été pensé dès son origine comme un outil politique par des auteurs issus de milieux modestes. Captain America a ainsi été créé par deux auteurs juifs pour corriger Hitler dans des comics avant même que les Etats-Unis n’entrent en guerre, alors que Wonder Woman a été pensée pour promouvoir l’émancipation des femmes.

D’autres super-héros ont rapidement eu pour fonction de faire croire à l’existence d’un futur radieux à portée de main dans lequel le modèle démocratique se répandrait sur l’ensemble du globe pour triompher des tyrannies  » féodales  » totalitaires. Plus tard, de nouveaux personnages plus troubles ont symbolisé une Amérique en plein doute, frappée de plein fouet par la crise pétrolière et la défaite au Vietnam, puis le 11 septembre 2001.

Evoquant tour à tour Superman, Batman, WonderWoman, Captain America, Namor, l’Escadron suprême, Black Panther, Luke Cage, Green Arrow, Red Sonja, Howard the Duck, Punisher, Iron Man, les super LGBT et Wolverine, cet ouvrage se propose d’explorer les discours politiques qui se cachent derrière le masque des surhumains.

Après une très bonne préface signée Xavier Fournier, l’un des plus grands spécialistes français des comics, et une brève introduction par l’auteur, le corps du livre se compose de 28 chapitres, chacun étant consacré à un super-héros ou un phénomène particulier, l’ordre étant principalement chronologique.

Après un premier chapitre sur la naissance des super-héros et notamment la symbolique des châteaux médiévaux par opposition au futur, on commence par le premier super-héros, Superman, symbole du futur et d’une Amérique en pleine ascension. Suit Batman, plus sombre et qui interroge sur les crises urbaines. L’auteur montre bien l’opposition entre les deux héros et notamment leurs villes respectives : Métropolis et Gotham City étant les deux faces d’une même pièce : la ville américaine, tour à tour stimulante et angoissante.

Wonder Woman apparait ensuite comme un symbole de libération pour les femmes, quand Captain America réunit toute l’Amérique contre un ennemi commun : le fascisme. Dans les années 1960 et 1970, d’autres super-héros vont faire leur apparition et coller à l’actualité et aux préoccupations des américains et du monde en général : Namor pour la décolonisation en l’Afrique, Black Panther pour la lutte pour les droits civiques, Green Arrow pour la question sociale, etc.

L’auteur évoque également des super-héros que je ne connaissais pas ou très peu, comme Red Sonja, une barbare alliée de Conan, devenue égérie du féminisme, Howard the Duck, candidat à l’élection présidentielle de 1976 face à Ford et Carter.

Sont également évoqués le Punisher, pendant violent de Captain America, lui aussi ancien combattant d’une guerre (d’abord le Vietnam puis l’Afghanistan) et qui prend les armes pour se venger des criminels qui ont massacré sa famille, Iron Man, un chevalier qui fait s’interroger sur l’industrie de l’armement et le rôle des Etats-Unis à l’international, ou Wolverine, anti-héros ou « dernier » super-héros, symbole d’un pessimisme ambiant sur l’avenir de notre monde.

Plusieurs chapitres disséminés au fil du livre, mais toujours de façon logique, abordent des sujets transversaux : la réutilisation d’anciennes images pour les comics (la figure de Jeanne d’Arc ou le mythe arthurien), les rapports entre super-héros et baseball, et les questions LGBTQ dans un chapitre passionnant.

Ce livre fait plus de 350 pages mais je l’ai lu en moins de trois jours. D’abord car il m’a passionné : j’ai dévoré chaque chapitre en étant impatient de lire le suivant. Ensuite car l’ouvrage est truffé d’illustrations : chaque chapitre s’achève avec en moyenne une dizaine d’images référencées dans le texte, et il y a également un cahier couleur de 32 pages au milieu du livre. Enfin, car l’auteur mêle parfaitement culture populaire et histoire sociale et politique, ce qui était semble-t-il son objectif : il est largement atteint avec cet ouvrage captivant !


Super-héros, une histoire politique, William Blanc

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Leurs enfants après eux

En 2017, j’avais vécu une incroyable coïncidence avec le lauréat du prix Goncourt : j’avais en effet lu et terminé L’ordre du jour d’Eric Vuillard le matin même du jour où il avait remporté le prestigieux prix littéraire, alors que j’ignorais totalement qu’il faisait partie des nominés. Cette année, je n’ai pas fait aussi bien : j’avais repéré et acheté Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu dès début septembre, mais je ne l’ai lu que ces derniers jours, bien après qu’il ait remporté le Goncourt.

Il faut dire que ce livre avait tout pour m’attirer et me donner envie de le lire, à commencer évidemment par son résumé :

Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.

Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

Je vais le dire tout de suite : j’ai beaucoup aimé ce roman. Plusieurs auteurs se sont attaqué au sujet de la France désindustrialisée, de la fameuse France périphérique dont on nous parle très souvent désormais, mais Nicolas Mathieu est à mon avis l’un de ceux qui le fait avec le plus de justesse.

A travers ce récit de quatre étés, à deux années d’intervalle chaque fois, entre 1992 et 1998, avec ces adolescents qui deviennent jeunes adultes et leurs parents qui vieillissent, l’auteur dresse un portrait d’une région sinistrée et à travers elle d’une France transformée par la mondialisation.

Je ne sais pas si on s’attache totalement aux personnages de ce roman, mais je les ai suivis avec un intérêt certain, convaincu par avance que leur destin ne serait pas « romanesque » au sens strict du terme. Nous n’avons pas affaire à des héros qui vont changer de vie, réaliser des exploits, ou vivre des aventures extraordinaires, mais au contraire à des individus qui tentent de survivre dans un monde où ils semblent condamnés à assumer la place prévue pour eux dès leur naissance.

Le déterminisme social est omniprésent dans ce livre, et cela le rend tragique. Malgré le ton parfois léger de l’auteur, il est difficile de sortir optimiste de cette lecture. Le titre lui-même est très puissant et résume parfaitement le sujet et le ton du livre.

J’ai relevé quelques extraits qui m’ont particulièrement marqués :

Chez Stéphanie, on compensait la brièveté des parcours académiques en se racontant des histoires de force du poignet, de fait tout seul, de valeur travail. Le récit, sans être totalement inexact, enjolivait tout de même assez la réalité historique. Pour bâtir son petit empire automobile, le père de Steph avait heureusement pu compter sur un legs familial, plutôt bienvenu après trois échecs en première année de médecine.

À chaque fois qu’un pauvre type revendiquait une existence moins lamentable, on lui expliquait par A plus B combien son désir de vivre était déraisonnable. À vouloir bouffer et prendre du bon temps comme tout le monde, il risquait d’enrayer la marche du progrès. Son égoïsme était compréhensible toutefois. Il ignorait tout bêtement les ressorts mondiaux. Si on lui augmentait son salaire, son travail filerait en banlieue de Bucarest. Des Chinois, autrement besogneux et patriotes, feraient le taf à sa place. Il devait comprendre ces nouvelles contraintes qu’expliquaient des pédagogues amènes et bien lotis.

Les filles passaient aussi pas mal de temps à dépiauter les filières universitaires. Parce que Steph ne s’était jamais véritablement intéressée à son orientation. Elle découvrait toute une nébuleuse, cursus royaux, voies de garage, parcours en cul-de-sac, vaines licences ou BTS conduisant à des jobs bien rémunérés mais sans espoir de progrès. À l’inverse, Clem maîtrisait admirablement cette tuyauterie des parcours. Depuis toujours, elle se préparait. Et Steph soudain découvrait que le destin n’existait pas. Il fallait en réalité composer son futur comme un jeu de construction, une brique après l’autre, et faire les bons choix, car on pouvait très bien se fourvoyer dans une filière qui demandait des efforts considérables et n’aboutissait à rien. Clem savait tout ça sur le bout des doigts. Son père était médecin, sa mère inspectrice d’académie. Ces gens-là avaient presque inventé le jeu.

La société tamisait ainsi ses enfants dès l’école primaire pour choisir ses meilleurs sujets, les mieux capables de faire renfort à l’état des choses. De cet orpaillage systématique, il résultait un prodigieux étayage des puissances en place. Chaque génération apportait son lot de bonnes têtes, vite convaincues, dûment récompensées, qui venaient conforter les héritages, vivifier les dynasties, consolider l’architecture monstre de la pyramide hexagonale. Le “mérite” ne s’opposait finalement pas aux lois de la naissance et du sang, comme l’avaient rêvé des juristes, des penseurs, les diables de 89, ou les hussards noirs de la République.

Je ne suis pas toujours convaincu par les choix du jury du prix Goncourt, mais je dois dire que les derniers lauréats m’ont beaucoup plu, que ce soit Chanson douce de Leïla Slimani en 2016, L’ordre du jour d’Eric Vuillard en 2017, et donc cette fois Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu.


Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu

Note : ★★★★☆