Livres & Romans

Ce qu’il reste de nos rêves

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Je ne sais plus à quelle occasion, dans quelle émission de radio ou de télévision j’ai entendu parler de Flore Vasseur et de son livre Ce qu’il reste de nos rêves, paru au début de l’année 2019. Je ne sais même plus si j’avais entendu ou vu l’autrice elle-même parler de son livre ou s’il avait été uniquement présenté par un chroniqueur. Je me souviens par contre que cela m’avait tout de suite donné envie de le lire.

Pourtant, si le nom d’Aaron Swartz me disait vaguement quelque chose, j’ignorais quasiment tout de son parcours, qui est l’objet de ce livre :

Ce qu’il reste de nos rêves est un voyage sur les traces d’Aaron Swartz, cette figure quasi-christique qui a voulu changer la démocratie, et en creux le portrait d’une femme qui réfléchit depuis son premier roman sur la question du pouvoir, de l’engagement, de la résistance, dans un monde qui se prétend libre.

Brillant programmeur à la vision politique acérée, pour les pionniers du web, Aaron Swartz est un génie, pour les progressistes un sauveur, pour les autorités américaines, l’homme à broyer. Internet, miroir aux alouettes dans lequel l’humanité se noiera, doit rester un outil de contrôle des populations. Il faut arrêter Aaron.

Pris en tenaille sur Lee Street, il tombe de vélo, se retrouve couché sur le capot, mains dans le dos, ferré comme un criminel. Le gouvernement dégaine l’arme nucléaire : trente-cinq ans de prison, un million d’amende, l’interdiction de toucher à un ordinateur à vie. Aaron refuse toute négociation, veut un procès, laver son honneur et exposer l’injustice. Il est retrouvé pendu dans sa chambre à Brooklyn, à quelques semaines de l’ouverture de son procès, le 11 janvier 2013.

Je le disais : je ne connaissais pas grand chose de la vie d’Aaron Swartz mais il m’a suffi de me renseigner brièvement pour me rendre compte que c’est une personnalité qui avait tout pour me plaire : génie précoce de l’informatique et militant pour la liberté et le partage du savoir, cela faisait déjà deux qualités idéales pour moi. Son destin, bien sûr, a été tragique : traité comme un criminel par le gouvernement américain après un piratage du MIT, il s’est suicidé quatre mois avant son procès, où il risquait 35 ans de prison, dans un contexte américain de lutte acharnée contre le terrorisme.

Dans son livre, Flore Vasseur nous livre deux récits : celui de la vie, trop courte, d’Aaron Swartz ; et celui de sa propre enquête sur les pas d’Aaron, une personnalité qui la fascine et la touche profondément. L’autrice est allée à la rencontre de la famille et des amis dAaron, et ce voyage ne l’a pas laissée indifférente.

La partie biographique sur Aaron Swartz m’a passionné : son parcours est à la fois fulgurant et tragique. Je me retrouve parfaitement dans les combats qui ont été les siens, que ce soit pour le partage du savoir et des connaissances ou la lutte des citoyens pour leurs libertés face aux états et multinationales unies par l’argent. Après coup, je comprends que le décès d’Aaron Swartz ait touché autant de monde et qu’il soit resté depuis une source d’inspiration pour beaucoup.

L’autre aspect du livre, sur l’enquête de Flore Vasseur, m’a peut-être moins séduit, même si cela ne m’a pas empêché d’apprécier ma lecture. Je lui reconnais tout de même une sincérité dans son intérêt pour Aaron Swartz, loin du livre opportuniste comme il y a dû y en avoir plusieurs après la mort d’Aaron.

Pour finir, je dois dire que je n’ai pas vu passer les 352 pages de ce livre, dévoré en trois jours, et qui m’a de surcroit donné envie de lire les textes d’Aaron Swartz, compilé dans un livre intitulé The Boy Who Could Change The World, qui sera ma prochaine lecture et dont je vous parlerai sans doute ici.


Ce qu’il reste de nos rêves, Flore Vasseur

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Brave Face

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Brave Face est un roman autobiographique de l’écrivain américain Shaun David Hutchinson, connu pour plusieurs romans dans le genre Young Adult. Dans cette autobiographie, il raconte son adolescence, marquée à la fois par la découverte de son homosexualité et par la dépression dont il a souffert, au point de l’emmener à une tentative de suicide.

“I wasn’t depressed because I was gay. I was depressed and gay.”

Shaun David Hutchinson was nineteen. Confused. Struggling to find the vocabulary to understand and accept who he was and how he fit into a community in which he couldn’t see himself. The voice of depression told him that he would never be loved or wanted, while powerful and hurtful messages from society told him that being gay meant love and happiness weren’t for him.

A million moments large and small over the years all came together to convince Shaun that he couldn’t keep going, that he had no future. And so he followed through on trying to make that a reality.

Thankfully Shaun survived, and over time, came to embrace how grateful he is and how to find self-acceptance. In this courageous and deeply honest memoir, Shaun takes readers through the journey of what brought him to the edge, and what has helped him truly believe that it does get better.

Je ne vais pas vous raconter tout le roman, je vais simplement me contenter d’expliquer que l’auteur nous raconte son adolescence, au sens strict du mot teenager, puisque le roman commence quand Shaun a treize ans et prend fin lorsqu’il en a dix-neuf.

L’auteur nous raconte sa vie de famille, ses difficultés au collège puis au lycée, ses amitiés, ses tentatives avec d’éphémères petites amies avant de découvrir son homosexualité, ses premières histoires avec des garçons, avec toujours en toile de fond cette incapacité à s’accepter qui va provoquer une profonde dépression jusqu’à le pousser à vouloir mettre fin à ses jours.

J’ai envie de dire que c’est tristement classique, tragiquement banal. J’ai l’impression d’avoir déjà lu ou vu ce genre d’histoires, mais cela n’enlève rien ni à l’intérêt ni à l’utilité de ce livre. C’est un témoignage touchant de ce que signifiait grandir comme jeune adolescent homosexuel au milieu des années 1990 et je ne pouvais évidemment pas y rester insensible. Au-delà de la question de l’ homosexualité, il y a aussi le sujet de la dépression dont souffrait, et souffre toujours, Shaun, qu’il évoque avec beaucoup de justesse.

Je ne vais pas en dire plus, juste vous encourager à lire ce livre, et vous laisser avec quelques extraits pour vous en convaincre :

Depression speaks. It screams. It’s not like actually hearing voices. I know the voice in my head isn’t real and I know that it’s lying, but knowing those things doesn’t make it go away. I still hear it, and it dredges up my worst fears and yells them at me until it drowns out everything else.

I hated small talk then, and I still hate it now. When I go to a party, I either find those one or two people who are willing to get into a really intense conversation for a couple of hours about why the Oxford comma is the best comma or why Captain Janeway was superior to Captain Kirk, or I wind up sitting awkwardly by myself in a corner because I’d rather gag on a cocktail shrimp than spend five minutes discussing the weather or traffic.

In the final scene, Jamie is standing in this little piazza in front of their apartments. Ste comes walking down the stairs toward him, dressed up and looking handsome. Mama Cass’s “Dream a Little Dream of Me” drifts out of Leah’s open windows. Jamie holds out his hand to Ste and asks him to dance. Ste thinks Jamie’s joking at first—people might see them! His father might see them!—but Jamie isn’t joking. Tentatively, Ste takes Jamie’s hand, and they embrace. They dance. When nosy neighbors begin to peek their heads out, Leah and Jamie’s mom join the dancing, daring anyone to screw with their boys. And as the camera pans out, Ste rests his head on Jamie’s shoulder, leaving us with the image of two boys together and so totally in love. Happily ever after. The end. Beautiful Thing was a revelation. I walked out of that theater smiling. I walked out of the theater beaming. I walked out of the theater shooting rainbows out of my ass and firing them from my eyes. Jamie and Ste were like me! They were just average teenage boys. Like me!

I was a nineteen-year-old queer boy with depression who’d spent years pretending to be whoever I thought I’d needed to be to make people like me and was so terrified of being alone that I often thought I’d be better off dead.

So here’s the thing. Did I actually want to hang out with Parker or did I just want Parker to want to hang out with me? That’s a question I still don’t know the answer to. I think it’s probably closer to B) than A). I was lonely. I wanted someone to believe I was worth spending time with. The voice in my head told me I was utterly worthless, so I derived any value I had as a human being from others.

“The next time you feel like you want to, you ask for help.” Emily smiled and declared rummy, laying out her sets for me to see. I tallied the points and shuffled. “I checked myself in here.”

“Really?” That caught me by surprise. I’d also checked myself in, but only because Dr. Smith had threatened to commit me if I hadn’t. I was having a difficult time imagining anyone willingly checking themselves into a psychiatric facility.

“It’s true,” Emily said. “My life just became . . .” She paused, looking for the right word. “Overwhelming. I felt like I couldn’t handle the stress I was under, and I worried I might do something bad if I didn’t get help.”

“So you just asked for help? Simple as that?”

“It’s not really that simple,” she said, laughing. “But yes. I told my husband and kids I needed a mental vacation, and then I checked myself in.”

A mental vacation. I’d never heard anyone talk about mental health that way. Emily wasn’t ashamed of being in Fair Oaks, she wasn’t worried anyone was going to think she was weak for needing help. In fact, she was acting like she’d done something brave by recognizing she needed help and asking for it. And she had.

I’d begun to realize that my fear of being gay and my depression were two separate issues. I wasn’t depressed because I was gay. I was depressed and I was gay. Being gay doesn’t make a person depressed any more than being depressed makes a person gay. My self-hate was caused by my complete misunderstanding of myself and what being gay meant.

I wanted to write Brave Face because, while I love the message of “It Gets Better,” I worry that it’s not enough. When does it get better? How long does it take? How does it happen? Those are the unanswered questions I wanted to try to tackle. Because getting better isn’t something that happens overnight. It can take years. Sometimes it gets better, then it gets worse, better, worse again, and then better. And sometimes it’s not a simple either/ or. Sometimes it gets better and it gets worse.

The problem had never been that I didn’t know who I was; it was that I’d assumed who I was wasn’t good enough. But he was. I was. And you are too.

It took me a long time to come to terms with being gay and fitting into the community and accepting myself for who I was instead of trying to become who I thought others wanted me to be. And I have been much happier since I got to that point. But none of that made my depression go away. Depression is something I’ll always struggle with. The difference is that I understand now what that voice in my head is. It’s a fucking liar.

There are so many treatments for depression, and I found what works for me. That doesn’t always make life easy, but it makes it manageable. And when it gets too bad, I’m not ashamed to ask for help.

There are always better days beyond the bad. It gets better. Sometimes not as quickly as we’d like, but eventually. You get better. You learn and you grow and you accept yourself for who you are and know that you are good enough. It takes work, it takes patience, and often it takes help. But it does and will get better. And you don’t have to do it alone. You don’t have to put on a brave face and pretend that everything’s okay. It’s okay to hurt, and it’s okay to ask for help. You can show people who you really are, and you’ll still be worthy of being loved.


Brave Face, Shaun David Hutchinson

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Avec toutes mes sympathies

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Olivia de Lamberterie est critique littéraire pour le magazine ELLE – que je ne lis pas, elle anime une chronique littéraire dans Télématin – que je ne regarde pas, et elle intervient régulièrement dans Le Masque et la Plume sur France Inter, une émission que j’aime écouter en podcast, en particulier lorsqu’il s’agit d’une émission consacrée à la littérature.

Elle publie ici son premier roman, consacré à son frère, qui s’est donné la mort à l’automne 2015 :

Les mots des autres m’ont nourrie, portée, infusé leur énergie et leurs émotions. Jusqu’à la mort de mon frère, le 14 octobre 2015 à Montréal, je ne voyais pas la nécessité d’écrire. Le suicide d’Alex m’a transpercée de chagrin, m’a mise aussi dans une colère folle. Parce qu’un suicide, c’est la double peine, la violence de la disparition génère un silence gêné qui prend toute la place, empêchant même de
se souvenir des jours heureux.

Moi, je ne voulais pas me taire.
Alex était un être flamboyant, il a eu une existence belle, pleine, passionnante, aimante et aimée. Il s’est battu contre la mélancolie, elle a gagné. Raconter son courage, dire le bonheur que j’ai eu de l’avoir comme frère, m’a semblé vital. Je ne voulais ni faire mon deuil ni céder à la désolation. Je désirais inventer une manière joyeuse d’être triste.

« Les morts peuvent nous rendre plus libres, plus vivants. »
O. L.

Le roman alterne les chapitres se déroulant avant le suicide d’Alex, quand la catastrophe annoncée se prépare, et ceux racontant le deuil, dans les mois qui suivent la disparition du frère adoré. D’une part, c’est donc un récit d’une descente aux enfers, d’une dépression chronique que rien ne peut guérir, malgré tout l’amour et les attentions portées par la famille, au premier rang duquel se trouve Olivia, la soeur qui admire son frère Alex et assiste impuissante à son malheur et à sa chute inéluctable. D’autre part, c’est le récit du deuil, de la vie sans le frère disparu.

Les deux récits forment un ensemble dont j’ai du mal à parler hormis pour dire qu’il est magnifique, écrit finement et avec juste la bonne dose d’intimité pour ressentir les sentiments d’Olivia et sa famille sans que cela soit impudique.

Evidemment, le fait que l’auteur(e) et narratrice soit une amoureuse des livres ne m’a pas laissé indifférent. J’ai notamment relevé ce court passage qui résonne fortement en moi :

La lecture est l’endroit où je me sens à ma place. Lire répare les vivants et réveille les morts. Lire permet non de fuir la réalité, comme beaucoup le pensent, mais d’y puiser une vérité.

Je me noie dans les phrases des autres, moi, si souvent incapable de prononcer un mot.

Il y a aussi des phrases sublimes à la fin du livre, sur le deuil si difficile à faire :

Tu ne nous as pas abandonnés. Tu t’es arrangé pour laisser une empreinte si forte dans nos existences qu’elle nous a empêchés de sombrer et qu’elle a fini par nous transcender. Ton existence est indélébile. Tu n’as pas fini de respirer en nous. Ta mort nous a rendus vivants.

Avec toutes mes sympathies est un premier roman très personnel d’une critique littéraire, un livre sorti de son coeur ou de ses tripes. J’ignore si Olivia de Lamberterie voudra et pourra publier d’autres romans après celui-ci, qu’elle a écrit pour et à la demande de son frère, mais je ne manquerai pas de m’y intéresser si c’est le cas.


Avec toutes mes sympathies, Olivia de Lamberterie

Note : ★★★★★


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Les souffrances du jeune Werther

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Il est toujours délicat de lire tardivement un classique de la littérature. Après en avoir entendu tant de bien, on reste d’être déçu. C’est un peu le cas avec ce célébrissime roman épistolaire de Goethe. J’aurais peut-être plus apprécié ce livre si je l’avais plus jeunes, à un âge où les lamentations du jeune Werther m’auraient semblé plus proches de mes préoccupations de l’époque. Bien sûr, le mal d’amour et de vivre n’a pas d’âge, mais la façon dont l’exprime Werther dans ses lettres est celle d’une jeunesse enflammée dans laquelle je ne me reconnais plus vraiment.

Malgré tout, je comprends l’importance que ce roman a dans la littérature allemande, et dans l’histoire de la littérature en général. Ce jeune héros bourgeois qui s’affranchit du carcan de la société de l’époque et, crime ultime, choisit le suicide comme dernier échappatoire à son chagrin d’amour, a certainement choqué à l’époque de la publication de cette oeuvre. Aujourd’hui, un tel récit serait sans doute reçu avec un brin de condescendance, mais il faut évidemment juger les oeuvres dans leur contexte historique, ce que je tente de faire.


Les souffrances du jeune Werther, Goëthe

Note : ★★★☆☆


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Quand on n’a que l’humour …

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« Quand on n’a que l’humour … » : je dois l’avouer, j’ai eu peur quand j’ai vu ce titre en forme de jeu de mots en référence à la fameuse chanson de Jacques Brel, j’ai craint le pire, d’autant que le résumé ne faisait rien pour me rassurer :

C’est l’histoire d’un humoriste en pleine gloire, adulé de tous, mais qui pense ne pas le mériter.

Un homme que tout le monde envie et admire, mais que personne ne connaît vraiment.

Un homme blessé qui s’est accroché au rire comme on se cramponne à une bouée de sauvetage.

C’est aussi l’histoire d’un garçon qui aurait voulu un père plus présent.

Un garçon qui a grandi dans l’attente et l’incompréhension.

Un garçon qui a laissé la colère et le ressentiment le dévorer.

C’est une histoire de paillettes et de célébrité, mais, surtout, l’histoire d’un père et d’un fils à qui il aura fallu plus d’une vie pour se trouver.

Je me suis toutefois laissé tenter par ce roman et je ne le regrette pas. Pourtant, le début m’a laissé penser que mes pires craintes allaient se réaliser : c’était banal, plaisant à lire mais mièvre. Toute la première partie reste sur ce même ton, même si on sent que cela peut basculer, comme s’il y avait une ombre qui planait au-dessus du récit et de son personnage principal, cet humoriste célèbre nommé Edouard Bresson.

L’ombre montre finalement son vrai visage à la fin de la première partie, et laisse la place à une seconde partie que j’ai trouvé magistrale. C’est alors un deuxième livre qui commence et qui donne toute sa saveur à l’ensemble. S’il n’y avait eu que la première partie, j’aurais trouvé ce roman agréable à lire mais totalement oubliable. Avec la seconde, cela devient un très bon livre, à la fois émouvant et élégamment construit.

C’est un roman dont j’ai du mal à faire la chronique ici. Il m’est en effet difficile d’en dire plus sans vous gâcher le plaisir de la découverte. Sachez tout de même, comme le résumé le laisse largement entendre, qu’il s’agit d’un roman très réussi sur la paternité, les relations père-fils, et plus généralement sur la famille et les souvenirs, parfois pesants, parfois heureux, qui s’y attachent.

C’est un roman que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire, malgré son style simple et quelques maladresses d’écriture et d’expression. C’est un livre d’apparence simple, rapide à lire et en même temps plaisant et touchant. C’est le genre de romans dont on sort avec à la fois un petit sourire et un pincement au coeur.


Quand on n’a que l’humour …, Amélie Antoine

Note : ★★★☆☆


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Incident de personne

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J’ai découvert Eric Pessan dans une émission récente du Masque et la Plume sur France Inter, où son dernier roman « La nuit du second tour » était au programme. Même si les critiques n’étaient pas unanimes, le sujet du livre m’avait suffisamment intrigué pour me donner envie de le lire. Comme j’aime découvrir l’oeuvre d’un auteur dans l’ordre d’écriture, j’ai fureté parmi sa bibliographie, et le résumé de ce roman intitulé « Incident de personne » m’a plu.

Une nuit, un train se retrouve bloqué en rase campagne. Un passager lie connaissance avec sa voisine. Il lui parle d’enfance, de solitude, de son existence ténébreuse à laquelle il n’oppose plus aucune révolte. Pendant cette interminable attente, un lien se tisse entre eux. Jusqu’à ce que le train reparte …

Le narrateur est un homme solitaire, malheureux, peut-être même dépressif. Il revient d’un séjour de deux mois à l’étranger, un séjour qu’on devine être une ultime tentative pour résoudre les problèmes qui le rongent. Le train qui le ramène à Nantes, où il vit, s’arrête plusieurs heures après un « incident de personne », ce fameux euphémisme utilisé par la SNCF pour désigner un suicide sur la voie. Ces longues heures d’attente donnent l’occasion au narrateur de discuter avec la femme installée à côté de lui dans le train. Il lui raconte son séjour récent à Chypre, mais aussi les ateliers d’écriture qu’il anime depuis plusieurs années.

Ce roman est assez court, c’est sans doute préférable car le sujet ne se prête pas à un long récit. Ici, on assiste finalement à un quasi-monologue du narrateur. Il nous parle de la mort, de la guerre, du suicide, mais aussi beaucoup d’écriture. Il exprime à plusieurs reprises que les ateliers d’écriture sont pour lui à la fois une source de rencontres intéressantes et de souffrances insupportables. A travers leurs textes, les personnes qu’il encourage à écrire déversent leurs secrets, souvent douloureux, qu’il ne peut s’empêcher d’absorber comme une éponge. C’est sans doute ce que j’ai préféré dans ce livre : cette réflexion sur l’écriture comme moyen d’expression de la douleur et du mal-être, comme instrument de libération, m’a beaucoup plu.

Pour autant, ce roman m’a laissé un goût d’inachevé. J’ai aimé certains passages, mais l’ensemble m’a semblé inconstant, sans liant. Le fil des propos que tient le narrateur à sa voisine de train se suit sans déplaisir, mais aussi sans véritable passion. En refermant ce livre, j’ai eu du mal à savoir s’il m’avait plu. Je crois que j’ai aussi du mal à saisir quel est le propos exact de l’auteur dans ce roman. C’est une lecture que j’ai envie de qualifier d’agréable, de sympathique, mais qui ne me restera sans doute pas dans ma mémoire très longtemps. J’espère avoir plus de chance d’être passionné ou enchanté par « La nuit du second tour » du même auteur, que je vais désormais lire.


Incident de personne, Eric Pessan

Note : ★★★☆☆


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Mon démon s’appelle Martin

Mon démon s'appelle Martin

Entre deux volumes de la saga « The Book of the New Sun » de Gene Wolfe, je me suis accordé une brève parenthèse avec un court roman d’Arnaud Cathrine qui trainait sur mon bureau depuis quelques jours. Le récit de « Mon Démon s’appelle Martin » tient en 94 pages que j’ai dévorées en une soirée et est résumé ainsi en quatrième de couverture :

Damien fait des choses bizarres. Le dernier jour de la colo, il insiste pour faire un pacte de sang avec Arthur, alors qu’à priori, Arthur est un ami qui ne vaut pas un clou. Quand on fait des choses bizarres, en général, il y a une raison. Cela fait juste un an que Martin est mort. Il était le meilleur ami de Damien. Un an, c’est beaucoup. Les parents de Damien pensent que c’est suffisant pour oublier un peu, pour ne plus y penser. Mais ils se trompent, Damien n’oublie pas du tout. Pas une minute, pas une seconde. Il n’arrive pas à oublier Martin, l’absence de Martin, le fait que Martin soit mort. Surtout, Damien n’arrive à oublier ni sa propre douleur ni son propre sort.

C’est un très joli roman sur le deuil d’un adolescent qui a perdu son meilleur ami un an plus tôt. Le livre est courte, moins ce cent pages, et je n’ai pas forcément des millions de choses à dire dessus, sinon qu’il m’a suffisamment plu et touché pour que j’en parle ici. Le ton est naïf, comme le serait le récit d’un jeune garçon, mais certains passages jaillissent sont très forts. Je retiens particulièrement celui-ci, qui constitue un chapitre central du roman :

Martin, je sais que tu m’entends.

Cette fois, c’est moi qui vais cogner.

Tu vois ce qui se passe ici ?

Mon amoureuse sort avec un plombier et mon ex-futur meilleur ami m’a lâché.

Ca non, je ne suis pas fier. Parce que c’est moi le problème, j’ai bien compris.

D’abord, il faut que je te dise une chose. Un meilleur ami, ça ne s’invente pas. Il y a très peu de meilleurs amis sur terre.

Alors dis-toi bien que je ne t’ai pas remplacé.

Pourquoi tu t’es jeté sous le camion ? Personne ne veut m’expliquer. Et puis, après l’enterrement n’était même pas passé que tes parents avaient déjà quitté le quartier. On ne les a jamais revus.

En vrai, je ne comprends pas. Avec moi, tu souriais toujours. Papa prétend que je n’ai pas d’humour mais toi, je te faisais rire. Alors fous-toi bien ça dans le crâne : tu n’avais aucune raison de faire ça.

Pourquoi je te dis ça ? Ca sert à rien, je sais. Mais ce soir, j’ai besoin de te dire quelque chose. Même n’importe quoi. Te dire que je t’en veux d’avoir fait ça. Te dire que je te comprends sans te comprendre. Te dire que je suis perdu.

Tu devais avoir des secrets, du silence qui pesait. Mais tu es parti avec. Sans rien dire.

En attendant, il faut trouver une solution, Martin. Me concernant, je veux dire. Parce que si tout le monde me fuit, c’est qu’y a une raison. Je crois que la raison, c’est toi.

Je dois pas me comporter comme un garçon normal, plein de vie. Je dois leur foutre les jetons à tous. Je dois avoir ton grand plongeon encastré sur le visage.

C’est pour ça que Juliette est partie avec Augustin. On peut pas aimer un type sinistre et geignard comme moi.

Et c’est pour ça aussi qu’Arthur s’est tiré sans moi ce soir.

Il faut que tu me délivres, Martin. Il faut que tu me laisses continuer seul. Que tu me laisses vivre avec ceux qui sont restés.

Tu es mon meilleur ami quand même, tu sais.

Je resterai, quoiqu’il arrive, le roi du quand même.


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