Livres & Romans

La révolte des premiers de la classe

La révolte des premiers de la classe, sous-titré Métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines, est un livre de Jean-Laurent Cassely. Lors de sa sortie en 2017, je crois me souvenir qu’il avait fait un peu de bruit, et cela m’avait donné envie de le lire. Malgré tout, il m’attendait depuis dans ma pile à lire. J’ai enfin pris le temps de le lire ces derniers jours.

Vous vous ennuyez au travail malgré de bonnes études ? Vous vous sentez inutile ? Rassurez-vous, vous n’êtes pas seul. Ceux qu’on appelle encore les « cadres et professions intellectuelles supérieures » n’encadrent plus personne, d’ailleurs ils n’utilisent plus vraiment leur cerveau et sont menacés par le déclassement social. Chez ces anciens premiers de la classe, les défections pleuvent et la révolte gronde. Vous ne les trouverez cependant pas dans la rue à scander des slogans rageurs, mais à la tête de commerces des grands centres urbains : boulangers, restaurateurs, pâtissiers, fromagers, bistrotiers ou brasseurs, derrière leur comptoir et les deux mains dans le concret. La quête de sens de ces jeunes urbains n’a pas ni de redessiner nos villes, notre consommation mais aussi notre vision du succès, car ces nouveaux entrepreneurs marquent peut-être le renversement des critères du prestige en milieu urbain. Alors, faut-il vraiment passer un C.A.P. cuisine après un bac +5 ?

Le thème principal de ce livre, c’est le phénomène – plus ou moins massif – des cadres hautement diplômés qui quittent leurs « métiers à la con » (bullshit jobs en anglais) pour ouvrir un restaurant, un bar, ou pour devenir boulangers, fromagers, artisans, etc.

Je dois avouer que j’avais quelques appréhensions en commençant ma lecture mais j’ai été agréablement surpris. Pour le dire clairement, c’est moins con-con que je le craignais. Je redoutais que le livre se contente d’une suite de témoignages à la gloire de ces courageux et si originaux reconvertis, mais c’est plus nuancé que ça, l’auteur libre une analyse claire et objective du phénomène.

Jean-Laurent Cassely ne se contente pas de présenter le phénomène avec quelques exemples typiques, il l’analyse sous plusieurs aspects : il commence par le définir et le quantifier, même si ce n’est pas simple.

Il essaye ensuite d’en décortiquer les causes, avec le développement des « métiers à la con », ou le déclassement et la préconisation relative des cadres depuis l’après-guerre.

L’auteur insiste ensuite sur les tenants et les aboutissants de ces reconversions : le retour vers le concret et la fabrication artisanale de A à Z, qui contrastent avec les métiers très souvent abstraits de nombreux cadres, très éloignés des chaines de production ; le contact direct avec les clients, y compris dans des mises en scène du parcours des entrepreneurs et dans la proposition non pas d’un produit mais d’une « expérience »

Jean-Laurent Cassely évoque également la tentative de reconstituer des villages au coeur des villes, ainsi que la montée en gamme, consistant à se ré-approprier, notamment dans la restauration, des produits populaires pour les « réinventer » et les « sublimer » pour les vendre à une clientèle plus élitiste et plus fortunée, donc à des prix bien plus élevés.

Il conclut en définissant une nouvelle « bourgeoisie de proximité », dont le modèle vivrait en parallèle de l’élite telle qu’on la connait aujourd’hui, avec d’un côté une majorité de cadres travaillant dans de grandes entreprises comme on les connait aujourd’hui, et une minorité reconvertie dans les métiers de bouche, de l’artisanat et des services, dans des espaces de consommation proposant des produits plus ou moins réinventés et destinés à ces cadres restés du côté « classique » de la société.

Comme je le disais, j’avais un peu peur en commençant ce livre mais je l’ai finalement trouvé très intéressant : l’auteur ne tombe pas dans l’angélisme et décrypte à mon sens parfaitement le phénomène, dans ses causes, ses aspects, ses conséquences, mais aussi ses excès et ses dérives. Pour en témoigner, je vous propose quelques extraits qui m’ont particulièrement plus :

Or les nouveaux entrepreneurs urbains s’écartent du modèle du soixante-huitard néo-rural sur au moins deux aspects. Tout d’abord, leur révolution personnelle et leur rupture se vivent à territoire constant : si le bonheur est dans le concret, il n’est plus vraiment dans le pré mais en centre-ville. Ensuite, leur projet s’intègre dans l’économie de marché, dont ils ne contestent pas tant le principe que la forme actuelle et les excès.

C’est justement en transposant les expertises et les manières de penser propres à cet environnement qu’ils fuient, qu’ils créent de la valeur et de la différenciation lorsqu’ils prennent en main leurs nouveaux métiers. Qu’ils enfilent leur tablier ou se mettent derrière les fourneaux, la capacité de recul critique, de conceptualisation et de réflexion stratégique qui distingue les manipulateurs d’abstractions ne les quitte jamais tout à fait. Tout comme leur enthousiasme pour leur auto-récit, cette forme de mythe d’eux-mêmes et de leur parcours qui les rend si reconnaissables, dans les devantures du nouvel ordre commercial et urbain.

Les néo-sédentaires disposent en outre d’un atout que très peu d’artisans à l’ancienne ont dans leur manche : l’accès aux médias. Par leurs origines sociales, leur formation universitaire et leurs cercles relationnels, les « néos » baignent dans des réseaux au sein desquels la probabilité d’avoir dans son entourage un journaliste qui travaille dans un magazine de mode ou un journaliste est bien plus importante que pour un entrepreneur qui est entré dans le métier par la voie de la formation initiale courte ou par tradition familiale.


La révolte des premiers de la casse, Jean-Laurent Cassely

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Réinventer le sens de son travail

Le titre de ce livre, Réinventer le sens de son travail, signé du psychologue du travail Pierre-Eric Sutter, me laissait espérer un contenu intéressant et en phase avec mes préoccupations actuelles. Je l’ai découvert cette semaine en parcourant un peu au hasard les rayons de la médiathèque et je l’ai emprunté car son titre et son résumé me tentaient bien :

À l’heure où nous vivons une mutation socio-économique profonde, jamais le travail n’a été autant adoré et abhorré à la fois.

Tantôt, il fait sens quand on n’en a pas, par le sentiment de ne presque plus exister. Tantôt il fait non-sens si l’on en a un, par les absurdités qu’il fait vivre.

Souvent décrit comme un lieu de frustration et de souffrance, il contribue pourtant à notre équilibre psychologique, voire à notre bonheur.

Comment trouver par soi et pour soi du sens à son travail ? Pourquoi les salariés français alternent-ils entre des phases d’idéalisation et d’insatisfaction ? Vous-même, êtes-vous plutôt un travailleur « gâté », « damné », « comblé » ou « frustré » ?

Fort des résultats des enquêtes qu’il mène sur le terrain – il accompagne au quotidien travailleurs et organisations dans leur quête de sens -, l’auteur pose son regard de psychologue nourri de philosophie et nous invite, en 10 chapitres-méditations sur le vécu professionnel, à changer de regard sur notre travail. 

Cette chronique sera courte, car malheureusement le résultat m’a très vite déçu.

L’auteur aborde de nombreuses notions issues de la psychologie mais aussi de la philosophie, et tente de s’en inspirer pour construire un discours clair sur le travail, les difficultés que l’on peut y rencontrer, et le sens que l’on doit y (re-)trouver.

Cela donne un livre qui m’a semblé partir un peu dans tous les sens, sans unité, et qui manque cruellement de concret. J’ai eu l’impression que l’auteur survolait le sujet en papillonnant de notion en notion, sans forcément donner de réelles pistes pour répondre à l’appel lancé par le titre.

Dommage !


Réinventer le sens de son travail, Pierre-Eric Sutter

Note : ★★☆☆☆

Livres & Romans

Adultes sensibles et doués : trouver sa place au travail et s’épanouir

Après plusieurs lectures sur le sujet, j’étais content d’avoir trouvé un livre consacré directement à un sujet qui me préoccupe beaucoup en ce moment : Adultes sensibles et doués : trouver sa place au travail et s’épanouir, écrit à quatre mains par Arielle Adda, psychologue qui s’intéresse notamment aux enfants doués, et Thierry Brunel, ancien cadre financier et actif au sein de MENSA, l’association internationale pour les personnes ayant un QI très au-dessus de la moyenne.

Pourquoi faut-il se préoccuper de ceux qui sont trop sensibles et trop doués ? Tout simplement parce que, dans un parcours professionnel, on gagne toujours à mieux se connaître. Le fonctionnement de la personne sensible et douée la conduit souvent à se sentir décalée et à en souffrir. Intuition, intelligence, sensibilité sont pourtant de vrais atouts. Quelles difficultés l’adulte doué rencontre-t-il au travail et pourquoi ? Quelles sont ses forces, ses fragilités ? Comment trouver sa voie, être accepté et réaliser son potentiel ?

Ce livre en forme de portrait sensible donne des clés de compréhension précieuses destinées à tous ceux qui se sentent différents, en situation de mal-être, pour qu’ils reprennent confiance, qu’ils soient mieux compris et retrouvent une perspective professionnelle épanouissante. De nombreux témoignages et des conseils pour tracer sa route, trouver sa place et réussir, tout en étant en cohérence avec ce que l’on est. 

Le style, à la fois lourd et donneur de leçon, m’a très vite déplu. Les règlements de compte entre psychologues, psychiatres, psychanalystes ne sont pas non plus ma tasse de thé, et ils sont souvent présents dans cet ouvrage.

Quant au contenu lui-même, il est à la fois léger et fouillis, avec de nombreuses digressions sur des sujets plus ou moins éloignés du sujet, le tout dans une structure difficile à suivre.

Au final, ce fut une grosse déception avec ce livre dont j’attendais sans doute trop.


Adultes sensibles et doués : trouver sa place au travail et s’épanouir, Arielle Adda & Thierry Brunel

Note : ★★☆☆☆

Livres & Romans

Je pense mieux : Vivre heureux avec un cerveau bouillonnant, c’est possible !

Je continue ma lecture de livres de développement personnel avec mes préoccupations du moment. J’ai beaucoup aimé Je pense trop de Christel Petitcollin avant d’être un peu déçu par J’arrête de trop penser de Béatrice Lorant. Cette fois, j’ai lu la suite du très bon livre de Christel Petitcollin : après Je pense trop, le temps est venu de lire, et dire, Je pense mieux.

La parution de Je pense trop a été (et est encore !) une aventure extraordinaire. Je n’avais jamais reçu autant de lettres, d’e-mails, de posts, de textos à propos d’un de mes livres ! Vous m’avez fait part de votre enthousiasme, de votre soulagement et vous m’avez bombardée de questions : sur les moyens d’endiguer votre hyperémotivité, de développer votre confiance en vous, de bien vivre votre surefficience dans le monde du travail et dans vos relations amoureuses… Vous avez abondamment commenté le livre.

Je me suis donc appuyée sur vos réactions, vos avis, vos témoignages et vos astuces personnelles pour répondre à toutes ces questions. Je pense trop est devenu le socle à partir duquel j’ai élaboré avec votre participation active de nouvelles pistes de réflexion pour mieux gérer votre cerveau.

Je pense mieux est un livre-lettre, un livre-dialogue, destiné aux lecteurs qui connaissent déjà Je pense trop et qui en attendent la suite.

Je pourrais dire que tout est dans le titre, mais ce serait un trop gros raccourci. Si Je pense trop était beaucoup dans le diagnostic, et j’avais d’ailleurs regretté que la partie consacrée aux conseils pratiques soit un peu légère, cette suite a une vocation plus concrète. Son sous-titre est d’ailleurs porteur d’une promesse : Vivre heureux avec un cerveau bouillonnant, c’est possible !

Je ne sais plus combien de temps s’est écoulé entre la parution de Je pense trop et de sa suite, mais Christel Petitcollin affirme avoir reçu un abondant courrier provenant de personnes qui se sont reconnues dans son livre. Dans ce flux de retours par les premiers concernés, certaines remarques l’ont amusé, d’autres l’ont surprise, certaines l’ont conforté dans ce qu’elle pressentait ou savait, d’autres enfin lui ont permis d’affiner ou de compléter sa connaissance du sujet.

Comme elle n’a pas pu répondre individuellement à chaque courrier, l’auteur nous explique avoir décidé d’écrire ce second livre pour répondre aux interrogations et aux remarques qu’elle a reçues suite à la publication du premier. Elle présente ainsi ce livre comme un dialogue avec ses lecteurs, avec à la fois des réponses à leurs questions et des compléments sur des sujets non évoqués ou survolés dans le premier livre.

Si on met évidemment de côté son aspect commercial (surfer sur une vague est souvent rentable), la démarche m’a semblé intéressante. Le résultat m’a par contre laissé sur ma faim. Il y a du bon dans ce livre, mais aussi des choses qui m’ont moins intéressé quand elles ne m’ont pas agacé.

Il m’a semblé que l’auteur voulait aborder de nombreux sujets, cherchant à leur trouver un lien, parfois tiré par les cheveux, avec la surefficience mentale. Ainsi, j’ai trouvé passionnante les chapitres sur le jumeau perdu ou le chamanisme mais je ne suis pas certain d’y voir un rapport évident avec le sujet qui m’intéressait tout d’abord en lisant ce livre.

A l’inverse, j’ai apprécié les chapitres où l’auteur parle de trouver sa voie, ce qui anime notre âme et notre esprit. C’est sans doute parce que c’est au coeur de mes préoccupations actuelles, j’y ai en tout cas trouvé des éléments intéressants pour alimenter mes réflexions en cours et à venir.

Le ton m’a parfois semblé condescendant, voire agressif dans certains passages. J’ai également noté une obsession de l’auteur sur la question des manipulateurs, encore une fois omniprésents dans cette suite après avoir déjà occupé une grande place dans ce premier. J’ai bien compris que la vision de Christel Petitcollin est de diviser le monde en 3 parties : les sur efficients d’une part, les manipulateurs de l’autre, et au milieu ce qu’elle appelle les « normo-pensants », c’est-à-dire la majorité de l’humanité. Je ne suis pas convaincu de la pertinence de ce découpage et j’ai été gêné de retrouver cet aspect aussi souvent dans le propos de l’auteur.

Dans l’ensemble, il y a du bon à tirer de ce livre, malgré une volonté de l’auteur de ratisser large en parlant de sujets multiples, aves influences multiples et hétéroclites, sans forcément suivre une ligne directrice. Cela m’a donné une impression de fourre-tout, avec des étagères-chapitres remplies d’objets intéressants voire essentiels, et d’autre plus dispensables. Chacun y trouvera sans doute son compte.


Je pense mieux : Vivre heureux avec un cerveau bouillonnant, c’est possible !, Christel Petitcollin

Note : ★★★☆☆

Livres & Romans

Les petits garçons

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Les petits garçons est le premier roman de Théodore Bourdeau, publié chez Stock au tout début de cette année 2019. J’ai eu l’occasion de le lire par l’intermédiaire de la plateforme de service de presse NetGalley.

Le résumé proposé par l’éditeur était séduisant :

C’est l’histoire de deux amis qui traversent ensemble l’enfance, puis l’adolescence, et qui atterrissent à l’âge adulte le coeur entaillé. C’est l’histoire d’un jeune homme maladroit, le narrateur, un peu trop tendre pour la brutalité du monde, mais prêt pour ses plaisirs. C’est l’histoire d’un parcours fulgurant, celui de son ami Grégoire, et des obstacles qui l’attendent. C’est aussi l’histoire d’une société affolée par les nouveaux visages de la violence. C’est enfin une histoire de pouvoir, de déboires et d’amour. Mais avant tout, c’est l’histoire de deux petits garçons.

Théodore Bourdeau signe un premier roman enlevé, à l’humour réjouissant, qui entremêle la douceur de l’enfance, les erreurs de jeunesse et le nécessaire apprentissage de la vie.

Le parti pris de l’auteur est clair : nous raconter la vie – en tout cas les vingt à trente premières années de la vie – de deux amis d’enfance, deux garçons qui ont grandi ensemble. Ce sont deux garçons qui s’apprécient mais qui sont différents : par leurs caractères, par leur milieu familial, par leurs passions, par leurs rêves et leurs ambitions.

Alors que son ami Grégoire semble savoir très tôt ce à quoi il est destiné, le narrateur est plus indécis, voire perdu dans le monde qui l’entoure. Grégoire suit une trajectoire qui semble écrite d’avance, passe les uns après les autres les obstacles qui se présentent à lui, alors que le narrateur prend des chemins de traverse, que ce soit dans ses études, sa vie professionnelle ou sa vie amoureuse.

L’auteur nous présente ainsi deux archétypes, deux personnages aux parcours très différents mais qui restent liés par une forte amitié. En toile de fond, on voit monter le terrorisme et son poids dans la société. Cela commence avec les attentats du 11 septembre, et cela se poursuit avec la vague terroriste en France dans la deuxième partie des années 2010. Je dois dire que l’irruption de ce thème m’a semblé assez incongru dans ce roman, même s’il s’agit évidemment d’un thème majeur des dix à vingt dernières années.

Au final, Théodore Bourdeau signe un premier roman bien écrit et plaisant à lire. Le « projet » est intéressant même s’il ne tient pas totalement ses promesses. Il m’a manqué un petit quelque chose d’indéfinissable pour être totalement conquis.


Les petits garçons, Théodore Bourdeau

Note : ★★★☆☆

Comics & BD

Un ciel radieux

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Un ciel radieux est un roman graphique écrit et illustré par le japonais Jiro Taniguchi. Je l’ai découvert à la médiathèque et le résumé m’avait donné envie de le lire :

Une nuit d’été, un terrible accident a lieu dans une rue de la banlieue de Tokyo, entre un motard et une fourgonnette. 10 jours plus tard, le conducteur de la fourgonnette, Kazuhiro Kubota, 42 ans, meurt sans avoir repris connaissance. Au même instant, l’encéphalogramme du motard, Takuya Onodera, 17 ans, en état de mort cérébrale, montre à nouveau des signes d’activité. En une vingtaine de jours, il a repris connaissance et semble en voie de guérison totale : un vrai miracle.

Mais celui qui se réveille dans le corps de Takuya, c’est Kazuhiro. Après un instant de surprise, il admet ce qui lui arrive et comprend qu’une deuxième chance lui a été donnée. Mais cette chance est temporaire : en effet, la mémoire du vrai Takuya lui revient petit à petit. Avant de rendre le corps de Takuya à son légitime propriétaire, Kubota décide de transmettre coûte que coûte à sa femme et sa petite fille de 8 ans qu’il les aime et qu’il regrette de les avoir trop souvent négligées jusqu’à sa mort. Mais qui pourra croire son histoire ?

Le récit se déroule de nos jours, au Japon. Tout commence avec l’accident impliquant Kazuhiro Kubota, un employé quadragénaire surmené, et Takuya Onodera, un lycéen de dix-sept ans. L’élément fantastique introduit par l’auteur, et qui donne tout le sel à ce roman graphique, c’est qu’après son décès, l’esprit de Kubota va occuper la corps de Takuya.

Sur trois-cent pages environ, Jiro Taniguchi va alors nous faire rencontrer les familles respectives, de Kazuhiro Kubota et Takuya Onodera. La « cohabitation » entre le jeune lycéen et le quadragénaire n’est pas de tout repos, ni pour eux ni pour leurs proches, qui ont du mal à comprendre la situation. Nous assistons alors à un joli récit sur la famille et le deuil, avec par ailleurs un discours social sur le monde du travail et ses conséquences sur la santé.

Les dessins est jolis, clairs, sans éclat particulier mais parfaitement adaptés. J’ai bien aimé ce style sobre qui colle parfaitement au ton du récit.

De façon générale, Un ciel radieux est un roman graphique très réussi, à la fois sobre sur la forme et riche sur le fond.


Un ciel radieux, Jiro Taniguchi

Note : ★★★★☆

 

Livres & Romans

La désertion

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Contrairement à Tout le pouvoir aux soviets que je venais de terminer, écrit par un auteur, Patrick Besson, dont j’avais déjà entendu parler même si je ne l’avais jamais lu, l’auteur (auteure ? actrice ?) de La désertion m’était totalement inconnue. J’ai découvert ce roman dans le catalogue de la plateforme NetGalley.fr par l’intermédiaire de laquelle l’éditeur a accepté de m’envoyer gracieusement un exemplaire numérique de ce livre en « service de presse ».

Le résumé de l’éditeur m’avait suffisamment intrigué pour me donner envie de découvrir ce roman :

« Le premier jour d’absence il était descendu à l’heure du déjeuner pour l’attendre dans le parc, caché derrière l’arbre d’où il observait la sortie de ses subordonnés. Il avait ensuite vérifié les registres de la badgeuse. Aucune trace d’elle. »

Un jour, Eva Silber disparaît volontairement. Pourquoi a-telle abandonné son métier, ses amis, son compagnon, sans aucune explication ? Tandis que, tour à tour, ses proches se souviennent, le fait divers glisse vers un récit inquiétant, un roman-enquête imprévisible à la recherche de la disparue.

La disparition soudaine d’Eva est le point de départ et le coeur du récit. Celui-ci est composé de quatre parties successives, dans lesquelles nous découvrons un narrateur différent :

  • Franck, le directeur pervers, voyeur et harceleur d’Eva
  • Marie-Claude, la collègue bienveillante et conventionnelle d’Eva
  • Paul, l’étrange ami-amant avec qui Eva avait une relation avant sa disparition
  • Eva, elle-même, pour conclure

Ces gens défilaient dans son bureau armés d’une sorte de servilité qu’il n’avait connue qu’à l’école. Elle obéissait à la règle informulée stipulant qu’on devait, toujours, et avec férocité, taper sur le plus faible pour ne pas paraître faible soi-même.

J’ai bien aimé cette construction chorale où chaque personnage nous fait partager sa vision d’Eva, de sa vie, et ses relations aux autres, et de sa disparition. A l’image d’un puzzle que l’on reconstitue pièce par pièce, chacun des points de vue apporte une lumière nouvelle sur Eva, un personnage difficile à cerner, que ce soit avant ou après sa « désertion », pour reprendre le terme choisi pour le titre du livre. Il faut attendre le récit d’Eva elle-même pour mieux comprendre ce qu’il lui est arrivé et la cause de sa disparition du jour au lendemain.

Ne lui restait que sa mémoire et, pire, ses sentiments, soit la part de lui-même la plus éloignée de lui, celle qu’il mettait au pas depuis toujours pour exécuter son plan – réussite sociale, normalité, accomplissement, utilisé. Fin de la honte de soi.

A travers le destin singulier d’Eva, le roman dresse un panorama triste mais sans doute réaliste de notre société. Emmanuelle Lambert nous décrit un monde du travail déshumanisé, où le processus est roi, où tout est affaire de statistiques, d’indicateurs, où le rôle des managers se résume à une autorité basée sur la surveillance permanente, la recherche de fautes et de coupables. Dans son roman, les relations sociales – faute de pouvoir être qualifiées de relations humaines – sont figées dans des conventions hypocrites où le savoir-vivre et les apparences prennent le pas sur l’honnêteté ; les amitiés sont superficielles, éphémères, fragiles, elles ne tiennent pas le coup face au poids des blessures qu’on refuse de voir.

Je n’ai jamais compris pourquoi les gens me renvoyaient tous que j’étais étrange, mais j’ai fini par m’y faire. Il ne faut pas du tout exclure que j’aie cru, un temps, être malade parce que les gens le croyaient pour moi, cela avait du sens après tout ils n’avaient jamais repéré que les choses que je leur livrais. Lorsque tout le monde vous voit comme malade, vous avez besoin d’un peu de temps pour changer la focale.

Au fil du roman, j’ai appris à apprécier la personnalité d’Eva, qu’on découvre progressivement au fil des pages. Elle apparait comme une personne déroutante, décalée, dérangée peut-être, mais c’est peut-être le personnage le plus humain du roman. Ses failles sont compréhensibles et on excuse aisément ses difficultés à y faire face, dans une société cruelle où l’humain doit rester anecdotique. On assiste, impuissant, à sa chute, qu’on voudrait éviter, qu’on voudrait lui épargner, car on s’attache à elle.

A quel moment ? Quand a-t-elle commencé à chuter dans le désintérêt, dans le dégoût des autres, de la vie, des choses qu’on fait, qu’on aime ? Elle ne pouvait répondre. Pour cela, il lui aurait fallu immobiliser ce moment le plus ténu, ce, ces moments où, d’un coup, tout dissone, rien ne va, rien ne coule, où l’esprit se désintéresse de lui-même, de sa vie, de son corps. Pour cela, il lui aurait fallu être capable d’arrêter le temps pour le contempler.

La désertion est un roman court (160 pages), troublant mais prenant, que j’ai lu avec plaisir et intérêt. Le style est simple mais plaisant. Il y a quelques passages très finement écrits et pleins de sens ; je me suis permis d’en citer quelques uns ici. Au-delà de l’enquête sur la disparition d’Eva, qui sert de fil rouge au récit, c’est aussi un livre qui fait réfléchir, et c’est toujours bon signe en littérature.

« Pour un être sensible, la pitié, souvent, est souffrance »

Herman Melville, dans « Bartleby le scribe », cité en exergue du roman


La désertion, Emmanuelle Lambert

Note : ★★★★☆


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