Livres & Romans

Becoming Superman

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J. Michael Straczynski est un auteur que j’ai d’abord connu par Babylon 5, qui reste à mes yeux l’une des meilleures séries TV de science-fiction, si ce n’est la meilleure. Il y démontrait son talent pour l’écriture, à la fois de personnages qui évoluaient véritablement, et d’un récit complet construit sur cinq saisons construits comme cinq actes d’un roman d’envergure.

Je connaissais cependant mal l’homme lui-même et ses autres créations, même si je savais qu’il avait participé à l’écriture de la série Sense8 de Netflix. J’ai donc lu avec intérêt son autobiographie publiée cet été, intitulée Becoming Superman et dont le sous-titre My Journey from Poverty to Hollywood, with Stops Along the Way at Murder, Madness, Mayhem, Movie Stars, Cults, Slums, Sociopaths, and War Crimes poussait laisser craindre le pire, si on ne connaissait pas le talent et le sens de l’humour de son auteur.

In this dazzling memoir, the acclaimed writer behind Babylon 5, Sense8, Clint Eastwood’s Changeling and Marvel’s Thor reveals how the power of creativity and imagination enabled him to overcome the horrors of his youth and a dysfunctional family haunted by madness, murder and a terrible secret.

For four decades, J. Michael Straczynski has been one of the most successful writers in Hollywood, one of the few to forge multiple careers in movies, television and comics. Yet there’s one story he’s never told before: his own.

Joe’s early life nearly defies belief. Raised by damaged adults–a con-man grandfather and a manipulative grandmother, a violent, drunken father and a mother who was repeatedly institutionalized–Joe grew up in abject poverty, living in slums and projects when not on the road, crisscrossing the country in his father’s desperate attempts to escape the consequences of his past.

To survive his abusive environment Joe found refuge in his beloved comics and his dreams, immersing himself in imaginary worlds populated by superheroes whose amazing powers allowed them to overcome any adversity. The deeper he read, the more he came to realize that he, too, had a superpower: the ability to tell stories and make everything come out the way he wanted it. But even as he found success, he could not escape a dark and shocking secret that hung over his family’s past, a violent truth that he uncovered over the course of decades involving mass murder.

Straczynski’s personal history has always been shrouded in mystery. Becoming Superman lays bare the facts of his life: a story of creation and darkness, hope and success, a larger-than-life villain and a little boy who became the hero of his own life. It is also a compelling behind-the-scenes look at some of the most successful TV series and movies recognized around the world.

Le résumé de l’éditeur le fait bien mieux que je ne le pourrais le faire, je ne vais donc pas vous résumer cette autobiographie. Nous y suivons l’évolution de Joe, de son enfance et son adolescence au sein d’une famille qu’on peut sans risque qualifier de dysfonctionnelle, avec un père alcoolique, violent et sadique, une mère maniaco-dépressive, et des grand-parents mythomanes et manipulateurs, puis son entrée dans le monde de l’écriture, de la télévision, des comics et du cinéma.

J’ai particulièrement aimé découvrir les coulisses de la création des oeuvres majeures de J. Michael Straczynski, en particulier Babylon 5 pour laquelle j’ai toujours une affection particulière. L’auteur nous dévoile également les motivations personnelles derrière certains de ses choix créatifs, et c’est passionnant a posteriori.

Quand on s’intéresse au processus de création artistique, que ce soit en littérature, en bande dessinée, pour la télévision ou le cinéma, ce livre est également très intéressant, car l’auteur nous raconte sa façon de travailler et les contraintes avec lesquelles il a été amené à subir, avec plus ou moins de bonne volonté.

Ce livre est à la fois une autobiographie classique, la success story d’un jeune garçon solitaire, lecteur de comics, et harcelé à l’école, devenu un auteur de comics, de télévision et de cinéma désormais reconnu à Hollywood. C’est aussi un récit personnel sur Joe et sa famille, une sorte de règlement de compte avec un père indigne. C’est enfin un éclairage passionnant sur le monde de la création artistique, avec ses règles, ses contraintes, ses coulisses plus ou moins réjouissantes.

Avec cette au biographie aussi passionnante qu’émouvante, J. Michael Straczynski prouve une fois de plus son grand talent pour l’écriture, capable de passer au sein d’un même paragraphe de l’horreur à l’humour, en passant par la stupéfaction et l’émotion. Un grand artiste, un génie de l’écriture à mes yeux.


Becoming Superman, J. Michael Straczynski

Note : ★★★★★

Livres & Romans

Ce qu’il reste de nos rêves

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Je ne sais plus à quelle occasion, dans quelle émission de radio ou de télévision j’ai entendu parler de Flore Vasseur et de son livre Ce qu’il reste de nos rêves, paru au début de l’année 2019. Je ne sais même plus si j’avais entendu ou vu l’autrice elle-même parler de son livre ou s’il avait été uniquement présenté par un chroniqueur. Je me souviens par contre que cela m’avait tout de suite donné envie de le lire.

Pourtant, si le nom d’Aaron Swartz me disait vaguement quelque chose, j’ignorais quasiment tout de son parcours, qui est l’objet de ce livre :

Ce qu’il reste de nos rêves est un voyage sur les traces d’Aaron Swartz, cette figure quasi-christique qui a voulu changer la démocratie, et en creux le portrait d’une femme qui réfléchit depuis son premier roman sur la question du pouvoir, de l’engagement, de la résistance, dans un monde qui se prétend libre.

Brillant programmeur à la vision politique acérée, pour les pionniers du web, Aaron Swartz est un génie, pour les progressistes un sauveur, pour les autorités américaines, l’homme à broyer. Internet, miroir aux alouettes dans lequel l’humanité se noiera, doit rester un outil de contrôle des populations. Il faut arrêter Aaron.

Pris en tenaille sur Lee Street, il tombe de vélo, se retrouve couché sur le capot, mains dans le dos, ferré comme un criminel. Le gouvernement dégaine l’arme nucléaire : trente-cinq ans de prison, un million d’amende, l’interdiction de toucher à un ordinateur à vie. Aaron refuse toute négociation, veut un procès, laver son honneur et exposer l’injustice. Il est retrouvé pendu dans sa chambre à Brooklyn, à quelques semaines de l’ouverture de son procès, le 11 janvier 2013.

Je le disais : je ne connaissais pas grand chose de la vie d’Aaron Swartz mais il m’a suffi de me renseigner brièvement pour me rendre compte que c’est une personnalité qui avait tout pour me plaire : génie précoce de l’informatique et militant pour la liberté et le partage du savoir, cela faisait déjà deux qualités idéales pour moi. Son destin, bien sûr, a été tragique : traité comme un criminel par le gouvernement américain après un piratage du MIT, il s’est suicidé quatre mois avant son procès, où il risquait 35 ans de prison, dans un contexte américain de lutte acharnée contre le terrorisme.

Dans son livre, Flore Vasseur nous livre deux récits : celui de la vie, trop courte, d’Aaron Swartz ; et celui de sa propre enquête sur les pas d’Aaron, une personnalité qui la fascine et la touche profondément. L’autrice est allée à la rencontre de la famille et des amis dAaron, et ce voyage ne l’a pas laissée indifférente.

La partie biographique sur Aaron Swartz m’a passionné : son parcours est à la fois fulgurant et tragique. Je me retrouve parfaitement dans les combats qui ont été les siens, que ce soit pour le partage du savoir et des connaissances ou la lutte des citoyens pour leurs libertés face aux états et multinationales unies par l’argent. Après coup, je comprends que le décès d’Aaron Swartz ait touché autant de monde et qu’il soit resté depuis une source d’inspiration pour beaucoup.

L’autre aspect du livre, sur l’enquête de Flore Vasseur, m’a peut-être moins séduit, même si cela ne m’a pas empêché d’apprécier ma lecture. Je lui reconnais tout de même une sincérité dans son intérêt pour Aaron Swartz, loin du livre opportuniste comme il y a dû y en avoir plusieurs après la mort d’Aaron.

Pour finir, je dois dire que je n’ai pas vu passer les 352 pages de ce livre, dévoré en trois jours, et qui m’a de surcroit donné envie de lire les textes d’Aaron Swartz, compilé dans un livre intitulé The Boy Who Could Change The World, qui sera ma prochaine lecture et dont je vous parlerai sans doute ici.


Ce qu’il reste de nos rêves, Flore Vasseur

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

L’Europe fantôme

Je ne suis pas franchement un adorateur de Régis Debray, je ne souscris pas à toutes ses idées, mais j’ai apprécié l’échange et le débat qu’il a eu sur le thème de l’Europe avec l’écrivain Laurent Gaudé dans l’émission Livres & Vous diffusée ces derniers jours sur Public Sénat. C’est à cette occasion que j’ai découvert la parution récente de L’Europe fantôme, un court texte de Régis Debray publié dans la collection Tracts chez Gallimard.

« Pour mieux comprendre ce qui lui reste d’emprise sur les esprits, il faut rendre à l’idée sublime d’Union européenne son aura d’origine. Et rappeler à ceux de ses vingt-sept membres qui l’auraient oublié d’où vient la bannière bleue aux seulement douze étoiles d’or : du Nouveau Testament, Apocalypse de saint Jean, 12. L’emblème qui flotte au-dessus de nos têtes qui ne croient plus au Ciel remonte à l’an 95 de notre ère et célèbre l’imminent avènement du Royaume. Vision mystique engrisaillée, projet politique encalminé : les deux ne sont pas sans rapport. » – Régis Debray 

Ce petit livre de 48 pages est à la fois un essai, un pamphlet et un tract. Régis Debray nous y livre sa vision de l’Europe, nous explique en quoi le projet européen était voué à échouer dès sa fondation, mais aussi comment cet idéal européen reste si présent dans l’esprit des citoyens des nations européennes, malgré l’absence d’une véritable « identité européenne ».

Je ne suis pas en accord avec la totalité du contenu de ce tract, pour reprendre la terminologie retenue par l’éditeur, mais j’y ai trouvé de nombreux éléments intéressants, dont les extraits que je vous propose à la fin de cette chronique.

Globalement, j’ai apprécié cette lecture. C’est un livre court, rapide à lire malgré une tendance de Régis Debray à complexifier son propos par des références obscures ou peu accessibles aux non-initiés. Comme tout pamphlet, rien n’oblige à adhérer sans restriction à toutes les thèses de l’auteur, mais c’est en tout cas un point de vue intéressant et éclairé. Peut-être pas totalement inutile à quelques semaines d’élections européennes qui ne semblent guère passionner les électeurs.

S’affirmer à présent bon européen, comme jadis bon chrétien, c’est se ranger parmi les gens fréquentables et l’eurosceptique qui se prive de ce témoignage de moralité, sait se faire discret par crainte de se voir assimilé au nationaliste qui sacrifie l’amitié entre les peuples à de frileux et sordides réflexes.

C’est la paix mondiale par la mise hors jeu des arsenaux et des méfiances traditionnelles qui a fait l’Europe unie, et non l’inverse (comme nous aimons à le répéter car c’est flatteur pour nous).

La gauche « socialiste », en France, avec le point de mire se substituant au socialisme que fut, dans les années 1980, « l’Europe sociale », a fini par faire sienne la loi du marché (privatisation des services publics, démantèlement de l’État-providence, dérégulation de l’économie) et à communier dans le dogme, peu socialiste, d’une concurrence libre et non faussée.

Ce n’est pas le Zollverein, l’union douanière, qui a fait l’unité allemande, c’est Sadowa, Sedan et les Nibelungen (plus la bière, Luther et la Forêt Noire).

Si l’UE ressemble à un rassemblement pour la photo de groupe, elle le doit pour beaucoup à son défaut d’inscription dans l’espace et dans le temps. Europe reste un mot faible qui n’implique que faiblement ceux qui l’utilisent (un nom sans substitut commun possible, tel que pays, État, nation ou patrie), parce qu’elle ne suscite chez ses administrés aucun vibrato affectif, incolore et inodore parce que trop cérébrale. Bonne à concevoir plutôt qu’à sentir, à calculer plus qu’à imaginer, comme toute vue de l’esprit pauvrement musicale, la marotte des têtes pensantes contourne les cœurs simples. George Orwell ne supportait pas l’idée qu’un Anglais puisse écouter le God Save the King sans se mettre au garde-à-vous. Nous craindrions, nous, pour la santé mentale d’un passant se figeant sur le trottoir à l’écoute de L’Hymne à la joie.

L’Européen a des velléités mais, à la fin, il fait où Washington lui dit de faire, et s’interdit de faire là où et quand il n’a pas la permission.

« Les Européens se sont accommodés de la vassalisation », s’étonnait hier Jean-Pierre Chevènement. C’est un mot déplaisant, comme celui de suzerain. On doit dire relation transatlantique, communauté de valeurs et partage du fardeau, ou burden sharing (la novlangue des diplomates a de remarquables fonctions anesthésiantes, voire euphorisantes). Vassalité est déplacé, d’autant plus qu’elle est vécue à l’ouest comme un remorquage (vers la postmodernité) et à l’est comme un rempart sécurisant (face à la Russie).

Mais pouvait-il en être autrement, dans nos contrées, dès lors qu’une civilisation dynamique et englobante venait à folkloriser nos cultures locales, transformées en écomusées, séjours touristiques et Venises encombrées ? Ce n’est pas par servilité mais par inculturation que l’extraterritorialité du droit américain est vécue comme naturelle. On ne comprendrait pas sinon qu’on accepte aussi facilement d’être taxé (acier et aluminium), racketté (les banques), écouté (la NSA), pris en otage (l’automobile allemande), commandé ou décommandé in extremis (militairement), soumis au chantage (nos entreprises en Iran), etc. L’hyperpuissance a obtenu sa naturalisation, et nous vivons comme nôtres ses conflits domestiques (tous de cœur derrière Mme Clinton, la bonne Amérique, contre la méchante, celle de Trump, en nous affiliant au Parti démocrate). « Le pouvoir, c’est de régner sur les imaginations », disait Necker, et l’américanisation de notre espace public (les « primaires ») a suivi celle de nos rêveries intimes.

Et que dire du réflexe propre à tout isme en perdition, le poussant à réclamer d’aller plus loin encore dans la même direction ? Le communisme a perdu « parce que nous n’avons pas été assez communistes », la monarchie de droit divin parce qu’elle a trop transigé avec les ennemis de Dieu et l’Europe défaille parce qu’il n’y a pas assez d’Europe : réaction quasi réglementaire des militants d’une cause à sa mise en échec par les malheurs du temps.

C’est tragique que l’Europe, la grande aventure d’une génération, l’ultime grand récit qui laisse le bec dans l’eau, soit devenu un jeu d’ombres, et que puisse être pris au sérieux ce qui l’est si peu. Accordons qu’il n’y a rien de gai à voir le Continent où fut inventée la politique, s’émasculer lui-même avec l’extension du domaine marchand à tous les aspects de la vie, la statistique en idole suprême.


L’Europe fantôme, Régis Debray

Note : ★★★★☆

Comics & BD

La loterie

La loterie est une histoire de famille : il s’agit d’une bande dessinée de Miles Hyman qui adapte la nouvelle The Lottery de sa grand-mère, la romancières Shirley Jackson. Pour ajouter un peu d’air de famille à tout cela, la traduction en français de la bande dessinée est signée Juliette Hyman, la fille de l’auteur.

La nouvelle originale a été publiée en 1949, mais la bande dessinée est bien plus récente : elle a été publiée en 2016. Je suis tombé dessus par hasard à la médiathèque et le résumé m’avait beaucoup intrigué :

Chaque année au mois de juin dans un village de la Nouvelle-Angleterre, se déroule un rituel nommé la loterie, pour lequel il y a plus de chance de perdre quelque chose à jamais que de gagner.

Il est difficile d’en dire plus sans gâcher le plaisir de la découverte. Il n’est d’ailleurs pas aisé de parler de cette bande dessinée sinon en des termes très généraux et donc vagues.

Commençons tout de même par la forme : j’ai beaucoup aimé le dessin ainsi que la mise en forme des cases sur la page. Il y a très peu de texte au fil des 160 pages du récit mais on comprend parfaitement ce qui se déroule devant nos yeux, les illustrations jouent parfaitement leur rôle, que ce soit pour présenter les personnages, raconter ce qui se passe et exprimer la psychologie des personnages.

Le récit lui-même ne peut pas et ne doit pas être raconté à quelqu’un qui n’a pas encore lu la nouvelle ou la bande dessinée. Je laisserai donc les lecteurs intéressés faire la découverte comme je viens de le faire. Sachez simplement que l’action se déroule dans un village américain d’à peine trois cent âmes, et que les villageois s’apprêtent à se réunir pour la loterie annuelle, un rituel ancestral qui occupe et concerne tout le village.

J’ai été happé par cette bande dessinée, je l’ai lu d’une seule traite, bien aidé par la qualité des dessins et la rareté des dialogues. Tout se déroule à la fois vite et dans une ambiance lancinante, c’est assez difficile à expliquer mais parfaitement rendu dans la bande dessinée.

Je vous encourage à lire cette bande dessinée si vous aimez :

  • les mystères
  • les ambiances étranges dans des villages où tout le monde se connait
  • les BD où tout est dit en quelques cases, sans avoir besoin d’un long texte d’explication

La loterie, Miles Hyman

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Orphelins 88

Orphelins 88 est le dernier roman en date de Sarah Cohen-Scali, une auteur(e?) que j’avais découvert avec son grand succès Max paru en 2012. Dans ce nouveau roman publié en septembre dernier, elle reprend un cadre historique passionnant qui avait déjà fait la particularité et le succès de Max. Après avoir suivi l’enfance d’un enfant conçu dans le cadre du programme Lebensborn, l’auteur nous parle cette fois d’un garçon enlevé à ses parents pour être éduqué comme un « parfait petit aryen » dans le cadre du même programme.

Munich, juillet 1945. Un garçon erre parmi les décombres…

Qui est-il ? Quel âge a-t-il ? D’où vient-il ? Il n’en sait rien. Il a oublié jusqu’à son nom. Les Alliés le baptisent  » Josh  » et l’envoient dans un orphelinat où Ida, directrice dévouée, et Wally, jeune soldat noir américain en butte au racisme de ses supérieurs, vont l’aider à lever le voile de son amnésie.

Dans une Europe libérée mais toujours à feu et à sang, Josh et les nombreux autres orphelins de la guerre devront panser leurs blessures tout en empruntant le douloureux chemin des migrants. Si ces adolescents sont des survivants, ils sont avant tout vivants, animés d’un espoir farouche et d’une intense rage de vivre.

Un roman saisissant qui éclaire un pan méconnu de l’après- Seconde Guerre mondiale et les drames liés au programme eugéniste des nazis, le Lebensborn.

Le personnage principal, renommé Josh car il ne souvient pas de sa véritable identité, est plutôt sympathique, parfois touchant et souvent drôle. Il m’a parfois semblé un peu mature pour son âge (estimé entre 11 et 12 ans par le médecin qui l’examine au début du roman) mais c’est peut-être après tout un effet crédible de ce qu’il a vécu pendant la guerre. Les personnages secondaires m’ont peut-être moins intéressé, sans que cela me gêne outre mesure.

Après avoir lu un bon quart du roman, je le trouvais passionnant et agréable à lire, mais j’avais un peu peur pour la suite, dans le sens où je me demandais ce qu’il restait à raconter et quelles surprises l’auteur nous réservait. Mon pressentiment s’est en partie réalisé car si le récit est prenant, il arrive un moment où il tourne en rond. Bizarrement, il reste rythmé et intéressant, c’est assez difficile à expliquer. C’est peut-être un effet narratif volontaire pour montrer l’éternel recommencement de la recherche de son passé et de sa famille par Josh.

L’auteur nous parle évidemment du programme Lebensborn, mais aussi du sort des Juifs dans l’après-guerre, de l’antisémitisme toujours présent chez les allemands, les polonais et les russes, mais aussi – et c’est peut-être plus inattendu – du racisme dans l’armée américaine, à travers le personnage de Wally, le GI noir avec lequel Josh sympathise. A ce propos, j’ai bien aimé la réaction de surprise de Josh quand Wally lui raconte la ségrégation raciale encore fortement ancrée aux Etats-Unis alors que les américains viennent « réapprendre » la démocratie aux allemands après douze ans de nazisme au pouvoir.

Au final, Orphelins 88 est une fiction historique très réussie, bien ficelée, sur un sujet complexe mais passionnant. S’il présente quelques défauts, ce roman est tout de même très agréable à lire et m’a beaucoup plu.


Orphelins 88, Sarah Cohen-Scali

Note : ★★★★☆

Livres & Romans

Super-héros, une histoire politique

Super-héros, une histoire politique est un ouvrage publié en octobre 2018 chez Libertalia, un éditeur que j’ai découvert à cette occasion. Son auteur, William Blanc, est un historien médiévaliste, spécialiste des cultures populaires, qui s’était notamment fait connaître en co-signant en 2013 avec Aurore Chéry et Christophe Naudin Les Historiens de garde , un livre qui s’attaquait à la façon dont des personnalités comme Lorànt Deutsch ou Patrick Buisson racontaient l’Histoire comme un roman national à des fins idéologiques.

Le propos est tout autre ici, avec le livre consacré aux comics, aux super-héros, et à la façon dont ces oeuvres populaires ont aussi été tout au long de leur histoire des outils politiques et idéologiques.

Cinéma, séries télévisées, romans, jeux… les super-héros, nés il y a quatre-vingts ans avec l’apparition de Superman, ont envahi la culture populaire planétaire.

Loin d’être un simple produit de divertissement, le genre super-héroïque a été pensé dès son origine comme un outil politique par des auteurs issus de milieux modestes. Captain America a ainsi été créé par deux auteurs juifs pour corriger Hitler dans des comics avant même que les Etats-Unis n’entrent en guerre, alors que Wonder Woman a été pensée pour promouvoir l’émancipation des femmes.

D’autres super-héros ont rapidement eu pour fonction de faire croire à l’existence d’un futur radieux à portée de main dans lequel le modèle démocratique se répandrait sur l’ensemble du globe pour triompher des tyrannies  » féodales  » totalitaires. Plus tard, de nouveaux personnages plus troubles ont symbolisé une Amérique en plein doute, frappée de plein fouet par la crise pétrolière et la défaite au Vietnam, puis le 11 septembre 2001.

Evoquant tour à tour Superman, Batman, WonderWoman, Captain America, Namor, l’Escadron suprême, Black Panther, Luke Cage, Green Arrow, Red Sonja, Howard the Duck, Punisher, Iron Man, les super LGBT et Wolverine, cet ouvrage se propose d’explorer les discours politiques qui se cachent derrière le masque des surhumains.

Après une très bonne préface signée Xavier Fournier, l’un des plus grands spécialistes français des comics, et une brève introduction par l’auteur, le corps du livre se compose de 28 chapitres, chacun étant consacré à un super-héros ou un phénomène particulier, l’ordre étant principalement chronologique.

Après un premier chapitre sur la naissance des super-héros et notamment la symbolique des châteaux médiévaux par opposition au futur, on commence par le premier super-héros, Superman, symbole du futur et d’une Amérique en pleine ascension. Suit Batman, plus sombre et qui interroge sur les crises urbaines. L’auteur montre bien l’opposition entre les deux héros et notamment leurs villes respectives : Métropolis et Gotham City étant les deux faces d’une même pièce : la ville américaine, tour à tour stimulante et angoissante.

Wonder Woman apparait ensuite comme un symbole de libération pour les femmes, quand Captain America réunit toute l’Amérique contre un ennemi commun : le fascisme. Dans les années 1960 et 1970, d’autres super-héros vont faire leur apparition et coller à l’actualité et aux préoccupations des américains et du monde en général : Namor pour la décolonisation en l’Afrique, Black Panther pour la lutte pour les droits civiques, Green Arrow pour la question sociale, etc.

L’auteur évoque également des super-héros que je ne connaissais pas ou très peu, comme Red Sonja, une barbare alliée de Conan, devenue égérie du féminisme, Howard the Duck, candidat à l’élection présidentielle de 1976 face à Ford et Carter.

Sont également évoqués le Punisher, pendant violent de Captain America, lui aussi ancien combattant d’une guerre (d’abord le Vietnam puis l’Afghanistan) et qui prend les armes pour se venger des criminels qui ont massacré sa famille, Iron Man, un chevalier qui fait s’interroger sur l’industrie de l’armement et le rôle des Etats-Unis à l’international, ou Wolverine, anti-héros ou « dernier » super-héros, symbole d’un pessimisme ambiant sur l’avenir de notre monde.

Plusieurs chapitres disséminés au fil du livre, mais toujours de façon logique, abordent des sujets transversaux : la réutilisation d’anciennes images pour les comics (la figure de Jeanne d’Arc ou le mythe arthurien), les rapports entre super-héros et baseball, et les questions LGBTQ dans un chapitre passionnant.

Ce livre fait plus de 350 pages mais je l’ai lu en moins de trois jours. D’abord car il m’a passionné : j’ai dévoré chaque chapitre en étant impatient de lire le suivant. Ensuite car l’ouvrage est truffé d’illustrations : chaque chapitre s’achève avec en moyenne une dizaine d’images référencées dans le texte, et il y a également un cahier couleur de 32 pages au milieu du livre. Enfin, car l’auteur mêle parfaitement culture populaire et histoire sociale et politique, ce qui était semble-t-il son objectif : il est largement atteint avec cet ouvrage captivant !


Super-héros, une histoire politique, William Blanc

Note : ★★★★☆

Comics & BD

Nicolas Eymerich Inquisiteur : Le corps et le sang (1&2)

J’avais beaucoup aimé les deux premiers albums de la bande dessinée Nicolas Eymerich, qui formaient une première histoire intitulée La Déesse. J’ai donc naturellement poursuivi avec les deux albums suivants qui forment eux aussi une nouvelle histoire complète : Le corps et le sang.
1358. Castres. Une secte fait régner la terreur. Les « Masc » sont soupçonnés de propager la Mort Rouge, maladie surnaturelle qui pénètre le sang et entraîne une mort rapide. Nicolas Eymerich, l’inquisiteur d’Aragon, doit faire appel à sa force de déduction autant qu’à son intelligence politique pour pénétrer les arcanes de ce mystère. Six siècles plus tard, aux Etats-Unis, le scientifique lycurgus Pinks et ses compagnons du Klu Klux Klan déclenchent sur le territoire de Louisiane une épidémie véhiculée par le sang, ciblant exclusivement la population noire.
Comme dans les deux premiers albums, le récit se déroule à deux époques différentes : la première au XIVè siècle, où l’inquisiteur Nicolas Eymerich enquête sur une secte qui sévit près à Castres ; la seconde dans la deuxième partie du XXè siècle, où un savant proche du Ku Klux Klan veut décimer les populations noires avec une maladie mortelle. Le premier album m’a beaucoup plu : la plongée dans le XIVè siècle de Nicolas Eymerich est très réussie, les dessins sont magnifiques et immersifs. La partie contemporaine m’a peut-être un peu moins plu, mais reste intéressante et prometteuse. Les choses se gâtent un peu avec le deuxième album : si les dessins restent de très grande qualité, l’intrigue au XIVè siècle m’a semblé un peu confuse, tandis que celle à notre époque m’a carrément laissé indifférent. Le lien entre les deux récits apparait rapidement mais ne m’a pas passionné plus que cela. Dans l’ensemble, ce deuxième récit Le corps et le sang m’a plu mais la fin m’a un peu déçu et surtout l’ensemble m’a semblé moins réussi que le premier récit La déesse. 41cEnM0J8YL
Nicolas Eymerich Inquisiteur : Le corps et le sang (1&2), Jorge Zentner (scénario) et David Sala (illustrations) Note : ★★★☆☆